‹ La philosophie de Jacobi [microform]Chapitre 35 sur 138 · SW, ID. tOi'i · texte numérisé non relu

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THÉOKIE DE LA RAISON

Mais ce dilemne n'est pas décisif, et Jacobi ne l'ignorait pas. Il y a des gens qui ne reculent pas, comme lui, devant ces « conséquences inacceptables ». Il y a des sceptiques. Il y a des pessimistes. Contre eux, son argumentation ne porterait pas. Au contraire, ils la prendront à leur compte, et ils la retourneront contre lui : quel moyen aura-t-il de leur prouver qu'ils se trompent? Aucun : mais il aura recours à sa défense ordinaire. Il rappellera que sa pbilosophie ne se pique pas de «démontrer», mais seulement de « faire voir » le vrai. Il ne peut que plaindre ceux dont les yeux restent obstinément fermés. Tout ce qu'il a pu faire, c'est de leur « illustrer » les motifs que nous avons de croire à la véracité de la raison. Voilà pourquoi il insistait si fort sur l'analogie foncière de l'instinct et de la raison. L'instinct est infaillible : la raison, qui participe de la môme nature, ne doit-elle pas l'ôtre aussi ? « Le mouvement de l'âme que cause l'inclination (Trieb), et que nous appelons désir, est un mouvement qui a pour but unique d'atteindre son objet et de s'y unir. Ce principe est d'une application universelle. Nous ne désirons ou ne voulons pas un objet, originairement, parce qu'il est agréable ou bon, mais au contraire nous l'appelons agréable ou bon parce que nous le désirons ou le voulons, parce que notre nature sensible ou suprasensible le comporte ainsi. Il n'y a donc pas de principe de la connaissance du désirable ou du bon hors de la faculté de désirer; — hors du désir ou du vouloir originaire liii-méme'. » Appliquez cette formule à la tendance spontanée qui nous attire vers un absolu de bonté et d'amour. Vous direz alors, comme Jacobi, avec Pascal : « L'intelligence du bien est dans le cœur. » Le cœur sans doute ne connaît pas, mais il sent qu'un bien suprême existe. Ce sentiment, Jacobi l'appelle raison. Nulle certitude n'est supérieure à la certitude immédiate qu'il nous donne.

En concluant ainsi de l'instinct à la raison, Jacobi ne fait

en somme que prolonger le parallélisme entre le sensible et le suprasensible dont il a déjà usé plus haut. Il n'a pas d'autre méthode à suivre. Il n'essayera pas de « prouver » que la raison est véridique, que ce « pressentiment du vrai » n'est pas illusoire. A quoi bon? Ces preuves reposeraient sur des principes, et ces principes à leur tour impliqueraient un acte de foi. Croyance pour croyance, celle qui nous porte à l'affirmation d'un absolu, je veux dire de Dieu, est la plus immédiate, la plus spontanée de toutes, celle qu'il faut donc accepter d'abord sans preuves. Tout nous sollicite en faveur de cette croyance. Nous avons d'autres « pressentiments » : ce sont nos inclinations sensibles. Ne voyons-nous pas qu'elles ne sont pas des promesses trompeuses, que les objets où elles tendent obscurément existent, se découvrent, et deviennent une cause de plaisir? Autrement les êtres vivants ne pourraient subsister. « L'àme, dit Jacobi, se manifeste en tout être comme le principe de la nature organisée; car, avant toute expérience, elle le dirige au moyen de connaissances sans lesquelles il ne se conserverait pas (les instincts) «. » Et cette merveilleuse finalité, qui se retrouve dans les tendances de tous les vivants, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevés, se démentirait tout à coup, et dans un seul cas ? Le pressentiment de l'absolu, et celui-là seul, serait illusoire? La tendance au bien suprême, et celle-là seule, n'aurait point d'objet réel? Rien n'est plus invraisemblable. Pourquoi, dans ce cas unique, refuser d'écouter l'appel « prophétique » qui, dans tous les auti'es cas, n'a jamais menti? Pourquoi se condamner ainsi au désespoir?

Nous ne refuserons donc pas notre confiance à la raison, parce qu'elle est croyance et sentiment : nous reconnaîtrons au contraire que précisément à ce titre elle la mérite. « Toute réalité, aussi bien la corporelle, qui se révèle aux sens, que la spirituelle, qui se révèle à la raison, est garantie à l'homme parle seul sentiment : il n'y a point de ga-

i SW, m, 322 (en note) .

J. SW, VI, 68. Lettre à Schlosser, 25 avril 1796.

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raiitie en dehors ni au-dessus de celle-là *. » Ce sentiment, qui révèle à Fliomme l'ôtre absolu ou Dieu, lui révèle du môme coup qu'il participe, sans comprendre d'ailleurs comment, à cette essence absolue. C'est le bénéfice ordinaire des doctrines mystiques, de fournir, non pas une explication, mais au moins une conception simple des rapports qui unissent les étnîs finis à l'être absolu. Jacobi ne fait pas exception à la règle. « La raison humaine, dit-il, doit être considérée, d'une part, comme une faculté de perception d'un Divin existant en dehors et au-dessus de l'homme; d'autre part, comme une faculté de perception d'un Divin existant dans Fhomme et comme ce Divin lui-môme. Si l'être raisonnable n'était pas originairement de nature divine, il ne pourrait aucunement ni jamais parvenir à une vraie connaissance et à un véritable amour de Dieu. » Gœlhe l'a dit aussi, en beaux vers, mais d'un sentiment plus pan théis tique :

Si l'œil n'était pas de la nature du soleil, Comment pourrions-nous voir la lumière?

Si la force même de Dieu ne vivait pas en nous, Comment le Divin pourrait-il nous ravir 2 ?

On a pu remarquer que, dans cette théorie, il est à peine question de ractivité de la raison sous sa forme logique. L'omission est significative, surtout au moment où Kant, par la Ciitique de la Raison pare, venait d'appeler Tattention sur les conditions a priori de la connaissance. Elle a été volontaire. Jacobi tient à renvoyer à l'entendement les fonctions logiques. Avec ces fonctions en effet apparaissent, selon lui, l'abstrait, le général, le nécessaire, en un mot, la science : avec la science, le déterminisme luiiversel, et, à sa suite, une métaphysique naturaliste. Or c'est précisément pour échapper à la nécessité et au naturalisme que Jacobi a voulu se faire une philosophie. Il faut donc que la raison révélatrice du vrai soit indépendante de l'entendement logique. Il faut

THÉORIE DE LA RAISON

qu'elle soit, non pas abstraite et formelle comme lui, mais concrète et divinatrice comme l'instinct. Etre raisonnable ne consiste pas proprement à former des jugements universels et nécessaires, à construire les mathématiques, ou à découvrir les lois de la nature. Sans doute la raison v est indispensable, mais cela est plus spécialement l'office de l'entendement. Etre raisonnable, c'est avant tout pressentir qu'il existe une réalité au prix de laquelle l'univers et nousmêmes nous ne sommes rien ; c'est aimer le bien, c'est croire en Dieu. Avec la raison ainsi définie, Jacobi pensait atteindre le double but qu'il s'était proposé. Il ruinait le rationalisme abstrait des <' philosophes », en y opposant une conception plus métaphysique et plus pleine de la raison et de son objet. Du môme coup, il jetait la base d'une doctrine en harmonie avec ses convictions morales et religieuses, et il rétablissait en leurs droits le sentiment, la foi et le mvstère.

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i. SW, II, 108.

2. Goethe, Farbenîehre^ Vorwjrô, cité par J.vcobi. SW, III, 239.

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