‹ La philosophie de Jean-Baptiste VicoChapitre 41 sur 48 · XVIII. O/trre, V, 350. 537, 239, 540-341, 546, 553-356; IV · texte numérisé non relu

XVIII. O/trre, V, 350. 537, 239, 540-341, 546, 553-356; IV

101, 345, 347-348, 532, 533, 544, 334, 537, 339, 838, 351, 328. 547,532,512,533,830, 508-809, 68, 48H, 541, 538-539,231- 233, 204, 222, 226. 361, 423, 428-439, 457 ; III, 357 ; VI, 37,

NOTK

45-40 ; III, 270 ; VI, 35, 37-38, 4-2, 48 ; V, 429,439, IV, 198-200; VI, 38 ; V, 43, 226, 555, 544, 508-509, 557-558 ; IV, 235-230. 71 . XIX. Pour ce chapitre, voir le De ratione, les premières pages de Y Autobiographie et les lettres à Esperti, à De Vitry et à Solla. Sur la science, voir aussi \esï()pere, V, 153.

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Croce.

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A la transformation rhétorico-légendairedonl furent l'objet, durant la ferveur de notre résurrection nationale, les poètes, les philosophes et presque tous les hommes plus ou moins représentatifs de l'histoire italienne, et qui leur jnvt.i des attitudes de patriotes, de libéraux, de révoltés ou, tout au moins, de gens frémissant de colère contre le trône et l'autel, on a essayé un moment de soumettre aussi, par un léger coup de baguette magique. Jean-Baptiste Vico. Et l'on a dit, entre autres, que Vrico, ayant conscience de la grave secousse que sa pensée donnait aux traditionnellescroyances religieuses, et mis en garde par des amis, s'était employé à environner de ténèbres sa Science nouvelle, de fav,on que, seuls, les fins entendeurs pussent discerner où il aboutirait. Mais, bien que cette légende, répandue avec quelque hixistauce par les patriotes et les républicains de 171M», ail trouvé

(1) L'étude précédente étant rigoureusement restreinte à l'analyse de la philosophie vichienneet ne renfermant rien sur la vie et le caraclère personnel de Vico, il ne déplaira sans doute pas de trouvor ici, en appendice, une conférence faite par nous sur ce sujet & la Sotietà napoletana <ii sloria patria le 14 avril 1909 et qui, mise par écrit, parut ensuite dans la Voce de Florence (l- année, n° 43, 7 octobre . — Ajoutons, pour mémoire, que Vico naquit a Naples !•• j{ juin 1668 (et non 1670, comme il le dit dans son autobiographie), et qu'il mourut le 23 janvier (et non le 20, comme le disent tous ses

iph.-M 1744 : cf. la nouvelle édition de VAutobiografi". <• noew>i.<rie(Bari, Laterza, 19ll),p" Ml.

276 APl'ENDICB

crédit auprès d'un certain nombre de personnes, elle ne put, à la longue, résister non seulement à la critique mais même à la lumière du bon sens, et Calaldo lannelli avait raison de passer là-dessus avec quelques mots de dédaigneuse ironie(l).

Il est certain, au point de vue objectif, que les doctrines de Vico apportaient, implicitement, une critique aussi bien de la transcendance cbrétienne et de la théologie que de l'histoire du christianisme. Il peut se faire, au point de vue subjectif, que Viço, durant sa jeunesse (dont nous savons bien peu de chose), ait élé travaillé par des doutes religieux. Ces doutes pouvaient lui être suggérés non seulement par ses lectures, mais aussi par la société des jeunes gens de son âge, parmi lesquels n'étaient pas rares les « libertins » ou, comme on les appelle encore dans les écrits du temps, les « épicuriens » et les « athéisles » (2).

Dans une lettre de 1720 au père Giacchi, il dit que, à Naples. on se rappelait de lui « des faiblesses et des erreurs datant de sa prime jeunesse », et que celles-ci, fixées dans la mémoire, devenaient, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, « des critères éternels pour juger tout ce qu'il pouvait faire ensuite de beau et d'achevé ■ (3). Quelles pouvaient bien être ces erreurs et ces faiblesses? — El quand parut le De universi juris uno principio et fine uno, ou plutôt la Synopsis qui en donnait le programme, « les premières voix » (pie Vico entendit s'élever contre lui «étaient teintes d'une piété

(1) Voir, pour toute cette question, Croce, Bibliografia vichiana, pp. 91-95.

(2) On lit dans les Giornali de Confuorto (mss. de la bibliothèque de la Società storica napoletana, XX. C. 22, vol. III, f. 111), a la date d'août 1692: « Ont élé incarcérées dans les prisons de Saint- Dominique par le tribunal du Saint-Office quelques personnes civiles, parmi lesquelles le docteur (îiaciuto di Cristofaro, (ils du docteur Bernardo ; et beaucoup d'autres se sont enfuies, qui appartiennent à la secte des épicuriens ou athéisles et qui prétendent que l'Aine meurt avec le corps », De Cristofaro, mathématicien et jurisconsulte napolitain bien connu.au sujet duquel on peut consulter F. Amodeo, Vita matein.il a i napoletana, 3S partie (Naples, (iiannini, 1905), pp. 31-84, fut un ami de Vico. Voir d'autres notes sur les « épicuriens » de Naples à oetta époque dans Carducci, Opère, vol. Il, pp. I

(3) Lettre du 12 octobre 1720.

VIE ET CARACTÈRE DE l. B. VICO 217

simulée » ; contre elles, il trouva protection et réconfort da us la religion elle-même, à savoir dans l'approbation de Giacclii, « première lumière du plus sévère et du plus saint ordre de religieux » (1). Mais de même qu'il ne nous reste aucun renseignement particulier concernant les accusations qui, sur ce point, furent lancées contre lui, de même nous n'avons aucune certitude, même d'une façon générale, au sujet des doutes religieux qui purent le travailler. Tous les écrits de Vico montrent que dans son esprit habitait, grave, solide et inébranlable comme une colonne de diamant, la religion catholique ; si solide et si forte qu'elle ne fut pas attaquée, si peu que ce fût, par la critique qu'il inaugurait, la critique des mythes. Non seulement Vico fut. dans toutes ses démonstrations extérieures, un catholique irréprochable ; non seulement il soumit toujours tout ce qu'il fit imprimer à la double censure, publique et privée, de ses amis ecclésiastiques, et sa vie philosophique et littéraire se déroula parmi les soutanes des prêtres et les frocs des moines plus encore que parmi les toges des juristes; mais il eut même le scrupule d'interrompre son commentaire de Grotius, s'étant avisé qu'il n'était pas convenable qu'un catholique commentât un auteur protestant (2), et si délicat fut chez lui le point d'honneur catholique qu'il n'acceptait même pas la polémique au sujet de ses sentiments religieux : • Cette difficulté (disait-il aux critiques du Giomalt dei U-tterati, ainsi que celle que vous me faites sur l'immortalité de l'àme, où il paraît que vous avez en mains sept arguments, si elles ne m'avaientpas été faites par vous.je jugerais qu'elles vont plus haut et qu'elles pénètrent dans une partie qui, encore qu'elle soit protégée et soutenue par ma vie et par mes mœurs, s'offense cependant par la défense même.. Mais parlons de notre sujet ! ». (3). Son catholicisme n'eut rton de la fopenlition si générale et si enracinée alors, spécialement à Naples où saint Janvier intervenait comme acteur et comme

(2) Ibid.

(1) Autob , dans les Opère, Mit. F. nui, :r éd., IV. p. :»67.

(3) De noire sujet, c'esl-à-dire pas des • » 1 > J • •étions religieuses qui lui faisaient l'effet d'offense» personnelles (Riposta ni <n I Ictterati, dans les Opère, II, p. 160.

directeur dans tous les événements de la vie privée et publique; ce fut le catholicisme d'une âme et d'une inlelligence élevées, et non la foi du charbonnier. Mais même contre les superstitions, Vico ne prit pas le rôle de censeur ; il se contenta de n'en pas parler, de même qu'on ne parlé pas des faiblesses de personnes et d'institutions qtll sont l'objet de notre respect.

Analogue sous plus d'un rapport à son attitude envers la religion fut l'attitude de Vico envers la vie politique et sociale. 11 n'y avait pas trace en lui de cet esprit combatif, de cet esprit d'apôtre, de propagandiste, d'agitateur et de conjuré qui fut celui de quelques philosophes de la Renaissance et notamment de ce Giordano Bruno et de ce Campanella que (bien que, et peut-être parce que Napolitain) il ne nomme jamais. Certes, son époque et son pays n'eurent rien d'héroïque, car il ne s'y était pas produit de ces rapides transformations et révolulions sociales qui engendrent les héros. Cependant, il s'y agita des partis politiques (le parti français et le parti autrichien) et il y surgit des hommes qui consacrèrent leur u'iivre et leur vie à l'un ou à l'autre de ces partis, ou qui furent persécutés et s'exilèrent ; et, surtout» c'est à cette époque qu'arriva à son point culminant la lutte de l'I.tal contre l'Église, de Naples contre Rome, avec Pielro (iiannoiic.au sujet duquel Vico garde toujours le silence, de même qu'il ne dit mol de toul ce mouvement dont il semble ne s'être même pas aperçu. La vie politique était au-dessus de sa tête, comme le ciel et les étoiles, et il ne se haussa jamais en un vain effort pour l'atteindre. De meme que les controverses religieuses, les controverses politiques el sociales furent la limile de son activité. 11 était véritablement « apolitique ». El l'on ne peut le lui reprocher comme une faute ni l'accuser de faiblesse, car tout homme a ses limites, el une lutte en exclut une autre, un labeur exclut les autres labeurs.

VIE ET CARACTÈRE DE J. B.*VICO fit

Ce n'est pas qu'il n'ait eu aucun contact avec la politique et ses représentants. Il ne lui fallut que trop souvent faire sa cour à l'une et aux autres par des histoires, des discours, des poésies et des épigraphes, en latin et en italien, et ces productions suffiraient, à elles seules, pour reconstruire l'histoire des vicissitudes auxquelles Naples fut sujette depuis la fin du xvn" siècle jusqu'au milieu du xvui* : la vice-royauté espagnole, la conspiration et la révolution tentées par les partisans de l'Autriche, la réaction et la reconsolidation de la vice-royauté espagnole, la conquête autrichienne, la vice-royauté autrichienne, la reconquête espagnole et le règne de Charles de Bourbon... Mais, étant « fort Irai table par suite de ses besoins » (1) et professeur d'éloquence à l'université royale, il lui fallait bien fournir les compositions littéraires que réclamaient les solennités du jour, tout comme le fabricant de soieries fabriquait, pour ces mêmes occasions, les broderies et comme le stucateur faisait les volutes et les arabesques. Et quelles broderies et quelles arabesques ! A cette époque durait encore, en littérature, la mode espagnole du xvn* siècle, et cela suffit en grande partie à expliquer ce qui, dans les éloges prodigué.» par Vico, nous semble, et est, excessif et baroque. On peut citer comme un exemple de son esprit indifférent et innocent ce passage de son autobiographie où, après avoir rappelé le PùnegytiCtU PhiHppù Y inscriptus qu'il composa sur l'ordre du vice-roi espagnol, le duc d'Ascalona, il continue, comme si (h- rien n'était, sans autre liaison qu'un simple c ensuite » : Knsuite, ce royaume ayant passé sous la domination autrichienne, le seigneur comte Wirrigo de Daun, alors gouverneur des armées impériales dans ce pays, Ml donna tordre » de composer les inscriptions pour les monuments expiatoires de Giuseppe Capece et de Carlo di Sangro (2), C'est-à-dire de deux hommes qui, révoltés contre Philippe V avaient été, quelques .innées avant, mis à mort par le gouvernement pfécédeot, pendant la répression de la iniispiiaiioii «le Macchia racontée par Vico, avec des sentiments bourboniens, dans son De parihenopea nmjunitione.

(1) Oper*, VI, p. 20.

(2) Autob., dans les npere, IV, p.

280 APPEMD1CB

Mais ce n'est pas, chez Vico, bassesse ; et s'il faut bien reconnaître que, dans ces écrits, il fut un rhéteur et un panégyriste, on ne peut dire qu'il ait été un adulateur. L'adulalaleur, l'homme sans conscience, vilipende et calomnie les adversaires des hommes qu'il adule, ou bien il frappe les vaincus, et cela est de la bassesse. Vico qui, bien que sachant qui était l'Italien ou le Napolitain qui avait envoyé aux Acta Upsiensia la petite note injurieuse contre lui, bien que frémissant de colère et pouvant facilement perdre son détracteur (car cette petite note était anlicalholique), eut la générosité de ne jamais révéler le nom de cet individu (1), Vico prête bien ses services de professeur d'éloquence, mais il ne trafique pas des intérêts de ses prolecteurs qu'il loue. De la Vie d'Antonio Carafa, composée sur commande et avec le produit de laquelle il maria une de ses filles, il dit qu'il l'écrivit en prenant pour règle « l'honneur du personnage, le respect envers les princes et la justice que l'on doit avoir pour la vérité » (2). Et, pour revenir au cas, rappelé ci-dessus, de Capece et de Sangro, quand il raconte dans le De parthenopea conjuratione la mort de ces deux ennemis du parti triomphant, il révèle, là encore, dans certains détails, sa noblesse d'âme ; il dit de Capece, qui ne voulut pas se rendre aux soldats espagnols : « Ostentans pectus neci eamquc infestis armis efflayitans, inexoratus occubuit, fortissimum mortis gentts si causa cohonestasset », et, pour Sangro, après avoir rapporté le bruit que Louis XIV lui aurait accordé sa grâce, mais que celle-ci serait arrivée trop lard, il ajoute : « Unde major damnati, qui jam pœnas persolverat, miseratio ». (3)

Sans doute, il ne pouvait ignorer, et il n'ignorait pas, que la plupart des individus dont il écrivait les louanges ne valaient pas grand chose. A lire ses panégyriques, il semblerait que Naples eût alors une noblesse remarquable par ses vertus, sa culture, sa science ; et cependant, en donnant au Père de Vitry les renseignements que celui-ci lui avait demandés sur la situation des éludes à Naples, Vico ne dissi-

(1) Lettre du 4 décembre 1729. dans les Opère, V|, p. 32.

(2) Autob., dans les Opère, IV, p. 366.

(3) OptTtt I. pp. 367, 368.

mu lait pas la réalité : « Les nobles sont endormis dans les plaisirs de la vie joyeuse » (1) ; et sou élève Antonio Genovesi nous a conservé un de ses mots satiriques au sujet de cette noblesse souvent mendiante, mais toujours fastueuse et capable de souffrir de la faim à la maison pour parader debors en habits de gala (2). A propos d'un grand seigneur lettré, le duc de Laurenzano, il formulait cette théorie que les écrivains « nobles » ne peuvent être qu'excellents (3) ; et cependant, j'ai trouvé parmi ses papiers le manuscrit d'un livre de ce seigneur, refait d'un bouta l'autre par le même Vico (4). Contradictions et transactions d'un pauvre homme écrasé par la misère et devenu circonspect et timide, si bien qu'il est difficile de déterminer jusqu'à quel point il admirait surparole et par complaisance, et jusqu'à quel autre point le sentiment de son infériorité sociale se changeait en admiration réelle pour ceux qui étaient au-dessus de lui, pour ceux qui étaient des « seigneurs. »

Car, on le sait, sa situation économique fut toujours des plus tristes. Fils d'un petit libraire de Naples, il fut tout d'abord contraint de s'en aller comme précepteur dans nu bourg sauvage du Cilenlo ; puis, revenu à Naples, il essaya en vain de se faire nommer secrétaire de la ville, et, ayant obtenu au concours, en 1009, la chaire de rhétorique, il resta pendant trente-six ans dansces fonctionsavec un traitement ftnnuel de cent ducats (123 francs). Ce fut en vain qu'il tenta, en 1723, de passer à une chaire plus important' malchance ou son manque d'habilelé —il se reconnaissait loi-même «peu d'esprit en loutce qui concerne l'utilité »(5)— l'obligèrent à renoncer à tout avancement universii

(1) Opère, VI, p. 9.

(2) Il disait que beaucoup d'entre eux « liraient le» carrosses avec leon boyaui » {Sttppl. ,llla WW. Neà., p. 10).

(3) opère, VI, p. 95-

(4) Hihl. vick., pp. J7-28.

(5) Autob., dans les Opère , IV. y

282 APPBNDICS

Il lui fallut donc chercher quelques ressources supplémentaires dans les travaux littéraires» du genre indiqué ci-dessus, et surtout dans des leçons privées ; et non seulement (outre son cours public à l'université) il faisait des cours chez lui, mais il montait et descendait les escaliers d'autrui pour enseigner la grammaire à des jeunes gens ou même à des enfants. Il ne fut pas heureux dans sa vie de famille : sa femme était illettrée et, de plus, dépourvue des qualités qui, dans le sexe féminin, compensent ordinairement ce défaut, c'est-à-dire qu'elle était tout à fait incapable de s'occuper des moindres affaires domestiques, de sorte que le mari devait, sur ce point, la remplacer. Une de ses filles mourut après une longue maladie et après ces longues dépenses qui rendent plus irritantes encore les maladies des pauvres ; un de ses fils commit tant et tant de mauvaises actions que le père fut contraint de réclamer l'intervention de la police pour l'enfermer dans une maison de correction. Son irrationnelle et sublime tendresse paternelle fut telle en cette occasion que, voyant de sa fenêtre les officiers de police appelés par lui, qui venaient chercher son enfant malheureux et aimé, il courut vers ce dernier en lui criant : « Mon fils, sauve-toi ! » (1)

Il eut, véritablement, l'âme très affectueuse, ainsi que le montrent, entre autres, le discour3 plein de noblesse et de douceur qu'il composa sur la mort de son amie, donna Angela Cimini, les accents de pitié et d'indignation qu'il a, dans la Science ?iouvelle, pour les plèbes opprimées dont il étudie l'histoire ou pour les dolentes figures de Priam et de Polyxène, dont il sent toute la poésie, et, enfin, certains détails stylistiques, épars çà et là, par exemple dans celte « dignité » (la 40e) où il rappelle que les sorcières, pour leurs sorcelleries, « tuent impitoyablement et mettent en pièces d'aimables et innocents enfants », amahilissimi innocenti bamàini, dit-il, tout remué, de la façon la plus inopportune mais la plus significative, par le sort de ces petits êtres que, dans sou imagination émue, il pare d'une amabilité portée au superlatif ! Les plus grandes consolations domestiques 'ui vinrent de sa fille Luisa, esprit cultivé et doué pour la

(1) Viltarosa, dans.ses additions à YAutob. (Opel*, IV, p. I

poésie, et de son (Ils Gennaro qui lui servit d'adjoint et lui succéda ensuite dans sa chaire. Lorsque, dans l'éloge de la comtesse d'Althann, il évoque sarcastiquement les philosophes qui discutent en se promenant dans d'agréables jardins ou sous des portiques ornés de fresques, sans connaître ni les nausées, ni les afflictions que l'on éprouve à la vue des « femmes qui enfantent » et des « enfants qui languissent dans les maladies »(1), on sent qu'il parle par expérience et tourmenté par d'angoissants souvenirs de sa propre vie familiale.

On constate très souvent, de nos jours surtout, que les hommes de quelque talent s'affranchissent de tel ou tel des plus humbles devoirs, et il n'en faut que plus admirer cet homme de génie qui, au contraire, les accepta tous et (pour nous servir d'un mot de Flaubert), pensant en demi dieu, vécut constamment en bourgeois et même en homme du peuple. Il avait pris l'habitude de lire, d'écrire, de méditer et de composer ses travaux « en s'enlretenantavec des amis et parmi le tapage de ses enfants » (2).

Sa santé ne fut jamais bien solide ; ses amis l'appelaient « mastro Tisicuzzo » (3) : assez débile dans sa jeunesse, Il fut, dans sa vieillesse, affligé d'ulcères à la gorge et de douleurs danslescuisses elles jambes. En somme, te repos, le* loisirs, la tranquillité dont d'autres philosophes jouirent toute leur vie ou durant de longues périodes de leur existence, Vico ne les connut jamais. 11 lui fallut jouer à la fois le r«"»l»' de Marthe et celui de Madeleine, travaillant continuellement pour satisfaire ses besoins matériels et ceux de sa famille, et, eh même temps, travaillant à remplir la mission qui lui était assignée depuis sa naissance et à donner une forme concrète au monde spirituel qui s'agitait en lui.

(i) Opéré, VI, p.

(2)Autob., dans les Open, IV, p. :.

(3) « Mallrc PtttqQfl tttqtM •< VA. MM lich., p. K7.

Il n'y a donc pas à fabriquer ou à désirer un Vico héros, en le cherchant dans la vie religieuse, sociale et politique : le Vico nÉROs est devant nous, et c'est le héros de la vie philosophique. Il a été noté, par d'autres que nous, qu'il affectionna le mot de « héros » et tous ses dérivés (« héroïsme », « héroïque », elc.) ; il en fit un usage continuel et des applications des plus variées. L'héroïsme était, pour lui, la force vierge et très puissante qui apparaît dans les débuts et réapparaît dans les « recours » de l'histoire. Celte force, il devait la sentir en lui-même, lorsqu'il travaillait pour la vérité et ouvrait, en renversant des obstacles de toute sorte, de nouvelles voies à la science. C'est grâce à celte force que, après avoir surmonté les incertitudes juvéniles, les égarements et les abattements qui, parfois, le firent tomber dans un profond pessimisme individuel et cosmique (ainsi que le montre son poème intitulé Sentiments d'un désespéré), il put s'élever à la certitude de la méthode scientifique qu'il énonça dans son De nostri tetnporis studiorum ratione, et à son premier essai d'application philosophico-historique, représenté par le De antiquissima italorum sapientia, et que, de là, défaisant en partie sa pensée même et recouvrant, de ce qui en restait, une toile nouvelle, il arriva au De uno universi juris principio et fine uno et à la Science nouvelle, « après vingt-cinq ans (disait-il des découvertes contenues dans cette dernière) de continuelle et sévère méditation ».

L'œuvre menée à bonne fin par ce pauvre professeur de grammaire et de rhétorique, par ce pédagogue qu'un satirique contemporain voit « maigre, roulant les yeux, et la férule en main » (1), par ce paterfamilias tourmenté, celte œuvre étonne et épouvante presque, tant est grande la somme d'énergie mentale qui s'y trouve condensée. C'est une œuvre de réaction et de révolution tout à la fois : de réaction contre le présent, pour se rattacher à la tradition

(1) Bibl. vich., p. 82.

de l'antiquité et de la Renaissance ; de révolution contre le présent et le passé, pour fonder cet avenir qui s'appellera ensuite, chronologiquement, le xixe siècle.

Dans le domaine de la science, l'humble homme du peuple devenait aristocratique, et ce style de grand seigneur (1) qu'il louait faussement dans les misérables écrits des orgueilleux chevaliers et des pompeux prélats de son temps, ce style était véritablement le sien. 11 avait en horreur la littérature galante et aimable qui commençait à se répandre de France en Italie et dans les autres pays d'Europe, les « livres pour les dames » (u2). Mais il ne fuyait pas moins cette sorte de traités qu'on appelle maintenant des « manuels » et où l'on expose point par point des définitions élémentaires et des faits déjà établis par d'autres auteurs, livres bons seulement pour les jeunes gens (3) ; Vico qui, par ailleurs, se sacrifiait suffisamment à la jeunesse dans le cercle de l'école, n'avait pas à lui sacrifier ici quoi que ce soit de sa propre et inviolable vie scientifique. Le public qu'il avait en vue ici, ce n'étaient pas des petits jeunes gens, des cavaliers et des dames ; quand il écrivait, sa première pensée, sa première « pratique » était : « Quel accueil feraient aux résultats de ses méditations un Platon, un Varron, un Quintus Mucius Scaevola? », et la seconde : « Quel accueil leur fera la postérité ? » (4). En fait de contemporains, il n'avait en vue que la République des lettres, l'Ordre des savants, les Académies d'Europe : public à qui il n'était pas besoin de répéter ce qui, déjà trouvé et dit au cours de l'histoire des sciences, était présent à son esprit, mais à qui il ne fallait apporter que des pensées représentant un réel progrès de la science, et non pas des livres volumineux, mais de « petits livres tout pleins d'idées personnelles » (« piccoli libricciuoli, tutti pieni di cose propiei)) (5). Public idéal, en somme, mais que, parfois, il confondait ingénument avec celui des savants de profession

(1) Opère, VI, p. 93.

(2) Opère, VI. p. 5.

(3) Opère, II, p. 123.

(4) Opère, V, p. 50 (note).

(5) Opère, II, p. 123.

286 AFPENDICE

et des critiques de revues littéraires : de là ses fréquentes surprises. Les livres brefs, en matière de métaphysique, lui semblaient avoir (comme ils l'ont en effet) une efficacité particulière, qu'il compare assez justement à celle des méditations religieuses « qui proposent brièvement un petit nombre de points» et sont plus profitables pour développer l'esprit chrétien que « les sermons les plus clairs des prédicateurs les plus abondants » (1). C'est par cet amour de la brièveté qu'il se refusa à surcharger de trop de livres la république des lettres qui, déjà, ployait sous le poids ; il laissa inédits ses discours, il ne fit imprimer que par devoir son De ratione^ et il lui arriva enfin de manifester plusieurs fois (2) le désir que, de toutes ses œuvres, ne lui survécût que la Science nouvelle qui renfermait, concentrés et perfectionnés, tous ses précédents essais,

A l'aristocratie de son idéal se joignaient, dans sa conception de la vie scientifique, la plus noble bienséance et la plus profonde loyauté. De ses polémiques on pourrait extraire tout un catéchisme concernant la façon de se conduire dans les disputes littéraires. Il ne faut pas viser, dit-il, à vaincre dans la dispute, mais à vaincre dans la vérité ; aussi voulait-il que ces disputes se déroulassent « avec la façon de raisonner la plus apaisée », car « celui qui a la puissance ne menace pas et celui qui a raison n'injurie pas», et qu'elles fussent, tout au plus, agrémentées de mots plaisants « montrant que les âmes des raisonneurs sont placides et tranquilles, et non pas troublées et émues». Aux adversaires qui mettaient en avant des objections vagues, il faisait remarquer : a Le jugement est en termes trop généraux, et les hommes sérieux n'ont jamais jugé dignes de réponse que les oppositions particulières et déterminées qui leur sont faites». Quand ces mêmes adversaires en appelaient au « bon goût raffiné du siècle, lequel a banni etc., etc. », il leur répondait avec dédain : « C'est là, en vérité, une grande opposition, car ce n'en est pas une ; car, en se réfugiant devant le tribunal de leur propre jugement

(1) Opère, II, p. 148.

(2) Entre autres dans une lettre à Galiani, du 18 novembre 1725, publiée dans laJBi6/. Vich., pp. 97-98, et dont je possède l'autographe.

avec cette façon de dire aux gens que ce qu'ils disent est sans idée, d'adversaire on devient juge». Il n'entendait pas s'appuyer sur les autorités, mais il ne les méprisait pas non plus, l'autorité devant « nous rendre attentifs à rechercher les causes qui purent amener les auteurs, et surtout les plus sérieux, à telle ou telle opinion ». Et, accusé d'avoir commis la même faute qu'Aristote attribuant des erreurs à des philosophes pour pouvoir aisément les réfuter, il protestait dignement : « Je préfère mon petit et simple savoir plutôt que d'être comparé en fait de mauvaise foi à un grand philosophe». De sa modération peut servir d'exemple le splendide éloge qu'il fait de Descartes, contre qui cependant s'était tourné le principal effort de sa pensée. Sa loyauté est attestée par sa promptitude à reconnaître ses propres erreurs : « Je confesse (dit-il, sur un point, aux critiques du Giornale clei letterali) que ma division est vicieuse » (1). « Il ne faut pas voir (écrit-il dans la seconde Science nouvelle) de l'ostentation dans ce fait que nous semblons, non satisfait des jugements avantageux portés sur nos œuvres par de tels hommes, désapprouver ces œuvres et les rejeter ; c'est là, au contraire, une preuve de la très haute vénération et estime que nous avons pour de tels hommes. Car les écrivains grossiers et orgueilleux soutiennent leurs œuvres même contre les justes accusations et les raisonnables critiques d'autrui ; d'autres qui, par aventure, sont d'un cœur étroit, s'emplissent des jugements favorables portés sur eux et, par là même, ne font plus rien pour perfectionner leurs œuvres ; pour nous, les éloges des grands esprits ont accru notre courage et nous ont incité à corriger, à compléter notre œuvre et même à lui donner une forme nouvelle et meilleure « (2).

Vie scientifique pleine de probité, comme celle de quiconque cherche sérieusement le vrai ; vie sentimentale émue et ravie, comme celle de quiconque arrive à contempler face à face la vérité longtemps, ardemment désirée et cherchée, et qui exulte de pouvoir l'annoncer aux hommes.

(1) Cf. passim, les Risposte, dans le« Overe, II.

(2) Opère, V, p. 10.

De là, la haute poésie de Vico, qui n'est pas dans ses vers, mais dans sa prose, et notamment dans la Science nouvelle. « Vico est poète (écrit Tommaseo) : de la fumée il fait de la lumière, des abstractions métaphysiques il tire de vivantes images; en racontant, il raisonne et, en raisonnant, il dépeint; sur les sommets de la pensée, il ne marche pas, il vole ; aussi y a-t-il souvent dans sa période plus d'enthousiasme lyrique que dans bien des odes» (1) ; et De Sanctis voyaitdansla Science nouvelle l'allure d'un poème, presque d'une nouvelle Divine Comédie. Sublime comme Dante, il fut encore plus austère que Dante : car si les lèvres du Gibelin fugitif s'entr'ouvrirent parfois « pour un léger sourire », Vico a véritablement, en face de l'histoire, un visage « qui jamais n'a souri ». Du reste, et bien qu'on ait tant critiqué son style, il n'était pas un écrivain vulgaire : il s'appliquait au contraire à soigner sa forme et à écrire en pur toscan (2), et il savait, au dire de Gapasso, très subtilement apprécier la valeur des mots latins (3). Mais il composait mal ses livres, parce que son esprit ne maîtrisait pas toute la matière philosophique qu'il avait accumulée ;il écrivait incorrectement, parce qu'avec fureur et comme en proie à un démon : de là les disproportions etlesconfusions dans les diversesparties de l'œuvre, presque à chaque page et à chaque période. Il fait souvent l'effet d'une bouteille pleine d'eau, brusquement renversée, où le liquide, qui voudrait sortir, se presse tellement dans l'étroite ouverture « qu'il n'en sort que goutte à goutte, avec peine «.Avec peine ou àflots,désordonnément, Une idée qu'il énonce lui en rappelle une autre, et celle-ci lui rappelle un fait, et ce fait un autre fait ; et il veut tout dire à la fois, et c'est pourquoi les parenthèses s'ouvrent dans les parenthèses, d'une façon souvent vertigineuse. Mais de même que ces périodes désordonnées avaient, comme matériaux, des pensées originales, de même elles sont toutes tissues de phrases puissantes, d'expressions plastiques, de

(1) G. B. Vico e il suo secolo (dans le volume La storia civile nella letteraria, Turin, Loescher, 1872), p. 104 ; cf. un jugement sur Vico écrivain, ibid, pp. 9-10.

(2) Opère. IV, pp. 333-334 ; VI, pp. 41, 140.

(3) Bibl. vich., p. 87.

mots émus, d'images pittoresques. 11 écrit mal, si l'on veut, mais de cette «mauvaise écriture» dont les grands écrivains ont le secret.

L'héroïsme philosophique de Vico ne s'affirma pas seulement dans la lutte intérieure avec lui-même pour l'élaboration de la science : il fut encore soumis à d'autres épreuves, plus dures. La position atteinte par son esprit, opposée au présent et, sous forme de réaction, tournée vers l'avenir, le condamnait nécessairement à demeurer incompris. Et c'est là, sans aucun doute, le "sort de tous les hommes de génie : demeurer intimement incompris, même quand les hasards sociaux semblent les favoriser, même quand ils soulèvent des enthousiasmes et trouvent une foule de disciples pour répéterleurs enseignements. Le mot que, d'après la légende, Hegel aurait prononcé sur son lit de mort (« un seul de mes élèves m'a compris, et il m'a mal compris») exprime à merveille cette nécessité historique : celui qui est parfaitement compris de son époque meurt avec son époque. Cependant, rarement ou jamais la disproportion entre la pensée d'un homme et l'incompréhension de ses contemporains ne fut aussi grande que dans le cas de Vico. Si d'autres causes de malheur ne l'avaient pas tourmenté, celle-là, à elle seule, aurait suffi. Le « désir de louange » qui, chez les âmes non vulgaires, est le désir de voir les autres esprits partager, approuver et universaliser ce qui leur paraît, à elles, vrai et bien, ce désir-là resta toujours, pour lui, un « vain désir ». L'incompréhension et l'indifférence l'affligeaient d'autant plus que, comme on le suppose bien, il avait pleinement conscience de l'importance de ses découvertes personnelles. Il savait que la Providence lui avait confié une très haute mission ; il savait qu'il était « né pour la gloire de sa patrie et, par suite, de l'Italie, puisque, né là et non au Maroc, il devint un savant » (1). Lorsqu'il publia la Science nou-

(1) Autob., dans le» Opère, IV, p. 385.

Croce. 19

velle, il lui semblait avoir mis le feu à une mine, et il en attendait, d'un instant à l'autre, l'explosion et le fracas. Rien ne s'ensuivit : on ne lui en parlait pas ; aussi écrivaitil à un ami, quelques jours après : « Dans cette ville, je m'imagine vraiment avoir lancé mon ouvrage clans un désert; je fuis tous les lieux publics pour ne pas rencontrer les personnes à quije l'ai envoyé, et, si je ne puis absolument les éviter, je lessalue en passant bien vite : comme, en pareil cas, ces personnes ne me donnent pas la moindre marque témoignant qu'elles ont reçu mon livre, elles me confirment dans l'opinion que je l'ai lancé dans un désert » (1). Il avait cru, précisément, à un effet rapide et immédiat ; il avait espéré trouver des esprits prompts et des intelligences ouvertes à recevoir et à féconder ses pensées, et cela parmi ses contemporains et ses connaissances de Naples, parmi des moines occupés à composer et à apprendre par cœur de verbeux sermons, parmi des versificateurs rimant de mauvais sonnets, parmi des avocats dont les plaidoyers n'étaient que citations !

Il trouva, au contraire, beaucoup de sceptiques et d'indifférents et pas mal de railleurs. Déjà> son Droit universel fut généralement, lorsqu'il parut, « blâmé comme un peu obscur », ainsi que nous l'apprend Métastase (2) ; il fut peu lu et inconsidérément critiqué pour les extravagances qu'une lecture inattentive et à bâtons rompus y faisait trouver à chaque pas (3). Le Père Paoli, à qui l'auteur en avait donné un exemplaire, écrivit sur cet exemplaire un distique plaisantantl'incompréhensibilitéde l'œuvre (4). Ce fut pire encore pour la Science nouvelle : on sait que Nicola Gapasso (homme docte cependant et bien disposé pour Vico), ayant essayé de la lire, crut avoir perdu toute étincelle d'intelligence et, en manière de plaisanterie, courut se faire ta ter le pouls par le médecin Cirilio (5). Un noble napolitain, à qui Finetti demandait à Venise ce qu'on

(1) Lettre à Giacchi, 25 nov. 1725, dans les Opère, Vf, p. 28.

(2) Bibl. vieh., p. 40.

(3) Opère, VI, p. 20.

(4) Bibl. vich., p. 26.

(5) Bibl vich., p. 87.

pensait à Naples de Vico, répondit que celui-ci avait, pendant quelque temps, passé pour un homme véritablement savant, mais que, depuis, par ses étranges opinions, il avait acquis la réputation d'un déséquilibré. « Et quand il publia la Science nouvelle*! » insistait Finetti. « Oh ! alors, répondit l'autre, il était déjà devenu complètement fou ! » (1) Les médisants l'attaquaient jusque dans la profession qui était son gagne-pain ; ils le disaient « bon pour instruire des jeunes gens ayant achevé leurs éludes, c'est-à-dire en sachant déjà assez » ; ou bien, plus insidieusement, ils le déclaraient apte non à enseigner, mais « à donner aux professeurs eux-mêmes une bonne direction »,(2) c'est-àdire qu'ils ne reconnaissaient sa supériorité que pour s'en faire un argument afin de lui nuire dans la vie pratique.

L'indifférence du public et la légèreté ou la malignité des critiques ne pouvaient être compensées pour Vico par les amis et les louangeurs qui ne lui manquèrent pas non plus. Comment en eût-il pu manquer, alors qu'il en faisait une culture artificielle, et avec quelle attention inquiète ! Qu'on voie, par exemple, de quelle façon il cultivait l'amitié du capucin Giacchi. 11 louait ses « œuvres admirables », son « divinissime talent»; « la rare sublimité » de ses « merveilleuses et divines idées». Il lui annonçait qu'il avait donné à lire aux lettrés delà ville l'épître élogieuse qu'il avait reçue de lui, et que tous en avaient admiré « la sublime tournure dans la rédaction » (et cependant Vico lui-même refaisait en latin de la pure latinité, les inscriptions que Giacchi composait en latin de moine !) (3). Il lui écrivait, une autre fois, que les éloges d'un Giacchi avaient éveillé l'envie et avaient été prispar certains pour des adulations.il dépensa lesmêmes peines pour se rendre propice l'archevêque de Bari, Muzio

(1) Bibl. vich., p. 86 ; cf. Autob., dans les Opère, IV. p. 416.

(2) Autob., dans les Opère, IV, p. 416.

(3) J'ai publié ces inscriptions dans les Napoli nobiliss.,XUl (1904); fj I, et de nouveau dans le Secondo suppl. alla Bibl. w'c/t.,pp. 70-72.

de Gaète, un vaniteux, tout plein de son propre mérite et qui ne savait parler que de lui-même ; auteur d'un panégyrique du pape Benoît XIII, œuvre louée et relouée par Vico, il n'était jamais rassasié de louanges, et en provoquait, en demandait même explicitement de nouvelles. Et Vico de l'arroser patiemment de l'eau désirée : « le merveilleux ouvrage de Votre Éminence », « style de grand seigneur », des « digressions à la Démosthène », une éloquence qui fut la langue philosophique parlée, chez les Grecs, par les académiciens, chez les Romains par Cicéron et que, « parmi les Italiens, Votre Éminence est la seule à parler » 1 A l'avocat Francesco Solla, qui avait été son élève et qui, depuis', s'était retiré en province, il insinuait qu'il était un des rares hommes possédant une haute intelligence et capables d'accueillir sa Science nouvelle avec un esprit dégagé de tous les préjugés dont sont l'objet les débuts de l'humanité (1). Artifices ingénus, pitoyables puérilités, par lesquels il tâchait de donner une illusoire satisfaction au besoin qu'il avait de voir reconnaître sa valeur par des éloges et de calmer ses nerfs excités. Mais le résultat final était toujours bien mesquin. Dans les lettres de Giacchi, il n'y a pas un mot qui prouve que celui-ci ait compris une seule des doctrines de Vico ou que, du moins, il les ait examinées avec un sérieux intérêt. Monseigneur de Gaète, après bien des circonlocutions, lui avoue avoir « plus admiré que compris » ses œuvres (2) ; peut-être ne les avait-il pas même lues, tout occupe qu'il était à admirer sa propre prose. Solla, en qui Vico semblait avoir mis tant d'espérances, avait jugé son oraison funèbre de donna Angela Cimini chose supérieure à toutes ses autres œuvres et même à la Science nouvelle. Aussi malavisé dans ses compliments fut un autre admirateur de Vico, Esteban, qui cependant avait pour lui une chaleureuse affection (3). Des louanges générales ou banales lui arrivaient parfois (mais, plus souvent encore, persistaient, obstinés, le dédain et silence) en échange de quelques uns des nombreux exemplaires de ses œuvres

(1) Opère, VI, p. 17.

(2) Opère, VI, p. 110.

(3) Dibl. vich., pp. 103-105.

qu'il envoyait non seulement aux lettrés de Naples, mais à ceux de Rome, de Pise, de Padoue, voire d'Allemagne, de Hollande et d'Angleterre ; il en adressa même à Isaac Newton (1). Il réussit, tout au plus, à se faire considérer comme un érudit parmi des centaines d'érudits, comme un lettré parmi des milliers de lettrés, comme un homme docte, en somme, mais rien de plus.

Sans doute, Vico eut, parmi les modestes, les obscurs, les jeunes, de francs admirateurs. Au nombre de ceux-ci étaient le poète (puis orateur sacré) Gherardo de Angelis, Solla et Esteban (ci-dessus nommés), le moine Nicola Concilia de Padoue, et quelques autres. Mais si leur affection'étail grande, leur intelligence l'était beaucoup moins. Goncina avouait, lui aussi, au milieu de la ferveur de ses enthousiasmes, qu'il ne comprenait pas très bien ; a Oh ! que de lumières infiniment fécondes et sublimes il y a là-dedans ! Si j'avais le talent d'en faire usage et de saisir le fond et l'art admirable qu'il me semble entrevoir ! » (2). Le meilleur service que ces amis pussent lui rendre, c'était d'adoucir par de bonnes paroles, sinon par une intime concordance de pensées, l'âme exacerbée de Vico. Ainsi faisait Esteban à la fin d'une lettre où, avec des phrases qu'il avait dû cueillir sur les lèvres du maître, il s'excuse de la sottise qu'il a dite n au sujet de l'oraison funèbre d'Angela Gimini : « Soyez sûr que la Providence, par des canaux que Votre Seigneurie ne peut imaginer, fera jaillir pour Votre Seigneurie une source éternelle d'immortelle gloi re ! » (3). Le père jésuite Domenico Lodovico (auteur du distique qui se lit sous le portrait de Vico). ayant reçu la seconde Science nouvelle, envoya à l'auteur un peu de vin de la cave et un peu de pain du four de la maison des Jésuites de la Nunziatella, ce qui ne manquait pas d'un certain sens pratique, le tout accompagné d'un mot aimable le priant d'accepter « ces bagatelles, bien que modestes, puisque l'enfant Jésus lui-même ne refuse pas les grossières offrandes des rustiques pastoureaux». Et il lui suggérait d'ajouter, dans le tableau symbolique qui

(1) Opusc, éd. Villarosa, II, p. 277.

(2) Opère, VI, p. 145.

(3) Bibl. vich., p. 105.

précède l'œuvre, à côté de l'alphabet, un petit nain dans l'attitude d'un homme muet d'admiration comme le montagnard de Dante, et d'écrire au-dessous, « avec une diérèse significative », le nom : Lodo-vico. (mot à mot : « je loue Vico ») ! (1) Parmi les nombreux jeunes gens qui suivaient les cours de Vico, quelques-uns, tout pleins de sa doctrine, étaient prêts à défendre leur maître l'épée à la main (2) ; mais on sait ce que valent ces enthousiasmes de jeunes gens. Si ces élèves s'étaient véritablement assimilé les doctrines ou quelque partie des doctrines vichiennes, on en aurait vu les traces dans la littérature et dans la culture de la génération qui succéda à Vico, — alors qu'il n'en fut rien. C'est à peine si quelques-unes de ses formules, de ses affirmations historiques, quelque idée isolée et superficiellement comprise, furent répétées à Venise par Gonti, à Padouepar Concina, en Espagne par Ignazio Luzàn (lequel avait habité Naples à l'époque où fut publiée la Science nouvelle) (3), ou encore, dans la patrie de l'auteur, par Genovesi ou par Galiani.

Les envieux, les esprits légers, les faiseurs de commérages, les calomniateurs, les inintelligents provoquaient chez Vico des éclats de violente colère. 11 se confesse de ce péché dans son autobiographie, où il dit qu'il « invectivait d'une manière trop rude les erreurs de conception ou de doctrine ou les incivilités des lettrés ses émules, choses qu'il aurait dû, par charité chrétienne, et en vrai philosophe, ou dissimuler ou prendre en compassion » (4). Mais, au fond, ce péché ne lui déplaisait pas : il lui trouvait quelque beauté. L'oraison funèbre d'Angela Cimini contient une espèce d'hymne à la colère, à la «colère héroïque » « qui, dans les âmes généreuses, troublant par son bouillonnement et brouillant en partant des profondeurs toutes les mauvaises réflexions de l'esprit, toutes ces réflexions mal nées qui engendrent la vile race de la fraude, de la

(1) Lettre publiée par nous dans la Bibl. vich., p. 107.

(2) Bibl. vich., pp. 87-88.

(3) Bibl. vich., p. 44.

(4) Autob., dans les Opère, IV, p. 416 ; cf. dans la Bibl. vich., p. 89, le témoignage d'un de ses élèves.

tromperie, du mensonge, rend les héros ouverts, véridiques et loyaux, et ainsi, les intéressant à la vérité, les arme en vigoureux champions de la raison contre les torts et les offenses » (1).

Bien que, en écrivant, il se garde, « de tout son pouvoir », de tomber dans cette passion (2), on sent le tumulte d'une colère mal contenue dans ses lettres privées, dans toutes ces pointes contre « les mauvais savants » qui « aiment plus l'érudition que la vérité », contre le commun des hommes qui est « tout mémoire et fantaisie », etc. Dans la conversation aussi, il était, à ce qu'il paraît, très mordant. Quand, eu d 736, Damiano Romano publia un livre contre la thèse vicliienne relative aux XII Tables, Vico, bien qu'il y fût traité, raconte Romano lui-même, de « très savant », de « très célèbre s>, et avec toutes sortes d'autres marques de respect, déchira à belles dents cet ouvrage « d'une façon qui fit frissonner d'horreur les personnes présentes », caril voyait une preuve d'un esprit très malintentionné dans le fait qu' « un garçon comme nous se fut mesuré avec lui » (3). Mais aux éclats de colère succédaient des rechutes dans la plus profonde tristesse. Dans un sonnet, il se dit accablé par cette destinée que lui « créa souvent l'injuste haine » et par suite de laquelle il vécut à l'écart du commerce des hommes, seul avec lui-même. Cette torpeur, il la secoue parfois un instant ; puis, dit-il,

Je retombe en moi-même, et poussé par mes graves

Soucis à revenir au point où j'en étais,

De moi, non par ma faute, hélas ! j'ai à me plaindre (4).

Cependant, parmi tant de tourments, de contrariétés et de déceptions, au milieu de celte tristesse qui venait fréquemment le recouvrir de ses voiles noirs, Vico éprouva

(1) Opère, VI, p. 254.

(2) Autob., dans les Opère, IV, p. 416. (3Ï Bibl. Vick., p. 88.

(4) Sonnet publié par G. Genlile, dans // figlio di G, B. Vico. (Naples, Pierro, 1905), p. 173.

l'une des plus hautes félicités de l'homme : cette « vie de méditation à l'écart et exempte de passion, que vit vraiment, sans la compagnie tumultueuse et pesante du corps, l'homme seul... »; cette vie de sûre possession parce que « identifiée avec l'âme qui, toujours prêle et présente, lui montre son être affermi dans l'Éternel qui mesure tous les temps, et se promenant dans l'infini qui comprend toutes les choses finies ; et elle le comhle ainsi d'une éternelle et immense joie, non pas restreinte jalousement ouavarement à certains lieux ou à certains temps, mais qui, sans prendre ombrage de l'émulation, sans redouter de diminution, ne pourrait s'accroître en lui-même que si elle étaitsans cesse répandue, sans cesse communiquée à des intelligences humaines de plus en plus nombreuses » (1). La vérité qu'il avait atteinte, iln'en douta jamais, bien qu'il continua toujours ày travailler : sur le système présenté dans son livre du Droit universel son esprit, dit-il, « se reposait satisfait » (2). Les fatigues et même les douleurs qu'il avait cruellement souffertes, lui étaient chères, car c'est à travers elles qu'il était parvenu à ses découvertes : « Je bénis les vingt-cinq années au moins que j'ai dépenséesdans la méditation d'un tel sujet, au milieu des adversités de mondestin, et souvent arrêté par les malheureux exemples des grands esprits qui ont tenté de nouvelles et importantes découvertes »... (3). Comment pouvait-il ne pas bénir ces fatigues, ces douleurs et ces adversités, si, chaque fois qu'il s'élevait au-dessus du tumulte passionnel de l'homme empirique et au dessus des luttes de l'homme pratique, son intelligence lui montrait l'inéluctable nécessité et de son œuvre et de ses souffrances, et ces deux nécessités fondues l'une dans l'autre au point de n'en constituer qu'une seule, indivisible ?

Sa doctrine philosophique elle-même lui apportait donc le remède de son mal et faisait s'opérer dans son esprit la catharsis libératrice : cette doctrine qui avait pour centre l'idée de la Providence immanente ou, comme on a dit plus tard, de la nécessité historique. « Louée soit toujours la Pro-

(1) Opère, VI, p. 287.

(2) Opère, VI, p. 18.

(3) Opère, VI, pp. 153-154

vidence qui, lorsqu'elle ne paraît aux faibles yeux des mortels que sévère justice, s'exerce, alors plus que jamais, en une suprême bonté ! Car, par cette œuvre, je sens que j'ai revêtu un homme nouveau ; je sens que s'est émoussé l'aiguillon qui me portait à me lamenter sur ma fortune adverse et à m'indiguer contre la mode corrompue qui existe dans les lettres et qui m'a créé cette fortune adverse ; car cette mode, cette fortune m'ont encouragé et aidé à élaborer cette œuvre. Bien plus (ceci n'est peut-être pas vrai, mais il me plairait qu'il le fût), il me semble que cette œuvre m'a rempli d'un certain esprit héroïque qui fait que je ne suis plus troublé par aucune appréhension de la mort et que mon esprit ne s'inquiète plus de ce que peuvent dire mes rivaux. Enfin, elle m'a établi comme sur un haut rocher de diamant, car elle m'a donné l'assurance que le jugement de Dieu rend justice aux œuvres de talent en leur procurant l'estime des sages, qui toujours et partout furent très peu nombreux.., des hommes d'intelligence très élevée, d'érudition toute personnelle, généreux et magnanimes, qui n'ont d'autre lâche que d'enrichir d'oeuvres immortelles la République des lettres » (1). La Providence lui montrait donc la nécessité de tout ce qui lui était arrivé et de tout ce qui lui arrivait encore dans la vie, et, lui inculquant la résignation, elle lui promettait la Gloire.

Ainsi, cet homme irascible finissait par devenir tolérant, de cette tolérance, de cette indulgence supérieure qu'il ne faut pas confondre avec le vulgaire lolérantisme. L'Université, où il avait espéré trouver de l'avancement et vers laquelle il tournait sa pensée en composant ses premières œuvres, n'avait rien voulu savoir de lui ; et il s'était retiré tout entier en lui-même pour méditer la Science nouvelle. Donc, disait-il avec un sourire où l'on sent encore un peu d'amertume, cette œuvre, je la dois à l'Université qui, me jugeant indigne de la chaire que je postulais, et ne voulant

(1) Opère, VI, pp. 29-30.

pas que je fusse « occupé à traiter des paragraphes »,m donné le loisir de la méditer ; « est-il chose dont je pui e lui avoir plus d'obligation »? (1) Un de ses amis, le Florentin Sostegni, dans un sonnet qu'il lui adressait, laissait échapper des mots de blâme contre la ville de Naples qui faisait si peu de cas de son illustre fils. Et Vico, dans sa réponse, justifie en de nobles paroles sa patrie, dure envers lui parce qu'elle attendait et avait voulu obtenir beaucoup de lui :

Mère sévère point ne caresse son fils,

CraiCHAnt d'Ofro pour ui, plus lard, obscure et vile;

Elle l'écoute, grave, et le regarde en face (2).

De cet état d'esprit est née i' Autobiographie , œuvre mal Jagéo tt tout à fait mal comprise par Ferrari, lequel blâme le téléologisme dont elle est pleine et y déplore l'absence d'une explication « psychologique » de la vie de Vico (3). Comme si Vico lui-même n'avait pas déclaré qu'il l'avait écrite en « philosophe (4) » ! Et que signifie écrire en philosophe la vie d'un philosophe, sinon comprendre l'objective nécessité de sa pensée et en découvrir les pierres d'attente là môme où elles n'apparaissaient pas nettement à l'auteur au moment où il la pensa? Vico « médita sur les causes aussi bien naturelles que morales, et sur les occasions de la fortune ; il médita sur les inclinations ou les aversions qu'il eut, dès l'enfance, pour certaines sortes d'études plutôt que pour d'autres; il médita sur les opportunités ou les adversités qui favorisèrent ou retardèrent ses progrès ; ilmédita, enfin, sur certains des efforts de quelques-uns de ses sens justes, qui produisirent en luiles réflexions sur lesquelles il édifia sa dernière œuvre, X^Science nouvelle, afin que celle-ci prouvât que sa vie littéraire avait dû être tulle et non autre » (5). L'Autobiographie de Vico est, en somme, l'application de la Science nouvelle à la biographie de l'auteur, au cours de sa

(1) Opère VI, p. 29.

(2) Opère, VI, p. 446.

(3) Dans l'introduction au vol. IV des Opère.

(4) Autob., dans les Opère, IV, p. 402. (?) lbicl.

propre vie individuelle ; et la méthode n'en est pas moins originale que juste et vraie. Que, du reste, Vico n'ait réussi qu'en partie dans son entreprise, c'est-à-dire qu'il n'ait pu faire la critique et l'histoire de lui-même comme sont en état de le faire les critiques et les historiens d'aujourd'hui, et comme le pourront mieux encore ceux de l'avenir, c'est chose trop évidente pour qu'il soit besoin d'insister là-dessus. ,— \j Autobiographie se termine, elle aussi, par une bénédiction adressée aux adversités, par une profession de foi reconnaissant la Providence et par une certitude de renommée et de gloire.

Dans les dernières années de son existence, accablé par la vieillesse, les soucis domestiques et les maladies, Vico « renonça tout à fait aux études » (1) :

De ma tremblante main voici tomber ma plume 1 Et voici qu'est fermé mon trésor de pensers (2),

s'écriait-il en deux vers, pleins de larmes, d'un sonnet de 1735. Il prépara alors, pour une réimpression possible, les additions et corrections à la seconde Science nouvelle, et les incorpora au manuscrit définitif de l'œuvre; il pensa un instant à faire imprimer son opuscule De œquilibrio corporis animantis, composé bien des années auparavant et qui a été perdu (3) ; il s'acquitta encore de quelques tâches officielles, telles que le discours pour le mariage du roi Charles de Bourbon (1738). Mais, dès 1736 ou 1737, son fils avait commencé à le suppléer dans ses fonctions de professeur et, en 1741, il avait été nommé définitivement à la chaire d'où son père se retirait (4). Vico vécut alors au

(1) Ibid, p. 415.

(2) Opère, VI, p. 425 (sonnet pour le mariage de Raimondo di Sangro, 1735).

(3) Bibl. vich., pp. 38-39.

(4) Gentile, Il figlio di G. B. Vico, pp. 30-48. — Les documents et les noies éparses dont je me suis servi dans celle conférence et

milieu des siens comme un vieux soldat exacta militia, dans le souvenir des batailles livrées et avec la conscience du devoir accompli. Son bon fils lui lisait chaque jour, pendant quelques heures, les classiques latins qu'il avait le plus aimés et étudiés jadis. Et à ce soir de sa vie lui fut épargné du moins le tourment des tourments, celui qu'eut à souffrir, à la fin de ses jours, un philosophe bien plus heureux que ne le fut Vico, Emmanuel Kant, lorsque celui-ci, voulant à toute force continuer et achever son système philosophique, se consumait en de stériles luttes avec les pensées qui le fuyaient et avec les mots qui ne lui obéissaient plus. Vico avait dit tout ce qu'il avait à dire, et il connut par lui-même, en grand historien de lui-même, le moment où la Providence, ayant terminé en lui son œuvre, fermait le trésor de pensées qu'elle lui avait si largement ouvert durant tant d'années et lui ordonnait de déposer la plume.

que j'ai cités d'après ma Bibliogr. vichiana, sont maintenant tous recueillis et mis en ordre dans mou édition de VAutobiografia,carteggio e poésie varie : cf., dans ce volume, p. 346.

Le récit des vicissitudes auxquelles fut soumise la renommée de Vico ne doit pas être substitué ou mêlé à l'exposition et au jugement de la pensée vichienne, car ce serait perdre de vue l'histoire de la philosophie proprement dite ou la confondre avec l'histoire de la culture (2). Mais même lorsqu'on passe ensuite à cette seconde histoire, il faut se garder d'un autre genre d'erreur, à savoir de la prétention d'arriver à déterminer, grâce à ce récit, si l'œuvre de Vico fut utile ou non au point de vue de la culture et quel degré d'utilité on doit lui reconnaître. Une telle étude n'a aucune signification et il est impossible de mesurer ce degré; car (si l'on y réfléchit bien) un seul disciple peut en valoir des dizaines et des centaines, un seul effet se produisant après des siècles peut compenser une efficacité retardée pendant des siècles, un oubli immérité peut devenir aussi mémorable et instructif que la renommée la plus méritée, et une même vérité, découverte deux fois d'une façon indépendante, peut recevoir de cette duplication même et de cette apparente superfluité la confirmation de son inéluctable nécessité. L'œuvre de Vico, a-t-on conclu d'ordinaire,

(1) Je résume eu ces quelques pages les principaux résultats des recherches que j'ai faites sur ce sujet et que j'ai exposées dans la Bibliografia vichiana ainsi que dans les deux Suppléments de cet ouvrage (cf., plus loin, p. 349), travaux auxquels je renvoie pour plus de détails et pour la documentation de ce qui est affirmé ici.

(2) Voir plus haut, pp. 258-259.

fut complètement inutile, parce qu'elle parut trop tôt et demeura ignorée ou n'arriva à être connue que quand elle ne pouvait plus rien apporter de nouveau. Parler ainsi, c'était blasphémer contre l'histoire, qui n'admet rien d'inutile et qui est toujours, dans chacune de ses parties, œuvre de la Providence aux vastes utilités de laquelle il n'est pas licite d'appliquer les petites mesures humaines, longues (ou plutôt courtes) d'un empan.

Vico eut-il, au cours du xvme siècle, quelque renom? Eutil des lecteurs qui le comprirent, eut-il des sectateurs? On a répondu ta cela, avec une égale intrépidité, non et oui; et, pour appuyer la réponse affirmative, on a recueilli avec beaucoup de soin toutes les citations, éparses dans les écrits de ce siècle, du nom et des doctrines de Vico, accumulant indices et conjectures au sujet des traces que l'on pourrait découvrir de ses idées dans des livres italiens etétrangers.Mais un penseur comme Vico ne peut être dit véritablement connu que lorsqu'on a saisi sa pensée fondamentale et senti l'esprit qui l'anime. Or, la majeure partie des faits apportés comme preuve de l'efficacité de son œuvre concernent des doctrines particulières qui, détachées de l'ensemble, furent acceptées ou contestées ni plus ni moins que celles de n'importe quel autre cri* tique et érudit ou de n'importe quel diseur de paradoxes de son temps. Tel est le cas, en premier lieu, pour la thèse concernant l'origine de la loi des XII Tables, thèse discutée dans la polémique qui eut lieu entre Bernardo Tanucci et Guido Grandi de 1728 à 1731, combattue en 1736 par Damiano Romano, acceptée en France, en 1735, par Bonamy et rappelée en 1750 par Terrasson ; pour les vues sur l'histoire et le gouvernement primitif de Rome, mentionnées par Ghasteilux, adoptées et développées par Duni, et utilisées par Du Bignon, qui les connut par l'intermédiaire de ce dernier; pour les hypothèses sur la préhistoire et sur les origines de l'humanité, hypothèses utilisées et altérées par Boulanger en France et par Mario Pagano en Italie ; et, enfin, pour* quelques idées sur la poésie et sur le langage, idées qui se retrouvent chez Pagano, Gesarotti et quelques autres.

Une question plus essentielle était celle de la méthode à suivre pour étudier et pour juger les institutions poli-

tiques et les lois, partie pour laquelle Montesquieu fut comparé à Vico et accusé de s'être largement servi de la Science nouvelle sans la citer. Il est actuellement établi, par le journal même de Montesquieu, que, en 1728, Antonio Conti conseilla, à Venise, au futur auteur de Y Esprit des lois d'acheter à Naples le livre de Vico : conseil que Montesquieu dut suivre l'année suivante, lorsqu'il se rendit à Naples, puisqu'un exemplaire de la Science nouvelle, édition de 172o, est encore conservé dans la bibliothèque du château de la Brade. Mais trop différent de celui de Vico, et trop inférieur, était l'esprit de l'écrivain français pour qu'il eût pu tirer, d'une œuvre telle que la Science nouvelle, une nourriture vivifiante ; el les traces d'imitation que l'on a cru découvrir dans V Esprit des lois sont assez contestables et, en tout cas, de peu d'importance. Il faut dire, par ailleurs -, que le mérite, généralement attribué à Montesquieu, d'avoir introduit l'élément historique dans le droit positif, en se mettant ainsi à considérer d'une façon vraiment philosophique (comme écrivit ensuite Hegel) la législation en tant que moment dépendant d'une totalité en rapport avec toutes les autres déterminations qui forment le caractère d'un peuple ou d'Une époque, — ce mérite, dans l'ordre chronologique aussi bien que par ordre d'excellence, revient au contraire à Vico.

Tout comme Montesquieu pour la science de la législation, de même Wolf, pour la question homérique, fut suspecté de s'être tacitement aidé des spéculations vichiennes. Mais quand Wolf publia, en 1795, ses Prolegomena ad Homerum, il ignorait la Science nouvelle qu'il ne connut, de nom, qu'en 1801 el, effectivement, que l'année suivante, Cesarotti lui ayant fait cadeau de ce livre. Il est, du reste, à noter que les jugements de Vico sur le caractère barbare de l'épopée homérique et sur son manque de science secrète avaient été divulgués en 1765 par la Gazette littéraire de l'Europe. Mais il y a mieux : la Science nouvelle avait été connue et utilisée par le philologue et archéologue dauois Zoega(qui la cite dans un essai sur Homère, composé en 1788, bien que publié beaucoup plus tard), et avec Zoega se trouvait en correspondance Heyne, qui accusa ensuite Wolf d'avoir puisé dans ses leçons pour la théorie présentée dans le*

Prolegomena (et, en effet, Heyne avait émis, dès 1790, l'idée d'une genèse graduelle des poèmes homériques). Il peut se faire, en somme, que les vues de Vico aient pénétré en quelque mesure dans le milieu philologique allemand ; et, dans ce cas, Wolf pourrait les avoir connues auparavant, indirectement et par ouï-dire. Et même sans cette connaissance indirecte, il n'en reste pas moins, ici encore, ce fait, reconnu par tous ceux qui ont étudié la question, que Ja théorie homérique, telle qu'elle fut conçue par Wolf, devrait s'appeler non pas wolfienne mais vicuienne, car elle est vraiment vichienne dans toutes ses lignes fondamentales. Du reste, Wolf, philologue de beaucoup supérieur à Vico mais, lui aussi, penseur bien inférieur, n'était pas à même de comprendre les raisons qui avaient amené son prédécesseur à cette doctrine au sujet d'Homère ; c'est ce que montre clairement l'article un peu superficiel qu'il écrivit là-dessus en 1807.

11 y eut certainement à Naples,au xvm" siècle, chez beaucoup de gens, une confuse conscience de la grandeur de l'œuvre vichienne ; mais en quoi consistait proprement cette grandeur, on ne pouvait le déterminer, l'expérience et la préparation nécessaires faisant encore défaut. Hors d'Italie, et particulièrement en Allemagne, où cette préparation existait ou, du moins, où elle était beaucoup plus grande, l'œuvre de Vico resta généralement ignorée ou méconnue, en partie à cause du discrédit dans lequel les livres italiens étaient tombés depuis la finduxviu0 siècle, en partie à cause des difficultés que le style de Vico présentait aux étrangers. Quand la Science nouvelle arriva entre les mains d'hommes capables de la comprendre, une série de petits incidents s'interposa pour leur en empêcher l'intelligence. Hamann fit venir de Florence un exemplaire de la Science nouvelle en 1777, à une époque où il s'occupait d'économie et de pbysiocratie, s'imaginant que l'ouvrage traitait ces sujets, et il demeura déçu quand, en le parcourant, il se vit en présence d'un livre de recherches philologiques, composé, au surplus, avec assez peu de soin. Goethe, l'ayant reçue à flapies, en 1787, de Filangieri, qui la lui recommanda vivement, l'emporta avec lui en Allemagne et la prêta, en 1792, à Jacobi ; mais ce ne fut que par une heureuse combinaison plutôt que par une

véritable connaissance ou par une vue claire qu'il rapprocha les deux noms de Vico et de Hamann. Herder (qui connut peut-être, lui aussi, l'œuvre de Vico, moins par sa correspondance avec Hamann en 1777 que par son voyage d'Italie en 1789), en parla, en 1797, dans des termes tout à fait généraux et sans faire attention à aucun des multiples rapports qui le rattachaient à Vico, spécialement dans les théories sur le langage et sur la poésie.

Les seuls qui, au xvme siècle, pénétrèrent réellement, jusqu'à un certain point, dans la pensée fondamentale de Vico et qui, mais sans le vouloir, en proclamèrent la véritable grandeur, furent (et ceci est une nouvelle confirmation de la solide contexture spirituelle du catholicisme) ses nombreux adversaires catholiques : Romano, Lami, Rogadei et, surtout, Finetti. Ceux-ci virent que Vico, malgré ses fermes résolutions d'orthodoxie religieuse, se faisait de la Providence une idée toute différente de celle de la théologie chrétienne et ne cessait de parler de 'Dieu, mais ne le laissait jamais agir effectivement, en Dieu personnel, dans l'histoire ; — qu'il séparait histoire profane et histoire sacrée par une coupure si nette qu'il arrivait à une doctrine tout à fait naturelle et humaine sur les origines de la civilisation (au moyen de l'état sauvage) et sur celles de la théologie (au moyen de la crainte, de la honte et de l'universel fantaisiste), tandis que la doctrine traditionnelle du catholicisme admettait une certaine communication entre l'histoire sacrée et l'histoire profane et reconnaissait, dans la religion et la civilisation payennes, quelque notion de la primitive vérité révélée, notion vague sans doute, mais agissant à la façon d'un levain ; — que, tout en protestant qu'il admettait et renforçait l'autorité de la Bible, il la minait et l'ébranlait sur bien des points ; — enfin, que sa critique de la tradition historique profane, conduite avec un orgueilleux esprit de rébellion contre le passé, pouvait ouvrir la porte à de très dangereux abus, car elle incitait à appliquer à l'histoire sacrée le même esprit et la même méthode, comme le fit plus tard Boulanger (1). Acte d'accusation, en somme, dans lequel étaient

(1) Assez instructif est le livre que Labanca a consacré aux critiques des catholiques contre Vico ; cf., plus loin, p. 348.

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déjà exactement indiquées toutes les parties qui devaient ensuite entrer dans la composition de l'éloge solennel que le xix* siècle fit de Vico. Il naquit ainsi, parmi les hommes d'Église, une certaine défiance à l'égard de cet auteur, défiance, qui plus tard, au temps de la Restauration, eut pour effet, entre autres, la polémique antivichienne de l'évèque Colangelo, précédée d'un jugement du censeur royal Lorenzo Giustiniani, qui déclarait la Science nouvelle un livre pouvant marquer une époque très malheureuse en Europe !

Par opposition en quelque sorte, parmi les jeunes gens qui, à Naples, vers la fin du xviue siècle, s'adonnaient avec ardeur aux études sociales et politiques et se préparaient à l'œuvre active de la révolution imminente, Vico commença à être considéré comme un écrivain anticlérical et anticatholique, et c'est alors que surgit la légende rappelée dans une autre partie de ce volume (1), légende d'après laquelle Vico aurait, à dessein et par prudence, rendu son livre obscur afin d'échapper à la censure ecclésiastique. Ces jeunes gens se mirent à lire et à vanter la Science nouvelle ; ils projetèrent de la réimprimer (car elle était devenue rare) avec les autres œuvres de l'auteur et ses écrits inédits; ils préparèrent des exposés et des études critiques du système philosophique et historique de Vico ; quelques-uns, comme Pagano, essayèrent de la réélaborer en y mêlant les idées du sensualisme français, et Filangieri ne fut pas détourné par elle des rêveries du réformisme le plus rose, bien qu'il l'admirât beaucoup ; en 1797, l'Allemand Gerning, arrivant à Naples, nota ce zèle à étudier Vico et souhaita qu'on traduisît ou, du moins, qu'on résumât en allemand la Science nouvelle. Et quand la chute de la République napolitaine de 1799 poussa ces jeunes gens (c'est-à-dire ceux d'entre eux qui échappèrent aux massacres et aux échafauds de la réaction bourbonnienne) à s'exiler dans le nord de l'Italie et principalement en Lombardie, la renommée de Vico eut alors ses premiers et ardents apôtres et missionnaires. Vincenzo Cuoco, Francesco Lomonaco, Francesco Salfi et d'autres patriotes méridionaux firent

(1) Cf. plus haut, pp. 275-278.

connaître la Science nouvelle à Monti, qui en dit quelques mots clans sa leçon d'ouverture à l'Université de Pavie en 1803, à Ugo Foscolo, qui s'en assimila bien des idées dans son poème des Sepolcri et dans ses essais de critique, à Alessandro Manzoni, qui devait plus tard, dans son Discovso sulla storia longobarda, instituer un célèbre parallèle entre Vico et Muratori, et enfin à d'autres de moindre importance. Guoco donna des renseignements sur Vico à De Gérando, qui travaillait alors à son Uistoire comparée des systèmes philosophiques ; un autre exilé, De Angelis, mettait la Science nouvelle entre les mains de Michelel; Salfi parlait de Vico dans ses articles de la Revue encyclopédique et dans des volumes et opuscules écrits en français. Ce furent encore ces Napolitains qui, en 1801, suggérèrent à un libraire milanais de réimprimer la Science nouvelle ; et d'autres éditions et recueils d'œuvres moins importantes de Vico ne tardèrent pas à paraître. Par suite de ces circonstances, et dans cette première décade du xixe siècle, Vico parvint , d'une réputation presque exclusivement locale (c'est-à-dire napolitaine), à une réputation nationale, italienne.

Mais, conformément à leurs dispositions personnelles et aux tendances du temps, le premier et le principal enseignement que Jes patriotes qui étudiaient Vico tirèrent de sa pensée, fut politique ou de pliilosophie politique : ce fut la critique de ce jacobinisme et de cette gallomanie qui avaient donné de si mauvais résultats dans les événements de 1799. La pensée de Vico les guida vers des idées plus concrètes, ainsi qu'on peut particulièrement l'observer dans l'admirable Saggio storico sulla rivoluzione napoletana (1800) de Vincenzo Guoco. De même, quelques dizaines d'années plus tard, Ballanche écrivait, dans ses Essais de palingénés/r sociale (1827), que si Vico avait été connu en France au xviue siècle, il aurait exercé une influence bienfaisante sur les révolutions sociales qui suivirent. Un autre aspect particulier de Vico, la réforme qu'il avait entreprise de la méthodologie historique et de la science sociale au service de l'histoire, fut bien observé et mis en lumière par l'archéologue Cataldo lannelli dans son livre Sulla natura e nécessita délia scienza délie cose e délie storie umane (1818). Foscolo principalement,

et ceux qui puisèrent chez lui leur inspiration, firent pénétrer dans la critique et dans l'histoire littéraire quelque chose des conceptions vichiennes sur l'interprétation historique de la poésie.

En Allemagne, au contraire, Jacohi, qui avaitlule Deantiquissima, se plaçait d'emblée au centre de la pensée philosophique de Vico en découvrant et indiquant, dès 1811, daus son livre Von den gôttlichen Dingen und ihrer Offenbarnng, l'étroit rapport entre le principe de la conversion du vrai avec le fait et la théorie kantienne d'après laquelle on

ne PEUT PARFAITEMENT CONCEVOIR ET ENTENDRE que CE QU'ON

est a même de construire, théorie à partir de laquelle il n'y avait, notait-il, qu'un seul pas à faire pour arriver au système de l'identité. La même chose fut reconnue par Baader, qui trouvait dans ce système la confirmation et le fondement du principe énoncé par Vico. Mais la traduction de la Science nouvelle, faite en 1882 par Weber, ne semble pas avoir eu grand succès ; et il ne semble pas non plus que Vico ait été connu de Hegel, qui a cependant tant d'affinités, pour le fond et pour la forme (notamment dans sa Phànomenologie) avec le penseur napolitain, et à qui l'on devait par la suite reprocher sa manie triadique tout comme le catholique Finetti avait reproché à Vico d'être toujours à cheval « sur la règle de trois ». On ne mit pas non plus volontiers en évidence les rencontres entre les nouvelles doctrines philologiques allemandes de Niebuhr, de Miiller, de Bôckh et de bien d'autres avec les doctrines vichiennes ; et bien caractéristique est l'attitude de Niebuhr qui, qu'il connût ou non l'œuvre de Vico lorsqu'il publia la première édition de sa Rômische Geschichte, la connut depuis, sans aucun doute, par l'intermédiaire de Savigny et par l'article intitulé Vico und Niebuhr que fit paraître en 1816 le Suisse Orelli, et qui continua pourtant à n'en point parler, obéissant à on ne sait quel sentiment de dédain ou de dépit, — attitude imitée, peu louablement, par Mommsen.

En France, la divulgation de la pensée vichienne fut due àMichelet, qui traduisit les œuvres de Vico et qui, dans les dernières années de sa vie, appelait encore l'Italie « celte seconde mère et nourrice qui, jeune, m'allaita de Virgile et. mur, me nourrit de Vico, puissants cordiaux qui, tant de

fois, ont renouvelé mon cœur ». Et Michelet, le premier ou l'un des premiers, proclama dans son introduction que Vico n'avait pas été compris au xviu9 siècle parce qu'il parlait pour le xix°. A Michelet se joignirent, outre Ballanche que nous avons déjà rappelé, Jouffroy,Lerminier, Chateaubriand, Cousin (à plusieurs desquels n'échappèrent pas les rapports entre Vico et la philosophie allemande que Cousin, précisément, divulgait alors en France) et, plus tard, Laurent, Vacherot, De Ferron, Franck, Cournot et d'autres, très nombreux ; Vico futUu et admiré par Auguste Comte qui, en 1844, écrivait à son sujet à Stuart Mill ; et Gambetta luimême songeait, dans sa jeunesse, à une histoire générale du commerce établie sur le schéma vichien des « recours». La popularité dont jouit pendant quelque temps, enFrance, le nom de Vico, fut si grande qu'il y est fait allusion, par plaisanterie, dans plusieurs passages des romans de Balzac et dans le Bouvard et Pécuchet de Flaubert. Mais l'efficacité d'une pensée de cette qualité ne pouvait être ni profonde ni durable, étant donné la persistance de l'intellectualisme et du spiritualisme français. Le résultat le plus tangible qu'elle ait atteint doit être cherché peut-être dans les théories de Fustel de Coulanges sur la cité antique et sur les origines de la féodalité.

Mais, pour en revenir à l'Italie, si les aspirations à une résurrection nationale, qui portaient à revendiquer et à célébrer toutes les gloires italiennes, élevèrent le nom de Vico presque au même rang que celui de Dante, la résurrection philosophique qui eut lieu en même temps et par laquelle l'Italie se dégagea du sensualisme et du matérialisme du xvui8 siècle, devait nécessairement se rattacher au dernier grand philosophe idéaliste, se servir de sa pensée et se couvrir de son autorité. On recueillit alors les œuvres complètes de Vico et l'on multiplia les éditions de ses divers traités. Et puisque dans le mouvement politique de résurrection se succédèrent et, en partie, se mêlèrent deux courants, l'un néo-guelfe et l'autre radical, et qu'il en fut de même dans le mouvement philosophique avec les deux tendances idéalistico-catholique et idéalistico-rationnelle, rosminiano-giobertienne et bruniano-hégélienne, Vico, à la fois catholique et libre philosophe, se prêtait assez bien, ainsi qu'on le corn-

prend facilement, aux sympathies contraires et aux interprétations contraires des deux écoles. 11 se forma ainsi de lui deux images différentes, toutes deux historiquement justifiées, bien que l'une retraçât plutôt ce qu'il voulut être et l'autre ce qu'il fut réellement. Le Vico des catholiques libéraux était surtout le Vico des points métaphysiques, le platonicien, le mystique du Dieu inconnaissable, le traditionaliste des prologues au Droit Universel, et par là, aussi, un philosophe franchement italien et pouvant être opposé à ceux du reste de l'Europe, fils de la Réforme ; le Vico des rationalistes, au contraire, était l'audacieux et hérétique découvreur de la Science nouvelle, et, par là, un philosophe européen à mettre en compagnie de Descartes et de Spinoza, de Kant et de Hegel. La première image se peut voir dans les livres de Rosmini, de Gioberti, de Tommaseo et de beaucoup d'autres, parmi lesquels il ne faut pas oublier un écrivain napolitain d'un haut esprit, Enrico Oenni, qui, peut-être mieux que tous, dépeignit avec amour le Vico des catholiques. La seconde image se retrouve chez les philosophes et critiques qui, à partir de 1840, s'éduquèrent à l'école de l'idéalisme allemand, et spécialement chez Bertrando Spaventa et chez Francesco de Sanctis, qui commencèrent à voir clairement les rapports de Vico avec la pensée européenne antérieure et postérieure et à transformer en interprétations scientifiques et en jugements précis les vues superficielles et les impressions vagues que d'autres avaient eues là-dessus. Que les interprètes et critiques de la seconde tendance étaient dans le vrai, tandis que les catholiques libéraux ou catholiques idéalistes restaient dans une position intenable, reproduisant par leur incohérence l'irrésolution et l'incohérence mêmes de Vico, c'est ce que prouvaient, entre autres, la méfiance et l'hostilité que les catholiques moinslibéraux mais plus cohérents (comme l'espagnol Jaime Balmes) continuaient à témoigner tenacementà l'auteur de la Science nouvelle.

Moindre fut l'influence exercée par Vico sur l'historiographie italienne de cette même période, et cela peut-être surtout parce que, négligeant, sous l'impulsion du mouvement national, l'histoire primitive et l'histoire romaine, les historiens d'alors dirigèrent presque tout le meilleur de

leurs forces vers les recherches sur les origines et les vicissitudes des communes italiennes, que Vico avait tout à fait ignorées. Par contre, sa pensée domina les études de jurisprudence, spécialement dans l'Italie méridionale ; et bien qu'elle n'ait pas donné, dans ce domaine, des fruits d'une grande valeur scientifique, elle a conféré aux critères des juristes de cette époque une élévation et une largeur et, à leurs vues, des qualités concrètes qui, depuis, ne sont plus, hélas ! qu'à l'état de souvenir.

Après 1870, l'étude de Vico tomba en décadence en même temps que la philosophie en Italie et ailleurs, et, pendant plus de quarante ans, on ne sentit même pas le besoin de réimprimer ses œuvres. La monographie de Cantoni, qui est de 1867, montre déjà très clairement (malgré quelques parties estimables) les signes de cette décadence, car cette monographie est fondée sur l'idée que Vico est d'autant meilleur qu'il est moins métaphysicien et plus psychologue et historien : et cette idée n'est pas dictée seulement par la faiblesse intrinsèque que Cantoni impute à Vico en philosophie, mais aussi par la conviction, sous-entendue chez le critique, que toute métaphysique est chose vaine, bonne à susciter des enthousiames dans les cerveaux confus des Italiens du Midi. Au grand idéaliste de la Science nouvelle fut même réservé l'opprobre des hommages des positivistes : ceux-ci, en effet, dans leur merveilleuse ignorance qui est presque de l'innocence, n'hésitaient pas, et n'hésitent pas, à alléguer comme confirmation de leur profession de foi en matière de méthode le mot « verum ipsum faction », à savoir que, selon leur interprétation, le vrai est le fait que nous voyons et touchons. Rares furent les écrits apportant quelque sérieuse contribution à la connaissance de tel ou tel point particulier des doctrines vichiennes. L'intérêt pour Vico ne s'est réveillé qu'au cours de ces dix années dernières, avec le réveil général des études philosophiques.

Les deux meilleurs travaux d'ensemble sur Vico parus vers la fin du xixe siècle sont dus, l'un au catbolique allemand Karl Werner (1881), qui exposa avec beaucoup de soin les doctrines philosophiques et historiques de l'auteur de la Science nouvelle, en les jugeant au point de vue du

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théisme spéculatif (qui s'était développé sous l'influence de Baaderet de la seconde philosophie schellingienne), point de vue certainement beaucoup plus favorable à la compréhension de Vico que le psychologisme de Cantoni, — l'autre à l'Anglais Robert Flint (1884), qui écrivit sur ce sujet, pour la collection des Philosophical classics, une brève monographie, exacte dans les détails et, sinon profonde, du moins inspirée par un limpide bon sens. Et, récemment, tandis que Georges Sorel, en France, montrait la fécondité de certaines vues de Vico et spécialement de celle sur les « recours », en les appliquant à l'histoire du christianisme primitif et à la théorie du mouvement prolétarien actuel, Biese et Mauthner, en Allemagne, ont remis en honneur ses idées sur la métaphore et sur le langage.

Cependant, Vico n'a pas obtenu la place qui lui revient dans les livres consacrés à l'histoire de la philosophie moderne ; ceux-ci, — qu'il s'agisse de celui de Hôffding ou de l'ouvrage, de beaucoup supérieur, de Windelband, ou de n'importe quel autre, — lorsqu'ils ne passent pas complètement sous silence le philosophe italien, parlent à peine de lui comme de l'homme qui, après Bossuet et avant Herder, aurait essayé de construire la douteuse science de la « Philosophie de l'histoire ». Ce peu déconsidération vient, en partie, de ce que l'on ne connaît guère ce que fut effectivement ce Vico, dont la riche activité de gnoséologue, de théoricien de l'éthique, de l'esthétique, du droit et de la religion reste comme cachée sous l'étiquette de « philosophe de l'histoire ». Mais cela vient aussi, d'autre part, du contre-coup que font subira l'histoire de la philosophie l'histoire politique et l'histoire de la culture, contre-coup qui a pour effet que les penseurs dont l'influence sociale suivit la malheureuse destinée des peuples et des Étals auxquels ils appartinrent ou qui, pour d'autres causes et par suite d'autres incidents, ne jouèrent pas un grand rôle dans le travail même de la civilisation européenne, sont sacrifiés à d'autres, infiniment moins importants au point de vue philosophique, mais plus influents et plus connus comme interprètes de la vie sociale et comme représentants de tendances de culture ; aussi, alors qu'on jugerait impossible d'ignorer par exemple Paley, d'Holbach ou Mendels-

sohn, il semble naturel d'ignorer un Jean-Baptiste Vico qui est cependant, à côté d'eux, comme un géant parmi des pygmées. Combien cela est historiquement injuste, c'est ce que nous avons prouvé, en thèse théorique, par la distinction, sur laquelle nous insistons, entre histoire de la philosophie et histoire de la culture, et, dans le cas particulier de Vico, par toute cette étude, qui montre avec évidence quelle lacune on laisse, en négligeant son œuvre, dans l'histoire générale de la pensée européenne au début du xviii6 siècle. \

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