‹ La philosophie de Jean-Baptiste VicoChapitre 3 sur 48 · LA PREMIÈRE FORME DE LA GNOSÉOLOGIE VICHIENNB · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE FORME DE LA GNOSÉOLOGIE VICHIENNB

La première forme de la doctrine de la connaissance de Vico se présentecomme la critique directe et l'antitlifese de

la pensée cartésienne qui, depuis plus d'un demi-siècle, donnait à la mentalité européenne sadirectiongénérale et était destinée à dominer pendant un siècle encore les esprits et les Ames.

Descartes, on le sait, avait placé l'idéal de la science parfaite dans la géométrie, sur le modèle de laquelle il prétendit réformer la philosophie et toutes les autres parties du i . Puisque la méthode géométrique parvient, grâce à raii.ily.se, ,i des vérités intuitives, et part de celles-ci pour obtenir, par la déduction synthétique, dss affirmations toujours plus complexes, la philosophie, pour procéder avec une rigueur scientifique, devait, dans l'esprit de Descarte3, chercher elle aussi sou point d'appui solide dans une vérité primitive et intuitive, d'où elle déduirait toutes ses affirmations ultérieures, théologiques, métaphysiques, physiques et inorales. L'évidence, la perception ou idée claire et distincte, constituait de celle façon le critère suprême : l'inference immédiate, la connexion intuitive de la pensée et de l'être, du cogita avec le non, offrait la vérité première et la base de la science. Au moyen de la perception claire et dis- Croce. 1

2 LA l'IlILO-GUllE DE J. B. VICO

tinete, el du doute méthodique qui conduisait au cogito, Descartes se faisait fort d'abattre une fois pour toutes le scepticisme. Mais, par cela même, tout savoir qui ne se trouvait pas encore réduit ou qui n'était pas réductible à une perception claire et distincte et à la déduction géométrique devait perdre à ses yeux toute valeur el toute importance lien était ainsi de l'histoire, qui se fonde sur les témoignages ; de l'observation dans les sciences naturelles, qui n'est pas encore devenue mathématique ; de la morale pra tique et de l'éloquence, qui se servent de la connaissanc empirique du Cœur humain ; de la poésie, qui présente de images fantaisistes. Plutôt que des sciences, ces produit de l'activité spirituelle étaient, pour Descaries, des illusions fi des visions troubles, des idées confuses, destinées ou bien à devenir claires et distinctes et, par là, à mourir sous leur forme d'existence antérieure, ou à traîneV une existence lamentable, indigne de l'attention du philosophe. la lumière éclatante de la méthode mathématique rendait superflues les faibles flammes qui servent de guide dans les ténèbres et projettent des ombres trompeuses.

Vico ne se borne pas et ne s'attarde pas, comme d'aulrej adversaires de Descartes, à se scandaliser des conséquences de la méthode subjective, dangereuse pour !a religion ; ou a argnmenfer, à la façon des scolasliques, sur le fait de wivoir si le cogito est ou n'est pas un syllogisme, el si, en tant que syllogisme, il est ou non défectueux ; ou à pi ter, au nom du bon sens, contre le mépris affiché du cartésianisme pour l'histoire, la rhétorique et la poésie. Il va droit au tœur de la question, au critère même que l>.cartes a établi pour la vérité scientifique, an principe de Il .vu.i |{ : : el la où le philosophe fiançais estimait avoir fourni tout M qui pouvait être réclamé par la science la plus rigoureuse, Vico observe que, étant donné l'exigence a laquelle on pit-lendait satisfaire, en réalité, avec la nir-

LA l'UKMIKRE FollMB DE LA GN08É0L0G1E \ 1CUIENNB 3

thode proposée, on a obtenu bien peu de cbose ou même

HIKN DO TOUT.

Jolie science, dit Vico, que celte science de l'idée claire et distincte ! Que je pense ce que je pense, cela est, en venir, Ikus île doute, mais cela ne m'a point du loutraird'une proposition scientifique. Toute idée, pour erronée qu'elle soil, peut apparaître évidente» et ce n'est point parce qu'elle m'apparaft telle qu'elle acquiert valeur de science. « Je pense, donc je suis », était cbose connue même du Sosie de Piaule, qui exprimait cette conviction presque avec les mêmes mois que la pbilosopbie cartésienne : « $çéquam cogito, equidem certo s/an ». Mais le sceptique répondra toujours aux Sosie et aux C artésiens qu'il n'a point de doute qu'il ne miss, mais il professera avec assurance que ce qu'il lui semble apercevoir est certain, et il le soutiendra avec toutes soi tes de raisonnements cnplieux ; — et il répliquera qu'il ne doute point non plus d'i-nuc, mais qu'il se soucie inl tout d'èlre bien comme il faul, en laissant en suspeu ssentiment, pour ne pas ajouter aux ennuis qui proviennent des choses ceux qui proviennent des opinions. Mais, en affirmant cela.il soutient en même temps que la litmle de sa pensée el «le sou être est coitsciaitci et non et que c'est conscience vulgaikk. La perception

clair.' el distincte est si peu science que. depuis qu'elle a été,

par l'elfe I du cartésianisme, employée en physique, la connaissance <!es phénomènes naturels n'est pas devenue plus sûre. Desc irtes a l'ail un saut pour s'élever de la conscience vnlgairejusqu'à la science; il esl lourdement retombe dans Le conscience, sans atteindre la science désirée.

Mais en quoi la vérité scientifique ronsisle-t-elle, si elle ne consiste pas dans la conscience immédiate? Bu quoi la

ience diffère- t-elle de la simple conscience? Quel esl le critère, ou, en d'autres termes, quelle est la condition qui rend possible la bciekcb ? Avec la clarté et avec la distinc-

lion, on ne peut faire un seul pas en avant ; avec l'affirmation d'une vérité première, on ne résout pas le problème, qui concerne non pas la recherche d'une vérité première, mais la détermination de la forme que la vérité doit avoir pour qu'elle puisse être reconnue comme scientifique, c'està-dire comme vérité vraie.

Vico répond à cette question et justifie l'accusation d'insuffisance qu'il a formulée contre le critère cartésien, en recourant à une proposition que. de prime abord, l'on pourrait qualifier de banale et de traditionnelle : traditionnelle, non pas en conséquence de la thèse historique dont elle est accompagnée chez Vico et que Vico lui-même eut à réfuter par la suite, à savoir que cette proposition remonte à une très ancienne philosophie italique, — mais dans le sens qu'elle était habituelle et pour ainsi dire intrinsèque à la pensée chrétienne. Ilien de plus familier, en fait, à un chréw tien qui récite chaque jour son acte de foi en un Dieu omnipotent, omniscient et créateur du ciel et de la terre, que d'affirmer que, seul, Dieu peut posséder la pleine science des cuoses, parce que lui seul en est l'auteur. La première vérité, répèle Vico, est en Dieu, parce que Dieu est le premier facteur; et c'est une vérité infinie, parce qu'il est le facteur de toutes les choses, une vérité parfaitement exacte, parce > qu'il se représente les éléments tant internes qu'externes des choses, qu'il contient toutes en lui. Cette même proposition religieuse et Ibéologique avait été parfois, en matière philosophique, invoquée par quelque sceptique, pour rabaisser les orgueilleuses prétentions du savoir humain. Francisco Sanchez, par exemple, dans son Quoi/ nihil scitur (1581), en parlant de la difficulté de connaître l'essein les forces de l'âme, avait observé que, si l'homme pouvait avoir cette connaissance d'une façon parfaite, il serait semblable à Dieu, il tarait Dieu lui-même, car ne peut * percognoscere guit giis non creavit, nec Detu erearepo-

LA PHKM1KRE FORME DE LA GNOSE0LOG1B VICHTF.NNK 5

tuisset nec creata regeve quœ non perfectœ prsecognovisset ; ipse eryo, soins sapietitfa, cognitio. intellectus perfectus, omnia pénétrât, omnia tapit, oynnia cognoscit, omnia mtelligit, (juin ipse omnia est et inomnibus,omniaque ipse sunt et i?i ipso » (1). Mais Sanchez recourt à celte pensée comme incidemment, sans en approfondir le contenu philosophique, sans s'apercevoir qu'il a mis la main sur un Irésor, tandis que Vico. le premier, lirait de 1 éloge de la puissance et de la sagesse infinies de Dieu et de leur rapprochement avec la puissance et la sagesse limitées de l'homme ce principe gnoséologique universel, que la condition i»our connaître une chose est de la faire, et que le vrai est le fait même : « verwn ipswn faction ».

Ce n'est pas autre chose que cela qu'on veut dire, explique-t-il, quand on affirme que la science consiste à « per causas scire » ; car la cause est ce qui, pour produire l'effet, n'a pas besoin de chose extérieure, c'esl le "genre ou le mode d'une chose ; connaître la cause, c'est savoir rapporter la Chose a l'effet; prouver par la cause, c'est faire la chose ; en d'autres termes, c'est refaire par la pensée ce qui s'est fail et se fait pratiquement. La connaissance et l'action doivent se convertir entre elles et s'idenlifler, comme en Dieu intelligence et volonté se convertissent et ne font qu'un.

Mais l'idéal de la science (Haut ainsi placé dans la conversion du vrai cl du fail, et (puisque l'idéal est la vraie réalité la nature véritable de la science étant maintenant connue, la première conséquence qu'on doit tirer de celle identification est l'impossibilité de la science pour l'homme. Si Dieu a créé les choses, Dieu seul les connaît par leurs causes, Dieu seul en connaît les genres ou modes, Dieu

(1) En appendice à ses Optra medica (TbiOMB TectOMgain,

p. nui. L'attention a été appelée sur celle pensée par Windelband,

Uichle ilrr nrwren Pkilotophk, :f éd., I, p. 23.

seul en possède la science. Est-ce que c'est l'homme qui u créé le monde? Est-ce l'homme qui a créé sa propre .'nue?

A l'homme, ce n'est pas la science qui a été donnée, mais seulement la conscience, laquelle précisément se tourna vers les choses dont on ne peut démontrer selon quel geoca ou quelle forme elles se font. La vérité de conscience est le côté humain du savoir divin et est à celui-ci ce que la surface est au solide : elle devrait moins être appelée vérité que certitude. A Dieu appartient VhdelUgere, à l'homme le seul coyitarr, le fait de penser, d'aller en recueillant 1rs élément* dM choses, sans jamais pouvoir les recueillir tous. A Dieu appartient le vrai démonstratif; à l'homme les notions non démontrées, non scientifiques, mais qui sont ou certaines en raisou d'indices incontestés, ou prohahles en vertu de hons raisonnements, ou vraisemblables -i" e ta développement de puissantes conjectures.

Le certain, la vérité de conscience, n'est pas la science, mais il ne s'ensuit pas qu'elle soit le faux. Et Vico se garde hieh de qualifier de fausses les doctrines de Descaries : il \eiil seulement les faire passer du rang de vérités complètes à celui de vérités fragmentaires, du rang de science à celui de conscience. Le coyito eryo sum est tout autre que faux : qu'on le trouve jusque sur la houche du Sosie de Piaule, ce n'est pas une raison pour le rejeter, c'en est une pour l'accepter, mais comme vérité de simple conscience. Car la pensée, n'étant point la cause de mon être, n'implique pas la science de mon être ; si elle l'impliquait, l'homme étant, selon ce que les cartésiens admettant, à la fois esprit et corps, la pensée sérail cause du corps, el nous nous égarerions au milieu du maquis an> luMiissaillé des discussious concernant l'action de l'esprit sur le corps et du corps sur l'esprit. Le coyito est donc un simple sigue ou indice de mon être : rien d'autre. I claire et distincts ne peut constituer un critère non seule-

LA PHEMIKRK FORME DE LA GN08ÉOLOGIK VI IUKNNB 7

ment pour les autres choses, mais pour l'esprit môme, car. • contrai asa ul, L'esprit ne se crée pas, et puisqu'il ue se pas, il ignore le genre ou le mode par lequel il se connaît. .Mais l'idée claire et distincte est le seul don accordé à l 'esprit de l'homme, don pour lui fort précieux, car c'est l'unique richesse qu'il possède. Même pour Vico, la métaphysique garde la primauté parmi les sciences humaines, qui toutes dérivent d'elle ; mais, tandis que, pour Desearles. elle peut procéder au moyen d'une méthode sûre de démonstration, pareille à la méthode géométrique, elle doit, pour Vico, se contenter de ce qui est probable, car elle n'est point une science par les causes, mais une science de causes. Et c'est des probabilités qu'elle s'est contentée à sa belle époque, dans la Grèce antique et dans l'Italie de la Renaissance ; et quand elle a voulu abandonner les probabilités et s'est remplie la tète des fumées de l'adage laineux • « tapientem nihil opbiari », elle a commencé à se troubler et à déchoir. L'existence de Dieu est certaine, mais elle n'est pas scientifiquement démontrable, et toule tentative de démonstration est à considérer comme mu' preuve moins de piété que d'impiété, parce que, pour démontrer Dieu, nous devrions le faire, l'homme air créateur de Dieu ! Pareillement, il faut retenir comme vrai tout ce qui nous a été révélé par Dieu, il ne faut pas demander de quelle façon cela se trouve être le vrai, en c'est cela que nous ne pourrons jamais comprendre. Geai sur la vérité révélée et sur la conscience ilf Bien que s'appuient les sciences humaines et c'est là qu'elles trouvent leur norme de vérité; mais leur fondement même m èVirflBmènmic <-t non de science.

I)'' même que Vico rabaisse les srien.es qm- DlQtrlCII aimait particulièrement et piatiquail. U métaphysique, la

. la physique, de même il rehausse les formesavoir que l>< avait, au contraire, dépréciées : l'his-

toire, l'observation des phénomènes naturels, la connaissance empirique touchant l'homme et la société, l'éloquence et la poésie; ou, pour mieux dire, il n'a pas besoin de les rehausser pour les venger : étant démontré que les vérités superbes de la philosophie déduite au moyen de la méthode géométrique ne se réduisent, elles aussi, qu'à des probabilités et à des assertions qui ont une valeur de simple conscience, la vengeance des autres formes du savoir est, dans l'acte lui-même, belle et complète, parce que toutes se retrouvent désormais mises au même degré de bassesse ou de grandeur, comme on voudra. L'idée dune science humaine parfaite, qui repousserait loin d'elle une autre science indigne de ce nom parce que fondée non sur le raisonnement, mais sur l'autorité, apparaît comme illusoire. L'autorité des observations et des croyances qui vous sont personnelles et de celles qui appartiennent à autrui, l'opinion générale, les traditions, la conscience du genre humain, sont rétablies dans le rôle qu'elles ont toujours eu et qu'elles eurent chez Descartes lui-même ; ce dernier, comme il arrive d'ordinaire, méprisa ce qu'il possédait en grande abondance et ce dont il s'était puissamment servi, et, homme cependant fort docte, il discrédita la doctrine et l'érudition, comme quelqu'un qui est rassasié peut se donner le luxe de parler avec dédain de la vile nourriture qui est déjà devenue le sang de ses veines. La polémique de Descaries contre l'autorité s'est montrée, sous certains rapports, bienfaisante, parce qu'elle a secoué la trop lâche et trop servile coutume de se fonder toujours sur l'autorité. Mais prétendre qu'il n'y a rien d'autre que le propre jugement individuel, entreprendre de refaire de fond en comble le savoir en partant de la conscience individuelle, en arriver inriiie, comme le fit Malebranche, à souhaiter de voir brûler tous les philosophes et poètes antiques et de revenir à la nudité d'Adam, c'est une folie, ou, pour le moins, un excès,

la. prkmii:he FJRMK [)ë la gnoskologib vicuiennb 9

dont il convient de se garder en se réfugiant dans le juste milieu. Et le juste milieu, c'est de suivre son propre jugement, mais tout en tenant un certain compte de l'autorité, d'unir callioliquement à la foi une critique limitée de la foi et utile à la foi elle même, d'une manière conforme au caracti'i v indélébile de pure probabilité que possède le savoir ou la science bumaine, et d'une manière contraire à la tendance de la Réforme, tendance qui fait de l'esprit intérieur de cbacun la règle divine des cboses que l'on doit croire.

Il y a, cependant, un groupe des sciences cartésiennes auquel Vico semble reconnaître une situation privilégiée, c'est-à-dire un caractère non de conscience, mais de science véritable et propre, non dans la certitude, mais dans la vérité : ce sont les disciplines malbématiques. Elles sont, d'après lui, les seules connaissances que l'homme possède d'une manière absolument identique à celle dont les possède le savoir divin, c'est-à-dire parfaite et démonstrative. Et ce n'est pas, comme Descartes l'avait cru, par l'etFet de leur caractère d'évidence. I/évidence, quand on en use dans les choses physiques et pratiques, ne donne pas une vérité delà même force que dans les mathématiques. Elles mathématiques ne sont pas évidentes par elles-mêmes : au moyen de quelle idée claire el distincte pourrait-on concevoir, par exemple, que la ligue est formée de poinls sans étendue? Mais le point indivisible, qui ne peut être conçu dans les choses réelles, peut être, en revanche, défini, et c'est en définissant certaines formes que l'homme se crée les éléments des malhéinaliques : au moyen des postulats, il les porte a l'infini : au moyeu îles axiomes, il établit certaines vérités éternelles et, en disposant leurs éléments au moyen de ces infinis et de cette éternité, il itALUM u VRAI qu'il txsh'.m:. La force des mathématiques oatl donc non du crit.'iv cartésien, mais précisément de l'autre critère «-nonce Vico, non pas de l'évidence, niais de la conversion du

10 LA PUILOSOl'llIE L)K J. B. V1C0

connaître et du faire : « maikematicû demonêtrmmts, qma

imnit fadmué >'. L'homme prend l'unité et la multiplie, il prend le point et le dessine, et il crée les nombres et les grandeurs qu'il connaît parfaitement parce que c'est son <r nvre. Les mathémathiques sont des sciences opêkatimb, et non seulement dans leurs problèmes, mais dans leurs théorèmes eux-mêmes, qu'on estime vulgairement nVhe qu'un objet de pure contemplation. C'est pour cette raison qu'elles sont aussi «les sciences qui démonlMnt par les causes, contrairement à une autre opinion répandue, qui exclut des mathématiques le concept de cause ; ce sont même les seules, parmi les sciences humaines, qui prouvent réellement par les causes. De cette façon de procéder proviennent leurs merveilleuses vérités, et tout le secret de la méthode géométrique consiste à définir d'abord les termes, c'est-à-dire à faire les concepts avec lesquels on a à raisonner, puis à établir quelques niaximescommuues, auxquelles ■fère le concept dont on raisonne; finalement, s'il est besoin, à demander ce qu'on peut naturellement accorder, alin de pouvoir déduire les raisonnements, qui n'aboutiraient pas sans une disposition particulière ; et, avec ces principes, a partir de vérités plus simples que l'on a démontrées et à aller régulièrement jusqu'aux plus complexes, sans affirmer les dernières avant d'avoir examiné une à une les parties qui les composent.

On dirait que Vico se trouve, à propos de la valeu: mathématiques, tout à fait d'accord avec Descartes, dont il différerait seulement en ce qui concerne la base de cette valeur, ht, étant posé que la base qu'il adopte doit être considérée comme plus solidement établie, l'idéal mathématique, que Drscartes a assigné à la science, en sortirait d'autant plus exalté et renforcé. Si la seule connaissance île <|ii«- l'esprit humain atteint est la connaissance mathématique, il est clair que c'est sur elle qu'il faut s'appuyer

LA PHEM1KI1E FOUME DE LA GNOSÊOLOG1B VICDTBNNB. 11

et (]iie c'est à sa mesure qu'il faut transformer ou juger les autres. Vin», en somme, se sérail mis BU camp agM pour réfuter Descartes, et il lui aurait fourni une meilleure justification que celui-ci ne soupçonnait pas. Mais, quoique cela paraisse ainsi à première vue et que quelques exégètes aient eu celte pensée, en observant mieux, on discerne que la grande perfection que Vico attribue aux mathématiques est plus apparente que réelle, que la sécurité qu'il vaule dans celte façon de procéder esl, d'après son aveu lui— même, acquise aux dépens delà réalité, et que, en somme, ce qui ressort de sa théorie, c'est moins la vémté de ces disciplines <|i»e leur cahactèiu; aruitkaihe.

L'homme, en effet, parlant à la découverte de la nature des choses, el s'apercevaul finalement qu'il ne peut en aucune façon la découvrir, parce qu'il ne possède pas en lui léments dont elles sont composées et qu'au contraire lémeuts sont tous en dehors de lui, — l'homme est conduit peu à peu à tirer parti de ce vice même de son esprit ; et au moyen de I'ahsthaction (non pas, hienenlendu, l'abstraction qui s'exerce sur les choses matérielles, car Vico esl hostile a l'origine empirique des mathématiques, mais l'abstraction qui s'exerce sur les entités métaphysiques), il se t tçoNKB deux choses : c duo sibi confint/it » : le point à dessiner et L'unité à multiplier. L'un et l'autre sont des fictiuns (utrumque fictum), car le point dessiné n'est plus un point et l'unité multipliée n'est plus l'unilé. Ainsi, en partant de ces fiction*! l'homme entreprend de son propre auiiiiuk {proprio jure d'aller jusqu'à l'infini, de sorte que les lignes puissent se prolonger à fin (in i el l'unité être multipliée par l'innombrable. C'est de celle façon qu'il construit nom son usage un momie de f ormes el de nombres, qu'il embrasse tout entier en loi-même; e4 en prolongeant, en

coupant, en combinant les lignes, en additionnant, en sousint, eu comptant les nombres, il fait des o-uvres inti-

nies et connaît des vérités infinies. 11 ne peut définir les choses et définit les termes; il ne peut atteindre les éléments réels et se contente d'éléments imaginaires, d'où naissent des idées qui n'admettent aucune controverse Semblable à Dieu, € ad Dei instar », sans aucun subslralum matériel, et pour ainsi dire partant du néant, il crée le point, la ligne, la surface : le point, donné comme étant •ce «fui ne peut se diviser ; la ligne, comme l'extension du point, ou la longueur sans largeur ni profondeur; la surface, comme la rencontre en un même point de deux lignes différentes, c'est-à-dire la longueur et la largeur sans la profondeur. Ainsi, les mathématiques corrigent le vice de la science humaine, vice qui consiste eu ce que les choses sont toujours en dehors d'elle et en ce qu'elle n'a pas fait ce qu'elle veut connaître. Elles font ce qu'elles connaissent, elles renferment en elles-mêmes leurs éléments et, ainsi, elles se façonnent à la ressemblance parfaite de la science divine (scie?Ui,r divins similet mutant).

Quiconque lit ces descriptions, et d'autres analogues, ces éloges que Vico adresse aux procédés mathématiques, croit y apercevoir comme une ombre d'ironie, sinon véritablement intentionnelle, du moins résultant certainement des choses elles-mêmes. La vérité éclatante des mathématiques va donc sortir de l'impossibilité d'atteindre la vérité, leur formidable puissance, de l'impuissance reconnue! La ressemblance du mathématicien avec Dieu ne diffère guère de celle qui existe entre le contrefacteur d'une amvre et Pauleur de cette œuvre : ce que Dieu est dans l'univers de la réalité, l'homme l'est, certes, dans l'univers des grandeurs et des nombres, mais cet univers est peuplé d'ABSTRACTioNs et de fictions. La divinité conférée ;i l'homme est ainsi presque une divinité pour rire.

Par suite de la genèse différente que Vico assigne aux mathématiques, leur valeur de vérité se trouve, elle aussi.

LA PREMIÈRB FORME 1>E LA GNOSÉOLOG1E VICHIENNE 13

profondément cliangée. Les mathématiques ne sont plus, comme pour Descartes, à la tête du savoir humain ; ce ne sont plus des sciences aristocratiques, destinées à racheter et à gouverner les sciences suhalturnes ; elles occupent un domaine aussi particulier que bien délimité, en dehors duquel, si jamais elles essaient d'en sortir, elles perdent aussitôt leur admirahle verlu.

Le pouvoir des mathématiques rencontre des ohstacles a parte ante et a parte post, dans leur fondement et dans ce qu'elles sont à leur tour à même de fonder : — dans leur fondement, parce que, si elles créent leurs propres éléments, c'esl-à dire les fictions initiales, elles ne créent point l'étoffe dans laquelle les fictions sont taillées et que la métaphysique leur fournil, à elles non moins qu'aux autres sciences humaines, la métaphysique qui, ne pouvant leur donner le sujet propre, leur en donne certaines images. A la métaphysique, la géométrie prend le point pour le dessiner (c'est-à-dire pour l'annuler, en tant que point), à l'arithmétique l'unité pour la multiplier (c'est-à-dire pour la détruire, en tant qu'unité). Et puisque la vérité métaphysique, toute certaine qu'elle apparaisse à la conscience, n'i'st pas démontrable, les mathématiques, en dernière analyse, reposent, elles aussi, sur l'autorité et sur la prohabilité. Cela suffit à dévoiler ce qu'il y a d'illusion dans toute tentative pour traiter la métaphysique selon le mode des mathématique*. Vico semble admettre une sorle de circulas entre géométrie et métaphysique, la première recevant sa vérité de la seconde, et, après l'avoir reçue, la renvoyant à la métaphysique elle-même, de sorte que la science humain»! et la science divine se fortifieraient réciproquement. Mais ce concept (qui est [dus que contestable et qu'on peut dès l'abord qualifier d'incohérent et de contradictoire) rappelle de toute façon l'emploi métaphysique, ou plutôt symbolique et poétique, que firent des inathéma-

li LA PIIILO«0!'niK DE J B. VICO

tiques Pythagore et d'autres philosophai de l'antiquité et de la Renaissance, et il n'a rien à voir avec une philosophie trait.'»- mathématiquement, à la manière des cartésiens. La

Bélvie serait, au jugement de Vico, l'unique hypothèse permettant «le passer de la métaphysique à la physique; mais, dans celle acception, elle résinait une hypothèse, nue probabilité, quelque chose d'intermédiaire entre la foi el la critique» entre l'imagination elle raisonnement, comme le reslenl toujours la métaphysique et, en général, la scii humaine selon la flacon <h; voir de Vico dans cette prem phase de se gaoséofogie,

!»«■ même (pie les mathématiques ne peuvent fournir de fondement à la métaphysique, dont, au contraire, elles dérivent, de même elles ne sonl pas en étal de fournir un fondement aux autres sciences, qui viennent cependant après «lies dans l'ordre d'origine. Toutes les matières, autres que les nombres et les mesures, sont absolument inadaptables à la méthode géométrique. la physique n'est pas dé* montrable; si nous pouvions démontrer les choses de» la physique, nous les ferions {siphysiat demonstrare possemut,

l'gnnu : mais nous ne les faisons pas, el c'est pourquoi

i ne pouvons en donner la démonstration. L'introduction delà méthode mathématique dans la physique n'a pas servi à cette discipline, quia fait de grandes découvertes sans cette méthode et qui, avec elle, n'en a fait aucune, ni grande ni petite. I.a physique moderne ressemble, en vérité, h une

ion que les propriétaires primitifs ont riche ment meublée etdontleshériliers n'ont pis accru le mobilier, s'amusanl lemeul i ehangerde plncs les meubles et à les disposer d'une façon nouvelle. Il est donc nécessaire de restaurer el de

soutenir, en physique, la tendance expériinenhile COntra la

tendance mathématique, la tendance anglaise contre la tendance française, l'emploi prudent que Galilée et son

tirent .les ni.illi.Mnatiques contre l'emploi imprud -ut et

LA l'HI.MII.KK nui DR LA GN08ÉOLOG1E VICIl IK.N MO 15

ira ni qu'en ont fait les cartésiens. C'est avec raNon qu'en Angleterre on interdit l'enseignement de la physique mathématique: celte méthode n'aboutit pas, à inoins i[tieles termes n'aient été définis, les axiomes assurés, les questions posées; mais, en physique, on a à définir des choses et non des ternies, il n'y a pas de proposition acceptée qui ne soit contredite, et l'on ne peut rien demandera la capricieuse nature. Dès lors, dans le cas le pi us favorable, celte méthode M résout en un pur et inofTensif verbalisme : on expose les observations physiques en disant : « en vertu de la définition IV», «en vertu du poslulatll», «en vertu de l'axiome III », et l'on conclut par la formule solennelle: « Qund eratdkmonsirandum » ; mais on ne développe aucune force démonstrative, et l'esprit garde toute la liberté d'opiner qu'il possédait avant d'entendre parler de ces tapageuses méthodes. Vico ne peut s'abstenir, à ce propos, de comparaisons satiriques. La méthode géométrique, dit-il, quand elle est dans son légitime domaine, agit sans se faire entendre; et, dès qu'elle fait du bruit, c'est signe qu'elle n'agit pas, absolument somme, dans les assauts, l'homme timide crie et ne trappe point, tandis que l'homme intrépide se tait et porte des coups mortels. De même, celui qui vante la méthode métrique dans des choses où celte méthode n'entraine pas !.i nécessité du consentement, quand il dit: « cela est un ne», ou «cela est démontré •>, ressemble au peintre qui, Bn-dessous d'images informes et, en soi, impossibles à identifier, écrit : « cela est un homme », « cela est un saisie », un lion >', et ainsi de suite. Ces! ainsi que, avec la même inéihodegéométrique, Proclus démontre tes principes de li physique aristotélicienne, et Destaries les siens, qui, s'ils nr •.ont pas complètement opposés ara premiers, en diffèrent certainement; et pourtant, ce furent deux grands géomètres, dont un ne peut dire qu'ils n'aient point su se

servir de cit.' mélho le Ce qu'il randrail introduire dans la

16 la pniLosopniF. de j. b. vico

physique, si l'on pouvait y introduire quelque chose de la géométrie, ce n'est pas la méthode, mais la démonstration géométrique ; mais c'est justement cb qu'il n'a pas été possible d'y introduire. Cela est encore moins possible dans les autres sciences de plus en plus corporelles et concrètes, et, moins que dans toute autre, dans les sciences morales. C'est pourquoi, ne pouvant employer la chose, en revanche, on abuse tant du nom ; et, de même que le tilre de « seigneur », refusé un moment par Tibère, comme trop superbe, se donne maintenant à n'importe quel homme de la plus basse classe, ainsi le nom de « démonstration », applique a des raisons probables et parfois manifestement fausses, a atténué le respect qu'on doit à la vérité.

Pour les mathématiques elles-mêmes, Vico voit des périls dans la substitution des méthodes analytiques aux méthodes géométriques ou synthétiques. El il doute q*& que la mécanique nouvelle soit réellement le fruit de l'analyse, laquelle éteint l'esprit, c'est-à-dire la faculté inventive; certaine dans ses résultais (opère), elle est obscure dans ses voies (opéra) ; tandis que la méthode synthétique esl,tum opère tum opéra, parfailemenlcerlaine. L'analyse déduit ses raisons, en attendant que les équations qu'elle recherche se manifestent par hasard, et elle parait un art divinatoire, ou une machine plutôt qu'une forme de pensée. C'est en verlu de considérations analogues que Vico n'avait aucune estime pour les topiques plus ou moins mécaniques, ni pour les arts, chers à Lulle et àKircher, de l'invention et de la mémoire.

La sympathie de Vico pour les tendances expérimentales, qui, comme on l'a vu, le sépare de la tendance française et cartésienne et le rapproche plutôt de la tendance italienne et anglaise.de Galilée et de Bacon, le rend également hostile à rarislolélicismeet à la scolaslique. Lui qui exhorte à la recherche des cas particuliers et à l'emploi de la méthode induclive ; lui qui proclame que le genre humain a été enrichi

LA PREMIÈRE FORME DE LA GNOSÉOI.OGIE VICIIIKNNE 17

d'innombrables vérités par la physique, laquelle, au moyen du feu, <los machines et des instruments, s'est rendue capable de faire des choses semblables aux oeuvres particulières de la nature; lui qui recommande la propre métaphysique comme capable de rendre de bons ser vices (rt«Cî7/«»/e/«) à la physique expérimentale; il ne peut ne pas reconnaître comme bien mérité le discrédit où était tombée la physique aristotélicienne, selon lui trop universelle. Et s'il reprochait à hescarles d'avoir introduit les formes physiques dans la métaphysique, et d'avoir ainsi tendu au matérialisme, il accusait aussi Aristole et les scolastiques de l'erreur contraire, c'est-à-dire d'avoir voulu introduire les formes métaphysiques dans la physique. Comme Bacon, il estime que le syllogisme et le sorite ne produisent rien de nouveau et répètent ce qui est déjà contenu dans les prémisses, et il met en relief les torts multiples que la théorie des idées universelles d'Aristole cause dans toutes les parties du savoir : dans la jurisprudence, où le sens législatif est étouffé par les généralités vides; dans la médecine, qui cherche plutôt à maintenir debout les systèmes qu'à guérir les malades; dans la vie pratique, où ceux qui abusent \Y universels sont bafoués sous le nom d' « hommes thématiques ». Des universels dérivent les homonymies ou équivoques, cause de toutes sortes d'erreurs. A la défiance à ni des universels, entendus ici dans le sens de concepts généraux ou abstraits, correspond chez Vico (comme ce fut fréquemment le cas chez les antiaristotéliciens delà Renaissance) l'exaltation des idéka platoniciennes, des formes métaphysiques, ou, comme il les appelle encore, des genres, modèles éternels des objets el infinis par la perfection. x nalisle danslesmalhematiques.se défiant du nominalisme dans tous les autres domaines du savoir, Vico affirme la réalité des (ormes ou «les idées, et raconte comment, dès sa

jeunesse.il a été attiré par cette doctrine, qui lui fut enseio- 2

18 LA rilILOSOPHIE DE I. B. VICO

• ••• par un de ses maîtres, un scotisle, par Mite partisan île celle des philosophies scolasliques qui se rapprochait le plus de la philosophie platonicienne.

Considérée dans son ensemhle, la première gnoséobgie de Vico n'esl pas intellectualiste, elle n'est pas sensualisme, et elle n'est pas vraiment spéculative, mais elle renferme également ces trois tendances, qui s'harmonisent d'une certaine façon entre elles, non pas en se soumettant hiérachiquement à l'une d'entre elles, mais en se soumettant toutes au fait reconnu de l'imperfection delà science humaine. Son dessein semhle avoir été d'affronter, par un seul mou veinent de tactique, dogmatiques et sceptiques, en niant contre les premiers la possibilité de tout savoir, et contre les seconds l'impossibilité de savoir quelque chose ; mais il arrive à nue affirmation de scepticisme ou d'agnosticisme, où l'on trouva cependant une nuance mystique. Le savoir divin est un savoir unitaire, le savoir humain est la fragmentation de l'unité; Dieu sait toutes les choses, parce qu'il renferme en lui les éléments dont il les compose toutes, l'homme l'efforcé de les connaître en les réduisant en fragments. La si humaine est une sorte d'anatomiedes œuvres de la nature, elle divise l'homme en corps et ame, l'Ame en intelligence et volonté; elle abstrait du corps la figure et le mouvement, puis de ceux-ci l'être et l'unité; d'où il suit que la métaphysique contemple l'être, l'arithmétique L'imité et sa multiplication, la géométrie la ligure et ses mesures, la mécanique le mouvement parlant de la circonférence, la physique le mouvement parlant du centre, la médecine le corps, la logique la raison, la morale la volonté. Mais il en idvienl de celle analomie comme de celledu corps humain, a IV de laquelle les physiologues les plus perspicaces hésitent sur le point de savoir si la morlet la dissection elle-même n'ont pas pour ell'el de rendre impossible l'étude de la véritable place, de la structure el de la fonction des parties. I.'élre,

LA I'HEMIIHE FOHME DE LA GNOSIOOLOGIB VICQIENNE l'.l

l'unité, la figure, le mouvement, le corps, l'intelligence, la volonté ne sont pas les mêmes en Dieu, chez qui ils constituent un tout, que dans l'homme, chez lequel ils restent séparés : en Dieu, ils vivent, dans l'homme ils périssent. La perception claire et distincte, hien loin d'être une preuve de force, est une preuve de la faiblesse de l'entendement humain. Les formes physiques apparaissent évidentes tant qu'elles ne sont pas comparées aux formes métaphysiques : le « coyito ergo sum » est tout à fait certain, quand l'homme seconsidère lui-même, créature finie ; mais en se replianten Dieu, qui est l'uniqueet véritable être, il connaitqu'il n'existe pas vraiment; par l'étendue et ses trois dimensions, nous

Mis établir des vérités éternelles, mais, en fait, meœktm ipstiin jtrUmiis stnltitia », car les vérités éternelles ne sont qu'en Dieu ; éternel nous parait l'axiome que le tout est plus 1:1 and que la partie, mais, si l'on remonte aux principes, on découvre qu'il est faux, et l'on voit qu'il y a autant de Faculté d'extension dans un point du cercle que dans toute la< •iiv.iiilï'irnce. C'est pourquoi, conclut Vico, « en m.tapb\ -siqui-, relui-la aura t'ait des progrès qui, en médilaut sur cette science, se sera lui-même perdu ». Juger, comme il l'a été l'ait parfois, que, dans ces proposi-

i, Vico n'est qu'un platonicien ou un sectateur de la philosophie chrétienne traditionnelle, et dénier, par conséquent, ton te importance a sa première gnoséologie, serait s'en tenir à ce mode erroné de critique et d'histoire philosophique qui. ne voyant que les conclusions générales d'un me, néglige le contenu particulier qui, seul, donne à Blême >;t véritable physionomie. Hien entendu, tout philosophe est toujours, dans ses conclusions finales, ou

istique, ou mystique, ou matérialiste, ou spiritua-

. etc., c'est-à-dire qu'il rentre dans l'une des éternelles nies dans lesquelles m meuvent la pensée et la relie philosophique. Mais a présenter de cette façon uni-

20 LA l'IULOSOPQIB DE J. B. V1CO

latérale les philosophes, on arrive seulement à favoriser le préjugé d'après lequel l'histoire de la pensée se répéterai! continuellement, stérilement, passant d'une erreur à une autre et abandonnant l'erreur ancienne pour une nouvelle, «I ni peut être, elle aussi, une ancienne erreur remise à neuf et rajeunie par des teintures. Le platonisme, l'agnosticisme ou le mysticisme de Vico sontsuprèmcmenl originaux, parce que tout son système est tissu de doctrines qui, non seulement ne sont pas inférieures au niveau de la philosophie contemporaine, mais encore la surpassent de beaucoup.

La première de ces doctrines est la théorie de la connaissance considérée comme la conversion du vrai avec le l'ail, théorie qui se substitue au critère laulologique de la perception claire et distincte. Quoique, pour Vico, cette conversion représente un idéal irréalisable par l'homme, c'est cependant grâce à elle qu'on détermine exactement la condition et la nature de la connaissance, l'identité de la pensée et de l'être, sans laquelle la connaissance est inconcevable. La seconde de ces doctrines, c'est la révélation de la xatuhe des mathématiques, singulières par leur origine parmi les autres connaissances humaines, rigoureuses parce qu'arbitraires, admirables, mais incapables de dominer et de transformer le reste du savoir humain. La troisième doctrine, enfin, est la remise en honneur du monde de l'ivtuition, de I'exi'dkience, de la probabilité, de I'ai torité, de toutes ces formes que l'intellectualisme ignorait ou niait. Sur ces points, l'agnostique, le platonicien, le mystique Vico ne se trouvait ni agnostique, m mystique, ni platonicien, et réalisait un triple progrès sur Descartes, q ne, sous ces trois aspects, il critiquait d'une façon délinilive. Par Contre, là OÙ Vico était encore surpassé pai Descartes, lit, précisément, dans ce dogmatisme dont Vico ne voulait entendre parler ■ aucun prix. Qu'il y ait ou non réussi, Descaries tentait de constituer une science humaine par-

LA PREMIÈRE FORME D8 LA GNOSEOLOGIE VICDIENNB 21

faite, déduite de la conscience intérieure ; el Vico, jugeant tro[) orgueilleux le philosophe français el désespérant de la tentative, proclamait, au contraire, le caractère transcendant de la vérité, s'appuyait sur la révélation et se bernait à donner une métaphysique «humana imbecillitate diynam ». Sa gnoséologie était une gnoséologie de I'humilité, comme celle de Descaries une gnoséologie de I'okgueil. Or, Vico ne pouvait avancer, même dans ce sens, qu'en abandonnant au moins une partie de son humilité et en acquérant quelque chose de l'orgueil de Descartes, en introduisant dans son esprit catholique un peu du levain de cet esprit protestant qui lui paraissait si dangereux, en essayant de concevoir une philosophie un peu moins digne de la faiblesse humaine et d'autant plus digne de l'homme, qui est en même temps faible et fort, qui est homme et qui est Dieu. Et ce progrès est manifeste dans la phase suivante de sa pensée.

LA SECONDE FORME DE LA GNOSÉOLOG1E VICHIK.N.NK

/ La volonté de croire, très forte chez Vico. et l'adhésion complète de son âme au catholicisme de son temps cl de son pays le liaient solidement à la gnoséologie et à la métaphysique platonico-chrélienne, laquelle, en raison de ces obstacles psychologiques, ne pouvait développer dans son esprit les conlradiclions dont elle était remplie. L'idée de Dieu le dominait et le soutenait à la fois, et il n'avait point l'audace, il ne ressentait non plus le besoin d'étudier à fond, par exemple, quelle valeur il faut attribuer à la révélation, ou si l'on peut concevoir un Dieu en dehors du monde, ou comment l'homme peut affirmer l'existence de Dieu sans le démontrer de quelque manière et sans, par là-même, le créer* Pour arrivera ce que Vico s'ouvrît et, en partie, parcourût une voie nouvelle, laquelle aurait amené l'esprit humain <;i dépasser les vues platonico-cbréliennes, il était indispensable que la Providence (pour nous servir dea maintenant d'un concept vichien qui sera élucidé plus loin), usât à son égard d'un stratagème et, par un circuit Innif et tortueux, le menAl à l'entrée de La nouvelle voie; sans lui laisser soupçonner où celle-ci aboutirait.

Les écrits où Vico expose sa première gnoséologie, le De rationr gtudiorum, le/te antiquùsimaitalorum sapientia

LA SECONDE FOnME DB LA GNOSÉOLOGIB VICHIENNE 23

et les polémiques qui s'y rattachent, appartiennent un années 1708-171^2. Dana les dix années qui suivirent, Vico fut entrain.- à s'adonner de plus en plus aux recherches sur l'histoire du droit et de la civilisation. Il lut Grolius pour se préparer à écrire la vie d'Antonio Carafa, et s'ahsorha dans les discussions concernant le droit naturel ; il poussa set études sur le droit romain et sur la science du droit en tiéral, pour se rendre digne d'une chaire de jurisprudence à l'université de Naples ; il réfléchit à nouveau sur les origines des langues, des religions, des états, peu satisfait qu'il était des thèses historiques qu'il avait soutenues dans |g De MHtèqttissimu et peut-être aussi intimement touché par quelque critique du Giomale del letterati qui, recensant son livre, frappait au point sensible ; l'enseignement de la rhétorique, qui était son métier, lui fournissait continuellement l'occasion de méditer sur le caractère et les vicissitudes de la poésie et des formes du langage. Ainsi, s'il n'est

tact de dire que Vico a été conduit à changer l'orientation de ses idées, comme il ressort surtout de la seconde

xce nouvelle, grâce aune évolution non point philosophique, mais philologique, — car il est clair qu'une orientation philosophique ne peut provenir que d'une évolution également philosophique, — il est indubitable que les matériaux et le point de départ de ses nouvelles idées lui fartai nis par ses études philologiques.

si au cours de celles-ci qu'il put faire celle constatation, inoubliable pour lui, que le sujet d'étude abordé ne pouvait éire et n'était pas en l'ail élaboré par sa pensée sans L'aide de certains principes nécessaires qui se présentaient à lui dans toutes les parties de l'histoire sur laquelle il s'était mis à méditer. In moment, il lui avaii semhlé que

initiales, soumises an niveau de la méthode mathématique, occupaient, quant a la certitude, le dernier

. Maintenant, s.' trouvant dam une familiarité quoli-

'1\ LA PUILOSOI'UIE DR J. B. VICO

dieiine avec ces sciences, il lui semblait que le contraire était vrai : rien de plus certain que le fondement des sciences morales.

Et leur certitude n'étail pas la simple évidence cartésienne, où l'objet, tout intime qu'on le dise, reste extérieur ; c'était une certitude vraiment intime, intimement obtenue. En se repliant par la pensée sur les faits de l'histoire, Vico sentait qu'il s'appropriait davantage quelque cbose qui lui appartenait déjà, qu'il rentrait en possession de biens à lui. Il reconstruisait l'histoire de l'iiomme : et qu'était l'histoire de l'iiomme, sinon un produit de l'homme lui-même? Qui fait l'histoire, si ce n'est l'homme, avec ses idées, ses sentiments, ses passions, sa volonté, son action? El l'esprit humain, qui fait l'histoire, n'est-il point celui-là même qui s'emploie à la penser et à la connaître? La vérité des principes générateurs de l'histoire naît donc, non pas de la force de l'idée claire et distincte, mais de l'indissoluble connexion du sujet et de l'objet de la connaissance.

C'est dire que la découverte faite ici par Vico, la vérité qu'il reconnaissait maintenant aux sciences morales, était la vision d'une conséquence nouvelle du principe gnoséologique qu'il avait déjà formulé dans la période précédente de sa spéculation, c'est-à-dire du critère de la vérité placé dans la conversion du vrai avec le fait. La raison pour laquelle l'homme peut avoir une science parfaite du monde humain était précisément que, ce monde humain, c'est l'homme lui-même qui l'a fait ; et « quand il arrive que la

PERSONNE QUI A FAIT LES CHOMES LES RACONTE ELLE-MEME, alors I.llISlniiu; m |.Klt Ï.TRK l'LL'S CERTAINE ».

lu sa rattachant a la théorie précédente, l'affirmation touchant la possibilité des sciences morales ne prit pas, subjectivement, dans l'esprit de Vico, l'importance et n'eut pas les conséquences d'une révolution bouleversant de

LA SECONDE FORMB DE LA GNOSÉOLOGIE V1CHTENNE 25

fond en comble la base de ses idées el l'enlrainanl à en chercher une autre, toule nouvelle. Celle affirmation lui parut, d'un côté, la confirmation de son ancienne doctrine, un exemple ajouté à ceux qu'il avait déjà cités de science parfaite (science divine de l'univers el science humaine du monde mathématique), et, de l'autre, un élargissement du domaine de la connaissance, dont les limites (puisque certaines limites subsistaient toujours) avaient été primitivement tracées par lui d'une façon trop étroite. D'abord, il avait circonscrit une petite sphère lumineuse au milieu d'un vaste espace obscur ou faiblement éclairé ; maintenant, la sphère lumineuse s'élargissait dans une certaine mesure, et l'étendue de l'espace ténébreux diminuait d'autant. El cet élargissement ne le niellait point en conflit avec ses convictions religieuses, mais, au contraire, lu» semblait les favoriser et être favorisé par elles. La religion n'enseigne-l-elle pas la liberté, la responsabilité et la conscience qu'a l'homme de se3 propres faits et gestes?

Vico ne ressentit donc pas le besoin d'écrire un nouveau livre de métaphysique; il lui parut suffisant d'ajouter une noie en marge de ce qu'il avait déjà écrit et de retoucher un peu ses affirmations précédentes. Sa nouvelle gnoséologie, maintenant le critère général de la vérité opposé au critère cartésien, — à savoir que, seul, connaît les choses celui qui les fait, — divisait toutes les choses en monde de la nature et monde humain ; et, observant que le monde de la nature a élé fait par Dieu et que, pour celte raison, Dieu seul en a la science, il restreignait l'agnosticisme à ce monde seulement et déchirait, au contraire, que I'iiomme possède la SCIENCE DU MONDE HUMAIN FAIT l'AK l'huMME. H élevait

ainsi au rang de science parfaite les connaissances des choses de l'homme, connaissances qui n'étaient tout d'abord que pnremenl hypothétiques et probables* et il exprimait son étonnemenl que les pbilorophes s'efforçassent avec irai d'obsti-

M LA PniLOSOPDlB DE J. B. VICO

nation d'atteindre la science du monde Al la nature, fermé à l'homme, et dédaignassent le monde humain, dont il est possilile d'atteindre la science. Cette erreur, il en trouvait la raison dans la facilité avec laquelle l'esprit humain, BOjfi et enseveli dans le corps, sent les choses du corps, et dans l'effort et les peines qu'il lui faut pour se comprendre luimême, de même que l'ceil du corps humain voit hms les objets en dehors de lui et, pour se voir lui-même, a besoin du miroir.

Pour tout le reste, ses idées restaient sans chaiiireiiunt : au delà du monde humain, le monde supranaturel, inaccessible à l'homme, et le monde naturel, qui était lui aussi, en un certain sens, supranaturel ; au delà de la science parfaite que l'homme peut avoir de lui-même, la métaphysique plalonico-chrélienne adaptée à la faiblesse qui continuait toujours d'affliger l'homme. Les disciplines naturelles se trouvaient toujours considérées comme des demisciences; les mathématiques, comme une création abstraite, fort solide dans l'abstraction, mais sans force devant le réel. Le syllogisme d'Arislote, le sorite des stoïciens, la méthode géométrique des cartésiens étaient poursuivis avec la même haine qu'avant, et avec le même amour était célébrée l'induction que Bacon, « à la fois grand philosophe et grand politique », recommandait et illustrait dam BOO Organum. et dont les Anglais usaient avec grand proAl pour la philosophie expérimentale.

Un revirement au sujet de l'applicabilité de ta méthode géométrique pourrait apparaître dans l'affirmation fivquemment faite par Vico que la science des choses humaines a été construite par lui selon une «stricte méthode géomèVtrique ». Mais comme, à la même époque .•! dans h-s uemM Livrée, il ne cesse de m. «tire en garde eoutre l'emploi de la méthode mathématique dan* les choses physique! «'t morales, — méthode qui, « la où il n'> a pas de figurée de li

LA SECONDE FOHME DE LA GNOSÉOLOGIE VICHIENNB 27

nu de nombres et où ce n'est pas nécessaire, souvent, au lieu île démontrer la vérité, peut fournir au faux une apparence de démonstration ». Ce prétendu revirement serait une contradiction insigne, si l'on ne pouvait lui donner une signification <pii rétablit complètement la cohésion dans les idées de Vico. C'est une signification fort simple, car dès qu'on reconnaît aux sciences morales, non moins ipi'a la géométrie, la puissance de convertir le vrai avec le fait, ces sciences peuvent et doivent se développer s. 'Ion une méthode analogue à la méthode synthétique de la a laquelle on passe d'une vérité à une vérité immédiate, et suivre le monde humain depuis ses débuts idéaux, dans ses progrès, jusqu'à sa perfection ; de sorte que le savant ne devait point espérer pouvoir comprendre leurs doctrines en les parcourant rapidement, mais • levai! les parcourir graduellement d'un bout à l'autre, sans imber devant les conclusions inattendues qui pouvaient lortir, pas plus qu'on ne regimbe devant celles de la géométrie, et en ^'appliquant seulement à examiner la solidité du lifii entre prémisse* et conséquences. C'était donc une méthode qualifiée de géométrique par analogie en par >vnecdoche, mais, en réalité, intrinsèquement spéculative, et à De îdre avec l'application des mathématiques

aux choses morales, telle que les rut, -siens et Spinoza eu avaient donné des exemples.

On ne peut non plus admettre sans réservai le logement de certains interprètes disant qoe Vico, en réalité, en admettant une Bcience de l'homme qui aurait été Cherchée dans 1rs modifications mêmes de l'esprit humain, se rapprochait de Descartes et s'en affirmait le disciple ; dans m but, 00 a coutume de citer encore une autre déclaration de Vico, à oir que, pour penser sa Science nouvelle, il convient de « revenir à un état de suprême ignorance, comme s'il n'y avait jamais eu au monde ni philosophes, ni philologues, ni

L'N la PHILOSOPHIE DB i. H. VICO

livres ». Certainement, Vico, avec la nouvelle forme de sa gnoséologie, entre lui aussi dans le subjeclivismë de la philosophie moderne, inauguré par Descaries (et même, il y était déjà entré, dans une certaine mesure, avec sa doctrine activiste de la vérité considérée comme la réfection, au sens propre, du fait) ; et, dans ce sens tout générique, on peut le qualifier, lui aussi, de cartésien. Pourtant, s'il reste encore inférieur à Descartes, parce que son subjeclivismë sert de principe non pas à la science tout entière, mais à la seule science du monde humain, d'un autre côté, il se place au-dessus du philosophe français, en tant, que, à ses yeux, la vérité méditée dans le monde humain n'esl pas statique, mais dynamique, qu'elle n'est pas trouvée, mais produite, qu'elle est science et non conscience. En ce qui concerne ensuite le conseil d'agir comme s'il n'y avait jamais eu au monde ni livres ni doctrines philosophiques ou philologiques, ce conseil signifie simplement qu'il convient de se dépouiller de tout préjugé, de toute anticipation vulgaire et vieillie, de toute matérialisation provenant de l'imagination ou de la mémoire, pour se remettre t en état de pur entendement, n'ayant aucune forme particulière », ce qui est indispensable pour la découverte et l'élude de toute vérité nouvelle ; et ce conseil a si peu la lignification d'un refus opposé, à la façon de Descartes ou de Malebranche, à rérudilion et à l'autorité, que, pour ne point dire autre chose, dans le passage même auquel nous avons fait allusion plus haut, Vico observe que la Science nouvelle « suppose et une doctrine et une érudition à la fois grandes et variées », dont elle tire les vérités comme déjà connues afin de s'en servir ainsi que de termes pour présenter ses propositions.

Dans sa nouvelle gnoséologie, Vico devicnl non |>as pltn cartésien, mais déplus en plus vichien, de plus en plus lui-même. Descartes ne semble pas même lui avoir servi de

LA SECONDE FORME DE LA (i.NOSÉOLOGIE VKIIIENNB 29

guide pour arriver à la persuasion qu'il était possible de construire avec L'esprit la science de l'esprit. Son guide véritable fut le critère même de la vérité selon Vico, mis en contact avec les observations que l'auteur fit au cours de ÎM éludes historiques. Que si l'on voulait chercher des précédents, dans l'histoire de la philosophie, à la seconde formelle la gtioséologie de Vico, il faudrait remonter par la penser, a propos de la division des deux mondes de la réalité et des deux sphères de la connaissance, et à propos de la préférence que Vico manifeste pour les recherches morales par rapport aux recherches naturelles, à la position prise pnr Socrale à l'égard des physiologistes de son temps, au Ben liment de mystère religieux par l'effet duquel le philosophe attique reculait devant le monde de la nature et tournait ses préoccupations du côté de l'exploration de l'esprit humain. El, louchant la limpidité plus grande des sciences morales en tant qu'elles concernent des choses que l'homme même a produites, on pourrait rappeler la di- ?isi 'ii aristotélicienne des sciences en sciences physiques, qui considèrent le mouvement extérieur à l'homme, et sciences pratiques et «. poïétiques », qui considèrent les choses produites par l'homme. Cette distinction avait passé dans la philosophie des écoles : Thomas d'Aquin parle de la nalure comme de l* « ordo quem ratio considérât sed non facit », et du monde de l'activité humaine comme de Y wordo quem ratio considerando facit ». Mais ces références ne sont ndiquées par Vico, lequel se plaisait pourtant beaucoup a faire hommage de ses propres idées aux philosophes anciens; et, si l'on admet môme qu'elles aient eu quelque action sur lui.il est certain que, entre elles et la doctrine de Vico sur la possibilité de connaître le monde humain, il y a autant de distance qu'entre la proposition concernant l'omniscience de Dieu créateur et le principe gnoséologique qu'il en a su tirer.

30 LA l'HILOSOPHlE DK J. B. VIiH»

principe, la doctrine de Vico sur les sciences moral. •> n'en est ni pins ni moins que la première application légitime; etcVM inexactement que son auteur (ainsi que la plupart de ses interprètes) la présenta comme une simple extension des applications déjà fournies, comme un second cas ajouté à celui qui avait été déjà médité dans les sciences mathématiques.

Dans le cas des sciences mathématiques, le principe de la conversion du vrai avec le fait se trouvait appliqué seulement en apparence. Ce principe était original et vrai ; originale et vraie était la théorie des mathématiques; mais tout artificielle et fausse se trouvait la connexion des deux vérités. Si nous ne nous y trompons pas, il manquait un rapport effectif entre le concept de Dieu qui crée le mon. h' et qui, parce qu'il le crée, le connaît, et le concept de l'homme qui construit arhilrairemenl un momie d'ahslractions et qui, ce faisant, ne connaît rien ou sait .seulement iquand il n'est plus géomètre un arithméticien, mais philosophe, quand il n'écrit pas les l-'Jrnu nls d'Kuclide, mais les pages de gnoséologie du De URfliytitfstma) qu'il procède arhilrairemenl. Si les disciplines mathématiques forment des concepts à leur volonté, si elles produisent des fictions, et non des vérités, elles ne sont, à vrai dire, ni des sciences, ni des connaissances quelconques, et il n'y ;i aurune possibilité de les meltre en comparaison avec la science divine, qu sii.'iir.' de réalité réelle. Dans les mathématiques, disait Vico, « l'homme, contenant en lui un inonde imaginé de lignes et ée nombres, opère dans celui-ci avec l'abstraction mdiiik! Dieu dans l'univers avec la réalité». La eomp russoa pool être brillante, mais elle brille peut-être plutôt d'une lumière métaphorique que d'une lumière logique.

Dans les sciences morales, au contraire, la oomporotoon est si logique qu'on doit dire qu'il y a vraiment coïncidence. Le savoir humain est, qualitativement, le même que

LA SECONDE FORME DB LA GNOSÉOLOGIE VICDIBNNR 3t

.voir divin et, à l'égal de le pâmée divine, il connaît le momie humain quoique, quantitativement pins restreint, il ne s'étende pas, comme le savoir divin, au monde de la nature. Dans le domaine humain, plus d'expédients pour notre faiblesse, [dus de fictions, plus de falsifications : on est ici dans la catégorie la plus concrète du savoir. L'homme Kée le monde humain, le crée en se transformant dans les choses civiles et, en le méditant, recrée sa création, repasse par des voies déjà parcourues, refait idéalement ce qu'il a fait et, ainsi, connaît par une science vraie et pleine. Ce monde est un monde véritable et l'homme est véritablement le Dieu de ce monde.

H semble donc incontestable que, seule, l'application du m-faclwn, telle qu'elle se réalise dans la Science nou- 8, répond au critère établi, et que celle qui en avait été intérieurement tentée pour les mathématiques, importante à d'autres égards et fort propre à libérer les esprits du prémathématique, ne peut être considérée comme une véritable ci propre application. Peut-être Vko eut-il parfais quelque soupçon de la différence entre ces deux apa

, l'application propre et l'application métaphorique, que, d'habitude, il confondit comme identiques. La science Aw monde humain, dit-il, « procède exactement comme la i trie, qui, taudis qu'elle le construit avec ses cléments ou le considère ainsi, se crée elle-même le monde des grandeurs ; et cela avec d'autant plus de hkaliti: qu'en <»ni

s qui règlent les affaires humaines elaver plus «I. lit.- que n'kis "NT les points, lignes, surfaces ou ligures ». Et M autre indice de la conscience, qui surgissait par moments en lui, d'avoir pour la première fois, dans la iootrine >m le monde humain, retrouvé une connaissance véritaM propre (et non une pure fiction de connaissance) pourrait tir dans le fait qu'il emploie en ce cas. il'in plus

convaincue, plus chaude et [dus enlh<> lepithri.

32 LA PniLOSOPDIB DB J. B. VICO

« divin ». bien différente de l'expression froide, sinon réellement ironique, de « ad Dei instar » dans le Dr antiquiisima. Les preuves de la Science nouvelle (dit-il plus d'une fois, avec ravissement) «sont d'une espèce divink, et doivent, ô lecteur, te procurer un divin plaisih, puisque en Dieu connaître et faire sont une seule et même chose ».

La conversion du vrai avec le fait dans les sciences morales ne pouvait pas ne pas avoir sa répercussion dans la façon de traiter le certain (du moins selon une des multiples significations, peut-être la principale, que Vico attribue à ce mot) des connaissances historiques (le pccuiiare, le certum, opposé au commune, au verum); c'est ce qui forme l'autre côté important de la seconde gnoséologie vicbienne. Dans la première gnoséologie, ces connaissances étaient légitimées et défendues, comme on l'a vu, au moyen d'une assimilation avec toutes les autres espèces de connaissances, — toutes également faibles ou également fortes, parce que toutes fondées sur la probabilité et sur l'autorité, soit de l'individu (autopsia), soit du genre humain. Mais, la connaissance de l'esprit humain et de ses lois une fois libérée de l'autorité et de la probabilité, les connaissances historiques, dans la mesure où elles restaient, de par leur nature, toujours fondées en quelque manière sur l'autorité, se trouvaient éclairées d'une nouvelle lumière. Le certain devait entrer dans un nouveau rapport, parce qu'il avait désormais devant lui non pas un autre certain, c'est-à-dire une simple connaissance probable, touchant l'esprit bumain, mais une vérité, une connaissance philosophique.

Ce rapportes! aussi appelé par Vico le rapport entre philosorhie et philologie : la première tournée vers les unecessaria nahtrs ■ el contemplant la raison d'où vient la science du vrai, la seconde tournée vers les « placita humant arbitra » et observant l'autorité d'où vient la conscience de la certitude. L'une considère l'universel, l'autre l'individuel,

Page 1