‹ La philosophie de Jean-Baptiste VicoChapitre 38 sur 48 · VICO ET LE DÉVELOPPEMENT POSTÉRIEUR · texte numérisé non relu

VICO ET LE DÉVELOPPEMENT POSTÉRIEUR

critère permettant de distinguer ces deux formes, et qui, tous ou presque tous, montrèrent une conscience très vive de ce qu'ils appelaient « contrainte » ou « coaclion », chose quasi oubliée dans l'ancienne doctrine moraliste, toute superficielle et rhétoricienne. L'école historique du droit, réaction contre le révolutiounarisme et le réformisme abstrait du xviti* siècle, devait reprendre l'autre polémique de Vico contre le platonisme ou legrotianisme d'une république idéale ou d'un droit naturel en dehors et audessus de l'histoire et servant de mesure à l'histoire, et reconnaître avec Vico que le droit est corrélatif à l'ensemble de la vie sociale d'un peuple à un moment historique donné, qu'il ne peut être jugé que par rapport à elle, et qu'il est, comme le langage, vivant, plastique et en continuelle transformation. Enfin, la providence vichienne, c'est-à-dire la rationalité et l'objectivité de l'histoire, qui observe une logique différente de celle que lui attribuent les imaginalions et les illusions individuelles, prit un nom plus prosaïque mais ne changea pas de caractère en devenant, chea Hegel, la ruse de la raison ; et elle fut spirituellement mais bizarrement retraduite dans la populaire ruse de l'espèce de Sclippenhauer, et peu spirituellement bien qu'assez psy-, chologiquement par Wundt, dans sa loi dite de I'hétérogé-

NÈSK DES FINS.

Ce sont, comme on le voit, presque toutes les idées capitalesdc la philosophie idéaliste du xix# siècle quipeuveut être considérées comme des « recours » de doctrines vichiennes. Presque toutes, car il y en a quelques unes dont on ne trouve chez Vico que l'exigence et non la manifestation première, une lacune à remplir et non nue pierre d'atteni.' ; et, sur ce point, il n'y a plus t recours » mais « progrks » du \ix' siècle par rapport à Vico, contre qui s'élèvent en ehoMf des voix aleeordaolea eyaverttnemeal ou Ae reproebe. La distinction viehienne entre lesdeu\ mondes de l'esprit ••( de

la nature, à l'un et à l'autre desquels était applicable le critère gnoséologique de la conversion du vrai avec le fait, mais ce critère étant applicable au premier par l'homme lui-même parce que ce monde est l'œuvre de l'homme et par conséquent connaissable par lui, et applicable au second par Dieu créateur et par conséquent inconnaissable à l'homme, — cette distinction ne fut pas acceptée par la philosophie nouvelle qui, plus vichienne que Vico, de l'homme demi dieu fit Dieu, éleva l'esprit humain au rang d'esprit universel ou d'Idée, spiritualisa et idéalisa la nature et essaya de la comprendre spéculativement, comme étant, elle aussi, un produit de l'esprit, dans la « Philosophie de la nature ». Tout reste de transcendance étant ainsi détruit, apparut avec éclat le concept de progrès que Vico n'avait pas aperçu, mais que les cartésiens et leurs sectateurs du xvm* siècle, dans leur manière superficiellement rationaliste, avaient cependant entrevu et affirmé jusqu'à un certain point.

Mais si, ici, Vico ne s'est pas rencontré avec la philosophie postérieure, il y a (et ceci compense cela) concordance pleine et entière entre ses découvertes historiques et la critique ainsi que l'historiographie du xixe siècle. Concordance, surtout, dans les règles de méthode : dans la méfiance à l'égard des récils des historiens anciens, dans la reconnaissance de la supériorité des documents et des monuments par rapport aux narrations, dans l'étude des langues considérées comme des trésors renfermant les vues et les mœurs primitives, dans l'interprétation sociale des mythes, dans la mise en relief des développements spontanés l'emportant sur les transmissions extrinsèques des civilisations, dans l'attention à ne pas interpréter la psychologie primitive au moyen de la psychologie moderne, etc. Concordance dans les solutions effectives des problèmes historiques : on reconnut de nouveau le caractère archaïque et barbare des premières civilisa-

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lions grecque et romaine el la nature aristocratique et féodale de leur constitution politique ; le cérémonial de la jurisprudence antique réapparut comme un poème dramatique faisant allusion à des actions guerrières ; le travestissement des héros romains en héros démocratiques prit fin avec les Jacobins français et leurs imitateurs italiens et autres ; Homère fut regardé comme un poète d'autant plus grand qu'il était moins raffiné ; l'histoire de Rome fut re construite surtout sur la base du droit romain, et les noms des sept rois apparurent comme de simples symboles, elles origines traditionnelles de Rome comme d'ultérieures inventions grecques ou faites d'après des modèles grecs ; la substance de celte histoire fut replacée dans la lutte économique et juridique entre les patriciens et les plébéiens, et l'on fit dériver la plèbe des « famnli » ou clients ; la lutte déclasses, que Vico avait, le premier, éclairée d'une lumière crue, fut accueillie comme un critère susceptible d'une large application à l'histoire de tous les temps et permettant de comprendre les plus grands bouleversements sociaux ; le moyen âge, spécialement durant la Restauration qui suivit la période napoléonienne, attira les esprits et les cœurs, admiré et regretté comme l'opposé de la société rationaliste et bourgeoise, et entendu, par suite, comme l'époque religieuse, aristocratique et poétique que Vico avait découverte, comme la période juvénile de l'Europe moderne. L'Italie retrouva ainsi la grandeur de son Dante, et la critique dantesque commencée par Vico fut portée à son achèvement par De Sanctis. De même. Niebuhr et Mommsen conduisirent à bonne fin son historiographie romaine ; Wolf, sa théorie homérique ; Heyne, Millier et Bachofen, son interprétation des mythes ; G ri m m et d'autres philologues, son desideratum d'une reconstruction de la vie primitive au moyen de l'étymologie ; Savigny et l'école historique, l'étude des développements spontanés du droit,

en donnant aux coutumes la préférence sur les lois et les codes ; Augustin Thierry et Fuslel de Coulanges en France, Troya en Italie et, en Allemagne, une légion de savants, sa conception du moyen ûge et de la féodalité ; Marx et Sorel, son idée de la lutte de classes et du rajeunissement des sociétés par le retour à des étals d'âme primitifs et à de nouvelles barbaries ; et le surhomme de Nietzsche est luimême, en une certaine mesure, une réédition du héhos de Vico. Ce ne sont là que quelques noms, rappelés pêle-mêle et un peu au hasard, car, pour les rappeler tous, et chacun à sa place, il faudrait écrire toute l'histoire de la pensée européenne dans sa phase la plus moderne : histoire qui n'est pas encore close, bien qu'elle ail eu, sous le nom de « positivisme » — nom donné à un retour vers l'abstraclisme et le matérialisme du xvur» siècle, — une parenthèse qui, elle, semble aujourd'hui bien fermée.

Ces multiples réapparitions de l'œuvre d'un individu dans celle de plusieurs générations, cette rencontre entre un individu el un siècle, justifient une définition imagée que l'on peut donner de Vico, en la tirant du dévelop-r peinent postérieur, à savoir qu'il ne fut ni plus ni moins que le dix neuvième siècle en germe. Définition qui peut servir de résumé à notre reconstruction et exposition de ses doctrines, et qui peut contribuer à faire comprendre la place qui lui revient dans l'histoire de la philosophie moderne. Il est véritablement à placer à côté de ce Leibniz à qui il a élé comparé souvent ; il est à placer là, non parce que, comme on l'a cru, il ressemble à Leibniz les comparaisons instituées à cet effet ont élé démontrées fausses ou superficielles), mais plutôt parce qu'il ne lui ressemble nullement et qu'il est presque son opposé. Leibniz, c'est le cartésianisme élevé à sa suprême puissance : il est intellectualiste, malgré les petites perceptions et la connaissant e toiifii.su, — mécaniste, malgré la dynamisme, qui est peut-

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être plus dans son imagination que dans sa pensée réelle, — antihistorique, malgré son immense érudition historique, — fermé à toute conscience de ce qu'est le langage, bien qu'il se soit passionnément occupé du langage durant toute sa vie, — antidialecticien, malgré son essai d'explieation du mal dans l'univers. Par rapport à l'idéalisme postérieur, la philosophie leihnizienne reste comme l'expression la plus parfaite de la vieille métaphysique, qui devait êtr dépassée ; celle de Vico, comme l'esquisse de la nouvelle métaphysique, esquisse dont les lignes devaient être ensuite développées et nettement tracées. L'un se tourna vers son siècle, qui se pressa en foule autour de lui et propagea sa parole avec rapidité et avec éclat ; l'autre, tourné vers un siècle à venir, n'eut autour de lui que désert et silence. Mais la foule ni le désert n'ajoutent ni n'enlèvent rieu au caractère intrinsèque d'une pensée.

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