‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 1 sur 51 · LA RENAISSANCE. — DE IMO A · texte numérisé non relu

LA RENAISSANCE. — DE IMO A

§ 1er. — Considérations générales.

La Renaissance et la Réforme sont, dans le grand œuvre de la civilisation occidentale, deux facteurs nouveaux qui, à peu de distance l'un de l'autre, s'ajoutent au catholicism© romain et aux littératures nationales.

La Renaissance, c'est la civilisation du paganisme grec et latin qui, après avoir comme disparu sous terre lors de l'invasion des Barbares, reparaît à la lumière du soleil en Italie, d'où elle inonde le monde chrétien.

La Réforme, c'est l'Evangile qui avait, lui aussi, disparu au siècle de saint Augustin, et qui, après cinq siècles de protestations, toujours étouffées, a fini par enlever au pape et par rendre au Christ la presque totalité des terres germaniques avec quelques lambeaux des terres latines.

C'est ainsi que l'Occident, en entrant dans son âge de la raison, a été, d'une part, ébranlé dans sa fausse foi catholique par une II. 1

philosophie incrédule selon la loi du développement des nations païennes, et s'est, d'autre part, raffermi dans sa vraie foi chrétienne, qui se réforme et se spiritualise selon la loi du développement d'Israël. Les deux lois contraires régissent donc en commun les nations que renferme dans son sein l'Eghse.

Le siècle de la Renaissance et de la Réforme est en outre celui où l'esprit humain, dotéparGutemberg de l'imprimerie (en 1436), vit son horizon s'élargir dans toutes les directions. Tandis que des profondeurs du passé montaient devant lui, comme par une espèce de résurrection, les nations païennes de la Grèce et de Rome, la découverte des Indes (J i86-98) et de l'Amérique (1-492) doublait rétendue de sa patrie terrestre, et Copernic l'initiait par les cieux à l'étude de la nature.

La Traie foi a pour mission de faire servir à la gloire de Dieu et de son Oint toutes les sciences, de convertir par l'Evangile toutes les nations et de s'assimiler tout ce que les païens ont trouvé de vérités ou produit de chefs-d'œuvre de beauté. Mais nous savons par l'histoire de l'Eglise primitive et par celle de l'Eglise romaine comment les croyants eux-mêmes comprennent peu et exécutent mal les pensées de Dieu.

Nous verrons plus tard en quelle mesure la Réforme s'est acquittée de sa tâche. Quant à la Renaissance, elle a dégoûté les esprits de l'Evangile par l'éblouissante beauté des œuvres antiques, propagé une philosophie étrangère ou hostile au christianisme, exercé sur les littératures modernes une influence équivoque, et prétendu former dans les collèges, par elle seule, sans l'esprit du Christ, la jeunesse à la vraie humanité.

La Renaissance, qui a eu pour foyer l'Italie, date de l'arrivée en 44-40 de savants grecs chassés de leur patrie par les Turcs. Son dernier représentant fut Gampanella, qui mourut en 1639. Elle embrasse donc une période de deux siècles.

Gemistus Pléthon, Bessarion, Théodore de Gaza apportèrent les trésors de la littérature hellénique aux Italiens, qu'un siècle auparavant Pétrarque avait déjà mis en possession de toutes les richesses de la littérature romaine. Ce siècle ayait été comme perdu pour eux. L'impulsion que le chantre de V Afrique leur avait donnée vers l'étude de l'antiquité, les avait jetés dans l'érudition ou dans l'imitation. On traduisait en latin jusqu'à la Divine Comédie. Pas un penseur indépendant. Pas d'autres historiens que des Bruni, des le Pogge, des Platina. Les poètes et les romanciers les

plus originaux n'étaient que des disciples de Pétrarque et de Boccace.

La foi catholique n'est représentée, pendant ce siècle, par aucun grand théologien, et au lieu des Bonaventure ne s'offre à nous qu'une sainte Catherine de Bologne. La scolastique était même si discréditée que nul ne prenait garde aux aveugles protestations des universités contre Dante, Pétrarque, Boccace, contre les Romains et les Grecs. Le catholicisme laissait dans les Ames nobles et grandes un immense vide que l'Evangile aurait dû combler. Mais l'Italie était bien peu préparée à l'écouter, ainsi que le prouve assez la réforme de Florence, tentée en vain par Savonarola. Sourds à la voix du Christ, les meilleurs esprits de cette nation accueillirent avec joie Platon, dont les savants grecs venaient de faire connaître les écrits. Comme sa doctrine a plus d'une aftinité avec celle de la révélation, on pouvait les concilier sans remords, passer de l'une à l'autre sans apostasie. Clément d'Alexandrie, saint Augustin, n'avaient-ils pas reconnu en Platon un serviteur du vrai Dieu? Son enthousiasme différait-il de l'inspiration des prophètes? Son langage, si poétique et si élégant, si sublime, ne valait-il pas celui de saint Paul ou de saint Jean? Pléthon avait préparé son avènement; Ficin (1433-1499), son traducteur, fut son grand pontife; Florence, sa ville sainte; l'Académie fondée par Côme de Médicis, son sanctuaire où on lui rendit un vrai culte. Des savants créaient ainsi une religion nouvelle sur les ruines de celle du Christ, sans que son vicaire lançât de Rome sur eux ses foudres.

Le vrai Aristote, que n'avait point connu la scolastique, fut peu en faveur auprès des ItaUens pendant le premier siècle de la Renaissance. En 1516, un de ses rares disciples, Pomponace, publiait un livre sur V Immortalité de rame, « question, disait-il, qui, résolue par la révélation, était insoluble par la philosophie.» Cet écrit fit à son auteur une réputation d'athéisme. Le péripatétisme propageait ainsi dans le monde chrétien au seizième siècle le doute et l'incrédulité, comme il l'avait fait au neuvième dans le monde mahométan. Ce même Pomponace a le premier appliqué à toutes les religions la loi des âges et par là même condamné le christianisme à périr. Le premier aussi il a exprimé la pensée qu'il y avait dans le corps humain certaines forces cachées, non encore étudiées, qui rendraient compte des prodiges de la magie noire sans l'intervention des esprits malins.

Le siècle, comme tous ceux de décadence et d'incrédulité, se

passionnait pour la théurgie néoplatonicienne, pour l'astrologie, pour Talchimie. Comme on avait perdu le sens des mystères divins, on tentait de pénétrer à tout prix les secrets de la nature, de l'avenir ou du monde des esprits. En même temps, on voulait tout concilier, et Ton brouillait tout. Ficin mettait d'accord Platon avec Aristote, Proclus et Hermès Trismégiste avec la Bible. Pic de la Mirandole, le seul de ces savants qui crut du cœur au christianisme, y associait la cabale juive.

Pic, qui mourut à trente et un ans (en 1494), au moment où il allait entrer dans un couvent, et qui avait jeté à ses contemporains le défi de ses neuf cents thèses, soutenait que toute vérité, toute sagesse procède d'une révélation primitive; que la tradition s'en est conservée sous sa forme la plus ancienne dans les écrits de Moïse ; que ces écrits sont la source où ont puisé les sages barbares et hellènes, et qu'il faut emprunter à chaque siècle la quintessence de sa philosophie pour obtenir l'unité du savoir. Son système était une simple mosaïque; c'est ainsi qu'il prenait au Timée de Platon sa cosmologie, à l'Aréopagite sa science des anges, à la cabale sa notion de l'homme microcosme (1).

Rien n'eût été plus aisé que de composer une historiosophie qui aurait à peu près satisfait Pic de la Mirandole, Ficin et les successeurs de Boccace: une révélation primitive; Israël rabaissé au rang d'un simple peuple d'élite, et les philosophes païens élevés à celui des prophètes hébreu^, précurseurs du Christ; la divinité du Sauveur atténuée à l'aide du panthéisme; sa religion envisagée comme le plus pur produit de l'esprit de l'humanité; pour but, la synthèse du christianisme et du paganisme, avec une honnête réhabilitation de la chair. Mais personne ne s'en est avisé, Machiavel moins qu'un autre ; car^ homme d'action^ il n'était nullement un philosophe.

§ 2. — Machiavel.

Nicolas Machiavel (1469-1557), de Florence, la plus grande gloire de la Renaissance, fut un historien que placent auprès de Tacite la concision de son style, la vigueur de sa touche, son amour de la liberté et son impartialité; l'auteur de comédies

(1) Cest Pic de la Mirandole qui a éveillé chez Reuchlin le désir de savoir l'hébreu. Zwingle a cité de lui des pages entières.

en prose, vrais chefs-d'œuvre où Ton sent son profond mépris pour toutes les hypocrisies; un citoyen d'une singulière force de caractère; un magistrat honnête et habile; un grand patriote qui voit le salut de l'Italie dans son unité, et qui, tout républicain qu'il est, a cru que l'unité n'était possible que par un prince absolu, un Louis XI, un Ferdinand le Catholique, un Tudor.

Mais par quels moyens un prince réussirait-il à constituer l'Italie en un Etat unique?

Machiavel, qui n'est point un esprit spéculatif, ne discutera pas la forme de gouvernement la meilleure. Bien moins encore est -il un Platon rêvant d'une belle république impossible (1). Il suit la méthode de R. Bacon et de Copernic : il observe. Ami d'un César Borgia, il étudie l'histoire présente, qui lui explique le passé. Que voit-il partout et dans tous les temps? « Il y a, dit-il, si loin de la manière dont on vit, à celle dont on devrait vivre, que celui qui laisse ce qui se fait, pour ce qui se devrait faire, cherche à se perdre plutôt qu'à se conserver. Par conséquent il faut qu'un homme qui veut faire profession d'être tout à fait bon parmi tant d'autres qui ne le sont pas. périsse tôt ou tard. Il est donc de nécessité absolue que pour réussir, un prince trompe ses ennemis par le parjure, les dépouille de leurs biens, les déporte, les empoisonne, les massacre. Il doit même ne pas se soucier d'encourir l'infamie des vices sans lesquels il est difficile de sauver un Etat (2). »

Est-ce bien la grande leçon que donne aux princes l'histoire soigneusement consultée? Est-il vrai que le but justifie tous les moyens? Que dis-je? est-il vrai que les moyens les plus odieux peuvent seuls conduire au but ? Mais il serait donc faux que la justice est la base des Etats et qu'elle élève les nations î Non, Machiavel est un mauvais observateur. Il n'a pas vu que si le crime triomphe aujourd'hui, le lendemain est le jour de la vengeance divine.

Enfant d'un siècle sans foi ni vertu, le sens religieux et le sens moral se sont atrophiés dans son cœur. Il yit dans la société intime d'un monstre sans en éprouver la moindre gêne. On serait parfois tenté de croire que la pensée de la justice de Dieu, celle de la responsabilité de Ihomme n'existent pas pour lui. Non pas qu'il nie Dieu comme un d'Holbach, ou la liberté hu-

H) Prince, ch. XV.

(2) /bid. — « L'homme ne fait jamais le bien que par nécessit<5. » Discours, I, .1.

maine comme Ch. Comte. Ce sont là des questions abstruses qu'il ne se pose pas. Quelle importance pratique auraient-elles pour Fauteur de ce « Manuel à Tusage des industriels en despotisme » (suivant l'heureuse expression de M. Blanc de Saint-Bonnet) ? Son siège est fait. Toute sa politique se résume en ces mots : Le succès parle crime.

C'est odieux. Mais qui a le droit de s'en scandaliser ?

L'Eglise romaine? Il est vrai que le cardinal Pôle avait dit de Machiavel qu'il était l'ennemi du genre humain, et du Prince qu'il avait été écrit avec les doigts de Satan. Mais ce livre, que onze papes avaient approuvé par leurs éloges ou leur silence, et qui avait été plus d'une fois imprimé à Rome même, ne fut mis à l'index qu'à la tin du siècle (159-2), alors qu'il avait distillé tout son venin dans le grand fleuve des idées du monde. D'ailleurs Rome n'a-t-elle pas, avant Machiavel, exterminé les Albigeois, brûlé les hérétiques, laissé massacrer les Juifs? n'a-t-elle pas, après lui, produit les jésuites?

Sont-ce les princes absolus de l'Europe moderne? Mais ils ont appris par cœur, pratiqué à l'envi les leçons du Prince. Ce manuel n'était-il pas même le livre favori d'un pape, Sixte-Quint, aussi bien que de Mustapha III ?

Sont-ce les révolutionnaires? Mais qu'y a-t-il de plus machiavélique que les comités du salut public ?

Tous les genres possibles de fanatismes marchent par le crime à leur but.

D'où viennent donc ces cris de réprobation que soulève le seul nom de ce patriote italien? De l'hypocrisie universelle. Le monde entend avoir une certaine réputation d'honnêteté tout en s'abandonnant en secret à toutes ses passions. Il ne réprouve du vice que le scandale. Or. comme le plus grand des scandales est de dire tout haut ce qu'il pense, fait et dit tout bas, il accuse les Machiavel d'odieux cynisme.

L'hypocrisie est sans doute un hommage rendu à la vertu. Toutefois la franchise a bien aussi son mérite.

Pour nous, nous saluons dans Machiavel un irrécusable témoin de l'insondable corruption humaine, ainsi que le premier représentant de ce paganisme moderne qui a rompu avec la foi chrétienne.

Le Prince, publié en 1515, est d'ailleurs à tous égards inférieur aux Discours sur Tite-Lice, qui sont le chef-d'œuvre de Machiavel.

Dans ces Discours il ne renie point son précédent ouvrage (1). Mais la société des vieux Romains éveille dans son cœur les bons instincts de la nature humaine par de nobles exemples de vertu et de patriotisme. Il ne nous donne plus le cauchemar du crime toujours victorieux.

Machiavel est d'ailleurs ici comme dans le Prince un esprit pratique et non un savant ni un philosophe. Son but est d'enseigner aux hommes politiques de tous les temps^ plus spécialement aux républicains de Florence, par Ihistoire de la république romaine, comment les Etats grandissent et se conservent.

En cherchant dans l'histoire des leçons de politique, il découvre les causes cachées de la prospérité et des revers des Etats. Celles de la grandeur des Romains sont l'objet particulier de ses méditations. Après dix-sept siècles d'interruption il poursuit avec une exquise sagacité les éludes de Polybe et laisse peu de chose à faire à Montesquieu.

Comme Thucydide , il reconnaît l'existence d'une puissance souveraine quïl nomme la Destinée, le Ciel, la Providence, et dont les hommes peuvent seconder les desseins , mais non s'y opposer (2).

Toute religion avec ses révélations est pour lui, comme pour les sophistes grecs, une invention humaine. Néanmoins, « sans a piété point de vertu personnelle ni de prospérité nationale. » Par une conséquence rigoureuse^ « la plus grande marque de la ruine d'un Etat, c'est quand on y voit Dieu et son service négligés (3). »

« Mal interprétée, la religion chrétienne a livré le monde aux plus vicieux, en mettant le comble de la félicité dans la douceur, le support et le mépris des choses humaines (-4). » — «Elle serait depuis longtemps perdue, comme toute institution qui s'écarte de son principe, si saint François d'Assise et saint Dominique ne l'avaient ramenée à sa primitive pauvreté et n'avaient ainsi ranimé la piété dans l'esprit des hommes où elle était déjà éteinte. Les ordres qu'ils ont fondés, ajoute Machiavel, sont si puissants par la confession et la prédication, qu'ils persuadent au peuple qu'il est mal de mal parler de ce qui est mal, comme des mauvaises mœurs des prêtres, et qu'il faut remettre à Dieu le châtiment (5) . y>

« Les crimes scandaleux de la cour de Rome ont fait de tous les peuples les plus proches de Rome, des impies et des scélérats. Aussi la religion est-elle menacée ou d'une ruine complète ou du

0) II, i. - (2) II, 29. - (3) I. H-\o. - {\j II, 2. - (3 L. 3, ch. I.

moins de grands orages. » Machiavel pressentait l'approche de la

Réforme.

« Les papes ont, en outre, causé la ruine de Tltalie en y entretenant de continuelles divisions : trop faibles pour la réunir sous leur sceptre, ils ont toujours été assez puissants pour y appeler à leur aide contre leurs rivaux des princes étrangers (t). »

Enhistoriosophie, Machiavel emprunte : à Aristote et à Platon, les révolutions physiques, — ou politiques et religieuses, ajoutet-il, — qui détruisent un vieux monde, une vieille civilisation (2); à Platon, le cycle des formes du gouvernement (3) ; à Popinion populaire, les signes précurseurs des grandes infortunes (4). Il remarque ailleurs en passant que la guerre produit par la victoire la paix, que la paix permet de cultiver les lettres, les arts, les sciences, la philosophie, et que cette culture menace l'Etat du sérieux danger de Poisiveté (5).

Le cycle de Platon exclut tout progrès. « La vertu et Pempire, déclare Machiavel, passent dune nation à Pautre ou font simultanément la gloire de plusieurs : mais le monde a toujours été rempli de pareille quantité de vices et de vertus (6). à> Telle n'était pas Popinion de PEglise des premiers siècles; telle sera celle de Buckle.

Ajoutons en terminant que Machiavel met en relief la perpétuité du caractère des nations et de celui des familles nobles (7).

UHii^toire de Florence est celle' dune république où « les partis ennemis ont été, d'abord, nobles contre nobles; puis, nobles et peuple, et, entin. peuple et populace. » — Machiavel y décrit, lui le premier, Pinvasion des Barbares comme la ruine d'un monde et la naissance d'un autre. Il brisait ainsi la chaîne traditionnelle des monarchies de Daniel.

On a àeXui&en^ Portraits, très-curieux, de la Fronce [^), dont il explique la grandeur récente, et de l'Allemagne, dont les villes libres font la force et la faiblesse. Ailleurs il oppose « la probité, le dévouement, le patriotisme de ces villes, à l'immoralité et à Pirréhgion des Italiens, des Espagnols et des Français, les trois nations du monde les plus vicieuses (9). )^

Dans VArt de la guerre, Machiavel attaque les condottieri, et

(\] I, \2\ Comp. I, 27, et de nombreuses pages de YHiit. dt Florence, toute dédiée qu'elle est à Clément VII.

(2 II, 5. — i3) I, 2. - (4i I, 56.- 1-5) Hist. de Ftorencr, V, prem, pages. (6) Discoui's, II, préf. - (7| Ibid., III, ^3, 46. - '8' Conip. Discours, l, .ï8 ; 111, \ ; Prince, <9. ^9) Discours, l, 55. — Mais, 111, 43, il accuse des mêmes vices les princes allemands et français.

remplace leurs bandes mercenaires par la milice, Tarmée nationale, qui fera la force de TEtat et du prince. L'étude des républiques anciennes avait pour la première fois rappelé ce que l'Occident avait oublié depuis Gharlemagne : c'est que tout citoyen est soldat.

L'auteur du Prince mourut méprisé par ses concitoyens qui l'accusaient injustement de versatiFtté et de trahison. Le chagrin l'a tué.

Machiavel lègue à l'historiosophie la formule de l'histoire de Florence, et celle des trois termes : guerre, culture intellectuelle, oisiveté; l'intelligence des origines du monde moderne; celle de l'histoire romaine et une appréciation très-dure de la papauté. Il a le premier tenté de comparer les temps modernes avec les anciens et de les expliquer les uns par les autres.

§ 3. — De Machiavel à Companella.

Machiavel a fait école en Italie. Les questions qu'il avait soulevées, ont été discutées en sens contraires pendant tout le seizième siècle par de nombreux écrivains. Ainsi^ Erizzo (mort 1585), qui a traduit plusieurs dialogues de Platon, a laissé sur les Principes et les transformations successives des gouvernements un traité qui mériterait peut-être une étude attentive. Boccalini cherche dans les Césars de Tacite les tyrans espagnols de l'Italie, qu^il hait, veut chasser les étrangers les uns par les autres, et compte sur la ruse et la perfidie de ses compatriotes pour rendre à son pays l'unité, la puissance et la gloire. Paolo Paruta (mort 1598), à qui Montesquieu, dit- on, a fait plus d^un emprunt, opposa aux factions de cette Rome démocratique dont Machiavel s'était fait l'apologiste (i), la stabilité des aristocraties de Venise, sa patrie, de Sparte et de Carthage. Fédéraliste, il conseille aux Etats italiens une neutralité armée. Son traité De la perfection de la vie politique est une protestation contre Machiavel; car cette perfection consiste dans la pratique de toutes les vertus. Homme d'Eglise et diplomate, Botero (mort 1617) soutient la même thèse : « L'art politique n'a pas d'autres principes que ceux du christianisme, la

(1) Discours, I, 5,

justice et l'humanité. » Ce qui ne Va pas empêché, il est vrai, d'approuver la Saint-Barthélémy. Nous le connaissons déjà comme l'un des fondateurs de la statistique. En économie nationale, .il donne sur l'industrie et le commerce des conseils qu'on dirait dictés par Colbert (1).

A la juger par Machiavel et son école, par Pomponace et Ficin, même par Pic de la Mirandole, la Renaissance aurait certainement été impuissante, quoi qu'on en dise, à sauver les nations occidentales de leur ruine morale et intellectuelle. Les philosophes originaux qu'elle a produits, justifieront-ils peut-être les éloges qu'on se plaît à lui prodiguer ?

Voici Cardan (mort 1576), de Pavie. Il embrasse tout et n'approfondit rien. C'est un esprit téméraire, ardent, inquiet, plein de contradictions, un penseur tour à tour sublime et puéril, visionnaire et bon mathématicien, parlant en disciple de Platon de l'intuition de Dieu et menant une vie honteuse. Il professe la foi chrétienne, et on l'accuse d'athéisme. Fidèle à l'esprit du catholicisme, il ne veut pas que le peuple réfléchisse sur les questions religieuses : l'Etat doit soutenir par des lois sévères les dogmes utiles à la société.

Voici Telesio et son admirateur Patrizzi. Ils attaquent avec vigueur Aristote, qui était devenu tout-puissant par la réaction ultramontaine. Telesio (mort 1588) prétend suivre la méthode de l'observation, et fonde à Cosenza une académie des sciences naturelles, qui a servi de modèle à plusieurs autres. Mais son esprit impatient l'emporte dans de vaines imaginations où il s'égare. Il voulait, comme Cardan, reconstruire tout l'univers avec deux ou trois éléments. Patrizzi (mort 1597), de Dalmatie, fabrique à l'aide de Telesio, d'Hermès Trismégiste, des oracles chaldéens, de Plotin^ une philosophie animiste qui devait appuyer le christianisme.

Le seul philosophe de premier ordre qu'ait produit la Renaissance, c'est le Napolitain Giordano Bruno. Le système de Copernic, pour lequel il prend parti, lui fait perdre sa foi; il publie d'amères satires contre le Christ, qui n'est qu'un Adonis, et contre les saints. Il est brûle vif à Rome, en 1600, courageux martyr de la libre pensée. Conciliant Parménide et Heraclite, il prétend que la matière n'est que la puissance passive impliquée dans la puis-

(i) Ferrari, f^ico et l'Italie, p. 97 sqq.

«ance active, et que Tagent de toutes ses transformations en est aussi le sujet. La pensée de la vie universelle et celle de Tinfinitude de l'univers Tenivrent, le font divaguer. Bayle le déclare plus ténébreux que tous les thomistes et les sophistes. Il passe aujourd'hui pour le père de la philosophie moderne. Il est en effet le précurseur, par son panthéisme, de Bœhme, de Spinoza, de SchelHng; de Descartes, par son doute universel et par ses tourbillons ; de Gassendi, par ses atomes empruntés à Démocrite; de Leibniz, par ses monades.

Moins célèbre que ses contemporains, Mazzoni mort 1597), de Césène, est le seul qui ait traité un des grands problèmes de Thistoriosophie. Cardan avait divisé les hommes en trois classes : ceux qui connaissent les choses divines et qui ne trompent ni ne sont trompés; ceux qui ne connaissent que les choses humaines, et qui trompent et sont trompés ; ceux enfin qui ne connaissent pas même les choses humaines, et qui ne trompent pas, mais sont trompés toute leur vie (par les sens et la chair). Mazzoni s'est emparé de cette pensée si féconde, et en a fait le sujet d'un écrit spécial (1). ce L'homme est perfectible, et il s'élève à la perfection par trois degrés, ceux de la vie active, de la vie contemplative et de la vie religieuse, qui ont, chacune, leur but et leur méthode. L'homme, à son premier degré, est ci+oyen, et ses connaissances comprennent la morale, la politique (avec la poésie), l'économique et la jurisprudence. Au deuxième degré appartiennent les arts libéraux, la philosophie, les sciences mathématiques et physiques, ainsi que la musique, la peinture et la statuaire. La religion doit venir en aide au philosophe et au citoyen pour le conduire au but suprême de la vie. Le christianisme seul y réussit, et il prouve ainsi sa divine vérité. »

Après eux tous est venu Yanini, homme de très-mauvaises mœurs, philosophe de très-petit mérite. Brûlé vif à Toulouse (en 1619; pour crime d'athéisme, il expira en démontrant l'existence de Dieu.

Restent les deux utopistes de la Renaissance : l'Anglais Thomas Morus et, un siècle plus tard, l'Italien Campanella. Ecoutons attentivement ces prophètes : ils nous diront le but où le paganisme nouveau aurait conduit et prétend aujourd'hui encore conduire l'humanité.

M) De triplici vita, <576.

Thomas Morus, le chancelier d'Henri VIÏI, l'ami d'Erasme, a composé, ainsi que Platon et Théopompe, une Utopie, un Etat idéal qui n'existe nulle part encore, mais qui doit un jour se réaliser. Tous les libres penseurs du siècle, les érudits, les humanistes accueillirent avec enthousiasme ce livre, qui parut en 1516, et cependant c'était l'œuvre d'un Babœuf, d'un Fourier.

L'auteur trace un tableau, précieux pour l'historien, de la misère des paysans opprimés par la noblesse et le clergé, qui possèdent en quelque sorte tout le sol, et accablés d'impôts par les gouvernements, qui ne sont qu'une conjuration permanente des riches contre les pauvres.

Comment remédier à ces maux? Non du dedans au dehors, comme le veut l'Evangile, mais à la manière du paganisme, du dehors au dedans, par la réforme des institutions sociales et politiques.

Quel est le bonheur auquel l'humanité a droit ici-bas ? « Celui que donne une vertu qui consiste à vivre selon la nature. » L'épicuréisme honnête de Morus diffère peu de la réhabihtation de la chair.

« Pour donner aux peuples leur part légitime de bonheur, il faut supprimer la distinction des riches et des pauvres, et établir l'égalité de tous en abolissant la propriété particulière. Tous les biens seront communs à tous les citoyens. » Morus étend ainsi à toutes les classes ce communisme que Platon avait limité à celle des guerriers. Mais ôter à l'homme la jouissance du fruit de ses travaux, c'est tuer son activité spontanée et le condamner à la paresse. Abolir la hiérarchie des classes, c'est faire de la société un corps sans organes, une masse informe, vouée à une immédiate pourriture.

En supprimant la propriété, Platon avait, par une conséquence nécessaire, supprimé du même coup le mariage. Ici More se souvient qu'il est catholique, et maintient la famille. Ses successeurs auront moins de prudence et plus de logique.

L'industrie et le commerce donnent de gros profits qui menaceraient l'égalité. More bannit l'argent de sa cité, n'y tolère que l'échange, et n'autorise d'autres travaux que ceux de l'agriculture et des métiers de première nécessité.

Par une inconséquence qui prouve jusqu'où va son infatuation de la dvilisation païenne, il donne aux citoyens des esclaves pour faciliter leurs travaux.

Un code d'une minutieuse précision règle les travaux de la vie

entière : six heures de travail, les repas en commun, des vêtements uniformes.

C'était soumettre à un indicible epnui ces pauvres Utopiens, qui devaient être très-lâches au travail. Et leur législateur avait oublié d'instituer de vigoureux moyens de vaincre leur paresse !

Dans Tordre politique, « l'élection se substitue à l'hérédité. La forme du gouvernement est la plus simple possible ; les magistratures sont à vie ; un système hiérarchique d'assemblées électorales aboutit à la nomination du président ou du roi. » D'ailleurs, nul équilibre des pouvoirs et nujle force de répression.

Dans l'ordre spirituel, « le déisme pour religion de la majorité de la nation, et la plus entière tolérance pour toutes les croyances, même pour l'idolâtrie. »

Enfin, c( dans les relations des Utopiens avec les nations étrangères, le dédain et la haine, l'égoïsme, la ruse, la violence, le crime. » On dirait une amplification de la pohtique de Machiavel.

More est le père du communisme moderne qui veut conduire l'humanité au bonheur au travers des ruines de toutes les institutions divines et humaines. Cette doctrine des ténèbres dérive en droite ligne du paganisme par la Renaissance.

Le Calabrais Campanella clôt la Renaissance, dont il représente le mieux l'esprit synthétique.

Contemporain de Galilée, de Bacon et de Descartes, qui l'ont éclipsé, il se proposait la réforme complète des sciences humaines. Avec Raymond de Sabonde, il étudiait à la fois, mais fort mal, les deux livres de Dieu, la nature et la Bible. Il fondait la science de la nature sur la méthode d'observation (Leibniz le rangeait auprès de Bacon). Avec Descartes, il s'élevait de la certitude de notre propre existence à la connaissance de Dieu. Tout être lui semblait d'ailleurs doué, non-seulement de vie, mais de sentiment.

Dans sa Cité du Soleil (1623), il trace le tableau d'une république idéale, fondée, comme celles de Platon et de More, sur la communauté des biens, qu'il complète, à sa honte ( 1], par celle des femmes.

Il donne pour « soleil » au genre humain un philosophe qui réunira et la puissance temporelle et la puissance spirituelle,

{\) Il ne m'a pas été possible de me procnrer les œuvres de Campanella.

(Dans ses écrits postérieurs, il a substitué au sage le pape pour plaire à Rome.) Ce magistrat suprême^ qui est nommé par Télection et à vie, nomme à son tour, de concert avec ses trois ministres, les magistrats inférieurs, tous investis de pouvoirs très-étendus. La hiérarchie des magistrats gouverne avec une inflexible rigueur les villes, transformées en de vrais couvents. Le confessionnal devient le principal moyen de gouvernement. Les heures de travail sont fixées à quatre ; les autres sont consacrées à Tétude et à la philosophie. Dans cette monarchie universelle, TEtat est subordonné à l'Eglise, et Ton persécute les hérétiques à la façon du duc d'Albe.

Campanella attendait de son grand métaphysicien (qui reparaîtra dans les rêveries de Saint-Simon), la fin de toutes les hérésies, de toutes les guerres, de tous les fléaux. La longévité s'élèvera à la mesure de deux siècles; Fhomme rajeunira tous les soixante et dix ans. Dans cet âge, les inventions se succéderont toutes plus admirables les unes que les autres, en particulier celles qu'avait déjà prédites Roger Bacon. Aux oculaires qui montreront les étoiles cachées, Campanella ajoute des auriculaires par lesquelles on entendra l'harmonie des mondes.

Comme il croyait avec Dante à l'influence des astres sur les hommes, il concluait des conjonctions des planètes que l'avénement de ce monarque universel devait être prochain. « L'histoire, ajoutait- il, a plus avancé en cent ans qu'elle ne l'avait fait en quatre mille ans. »

Les écrits de Campanella ont passé inaperçus au temps de leur publication. Ce sont les utopistes modernes qui les ont récemment tirés de l'oubli. On y a retrouvé la fameuse formule des trois âges de la religion, de la philosophie, du positivisme, dont on attribuait la découverte à Vico et à nos socialistes :

« La religion est la base de toute la politique. Partout les prêtres marchent à la tête des sociétés. L'unité religieuse subsiste jusqu'au temps de la corruption des peuples : alors apparaît, dans le monde mahométan comme dans la chrétienté, {hérésie, qui disperse les forces politiques et multiplie les petites dominations. Puis, la corruption arrivant à son terme, l'hérésie fait place à Vathéisme. Les passions n'ont plus de frein, les civilisations tombent en dissolution, l'anarchie règne dans la société devenue démocratique. La régénération naît de l'excès du mal : un législateur surgit, qui fonde une société nouvelle, et qui ramène les peuples à l'unité par une nouvelle théocratie. » On dit que les

écrits de ce philosophe, pleins d'ailleurs de paradoxes de tout genre, contiennent de précieuses réflexions sur l'histoire .

§ 5. — La Renaissance hors de l'Italie au quinzième siècle.

La Renaissance italienne a exercé sur Tesprit humain, en Occident, une action immense, qui subsiste aujourd'hui encore plus puissante que jamais, sous le nom allemand cV/iumanisme, et dont nous retrouverons à chaque pas les traces dans notre course à travers les quatre derniers siècles. Etudions ici rapidement, à notre point de vue spécial, quelle a été cette influence hors de Tltalie avant la Réforme.

Elle a été peu sensible par delà les Pyrénées. Qi^importaient au peuple espagnol ces païens et ces républicains de la Grèce et de Rome ? Quelle histoire serait plus belle que la sienne ? N'avait-il pas, sous ses rois catholiques, combattu sans relâche pour sa foi et sa patrie contre les mécréants ? Ne possédait-il pas ses héros et ses saints, le Cid et ses romances ? Que manquait-il à sa gloire ?

La France, après ses troubadours et ses trouvères, semblait se recueillir. Rien ne faisait, au quinzième siècle, présager sa gloire future : pas un poëte, pas un artiste, pas un docteur, pas un philosophe de renom. L'université de Paris, en pleine décadence, combattait avec passion Guillaume Budé (mort 1540), qui avait apporté d'Italie l'étude de la langue grecque, et elle ne savait comment défendre la scolastique contre Jacques Le Fèbre, d'Etaples en Picardie, qui faisait connaître à ses compatriotes le vrai Aristote.

En Angleterre, la Renaissance est représentée par l'auteur de V Utopie, l'intègre et courageux chancelier More, qui valait mille fois mieux que son livre, et dont la fm fut celle d'un martyr.

Les Pays-Bas, qui faisaient alors partie de l'empire allemand, ont donné à la Renaissance deux Hollandais de race germanique : Agricola, de Groningue; Erasme, de Rotterdam.

Elève de Thomas A-Kempis, Agricola (mort 1485) s'était formé à Paris et en Italie. Il fut le premier Allemand qui se ht un nom dans les lettres, et il propagea dans sa patrie l'élude des langues grecque et latine. La scolastique eut en lui un puissant adversaire. Un an avant sa mort, il apprit encore Ihebreu pour lire dans l'original l'Ancien Testament. Erasme admirait beaucoup ses écrits, tous en latin.

Erasme (1467-1536) est le plus sage, le plus spirituel, le plus aimable des héros de la Renaissance, peut-être celui de tous qui a rendu aux lettres les plus grands services. « Je leur ai appris, disait-il^ alors qu'elles étaient presque païennes, à parler du Christ. » Il a, le premier des modernes et avec Luther, proclamé le principe de la tolérance, de la liberté de conscience; il le faisait découler de la nature toute spirituelle de TEvangile. On lui doit le texte reçu du Nouveau Testament. Mais il n'en accepta pas les grandes doctrines : elles l'auraient jeté dans des luttes qui eussent troublé son repos. Sa prudence donne la mesure de la sainte folie d'un Luther.

L'Allemagne semblait aux Italiens du quinzième siècle un pays d'honnêtes barbares. La Renaissance répandit de fort bonne heure le goût des lettres dans les villes libres (p. 8) ainsi que dans les cours des princes. Aussi le nombre des anciennes universités allemandes (on en comptait huit en 1-426) fut-il doublé de 4456 à 1506.

Il s'opérait en Allemagne un profond travail dans les esprits. La nation se persuadait toujours plus que la papauté lui avait été trop hostile et nuisible pour être une institution divine. Mais elle ne se laissa point égarer par les aimables païens de l'Italie, et ne se jeta point avec eux dans l'incrédulité. Enlevant aux humanités leur aiguillon empoisonné^ elle sut s'en faire de puissants auxiliaires contre l'erreur. A la vieille lutte des Hohenstaufen contre les papes succéda, d'abord, celle de l'honnêteté et du droit sens contre la vie monacale dégénérée, et, bientôt après, par Luther, celle de l'Evangile contre la superstition, de la liberté contre la tyrannie.

La génération qui a précédé Luther se reflète dans Agrippa de Nettenheim. Il était né (1487) à Cologne. Des profondes ténèbres du catholicisme il se mit à la recherche de la vérité, et crut dans sa jeunesse l'avoir trouvée auprès des cabalistes. Mais, yers la fin de sa vie, la Réforme lui ouvrit les yeux sur son erreur. Il publia, en 1527, son excellent ouvrage De la vanité des sciences. Il use de ses connaissances universelles pour démontrer l'incertitude de toutes les sciences, flagelle en passant, à l'exemple de Jean de Salisbury, la charlatanerie, l'ignorance, l'orgueil, les mœurs déréglées des savants de son temps, et proclame, comme Tunique et immédiate source de la vérité, les saintes Ecritures,

qui révèlent à l'homme le but suprême de la vie : connaitre el faire la volonté de Dieu.

A la génération antérieure appartenait Heuchlin (mort 1522 , de Pforzheim, le disciple de Ficin, le maître, Tami de Mélanchthon. Il est le chef des cabalistes allemands, et il ne s'est pas élevé jusqu'à la vraie intelli^^ence des Ecritures. Il s'était proposé de faire connaître Pythagore à l'Allemagne, comme Ficin, Platon à l'Italie, et Le Fèbre, Aristote à la France. Mais sa gloire est d'avoir introduit en Occident, après l'infructueuse tentative de Mcolas de Lyra (à Paris vers I i70), l'étude do l'hébreu, (|ui conduisait à celle de toutes les autres langues orientales. Ses travaux soulevèrent contre lui les docteurs des universités. La lutte fut longue et acharnée. Elle ne se termina qu'en 1516, par l'intervention d'Ulric de Hutten, l'auteur anonyme des Epistolx obscurorinn virorum, qui mirent tous les rieurs du côté de Reuchlin.

La philologie^ tout en frayant le chemin à Luther, excitait dans l'Allemagne entière et dans les Pays-Bas un vif et tout nouvel intérêt pour les études historiques. Elles sortaient des étroites murailles des couvents, elles pénétraient à la cour des princes. L'empereur Maximilien les prenait sous sa protection, et les plus riches et nobles bourgeois des villes libres les cultivaient avec succès et gloire. Déjà, en 1505, Conrad Peutinger, d'Augsbourg, publiait les Antiquités romaines de sa ville natale, tentait, le premier, d'apporter, par Tarchéologie, quelque jour dans l'histoire des Germains pendant la période des Césars, et laissait son nom à une précieuse carte de l'empire du cinquième siècle. Wilibald Pirkheimer (mort 1531)^ l'une des gloires de son temps, qui avait passé sept années dans les universités d'Italie, et qui fut l'un des promoteurs de la Réforme à Nuremberg^ a jeté, avec d'autres, les premières bases de la numismatique. Dans la même ville de Nuremberg, Jean Werner ouvrait la voie (en 151 i) à lelude systématique de la géographie, et sur ses pas marchait le Saxon Pierre Apianus (mort 1552), que devait bientôt après éclipser Mercator (mort 1594). Cependant le comte Hermann de Nuenar (mort 1530), de Juliers, apportait à l'étude de l'ancienne histoire des Franks et de la Gaule Belgique tant de prudence, de sagacité et de science, qu'on l'a nommé le restaurateur de la cri» tique historique en Allemagne. Hutten disait de lui qu'il était le plus savant des nobles et le plus noble des savants. Déjà même paraissait, en 1532, la première collection des historiens allemands du moyon ntio. oi ollo, fut ^nivir- do riiiq autn^s avant la On

du siècle, tant le public témoignait d'intérêt à ce genre de lectures (1). Enfin, tandis que Maximilien faisait écrire par Cuspinian (mort 1529) et par d'autres l'histoire de l'Autriche, la Bavière produisait un écrivain de premier mérite, Aventin (mort 1534).

Aventin s'enferme dans les archives, que lui ouvre sans réserve le gouvernement, et donne ainsi le premier à ses récits une exactitude diplomatique. En même temps il interroge les monuments avec leurs inscriptions, les monnaies, même les légendes populaires. Plein d'amour pour sa patrie bavaroise, il en écrit les Annales en latin, puis en allemand. Les sentiments qui f animent, c'est le désir « de rendre vivant le passé pour Futilité de tous ; » c'est la conviction que « tout péché, toute faiblesse, toute erreur trouve icibas déjà son châtiment; » c'est l'espoir, a par le spectacle des vicissitudes humaines, d'éveiller et fortifier dans les âmes le besoin de la seule chose nécessaire, qui est notre ancre de salut A dans les tempêtes de la vie. » Il ne ménageait pas la barbare scolas- * tique : a les humanités en étaient l'antidote comme du despotisme. 5> Son peu de souci des vaines pratiques de son Eglise, ses opinions sur certains points de doctrine, son impartialité et la liberté de ses jugements le rendirent suspect aux prêtres, qui tramèrent sa ruine. Un décret de son prince larracha des mains des inquisiteurs. Il mourut pauvre et malheureux.

Nécessaires à l'histoire, les humanités avaient été en Allemagne utiles à l'astronomie. Elles avaient dans la première mohié du siècle fait connaître le système héliocentrique des pythagoriciens à Nicolas de Cusa (2j, et les écrits de Ptolémée à Peuerbach (mort 1461), de Vienne, le maître du Franconien Regiomontanus (mort 1476). Ainsi se préparait la découverte de Copernic (mort 1543), qui, en précipitant l'homme du trône central de l'univers dans la poussière des astres, remettrait en question un des plus graves problèmes de l'historiosophie.

L'esprit humain sem.blait en Allemagne s'avancer paisiblement vers la vérité dans les sciences physiques et en histoire, quand parut Luther avec l'Evangile éternel. Epouvantées, toutes les puissances des ténèbres se déchaînèrent contre lui, et le développement normal de l'Allemagne fut suspendu pendant deux siècles par d'affreuses guerres intestines et par d'odieuses persécutions.

(1) ^NacMer. Geschichte der historiscken Forschung und Kamt. <8)2. T. I, p. 2i3.

(2) Né 140J, à Cuss, daos le diocèse de Trêves; mort U64.

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