‹ La philosophie de Jacobi [microform]Chapitre 90 sur 138 · S\V, IV · texte numérisé non relu

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vif interne. Et non seulement il se satisfait de cette certitude immédiate et spontanée, mais le sentiment qu'il a de sa liberté lui est un sûr garant que sa croyance en Dieu est bien fondée. Toute autre preuve est superflue. Tout essai de preuve est môme dangereux, et se retourne à coup sûr contre l'intention de son auteur.

La position ainsi choisie par Jacobi est bien aventurée. On peut se demander s'il ne compromet pas, plus qu'il ne les défend, les réalités métaphysiques qui lui tiennent tant à cœur. N'était la liberté, dit-il, je serais athée, c'est-à-dire spinoziste : car tout système bien déduit revient à celui-là.. Mais je me sens libre, et aussitôt spinozisme, athéisme, mécanisme, naturalisme (tous termes synonymes), s'effacent et cèdent la place à la croyance en Dieu. Point de démonstration : le sentiment suffît. -- Fort bien, mais si le sentiment de la liberté s'affaiblit ou fait défaut ; si le « je ne sais quoi d'irrésistible » n'apparaît pas dans une âme ? Les démonstrations de Spinoza subsistent cependant : elles n'ont rien perdu de leur valeur. Le non-croyant peut être athée : bien mieux, il doit l'ôtre. Jacobi ne lui laisse pas d'autre alternative.

Pour parer à ce danger, Jacobi, au mépris de l'usage, a appelé « raison » le sentiment, le « je ne sais quoi d'irrésistible >> qui nous porte à croire. Il a soutenu que c'est un élément essentiel de la conscience humaine, que c'en est un attribut spécifique, comme le langage, et que tout homme, par le seul fait qu'il est homme, éprouve en lui-môme l'opposition du relatif et de l'absolu : en un mot, que le sentiment du vrai Dieu est universel. Mais il est à peu près seul à le soutenir, et les mystiques mômes lui répondent que l'esprit souffle où il veut.

Acculer ainsi toute métaphysique dogmatique au spinozisme, pour s'élever ensuite au-dessus du spinozisme au nom du sentiment, par un acte de foi, c'était donc un procédé fort téméraire. Je ne serais pas surpris que Jacobi eût subi ici, à son insu sans doute, l'influence de Pascal, à qui il

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doit tant de toutes façons. On sait quelle marche a suivie Fauteur de V Apologie de la religion chrétienne. Il cherche à ne laisser à son lecteur qu'une seule issue. L'homme, ses grandeurs et ses misères, la société, l'histoire, le triomphe môme de FÉglise, tout est obscur et incompréhensible si le christianisme est faux : tout s'explique et s'éclaire s'il est vrai. Seule la religion, qui nous enseigne la chute et la rédemption, peut rendre compte des contradictions et des mystères où la raison se heurte à chaque pas. Et ainsi ces contradictions et ces mystères deviennent indirectement autant de témoignages en faveur de la foi. Plus donc ces contradictions sont flagrantes, et plus impénétrables ces mystères, plus la vérité de la foi ressort éclatante. Méthode hardie, périlleuse même, où les autres apologistes ont hésité à suivre Pascal. Jacobi au contraire semble s'en inspirer. Lui non plus, il ne craint pas de tout risquer, pour tout mieux ressaisir. Il ne veut laisser au philosophe d'autre alternative que le fatahsme absolu, ou la croyance en un Dieu conscient. Plus le spinozisme sera irréfutable, plus il apparaîtra comme l'aboutissement inévitable de la pensée logique, et plus il sera évident que la vérité est dans la révélation spontanée du cœur.

Mais Pascal conclut, selon son dessein, à la nécessité de croire à l'Évangile, et d'accepter les dogmes de l'Église. 11 n'a pas voulu faire œuvre de philosophe, mais de chrétien. Il n'a d'autre objet que de ramènera la foi les âmes égarées. Si donc sa méthode réussit, si elle frappe, si elle persuade, si elle obtient les conversions désirées, elle est justifiée. Le cas de Jacobi est fort différent. Il se considère non comme un apologiste, mais comme un philosophe. La croyance qu'il défend est une croyance rationnelle; la révélation qu'il invoque, une révélation naturelle. Sa doclrine se réduit alors à un spiritualisme semi-mystique, de forme singulière. Rangerons-nous, en effet, Jacobi parmi les spiritualistes proprement dits ? Non, puisque précisément il les combat. Cette désignation conviendrait bien mieux à son adversaire Mendelssohn, qui prouve a priori l'existence de Dieu et Fim-

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mortalité de l'âme. Aux yeux de Jacobi, comme à ceux de Kant, ces démonstrations sont faibles, et cette métaphysique bien intentionnée est sans valeur. Il renvoie ces philosophes à Fécole de Spinoza. Mais, tout en combattant le spiritualisme dogmatique, Jacobi prétend en garder les thèses essentielles. Seulement, au lieu de les démontrer, il les donne pour des vérités immédiates et instinctives. En sontelles beaucoup plus fortes ? Lessing était excusable d'avoir pris un instant Jacobi pour un parfait sceptique. Réduire toutes les philosophies dogmatiques au spinozisme, et déclarer ensuite le spinozisme intenable, qu'aurait pu inventer de mieux un pyrrhonien ?

Aussi le résultat de la retentissante polémique de Jacobi avec Mendelssohn, au sujet de Spinoza, ne fut-il pas tout à fait ce que Jacobi en attendait. Il ne s'étonna pas de voirie camp des « philosophes de Rerlin » se lever en masse contre lui. Il y comptait d'avance, et Fon peut même dire qu'il Fespérait. Leur colère lui montra que le coup avait porté. Sur le fond du débat, d'ailleurs , ils étaient assez embarrassés. Entre Jacobi, qui reprochait à Mendelssohn de ne pas comprendre Spinoza, et Mendelssohn, qui accusait Jacobi d'inventer un Spinoza inintelligible, ils eussent été bien en peine de décider. Ils ne pouvaient que donner raison à Mendelssohn, parce qu'il était leur homme. Il semble du reste que dans la chaleur de la bataille Jacobi ait passé la mesui-e, et que, sans posséder VÈthiqiœ comme lui, Mendelssohn en ait assez bien saisi'les principes et la méthode. Mais ce que les « philosophes » comprirent à merveille, c'est que l'attaque en réalité était dirigée contre eux; c'est que Jacobi, derrière Mendelssohn, visait toute la philosophie « des lumières »,et l'accusait de sottise, d'ignorance et d'infatuation. Ils ripostèrent avec vivacité. Ils firent sentir à Jacobi ce que son altitude avait d'étrange. Comment pouvait-il rejeter toute métaphysique rationnelle, sous prétexte de spinozisme, et ne pas vouloir s'avouer sceptique î combattre les spiritualistes, et prétendre assurer le spiritualisme mieux que personne ! se

fonder sur une révélation sentimentale, et appeler ce sentiment « raison » ! proposer une doctrine qui de son propre aveu est une « non-philosophie >», et soutenir que c'est la seule philosophie possible ! — et enfin, avec tout cela, ne pas s'apercevoir qu'il ouvre la porte aussi grande à l'incrédulité et au pessimisme qu'à la foi en un Dieu juste et bon î Toutes objections auxquelles Jacobi eût été fort embarrassé de répondre, si une philosophie du sentiment n'avait toujours un refuge inexpugnable dans l'intuition, supérieure et antérieure au raisonnement. Il est vrai, dit Jacobi, que si je cherchais la vérité par la méthode logique, je serais fataliste et athée, ou du moins sceptique et pessimiste. Mais ces conclusions mômes me confirment dans mon sentiment que la vérité doit être cherchée ailleurs, dans l'appréhension immédiate, dans la révélation spontanée du cœur. Et ainsi ma doctrine, ne s'appuyant pas sur des preuves, est irréfutable. A quoi ses adversaires répliquent que, n'ayant pas de preuves, elle n'a môme pas besoin d'ôtre réfutée.

Ils l'attaquèrent pourtant avec violence, et contribuèrent ainsi à la répandre. Ni Allwill, ni Woldemar n'avaient fixé longtemps l'attention du public philosophique en Allemagne. Ces deux romans avaient surtout intéressé un certain nombre d'hommes et de femmes de lettres. Ceux qui connaissaient Jacobi voyaient en lui un homme démérite, causeur brillant, correspondant aimable, hôte généreux, faisant de sa fortune un usage intelligent, ami de la philosophie plutôt que philosophe. Mendelssohn n'avait-il pas voulu l'écarter d'abord comme un amateur sans compétence, comme un officieux dont les avis, partant d'un bon naturel, ne laissaient pas d'ôtre un peu indiscrets? Après les Lettres sur la Doctrine de Spinoza, celte méprise devint impossible. On put combattre ou railler la philosophie de Jacobi, on ne put ignorer qu'elle existât. L'importance s'en mesura au nombre et à la vivacité des protestations qui éclatèrent aussitôt. Jacobi prit place au premier rang des écrivains, tous les jours plus nombreux, qui avaient déclaré la guerre à la philosophie régnante, qui

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en dénonçaient la platitude, et qui en prédisaient la fin prochaine.

Les amis de Jacobi ne l'approuvaient pas non plus sans réserve. Pour diverses raisons, ils ne sont tous qu'à demi satisfaits de la position prise par lui. Les francs mystiques, comme Hamann, le soutiennent naturellement tant qu'ils peuvent contre Mendelssohn. Ils applaudissent à ses invectives contre les « philosophes ». Pourtant Hamann reproche à Jacobi sa méthode, compliquée et inutile. À quoi bon passer par le spinozisme pour aboutir à une doctrine de la croyance? Contempteur de toute philosophie rationnelle, Hamann ne fait pas plus de cas de celle-là que des autres. Il s'étonne que Jacobi place Spinoza si haut, et qu'il étudie YEthiqite avec tant d'admiration et de respect. A ses yeux, ce ne sont que des mots, et encore des mots *. « La métaphysique a une langue pour l'école, et une autre pour le monde. Toutes deux me sont suspectes, et je ne suis en état ni de les comprendre, ni de m'en servir Je conjecture presque que toute notre philosophie vient plutôt du langage que de la raison, — ces deux Ménechmes. — Les équivoques que présentent un grand nombre de mots, ou môme les métaphores du sens commun ont fait naître tout un monde de problèmes, posés sans raison, et résolus de môme. » Il applique en passant à Spinoza l'épithète la plus extraordinaire, la plus invraisemblable, qui ait jamais servi à le caractériser : il le trouve « léger » M « La première définition de V Ethique, écrit-il, m'a dégoûté à tel point que j'en suis resté là. Je ne puis m'expliquer ton goût persistant, non plus que celui de Lessing, pour ce brigand, pour cet assassin de la saine raison et de la saine science ^. » Conséquent avec luimôme, Hamann considère comme perdu le temps que Jacobi donne à Spinoza. Quant à la doctrine propre de Jacobi, il n'en est pas autrement satisfait. Une philosophie du senti-

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