LA REFORME
§ 1 . — Luther, et V Allemagne de Luther à Spetier,
En 1513 était monté sur le trône papal Léon X, qui a donné son nom à Tun des quatre grands siècles littéraires de Thumanité.
Nous savons déjà combien cet âge fut pauvre en vues philosophiques. 11 le fut plus encore en vraie piété. Le peu de foi qui restait, s'était, semble-t-il, réfugié chez les artistes, dans le cœur de quelques-uns, dans rimagination de tous. Léonard de Vinci, Raphaël, Andréa del Sarto, Corrége et même le Titien, ainsi que Bramante et Michel-Ange travaillaient sous la double inspiration de la sainteté de la religion chrétienne et de Tidéale beauté de l'art ancien. Ils s'acquittaient mieux que les poètes et les philosophes de la grande tâche d'un siècle éminemment synthétique. Aussi s'explique -t- on que Léon X ait cru trouver dans les ravissants chefs-d'œuvre de Raphaël le plus puissant argument à opposer aux hérésies de Luther. Mais quel champion de l'Evangile que ce peintre de la sainte Vierge, amant adultère de la femme d'un boulanger !
Catholique par ses peintres et par son culte, l'Italie était par ses mœurs païenne jusqu'à la moelle. Les pestes, les guerres intestines, les invasions étrangères, tous les jugements de Dieu ne faisaient qu'aiguiser la soif des jouissances. Egoïsme et volupté, oubli des souffrances d'autrui, des dangers de la vie et de la mort, du péché et du salut, de Dieu et du Rédempteur : tel était l'esprit dominant de ce siècle. On ne niait pas la révélation; mais à la cour même des papes on disait indifféremment Apollon ou Jésus- Christ, le Saint-Esprit ou Mercure. La vie était un joyeux banquet où l'on réservait au Fils de Dieu la place d'honneur à la condition qu'elle restât toujours vide. C'était l'âge d'or dont Ficin avait annoncé le retour; c'était le règne des Aspasics; c'était un temps où le plus grand des poëtes, Arioste, s'illustrait par la plus frivole et la plus licencieuse des épopées, et où ce même Arioste ne scandalisait personne en donnant le surnom de divin à l'infâme Arétin. Le secrétaire de Léon X, son ami intime, un cardinal
avait même fait du Décaméron pour ainsi dire la Bible des Italiens, le manuel où tous apprenaient l'art d'écrirC; de raconter, de causer, de plaisanter (1).
Rome et Tltalie étaient tellement corrompues que jamais la rél'orme de TEglise et du monde n'aurait pu partir de ce foyer de mort spirituelle. Il fallait pour ce grand œuvre une race meilleure (2), et cette race était celle des Ottons, des HohenstaufeU; dos AYolfram d'Eschenbach, des mystiques du Hhiu,
Machiavel publiait le Prince en 151 5; en 1516 paraissaient le livre de Pomponace sur V Immortalité de l'âme, V Utopie de Thomas More, le Roland farieux d'Arioste, et une bulle du vicaire de Jésus-Christ, Léon X, menaçait de rexcommunication quiconque se permettrait de blâmer Tauteur de ce dernier chef-d'œuvre ou d'empêcher le débit de ses ouvrages, quand tout à coup se répandit dans l'Europe le bruit qu on venait de retrouver la bonne nouvelle du salut gratuit par la foi en Jésus-Christ. Cette découverte avait été faite par un moine augustin de cette race saxonne qui avait été la dernière arrachée au paganisme et asservie à Rome. La nouvelle des quatre-vingt-quinze thèses affichées par Luther à la porte de Téglise du château à AVittemberg, produisit au premier moment en Italie l'effet désagréable d'une parole sérieuse prononcée par un convive mal élevé dans un bruyant festin. Mais bientôt on comprit que ces thèses-là étaient toute une révolution, et une nouvelle bulle de Léon X anathématisa Luther et ses partisans.
Le réformateur Luther (1-483-1546) est ce que l'a fait sa conversion. Dans le plus intime de son être^ il s'est senti mort dans ses péchés devant Dieu ; par sa foi en Jésus-Christ crucifié il a éprouvé les joies ineffables d'un pardon absolument gratuit; par sa nouvelle naissance il s'est vu introduit dans le monde supérieur de la vie spirituelle. L'Evangile est ainsi devenu sa seconde nature, sa lumière et sa force.
Il appela tous les hommes à suivre cette méthode de piété t. I^p. 32-2) queFEglisc catholique avait abandonnée, etque^ d'Anselme à Roger Bacon, n'avaient pratiquée que les mystiques et les soi-disant hérétiques. Par le travail intérieur de la repentance et
Il Gingueuc. Hist. litler. de lllalic, t. YIIL p. jOG, sqcf. n) M. Taiuc l'a fort bien compris. Histoire de la littéruturc aiwiaise, i. 11/, p. at>8, 2» t-in'
Mjiis l'action toutc-puissaïue de 1 Reprit-Saint, croire on Jésus- -us-Christ selon les Ecritures : telle est Tunique voie de la sainteté, de la liberté, de la joie, delà vie, Luther nous presse tous (Ty entrer, et c'est là ce qui constitue sa vraie grandeur, ce qui l'élève à une immense hauteur au-dessus de Zwingle et de Calvin, ce qui fait de lui le successeur immédiat de saint Paul, le plus grand bienfaiteur de l'humanité depuis les apôtres.
Malheureusement il n'a pas formulé sa méthode. Nous le voyons bien poser Tautorité des Ecritures comme principe formel de la Réforme; mais ce témoignage des apôtres est inséparable de celui de rEsprit-Saint(t.I, p. 341) que Luther n'a point placé à côté du premier. Par cette omission il a frayé la voie à une orthodoxie scolastique, il a exposé la Réforme à l'accusation d'être la fille du libre examen.
Cependant, comme saint Paul, Luther avait senti, vu, palpé l'opposition de l'alliance du salut à celle de la loi, de la foi aux œuvres, de la grâce à la nature, de l'esprit à la chair. Par lui le christianisme redevenait ce qu'il avait été pour l'Eglise primitive, ce qu'il avait cessé d'être pour l'Eglise romaine : une création nouvelle, un incomparable progrès dans le développement de l'humanité.
Cette création est Tœuvre de l'Esprit-Saint. La spiritualité de l'Eglise interdit l'usage des armes charnelles contre les païens et les hérétiques. Luther, avec Erasme, déclara la persécution un péché, la tolérance un devoir absolu (1). Cette inappréciable vérité qui brille d'un doux éclat sur le berceau de la Réforme, n'a été que trop tôt reniée : Mélanchthon a applaudi au supplice de Servet.
En vertu du même principe, Luther prêchait que le chrétien ne doit résister à la persécution que par la confession de sa foi. Il ajoutait même que les citoyens n'ont pas le droit de se révolter quand le souverain transgresse les lois de la justice. Ce n'est qu'avec répugnance et à la sollicitation des juristes qu'il fit fléchir la rigueur de ses principes lors de la conclusion de la ligue de Smalkalde.
Au reste, le vif sentiment qu'il avait de la spiritualité de la vie chrétienne, ne l'induisit point en erreur sur la vraie nature de la vie psychique. Sans le dire en termes exprès, il avait fort bien compris
k\) Je reavoic pour les citations i» VEssai ,«"r Vormir de /? toU-ratice iParic, i^:0) de M. Ad Scbaeffer. p. ^tT-l66.
que Jésus-Christ ne défruit rien et accomplit tout (t. L p. 320), et que son Esprit est assez puissant pour sanctifier notre existence tout entière. Cest lui qui nous a rendu ces douces joies de la famille, que frappait en quelque sorte de réprobation Tidéal de Tascétisme monacal. C'est lui qui a réveillé dans les cœurs pieux le p-oiît du chant et de la musique; lui qui a créé cette épopée sacrée de la vie humaine, à laquelle ont travaillé trois cents humbles chrétiens dans quatre-yingt mille cantiques, et qui est le plus beau titre de gloire de TAllemagne protestante. C'est lui qui a préparé de fort loin Fécole actuelle de peinture, germanique et protestante, qui emprunte ses sujets à la vie intime et domestique. Par lui chaque famille chrétienne est devenue comme une anticipation du millénium, et la femme, que la chevalerie avait divinisée, qu'abandonnait ou dégradait la Renaissance, a retrouvé auprès de son époux, au milieu de ses enfants, sa vraie grandeur.
Restaurateur de la famille, Luther l'est aussi de l'Etat. Après Dante et Occam il a fait prévaloir dans l'Occident, et il en est trèsfier (J), la doctrine de saint Paul sur la divine institution de l'Etat. On ne soutiendra plus que la souveraineté temporelle dérive de la papauté, et que l'Etat est « chose mondaine, profane, voire païenne et im.pie, et comme dangereuse pour le salut (i). »
I\îais il ne fut pas donné à Luther de constituer l'Eglise réformée et d'en régler les relations avec l'Etat conformément à ses principes. La puissance hostile de Charles-Quint, le soulèvement des anabaptistes l'obligèrent à laisser les princes protestants s'emparer du pouvoir spirituel. Défendant les armes à la main la foi nouvelle contre l'empereur, ils réclamaient le prix de leurs services. La doctrine du sacerdoce universel permettait, d'ailleurs, de les considérer comme les évêques des peuples protestants. Enfin^ leur double souveraineté pouvait être utile à l'Eglise en contenant les esprits inquiets, en réprimant les turbulents sectaires. L'Allemagne protestante se trouva ainsi avoir échangé l'intolérance impitoyable de l'Eglise romaine contre l'intolérance vexatoire de l'Etat réformé, et l'Etat n'avait brisé le joug de l'Eglise que pour lui imposer le sien. Il y avait à cela peu de profit, de gloire et de progrès.
Luther avait en outre compris que pour réformer la chrétienté, il
({] Contre les Turcs. « J'ai, par la grâce de Dieu, écrit sur la puissance séculière sagement et utilcraeut, ainsi que ne Ta fait aucun docteur depuis le temps des apôtres, n'est peut-être saint Augustin. Voilà ce que Je puis dire en bonne couscience, et de quoi le monde peut rendre témoignage, u
fallait renverser avec le despotisme et les erreurs de Rome toute la philosophie du moyen âge. Aussi, quelque zélé partisan qu'il eût été d'Occam dans sa jeunesse, il rejeta sans le moindre ménagement Aristote, « l'impie défenseur des papistes » {die gottlose Wclw der Papisten) ; Aristote de qui Téthique est « la pire ennemie de la grâce » {pessima grotix inimica), a Aristote qui est à la théologie ce que les ténèbres sont à la lumière {Aristotcda ad thcologiam est tenebrx ad liœem). » La Réforme devait être assez féconde pour produire une toute nouvelle philosophie de la révélation. Mais lorsqu'il fallut opposer aux sectaires et à Rome un corps de doctrine, Mélanchthon déclara que ce travail était impossible sans la méthode et la morale d'Wristote, et Luther se tut.
En formulant sa doctrine nouvelle, Luther ne sut pas faire la part des croyances des fidèles et des définitions de l'école. Avec moins de confiance dans sa théorie de la sainte cène et plus de charité, il n'aurait pas refusé la main de fraternité à Zwingle, qui pourtant reposait des deux pieds sur l'unique rocher de l'Eglise, la foi en la divinité de Jésus-Christ. Au lieu de fonder l'unité de toutes les Eglises évangéliques, Luther a creusé entre elles d'immenses fossés, et l'esprit d'étroit dogmatisme qu'il a légué aux luthériens, est devenu celui de tous les autres protestants. Ni les uns ni les autres n'eussent été responsables de leurs sectes; car elles mesurent, comme les branches gourmandes, l'abondance de la sève et ne disparaissent que lorsque l'arbre se meurt. Mais les querelles des grandes Eglises de la Réforme, qui toutes croyaient d'une même foi au Fils de Dieu, leur ont coûté la Pologne, la Hongrie et plusieurs pays allemands, ont entravé leur puissance d'expansion dans le monde païen et ont compromis leur force défensive contre Rome,
En histoire, Luther a opéré une vraie révolution par sa traduction de la Bible, qui est devenue le livre de toutes les familles et de toutes les écoles primaires. Les récits des Evangiles et de l'Ancien Testament ont réveillé dans tous les esprits le sens historique et les ont dégoûtés àjamais du christianisme dialectique d'un Thomas d'Aquin. Tout protestant sait que l'œuvre de la rédemption se déroule du paradis par Golgotha jusque dans l'éternité. Jérusalem est notre berceau spirituel, la Terre-Sainte notre seconde patrie. L'histoire d'Israël et du Sauveur nous est plus familière que celle de notre propre nation, et elle nous met en relations avec les Egyptiens, les Phéniciens, les Syriens. Ninive, Babvlone, la Perse, la Grèce et Rome.
Comme Esaïe, Luther s'était écrié. «A la loi et au témoignage!)) Il en appelait contre l'Eglise de Rome à l'Eglise primitive. De Constantin jusqu'au seizième siècle la marche de la chrétienté n'avait donc été qu'une lente et longue dégénération; la papauté était FAntichrist. Son historiosophie était celle de Joachim de Flora, des Yaudois, des franciscains, de Dante, de Wiclef, d«^ Huss.
MaiSj les yeux fixés sur les temps apostoliques, Luther, Zwingle, Calvin n'ont point compris Tavenir. Ils ont étouffé chez les peuples protestants Tesprit prophétique.
Nous avons vu l'Eglise catholique, effrayée des doctrines extravagantes et sensuelles des chiliastes, condamner tout espoir d'un règne de mille ans (t.I.p. .361, ii4). Ces mêmes doctrines s'étaient reproduites aux premiers temps de la Réforme chez les anabaptistes. Persuadés que la papauté allait tomber et que sa chute serait immédiatement suivie du millénium,ils tentèrent de fonder, mais sur la chair, l'empire du Christ. Ils prêchaient l'égalité de ious les hommes et la communauté des biens, en s'appuyant sur l'unique origine du genre humain, sur les préceptes de Jésus- Christ et sur l'exemple de la primitive Eglise. La communauté des femmes résultait chez eux de leurs erreurs gnostiques sur le peu de yaleur du corps et sur la réhabilitation de toutes choses. Ils étaient les premiers sociaHstes du monde moderne, mais ils l'étaient par fanatisme religieuxr et non par incrédulité et épicuréisme. Luther se laissa épouvanter par ces monstrueuses erreurs. Il proscrivit sans restriction la foi au règne terrestre de mille ans, lui qui pourtant en avait préparé de loin la venue par la réhabilitation de la famille. Aussi n'est-ce point sans quelque apparence de raison que Saint-Simon lui reproche de n'avoir point travaillé à l'amélioration du sort de la classe pauvre et de n'avoir, lui aussi, parlé aux hommes que d'une félicité céleste.
Les études historiques (nous venons de le voir p. 18) étaient cultivées avec zèle et succès en Allemagne lorsque apparut Luther. Tandis que, de concert avec l'excellent Camerarius, il réformait les écoles primaires, des chaires d'histoire étaient fondées dans plusieurs universités protestantes. Prouvées immédiatement par les -aintes Ecritures, les doctrines nouvelles devaient en effet se conlirmer par l'étude des annales de l'Eglise, qu'avaient altérées les Fausses Dk-rétales. La science historique devenait l'alliée et la sœur de la dogmatique.
A peine l'Evangile avait-il retenti en Allemagne que parut la première histoire universelle en langue vulgaire (1 j. Elle était d'un luthérien enthousiaste, Sébastien Frank (mort 15 io.) On ne peut attendre d'un esprit ardent comme le sien une étude patiente des sources. Mais sa Chronique charma ses nombreux lecteurs par un style pur, nerveux et facile, par une narration pleine de vie, par Taspect nouveau qu'y prennent les faits, par la précision, la hardiesse et l'impartialité des jugements. Frank était à l'entrée d'une \ oie qui aurait conduit rapidement l'Allemagne évangélique à la \raie philosophie de l'histoire. Malheureusement ses opinions mystiques et anabaptistes ne trouvèrent pas grâce devant la sévère orthodoxie de son siècle, et sa Chronique fut bientôt oubliée (2).
" Le précepteur de la Germanie » fut, en histoire comme en liiéologie, Mélanchthon (1497-lo60.)
Luther s'était constamment adressé en allemand à la nation qu'il ébranlait tout entière de sa voix puissante : Mélanchthon écrivit en latin pour les étudiants et les savants. Luther proscrivait Aristote : Mélanchthon est le LeFèvre d'Etaples d'outre-Rhin. Il est vraiment péripatéticien dans ses fameux Loci communes, qui sont devenus le livre classique de l'Eglise luthérienne comme la Source de la vérité de Jean Damascène a été celui de l'Eglise grecque, et lu Somme de Thomas d'Aquin celui de l'Eglise catholique.
Cependant Mélanchthon avait donné des cours d'histoire à l'univershé de Wittemberg. Un de ses disciples, Jean Carion (mort 1537) du Wurtemberg, composa en allemand d'abord, puis en latin, un manuel, très-succinct, d'histoire universelle (3). 11 abandonna la division des chroniqueurs en six ou sept âges, rappela en passant celle d'Elie (t.I.p. 165) et se décida pour celle de Daniel, qui depuis Jérôme avait toujours été présente à l'esprit des historiens. Mais comme la monarchie de Nébucadnésar embrassait à son sens celle des Assyriens et remontait jusqu'à Nemrod, il n'y avait plus de place pour le royaume d'Egypte, ni pour Tyr, ni même pour Israël, et il devenait impossible de déterminer les rapports d'Athènes et de Sparte aux Macédoniens, de la Rome répul)licaine à la Rome des Césars.
Le manuel de Carion fut adopté par Mélanchthon qui le suivit
(0 Cronica. Zeytbueh und Geschychtbibel von anbegyn bit 15.]l. Strasbourg, iljJ. 12) la dernière édition est de <508.
(3) Chronica durrk M, S. F. ffrissin zusammennezooen , mniiaHJ: vHfzUrh zu Itsen. WiUenberf, «32.
dans ses cours et qui en publia plus tard (de 1558 à 15G5), mais en latin, une édition considérablement augmentée. Elle est vraiment digne de lui par Férudition dont il y fait preuve, par la clarté de son exposition, par la justesse de ses appréciations, et par 11mpartialité avec laquelle il raconte l'histoire de son temps.
Deux ans avant Mélanchthon, en 1556, Sleidan écrivit en latin ses Trois livres des quatre grands empires {{), dontRanke dit «qu'il y a peu de manuels d"un aussi petit volume qui aient été travaillés avec autant de soin. » Il y distingue fort bien des siècles antérieurs à Nébucadnésar la période de ces quatre monarchies qui sont «les seules dont Dieu nous a révélé l'ordre et les vicissitudes et qui doivent durer jusqu'à la fm du monde.» Il passe complètement sous silence l'Egypte et Tyr, place l'histoire des Grecs dans celle de la seconde monarchie des Perses, fait entrer l'histoire de la république romaine dans le cadre de la monarchie macédonienne, termine son second livre avec le couronnement de Charlemagne qui marque le commencement des temps modernes, et entend de Mahomet et des Turcs la onzième tête du monstre romain de Daniel. Ce petit écrit de Sleidan, où les sources sont citées pour la première fois, a eu soixante éditions. Schurzfleisch en publiait la continuation en 1686 lorsque paraissait en France le Discours de Bossuet sur Vhistoire universelle.
Sleidan (mort 1556) doit sa réputation à son histoire de la réforme allemande (2). Comme tous les historiens de premier ordre, il a pris la plume, enthousiasmé par la grandeur des événements contemporains. Il voyait, d'une part, «Charles-Quint surmontant en puissance tous les empereurs depuis Charlemagne;» d'autre part, la Réforme, dont « les commencements furent maigres et presque en mépris, » opérer « un changement tel que depuis les apôtres il n'y avait pas eu de pareil; » puis dans le ciel « l'admirable providence du Dieu vivant restituant malgré l'enfer et le monde la vérité évangélique. » « Je dois avouer, dit-il, que c'est en quelque sorte par un mouvement de Dieu que j'ai été poussé à entreprendre ce travail (3).
Témoin d'une partie des faits qu'il raconte, acteur dans d'au-
(1) De quatuor summis imperiis libri très.
(2) De statu religionis et reipubUcœ Carolo quinto Cœtare. 1555. Traduit en allemand, 4556; on français, i 57 et 4T67; en italien, 1557; en anglais, 1560. — Les catholiques eux-mêmes ont reconnu le mérite de Sleidan. ^ous citerons ces lignes extraites de ledition non expurgée du Dictionnaire de Douillet : « Sleidanus a toutes les qualités de lliistorien : judicieux, instruit, " exact, profond, impartial, élégant; il dévoUe admirablement et les faits et les causes; et tient > ù la fois de Tite-Livc et de Polybe. »
\3) Préface et Apologie,
Ire.^, il n'a, comme Thucydide, rien épargné pom^ acquérir les renseignements les plus certains. Il transcrit même en plein les actes officiels.
Son intelligence des hommes et des choses était si grande que Charles-Quint dit un jour de lui : a II faut ou que quelqu'un de mes conseillers me trahisse et lui découvre mes desseins, ou que quelque esprit familier les lui révèle. »
Sa piété le préserva des entraînements de l'esprit de parti. Elle réleva même au-dessus de son siècle où des deux parts on se prodiguait les plus grossières injures. Quand il redresse les erreurs matérielles qu'ont propagées les Cochleus et les Jove par méchanceté, ignorance ou légèreté, il ne lui échappe pas une invective, pas une expression dure et piquante. Les violences de Luther et des siens sont aussi fidèlement relatées que celles des catholiques. Il pousse même l'impartialité jusqu'à s'abstenir de toute réflexion. C'est au lecteur à se faire soi-même son jugement sur les faits qui se déroulent sous ses yeux, enchaînés les uns aux autres par leurs causes naturelles et non par des hypothèses ingénieuses et des combinaisons hasardées. Aussi Sleidan ne craintil pas de dire : a J'ai fait paraître dans n:ion ouvrage tant de modération qu'à peine en trouverait-on une pareille chez aucun historien avant moi. »
C'est ainsi que, par une dispensation admirable de la Providence, la Réforme a trouvé un historien assez convaincu de sa divine grandeur pour ne pas se croire obligé de s'en faire l'apologiste. Sleidan n'en a point pallié les torts ; il n'a écrit « ni en haine ni en la faveur de personne. »
Cochleus (mort 1552), que nous venons de nommer^ avait, le premier, attaqué la Réforme avec les armes de l'histoire. Il avait apporté à ses attaques réitérées une étude sérieuse et solide des sources, une redoutable énergie, une haine passionnée. On lui répondit longtemps avec plus d'éloquence que de bons arguments, jusqu'au jour où Mathias Ylacich ou Flacius, d'îstrie (mort 1575), de concert avec plusieurs amis, entreprit l'œuvre gigantesque d'écrire, siècle par siècle, l'histoire de l'Eglise d'après les sources, et de démontrer ainsi la nouveauté de la papauté et du catholicisme. Les Centuries de iMogdebourg, qui parurent après les premières et violentes luttes de la Réforme, dans un temps de relâche (1 560-1570), comprennent en autant d'in-folios treize siècles, et sont la plus ancienne histoire généi'ale de cette Eglise, au
sein de laquelle lAnlichrist u fait son œuvre dès l origine. Malgré ses défauts, cet ouvrage est un beau monument de Tenthousiasme que la vérité reconquise avait allumé dans le cœur de ses enfants, de leur infatigable patience, de leur vaste et solide érudition, de leiu' sévère critique, et de la justesse de la plupart de leurs vues. La critique historique est ici appliquée pour la première fois à un champ immense d'études, et à des questions desquelles la solution renversait ou Rome ou la Réforme. Aux Centuries a répondu, dans ce même siècle. Baronius par ses Annales ecclésiastiques en douze volumes in-folio. Mais les jésuites n'ont pas tardé à détourner la polémique de fhistoire, où la cause de Rome était trop difficile à défendre, et à la faire rouler sur des querelles dogmatiques,qu'on peut toujours faire aboiUir à des distinctions insaisissables.
La Réforme, suivant de près la Renaissance, avait imprimé en Allemagne, à l'histoire et à ses sciences airxiliaires la plus puissante et la plus heureuse impulsion. Des hommes d'une haute intelligence se vouaient à ces études avec une liberté d'esprit et une impartialité dignes de tout éloge. Déjà ils étaient en possession du vrai plan de l'histoire du monde. Déjà cette science exerçait sur la nation une salutaire influence, et entrait dans l'enseignement régulier des imiversités. L'aurore d'un jour brillant
colorait l'Orient Mais ce n'était qu'une de ces vaines lueurs
qui trompent, d'âge en âge, l'attente des peuples. La nuit allait de nouveau étendre ses épaisses ténèbres sur la patrie de Luther.
La corruption des mœurs n'avait été que très-imparfaitement réprimée par la Réforme. Il faut étudier dans les poésies de Hans Sachs l'état de la société allemande vers la moitié du seizième siècle. Tout heureux qu'il est d'avoir été affranchi par Luther du joug de Rome, tout fier quïl est de son cher Nuremberg, il voit « la Fidélité morte, la Vérité opprimée, l'Amitié en fuite, les quatre Vertus cardinales emprisonnées, et les neuf Muses s'enfuyant en Grèce. « Avec les années son àme s'assombrit; il perd tout espoir en un meilleur avenir.
L'Eglise, orthodoxe comme celle de Sardes dans l'Apocalypse, était morte tout en ayant le bruit de vivre. Ce bruit de vie, c'étaient les querelles des théologiens. Luthériens et calvinistes se faisaient une guerre de plume acharnée, en même temps qu'ils luttaient avec encore plus de passion contre Rome. Leur
hcolastique était plus aride et stérile, plus soupçouneuse, plus farouche que celle du moyen âge. Je ne sais ce qu'elle a ajouté à rintelligence des mystères révélés et de l'histoire sacrée.
L'intolérance était le premier devoir de l'Etat aux yeux des protestants comme à ceux des catholiques. Les autorités civiles et ecclésiastiques réprimaient par de violentes persécutions hîs moindres hétérodoxies, ainsi que les courageuses protestations des âmes pieuses contre l'orgueilleux formalisme qui régnait ru maître absolu d'un bout de rAllemagnc à l'autre.
Pendant un siècle et demi de haineuses discussions théologi- ([ues et de mort spirituelle, rx\llemagnc n'a produit aucun hlstolien, aucun poète de quelque mérite, et les seuls noms qui l'ont illustrée, sont ceux des innocentes victimes de son fanatisme religieux, ou des représentants d'un christianisme intérieur plus ou moins mystique et hétérodoxe. C'est Kepler (1571-1631), un des plus grands et des plus pieux génies des siècles modernes, qui a (lii ses découvertes à sa foi inébranlable en la sagesse du Créaleur. Ce sont Arndt (mort 1621]^ l'auteur du V/vi Christianisme. qui est aujourd'hui encore un des liyres les plus populaires de l'Allemagne, et Yalentin Andreœ (mort 1654), qui était de tous les morts celui que Spener aurait le plus désiré de ramener parmi les vivants pour l'édification de l'Eglise. Andreœ avait frappé du fouet sanglant de la satire les vices de son siècle, les subtilités de la théologie, les folies de l'alchimie cabalistique, et, ramenant les 'œurs au vrai Christ^ il contemplait dans l'avenir un Etat idéal qui, londé sur la foi, ferait le bonheur de tous par la communauté des iùcns, tout en les préparant à la félicité des cieux. Ce sont des mystiques alchimistes de l'école de Reuchlin et du contemporain de Luther, Paracelse (U93-1541). Ce sont surtout les deux théosophes Weigel et J. Bœhme. Le premier (1532-1588 : était, au dire de Leibniz, « un homme d'esprit et qui en avait même trop. » Supérieur i)ar sa méthode et par ses sublimes intuitions à tous les |)hilosophes modernes, il aurait, dit-on, devancé Fichte et Schelliug. L'homme était pour lui un rnic /athée en qui le Christ demeurait de naissance. Les destinées de cette race de dieux en miniature auraient dû exciter au plus haut degré son intérêt ; mais il faisait du monde une simple ombre, et refusait à l'histoire toute importance. Il attendait toutefois le règne futur du GhrisL Bœhme (1575-1624), artisan sans culture, qui ne se comprenait pas luimême^ et qui, dans ses rêvrs, ses visions, entrevoyait la vérittr'omme un éclair dans une nuit profonde, «ompte parmi .^es dis-
ciplcs les Anglais H. More (mort 1687) et John Pordage (mort 1698), les Français P. Poiret (mort 1719) et Saint-Martin, les Allemands Fr. Baader et, en quelque manière, Schelling. Il est pour nous le peintre, à la touche vigoureuse, de l'orthodoxe incrédulité de son temps, et le croyant prophétique, attendant le grand Berger, sous le règne duquel la nature sera restaurée et toutes les nations japhétites viendront habiter dans les tentes de Sem (1).
Pour comble de malheur, F Allemagne, scindée en deux camps, vit ses propres enfants lui déchirer les entrailles pendant trente ans. La paix de Westphalie reconnut à la Réforme des droits égaux à ceux de FEglise catholique ; mais elle attribua à « celui à qui appartient le pays, » Fodieux pouvoir « d'en déterminer la religion, 'j-y
Les ténèbres spirituelles ne se dissipèrent qu'à la voix de Spener dans la dernière moitié du dix-septième siècle. Luther avait rendu à sa patrie la vérité, et la vérité s'était transformée en une orthodoxie morte. A la vérité de Luther, Spener et Francke ont ajouté la piété, et nous verrons le piétisme s'éteindre dans le rationalisme du dix-huitième siècle. A la piété de Spener, à la vérité de Luther, l'Allemagne a, dans notre siècle, ajouté la charité par ses sociétés de mission, par ses Fliedner, ses Wichern, et le matérialisme étouffera la vie chrétienne, comme l'avaient fait avant lui le rationalisme et la scolastique. Il y a progrès du bien au mieux, progrès du mal au pire. Trois réveils, qui de plus en plus sont complets, intimes, féconds en bons fruits; trois époques d'une nuit de plus en plus profonde, d'une incrédulité de plus en plus haineuse : tel est le résumé de l'histoire de la relidon dans l'Allemagne protestante.
§ i>. — L'Italie.
L'Occident s'était, comme l'Allemagne, divisé en deux moitiés. Au Nord, les peuples germaniques et protestants; au Sud, les peuples latins et catholiques; entre eux, la France, qui avait hésité. Au Nord, un principe de vie et de liberté, la foi personnelle^ avec la présomption, la secte, le doute, l'incrédulité, la licence; au Sud, un principe de mort; la foi servile avec l'uniformité, la su-
(I) ChretAen éiannél.. aoùf ISG^,
pcrstition, l'intolérance, linipiété, le dcspolismc^ l'anarchie. La pliilosophie, tout spécialement celle de Thistoire, désertera le Sud et se repliera par la France vers le Nord.
Surprise par Luther au milieu des fêtes joyeuses de Léon X, la papauté ne tarda pas à s'amender. Elle renia la Henaissance, qu'elle avait accueillie avec tant de faveur ; les mœurs de la cour de Rome devinrent rigides, et la plus sévère discipline s'exerça depuis le Vatican sur les esprits dans tout l'Occident catholique.
L'Eglise de Rome, par sa réforme, acheva sa perversion. Elle ne se connaissait point encore elle-même et ne s'était révélée aux autres qu'à demi : ses pensées les plus secrètes, ses instincts les plus cachés apparurent alors au grand jour. Elle devint l'Eglise des jésyites.
De huit ans plus jeune que Luther, l'ardent et pieux Ignace de Loyola (1491-1556) fonda, en 1534, un ordre, approuvé en 1540, qui se proposait pour but l'extirpation de l'hérésie, c'est-à-dire de l'Evangile. Le jésuitisme, c'est le fanatisme religieux usant, avec Machiavel, de tous les moyens pour atteindre son but : c'est la séduction entée sur le vieux tronc maudit de la persécution. C'est en outre la casuistique tuant le sens moral ; c'est enfin la piété sensuelle et maniérée détruisant la foi saine et spirituelle.
Les jésuites ont ici refoulé, là extirpé la Réforme. Ils ont ainsi sauvé leur Eglise. Mais ils la perdront par leur aveugle présomption. Antichrists qui se croient les seuls champions du Christ, ils attaquent avec l'intrépidité de la foi la vérité et la liberté, contre lesquelles ils se briseront.
Le premier effet de la réaction catholique a été de rappeler Aristote, de bannir Platon, le hardi et dangereux rêveur, et de restaurer la scolastique. Les luthériens en avaient créé une à leur usage; Rome reprit celle qu'elle connaissait depuis longtemps. Les deux Eglises n'avaient à cet égard rien à se reprocher. Il y avait toutefois de l'une à l'autre Eglise cette grande différence, c'est qu'au Nord des Alpes chacun se préoccupait des questions nouvelles posées par les docteurs, tandis qu'au Sud le monde ne s'enquérait nullement de ce qui se disait dans l'école. Les Italiens, qui riaient beaucoup de la passion des Allemands pour la théologie et de leur grossièreté, au dire de Scaliger ne croyaient pas même en Dieu.
L'autorité dogmatique de saint Thomas d'Aquin ne fut jamais
aussi puissante dans l^Eglise qu'au seizième siècle. Au concile de ^ Trente, la Somme était placée sur une même table à côté des saintes Ecritures pour servir de commentaire et d'explication au texte sacré {!). Les jésuites eux-mêmes adoptèrent la méthode dialectique de ce docteur pour renseignement de la religion et de la philosophie. Ils mettaient en revanche d autant plus de grâce <M d^'élégance à celui des lettres grecques et latines, tout en évitant soigneusement d'éveiller par ces études la pensée indépendante cl libre. Comme certains esclaves grecs et romanis, leurs disciples 'Paient grammairiens, rhéteurs, savants, poètes, mais ils ne s'appartenaient pas.
En politique, ces nouveaux scolastiques reproduisaient les doctrines de Thomas d'Aquin et de ses collègues sur Tomnipotence des papes et sur l'origine populaire de la royauté (t. I, p. 147) (2). S'appuyant sur ce dernier principe, des prêtres, des moines (3). même le grand historien de l'Espagne, Mariana (4), prêchèrent ouvertement, au milieu des fureurs des guerres de religion, le devoir, non-seulement de l'insurrection, mais du régicide. La France s'en est souvenue en 1791.
Le tribunal de l'Inquisition fut restauré en 15 '12. Quinze ans plus tard, on créait la commission de l'Index. Grâce à ces deux moyens d'action, et au zèle des jésuites, le protestantisme disparut de l'Italie et de l'Espagne, l'esprit humain fut bâillonné dans toute l'étendue de la catholicité.
Les bûchers de Bruno et de Vanini, la longue prison de Campunella, nous indiquent assez sous quelle tyrannie gémissait dans h- Sud la pensée humaine. Les souffrances qu'un despotisme semblable infligeait au génie, se peignent peut-être mieux encore dans la vie du Tasse, qui, terrorisé par la réaction, était occupé vers la fin de sa vie à défaire son chef-d'œuvre. Avec lui (1595 1 se clôt l'âge triséculaire des grands hommes de la péninsule. Cette nation italienne, si vive, si intelligente, si amie des plaisirs, n'osant plus ni rire et chanter, ni penser, et ne pouvant croire k toutes les folles superstitions de Rome, se laissa tomber, à dater
[{) Jourdain, ïbid, t. II. p. 2o2.
(2) <■ Bellarniin, « disait l'anglais Filmer, « a avancé tout ce qu'il y a de pins fort en faveur ùc là liberté des sujets ; les hommes naissent tous égaux et Dieu a donc donné la puissance à !a multitude. »
(3) Entre autres le ligueur Boucher, auteur de Y Apologie de Jacques Clément, 1593. — Jean Petit avait déjà déclaré sons Charles VI que tuer un tyran était une œuvre méritoire.
[k] De rege et rcrjis iiistitidionc , \W%, imprimé à Tolède avec l'approbation des jésuites, hrùlé en I6«0 à Paris par ordre du pailomcnt. Mariaua, sous Philippe H, y loue Jacques Clément d'avoir assassiné son roi.
,^ de ravénement des jésuites, dans la plus entière apathie in^llec- *^ tuelle. L'archéologie et la physique furent seules encore cultivées par quelques rares savants : là. du moins, on pouvait espérer être à Tabri de Tlnquisition.
L'histoire ne pouvait être écrite sur le sol italien que par des hommes décidés à faire violence à la vérité pour ne pas nuire à TEglise. Tel le très-savant, très-enthousiaste et très-peu consciencieux Napolitain, Baronius (mort 1607). qui altéra plusieurs documents, tout en mettant au jour une foule d'actes précieux.
De toutes les villes italiennes, Venise était la moins esclave de Rome. Un Vénitien, Sarpi ou Fra Paolo (1552-1620), est le seul historien qui ait tenu tête aux jésuites.
Dans le silence de son couvent il avait devancé son siècle en philosophie, en mathématiques et en physique. Le sénat de Venise le chargea de la défense des droits de la république contre les prétentions de la cour de Rome au pouvoir temporel, et il s'acquitta de sa tâche dans l'inébranlable conviction que ces prétentions étaient incompatibles avec le bien de l'Eglise. Son indépendance de caractère, son amour du bien public, sa sûreté de jugement lui valurent la confiance illimitée de ses concitoyens. Il échappa aux poignards des assassins, et composa, vers la fin de sa vie, son Histoire du concile de Trente.
On doit reprocher avec Ranke à Sarpi d'avoir prêté malicieusement à ses adversaires des motifs politiques imaginaires et des arguments impossibles. Mais cela n'autorise pas Ferrari à faire de lui a un des pires disciples de Machiavel, un Méphistophélès habillé en moine. » Sarpi n'est point un hypocrite et un méchant homme. Il est mal affermi dans ses convictions religieuses; plein de sympathie pour la Réforme, il n'en dit pas moins, chaque jour, la messe. On ne trouverait pas chez lui cette foi vivante d'un Sleidan, qui fait d'une minutieuse exactitude un devoir de conscience. Toutefois, son Histoire est en somme véridique, correcte, et la réfutation de Pallavicino n'a fait que mettre mieux en relief la duplicité de Rome.
Sarpi a, dans un cadre restreint, peint au naturel la papauté, qui est le grand mystère du monde chrétien. Le concile de Trente, qui devait, en réformant les abus du clergé, donner satisfaction aux princes et aux peuples, et, en rétablissant la pure doctrine, réconcilier les rebelles avec l'Eglise, avait abouti aux résultats contraires par les petites passions, les habiles intrigues, les calculs intéressés, l'égoïsme de la cour de Rome. L'ouvrage de