CHAPITRE II
JACOBI ET LA PHILOSOPHIE « DES LUMIÈRES
Après les trois années décisives qu'il avait passées à Genève, Jacobi avait pris pleine conscience de ses goûts et de ses aptitudes. Adolescent timide lorsqu'il avait quitté l'Allemagne, il y revenait homme, confiant en lui-môme, et prêt à combattre pour ses convictions avec l'ardeur de ses vingt ans. Il croyait que les questions dernières de la métaphysique et de la morale allaient prêter à des débats passionnés. Mais, à son vif désappointement, il dut reconnaître que fort peu de ses compatriotes, môme parmi les philosophes, prenaient autant d'intérêt que lui à ces problèmes. La métaphysique passait alors en Allemagne par une période de dépression, et, si l'on peut dire, par une crise d'indifférence. Sans doute on enseignait la philosophie de Wolff, et Wolff lui-môme, comme on sait, n'avait guère fait que systématiser la doctrine de son maître Leibniz. Mais, — par l'effet d'une loi qui s'est souvent vérifiée dans l'histoire de la philosophie, — à peine Leibniz mort, le sens métaphysique s'était rapidement affaibli chez ses successeurs. A la seconde génération, le leibnizianisme avait subi une étrange dégénérescence. La lettre y avait étouffé l'esprit. D'épais manuels de logique, d'ontologie, de morale, résolvaient les problêmes d'une façon presque mécanique, au moyen de défini-
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tions, d'aiiomes et de théorèmes, lourd appareil d'où la rie s'était retirée. Aussi peut-on dire que cette doctrine, bien que dominant sans rivale dans les universités (assez peu estimées du reste à cette époque), ne comptait pas pour beaucoup dans le mouvement des esprits. On ne s'intéressait plus guère à ce dogmatisme pédantesque. On l'acceptait, mais passivement. La faveur du public était ailleurs.
Sa curiosité, en effet, allait toute aux idées nouvelles qui arrivaient de France et d'Angleterre. Jamais la pensée ailemande n'a été plus ouverte et plus docile aux suggestions du dehors qu'en ce milieu du wiii» siècle. Tout ouvrage de quelque valeur qui paraît à l'étranger est aussitôt signalé, analysé, commenté dans les revues. Il y est traduit au besoin, au moins par larges extraits; et cela, sans préjudice des auteurs plus anciens. Ainsi, pour ne parler que des Anglais, on connaît Hobbes, plus lu en ce temps-là que nous ne l'imaginons aujourd'hui. On est familier avec Locke, le philosophe favori du siècle sur le continent. Mais surtout on sympathise avec les successeurs de Locke, avec les moralistes et les déistes qui procèdent de lui plus ou moins directement : avec les Shaftesbury, les BoUngbroke, les Butler, les Hutcheson, les Ferguson, etc. Leur influence en Allemagne a été grande, et évidemment disproportionnée à l'originalité de leur pensée, qui est médiocre. Pour expliquer leur surprenant succès, il faut se reporter un instant aux dispositions particulières où se trouvait alors le pubUc. On sait que la révolution cartésienne, définitivement victorieuse en France, au moins depuis la fin du xvii» siècle, n'avait pas eu en Allemagne un succès aussi complet. Ici la tradition de l'école n'avait jamais été brisée. Leibniz, conservateur autant que novateur, n'avait pas rompu sans retour avec elle. Au contraire, il l'avait rejointe par-dessus le cartésianisme. La tendance maîtresse de son esprit allait à réunir après avoir séparé. Il n'avait pas, comme Descartes, « mis à part >> les vérités de la religion. Au lieu de travailler à la « laïcisation » définitive de la philosophie, il
s'était plu à insister sur les rapports et sur la concordance possible de la raison et de la foi. De môme, mais avec une ouverture d'esprit incomparablement moindre, Wolff et ses successeurs avaient professé un rationalisme pieux, et réclamé, à l'égard de la théologie, une indépendance très respectueuse. Ils insistaient, avec autant de force que Descartes, sur la nécessité d'une méthode purement rationnelle en philosophie : mais cette méthode leur servait à démontrer une métaphysique en parfait accord avec les enseignements de la religion.
De là l'excellent accueil que les rationalistes allemands firent aux déistes anglais. Ils retrouvaient chez eux leurs propres sentiments et leurs propres idées, mais exprimées avec plus d'éclat et d'éloquence. Beaucoup de ces déistes furent traduits et se répandirent un peu partout en Allemagne. C'est môme sous ce couvert que la libre pensée put faire des progrès assez rapides, sans soulever d'opposition trop vive. Qu'enseignaient en effet ces déistes? Que la raison humaine, quand elle cherche une explication d'elle-môme et du monde, s'élève spontanément à Dieu. Les âmes pieuses et les défenseurs de la foi n'avaient donc, semblait-il, aucun motif de s'alarmer. Et pourtant, en reconnaissant la compétence de la raison, lorsqu'elle concluait comme eux, ne s'enlevaient-ils pas le droit de contester cette compétence, si quelque jour on la faisait conclure contre eux ? L'affranchissement s'accomplissait ainsi peu à peu, par une sorte d'artifice innocent, peut-ôtre môme inconscient. La philosophie profitait de l'accord de la religion naturelle avec les vérités révélées : au lieu d'emporter son indépendance de haute lutte, elle l'obtenait de bonne grâce. Elle semblait une auxiliaire, non une adversaire de la foi. Beaucoup de théologiens, gagnés à l'esprit du siècle, ne songèrent pas à combattre ce mouvement des esprits. Ils ne voyaient point de mal à être déistes du point de vue de la raison, puisqu'ils n'en restaient pas moins fidèles aux formules de leur confession religieuse. Un petit nombre seulement, plus conserva-
teur sinon plus clairvoyant, s'inquiétait, pour l'avenir, du progrès de la libre pensée. Mais leur opposition timide, et qui ne se sentait pas soutenue par l'opinion, n'arrêta pas la vogue du déisme anglais, dont je ne puis dire ce qui plaisait le mieux à l'esprit allemand de ce temps-là : la liberté qu'il réclamait pour la raison, ou l'usage discret qu'il en faisait.
Avec le temps, cependant, les conséquences du rationalisme apparaissent et peu à peu se développent. Insensiblement la « religion » s'oppose aux « religions ». On essaye, comme fera Rousseau dans la Profession de foi du Vicaire savotjard, de dégager, hors des religions historiques, l'essence d'une religion naturelle et spontanée. On reste spiritualiste, déiste, et môme religieux : mais on maudit le fanatisme, la superstition et l'intolérance, causes de tant de malheurs et de crimes. On s'enthousiasme pour les idées de progrès et d'humanité. On travaille à dissiper les préjugés qui séparent les nations. Le patriotisme passe pour un reste de barbarie, et le cosmopolitisme devient l'honneur des esprits éclairés.
A l'influence des philosophes anglais se môle ici, comme on sait, celle des français. Toutefois elle ne s'exerce pas précisément dans le même sens. Les philosophes français contribuent bien, eux aussi, à répandre en Allemagne les idées de tolérance religieuse, de justice sociale, de droit naturel et de progrès politique. Mais ils ne vont pas tout à fait à la môme classe de lecteurs. Les déistes anglais, pour la plupart moralistes et prédicateurs, répondaient exactement aux sentiments de la classe moyenne qui se reformait alors en Allemagne, pieuse, industrieuse et instruite : telles ces familles de pasteurs, qui ont donné tant d'hommes distingués à l'Allemagne dans la seconde moitié du xyiii» siècle. Une place d'honneur était réservée dans chaque bibliothèque à des ouvrages dont la sage liberté n'excluait pas l'onction. Mais le libertinage, mais l'ironie se jouant des choses sacrées, mais la dialectique sceptique et agressive ne pouvaient qu'inspirer à ces lecteurs un vif sentiment de répulsion. Or
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n'était-ce pas ce que leur offraient, sous mille formes, avec une verve et une malice inépuisables, les plus grands écrivains français du temps, ceux dont Frédéric II faisait ses délices, ceux qu'idolâtrait comme lui le beau monde en Allemagne? Partout on lit et on admire Voltaire. Mais autant Il est aimé des gens de qualité, qui affectent d'être incrédules, et qui applaudissent à ses farces les plus osées, autant il irrite la classe moyenne, que révoltent son irrévérence gouailleuse, ses plaisanteries cyniques, et surtout son acharnement à tourner la religion en ridicule.
Nous n'avons pas ici à rechercher pourquoi la libre pensée, qui en France a été l'ennemie déclarée de l'église catholique! n'en est jamais venue en Allemagne à une rupture ouverte avec les confessions protestantes. Toujours est-il que l'influence de Voltaire dans ce pays, ces réserves faites, n'en a pas moins été considérable. Outre le prestige de son esprit et de son style, outre l'éclat prodigieux de sa royauté littéraire, il y avait dans son œuvre une part de générosité active qui lui valut bien des admirateurs. Il avait fait maintes fois un noble usage de sa puissance. On l'aimait, malgré tout, pour son amour de l'humanité, pour sa passion de justice, pour sa haine de l'oppression et de la force brutale « . Même sympathie plus ou moins mélangée pour les autres « philosophes » français, pour Montesquieu, pour Diderot, et presque sans mélange pour Rousseau qui, selon l'heureuse expression de M. du Bois-Reymond, fut accueilli par l'Allemagne comme un autre Christophe Colomb, révélateur d'un monde nouveau. Il n'est pas d'écrivain étranger qu'elle ait autant aimé, ni si vite : elle aurait tant voulu le revendiquer pour sien ! Utinam ex nostris esset ! Ce fut un cri unanime. Lorsque Herder disait, ou à peu près, que Rousseau s'était trompé en naissant à Genève, il traduisait le sentiment général. Toutefois cet enthousiasme pour Rousseau (remarquable surtout chez la jeunesse avide de nou-
1. Remarque! d'ailleurs que, sans doute sous l'influence de Locke et de Newton, Voltaire était resté déiste.
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veautés), ne doit pas nous dissimuler Faction qu'exerçaient de leur côté les moralistes de l'intérôt. D'Holbach, Helvetius, les encyclopédistes étaient très lus et très goûtés. Helvetius en particulier avait eu un succès extraordinaire. Pour une partie au moins du public, la morale de l'intérêt était chose définitive, si bien prouvée, si évidente, qu'il n'y avait pas à la remettre en question.
Imaginez une fusion imparfaite de ces éléments disparates, venus successivement d'un peu partout, de Locke et de WolfT, de Shaftesbury et de Voltaire, d'Helvetius et de Rousseau: ainsi s'était formée une doctrine composite qui n'avait de net que ses tendances, franchement libérales. Elle s'appelait elle-même « philosophie des lumières » {Aufklâriing), par allusion aux ténèbres de l'ignorance et de la superstition. On lui donne aussi le nom t de philosophie populaire ». C'est une doctrine de vulgarisation ; elle n'a pas échappé aux défauts de ce genre, et l'iiisloire la traite avec un dédain qui n'est pas immérité. L'originalité est ce qui manque le plus à cet éclectisme. Il est vrai, la « philosopliie populaire » n'a imaginé, n'a môme renouvelé aucune grande hypothèse. Elle n'a pas su poser sous une forme nouvelle les problèmes fondamentaux de la philosophie. Assurément, entre Leibniz et Kant, les Mendelssohn, les Baumgarlen, les Garve, les Lambert, font piètre figure. Pourtant ces esprits médiocres ont rendu des services, modestes il est vrai, mais qu'il serait injuste de méconnaître. Leur philosophie de la saine raison, un peu terre à terre, libérale et bornée à la fois, venait à son heure. Honnête champion de l'esprit nouveau, elle lutta contre les traditions surannées, contre les préjugés invétérés, contre les obstacles qui s'opposaient au progrès scientifique et social. Revendiquer le droit de la raison à être maîtresse sur son domaine comme la foi sur le sien ; repousser la méthode d'autorité en philosophie et dans les sciences morales ; affirmer l'égalité naturelle de tous les hommes et combattre sans relâche le préjugé de la naissance ; réclamer la liberté de conscience ; célébrer les bien-
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faits de la science et cliercher à instruire la masse du peuple ignorant : tout cela n'exigeait pas les efforts d'un puissant génie. Tout cela n'était pas nouveau. Cependant, dans les conditions où se trouvait l'Allemagne, la tache était encore utile et méritoire.
Mais, cette besogne une fois accomplie, la philosophie populaire n'avait plus de raison d'être. Mieux elle avait réussi, plus sûrement elle était condamnée à disparaître, avec les abus et les préjugés dont elle avait triomphé. C'est un sort commun aux docirines que n'a pas animées la n^cherche désintéressée du vrai. Il leur est difficile de survivre aux circonstances qui les ont suscitées. Souvent môme, pour prix de leurs services, elles ne recueillent que dédain et ironie. S'obstinent-elles à ne pas mourir, elles irritent : on les trouve encombrantes et nuisibles. Ainsi la génération nouvelle en Allemagne, celle de Gœthe, de Jacobi, de Herder, de Klinger, celle qui s'enthousiasmait pour Spinoza et pour Rousseau, ne comprenait même plus l'utilité qu'avait pu avoir la philosophie populaire. Uniquement sensibles à ses défauts, ils la jugeaient avec une sévérité qui allait jusqu'à l'ingratitude. Etait-ce bien une philosophie, cet éclectisme à la fois raide et étriqué, banal et sans profondeur? A peine sur quelques points spéciaux de psychologie et de morale (théorie des, sentiments, esthétique, rapports de l'état et de l'église), avait-il conservé quelque reste d'activité originale. Mais les grands problèmes philosophiques, ceux qui s'imposent d'abord à la pensée et à la conscience humaines, la philosophie populaire avait continué, par habitude, à en répéter des solutions toutes faites : elle en avait perdu le sens.
Encore si elle avait gardé, à défaut de vigueur et de fécondité, l'attitude modeste qui lui aurait si bien convenu ! Mais point : elle avait le ton tranchant et l'allure dominatrice. Impatiente de toute critique, elle était, comme il arrive toujours, d'autant plus agressive et intransigeante qu'elle comprenait moins de choses. L'étroitcsse môme de son esprit l'enfermait dans la certitude de son infaillibilité.
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Et comme cette disposition n'était pas tempérée par la connaissance et par le respect de Fhistoire, il arriva que ces apôtres de la tolérance se montrèrent intolérants à leur tour. Ils prétendirent, au nom de la « saine raison », établir une sorte d'orthodoxie philosophique. Mais ils n'étaient pas de taille à y réussir. Leur doctrine n'avait point les dehors incomparables que donnait en France à l'Encyclopédie le talent des Diderot et des d'Alembert. Elle était loin, aussi, d'en avoir l'intérêt et la valeur. Leur faiblesse, leur médiocrité furent vite percées à jour. Bien avant que la Critique de la liaison pure n'eût paru, le prestige de la philosophie « des lumières » avait subi d'irréparables atteintes.
Jacobi fut un de ses premiers et de ses plus ardents ennemis. Tout, de cette doctrine, devait lui déplaire : ce qu'elle (Usait comme ce qu'elle ne disait pas. Il ne lui pardonne pas sa pauvreté métaphysique et sa façon d'expliquer le réel par un déroulement mécanique de formules abstraites. Il hait aussi ce ton pédantesque et autoritaire, cette conliance aveugle dans la méthode déductive, et surtout la prétention de posséder et d'imposer la vérité presque sans s'y intéresser, comme si elle était extérieure à l'âme. Avec une surprise, avec une indignation évidemment sincères, Jacobi se demande quel peut bien être l'état d'esprit de pareils philosophes, lui pour qui la philosophie est la vie môme de sa conscience. Comment paarvent-ils ne voir de difficulté nulle part, quand le mystère est partout? Leur « saine raison » estelle donc aveugle au point de ne pas sentir que leurs l'ormules sont creuses, et que leur sagesse est purement verbale? Plutôt pas de philosophie du tout qu'une telle philosopliie, qui en profane le nom et en usurpe la place ! Frémissant d'enthousiasme juvénile, tout plein encore des leçons de ses maîtres préférés, de Pascal, de Fénelon et de Rousseau, Jacobi ne sait pas ce qu'il doit juger le plus odieux : la platitude de la philosophie populaire, ou son infatuation dogmatique. Il en attaque l'origine et les tendances, l'ensemble et le détail, la méthode et les résultats. A un système qui n'at-
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teint pas le réel, il va opposer une philosophie du réel qui ne sera pas un système.
Quel est l'objet de la philosophie? — Manifester, dévoile:*, faire apparaître « ce qui est » » . Or, dit Jacobi, nous n'atteignons jamais « ce qui est » que par le sentiment ou par l'intuition immédiate. Par le raisonnement, par la connaissance médiate, nous ne faisons que nous en éloigner. Plus nous procédons par déduction, plus nous nous enfonçons dans l'abstrait. La philosophie populaire fait donc précisément lo contraire de ce qu'exigerait la bonne méthode. Elle s'imagine atteindre « ce qui est » par le mécanisme de la démonstration logique. Elle ne s'aperçoit pas que ce mécanisme ne produit rien de lui-môme, et qu'au bout des opérations les plus rigoureusement déductives, on retrouve ce que Ton avail mis dans les prémisses, mais rien davantage. L'entendement discursif présuppose toujours des données qu'il élabore. C'est un moulin qui tourne à vide quand on n'y verse pas de grain. Ces philosophes si affranchis de préjugés ont eu la superstition de la preuve logique. Ils ne se sont pas demandé si des procédés de démonstration excellents pour la science mathématique s'appliquaient aussi bien à la philosophie. De là le contre-sens perpétuel de leur méthode : de là aussi l'indigence de leur doctrine, qui s'est fermé à elle-même la source profonde, la source immédiate du vrai, l'intuition. Pour ne rien dire encore de leur morale, tout artificielle et sophistique, et qui veut ignorer les mouvements les plus naturels du cœur humain, quelle idée nous donnent-ils do Dieu ? Leur pâle et incertain déisme recule devant une conception franchement anthropomorphique. Leur Dieu, froide abstraction, est impuissant à toucher l'âme, et à remplir