‹ La philosophie de JacobiChapitre 90 sur 141 · I. RoTi!, II «6-158. Ullrc ï Seob, du 30 n · texte numérisé non relu

I. RoTi!, II «6-158. Ullrc ï Seob, du 30 n

dur pour lui, de n'avoir créé que dos abstniclions. Aussi s'est-il rappvochi-, dans ses œuvres postérieures, de la forme habituelle aux philosophes, maïs sans jamais s'y astreindre tout h fait. Faute de talent plastique et de génie créateur, il a renoncé à produire des œuvres dart; mais il n'a pas renoncé du moins à former une philosophie qui fût bien s'a philosophie à lui, .se solution personnelle des problèmes qui le passionnaient. Il est donc, en somme, resté ferme dans son propos. Son œuvre en a gardé cette harmonie intérieure sans laquelle il n'est point de philosophie qui comple. Dés lors, le jugement que les critiques porteront sur la doctrine de Jacobi dépendra surtout de cette question: « Que vaut cette philosophie personnelle de Jacobi comme solution générale des problèmes philosophiques? » Et ce ' jugement sera plus ou moins sévère, selon que ces critiques s'arrêteront à la forme ou au conteuu de la doctrine. C'est ! ainsi que nous trouvons chez un même écrivain des appré- ' dations très diverses, tantôt flatteuses, tantdt dédaigneuses, de l'œuvre de Jacobi. Cela est vrai de Fîcbte, de Hegel, et mémo de Schelling. Quand ils ne séparent point la doctrine de l'homme, ils y trouvent beaucoup à louer. Ils reconnaissent qu'il fait penser, qu'il a des idées originales et qu'il les exprime fortement, qu'il a fait preuve d'un sens métaphysique bien supérieur à celui de ses prédécesseurs, et qu'enfin ceux qui sont venus après lui doivent plus qu'ils ne pensent. Faut-il voir dans son œuvre, au contraire, non pas un chOLï de pensées, nées de la libre réflexion d'un excellent esprit, mais une doctrine qui fasse corps, qui se défende et qui s'impose, Jacobi n'échappo plus à une condamnation 'rigoureuse. On lui reproche ses aflirmatious sans preuves, l'inconsistance de sa langue philosophique, son empressement il tout accepter de Spinoza sans critique, pour tout en rejeter sans examen, son salto morla/e, en un mot son aversion pour la recherche méthodique de la vérité métaphysique par la raison. Bref, on estimait fort Jacobi philosophe, mais beaucoup moins la philosophie de Jacobi.

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Lui-miUiie le voyait bien. Il écrivait en i802, à propos des jeunes métaphysiciens tels que Fichte, Schelling el Hegel : a Leur antipathie contre moi ne vient pas de leur système particulier, mais de leur esprit de système on gi}néral, ou ,ikitôt encore de l'esprit mfime du siècle. Je l'ai observée, celte antipathie, chez des hommes qui non seulement m'estimaient et m'aimaient personnellement, mais qui prenaient aussi plaisir à mes écrits '....» Ce qui les indispose ainsi, c'est que Jacobi prétende posséder la vérité avant de la chercher, el qu'il se borne à opposer cette « sienne » vériU^ à tout l'efTort de ta philosophie. Il place tranquillement sa doctrine, qui se vante d'être sans preuves, au dessus de celles qui tâchent do démontrer leurs Ihèses. Il fait plus- U les déclare toutes incompétentes, et impropres à connaître des questions qu'elles se posent. De là le scandale. Si Jacobi se contentait de critiquer les doctrines do ses prédécesseurs, et s'il tirait de cèttû critiqué même les raisons qui le conduisent à préférer la sienne, il ne ferait que suivre en cela l'eiemple ordinaire des philosophes. Personne ne lui en contesterait le droit, réserve faîte de la valeur de ses aigumenls. Mais Jacobi tente une entreprise infiniment plus téméraire. Il attaque, non pas tel ou tel système, mais tous les systèmes ensemble, quels qu'ils soient, et pour cette seule raison que ce sont des systèmes. Il nie la possibilité d'une explication du réel. Dès lors 11 est, pour ainsi dire, un ennemi public dans la cité philosophique. Et puisque, tout en appelant sa doctrine une « non philosophie », il affirme pourtant qu'elle est la vraie philosophie, ne faut-il pas lui montrer qu'elle ne se soutient pas?

Nous ne reviendrons pas sur les très graves défauts que les adversaires de Jacobi y ont signalés. Sa méthode arbitraire, son réalisme et son dualisme trop naïfs seraient difûcilos â défendre. Insoutenable aussi, sa théorie de la rroyajice, qui manque de netteté et de franchise, el qai

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'passe par tous les sens que peut prendre eo mot trop com-"plaisâRt, depuis les piélislcs jusqu'à Hume ; plus insoutenable 1 encore, sa tht^orie de la raison « pressentiment du \n il fait violence au langage pour paraître obtenir, entre le mysticisme et le rationalisme, une conciliation qu'il repousse au fond. Mais il avait du moins le sens très net des questions essentielles. Il avait bien vu que le problème capital peutêtre de la philosophie allait èlre de fi.\er les rapports do la science et de la morale. Certes, il est loin d'avoir pénétré, comme Kant, dans les profondeurs de ce problème. Il n'était pas capable d'un tel effort spéculatif. Mais ici encore le sentiment a fait chez lui l'office de la claiiToyance. « Philosophie de la liberté, dit-il souvent ; voilà le nom que je choisirais pour ma doctrine, si elle valait la peine qu'on lui en donnât un, >> Il abonde- en formules ingénieuses pour f; comprendre que démonstration, nécessité et rolalivité son^ des termes inséparables et solidaires, que l'absolu et la lî-3 berté ne peuvent d'aucune façon être objets de science, aim que le mécanisme el le fatalisme sont, comnie on l'a dit dfr"! puis, t l'ombre portée » de l'entendement humain.

La doctrine de Jacobi apparaît donc, en dernière analysc.'J comme intermédiaire entre la philosophie do Pascal et ccllol de tel criticiste contemporain. De Pascal, il lui manque cèl qui ne s'emprunte pas, le génie, le style, et l'ardente lo-F gique : mais que ne lui doit-il pas, pour la direction géné-J raie et pour le détail de son œuvre ? Selon lui, comme seloô i Pascal, le cœur a a son ordre », le cœur a connaît la vérité n on ne peut • connaître Dieu que par le cœur ». Comme Pascgl J encore, Jacobi pense que l'homme " est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature », participant, d'une manière incompréhensible, au règne de celle nature et au régne n miracle, et trouvant, dans la réfleiion sur sa propre csi scnce, le secret de sa nature et de sa destinée. Car, forçant de se comprendre lui-même, l'homme est infaillible* ment conduit h Dieu. Mais où Jacobi s'éloigne de Pascalj^ et porte la marque de sou siècle, c'est lorsqu'il

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dÈre toulos les théologies comme également fausses en uo sens, et comme également vraies en un autre ; c'est lorsqu'il ciiercbe à donner à ses convictions une forme philosophique, et qu'il appelle sa doctrine le « vrai rationalisme ». D'auti-e pari, son insistance à déclarer la liLerté réelle et indémontrable a la fois, ses efforts pour établir la relativité de la science, et pour mettre en lumière le caractère abstrait et symbolique de toute nécessité, annoncent plus d'une philosophie de notre temps. Mais celles-ci se présenteront avec une juslidcalion psychologique ou logique qui, chez Jacobi, fait presqu entièrement défaut. Tout, dans sa doctrine, parait plus arbiti-aire, parce qu'elle est en effet ce qu'il a voulu qu'elle fût : « l'expression de son individualité. »

Personne aujourd'hui ne reprocherait à Jacobi de s'ôlre fait sa philosophie. On lui reprocherait plutôt la façon dont il se l'est faite, avec un singulier mélange de hardiesse et de timidité, de passion et d'indifférence. Il va jusqu'au bout de certaines questions, il s'arrôte au seuil de certaines autres. Il revient sans cesse à deux ou trois problèmes qui l'obsèdent, il en néglige d'autres qui sont étroitement liés aux premiers, et cela, sans auti'« raison que ses besoins personnels d'esprit et de cœui'. • On croyait rencontrer un philosophe, et l'on trouve un homme. » Jacobi n'eût sans doute pas refusé pour son œuvre cette épigraphe, qui en exprime â la fois l'originalité et le plus grave défaut. Son que cette œuvre soit simplement l'hislou-e de son esprit, et comme un chapitre de ses Mémoires. La philosophie de Jacobi, pour être «■ personnelle >•, n'en a pas moins une portée générale. Pour mettre au dessus du doute les vérités que son cœur proclamait les plus certaines de toutes, il a voulu les mettre an dessus du savoir. 11 a éti; conduit ainsi k une conception nouvelle des rapports de l'entendement et de l'intuition ; il a montré,- en termes heureux et pai'fols saisissants, que les conditions de la science ne s'appliquent pas à des objets transcendants, et qu'il est donc permis de séparer l'idde de la vérité métaphysique de l'idée de la démonstration. II

ouvrait ainsi la voie à de nouvelles théories de la croyance et de la certitude, dont les conséquences s'étendent loin en métaphysique et en morale. Par là, par la sincérité de cet effort, Jacobi a mérité de laisser une trace durable, et de nôtre pas confondu dans la foule un peu indistincte et effacée des philosophes du sentiment.

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