CONCLUSIONS
Voici terminée notre revue des historiosophesde tous les temps. Nous les avons pesés à la balance du sanctuaire et avons rangé à notre gauche ceux qui se sont trouvés légers.
Que personne ne proteste contre cette balance-là ! Car chacun a la sienne. Seulement celles des philosophes sont de fabrique terrestre et d'ordinaire ils adoptent Vune ou Tautre d'instinct sans mûr examen. Pour nous, nous n'avons choisi celle du Christ qu'après l'avoir comparée aux autres, et nous l'avions mise à l'épreuve jc'urnalière de la vie pratique avant de l'appliquer à nos études scientifiques.
A notre gauche nous comptons plus de vingt historiosophes déistes, panthéistes, matérialistes, positivistes, sceptiques qui ont chacun leurs systèmes propres. Les uns renoncent à remonter aux origines de l'humanité ; les autres imaginent un état primitif d'extase prophétique ; le plus grand nombre part de la vie sauvage. Le but qu'ils nous proposent, c'est ou l'apothéose de l'homme^ ce qui est absurde; ou un pays de Cocagne, ce qui est brutal; ou la science sans la foi, c'est décapiter l'homme; ou la liberté et l'égalité avec un minimum de religion, ce qui est une opinion instable de juste milieu ; ou une perfection qui fuit devant nous dans l'infini du temps et de l'espace. Entre le départ et le but, tout ce qui s'est fait, suivant les uns est bien, suivant les autres est si mauvais qu'il faut raser le passé. Les systèmes, qui plient tous sous le poids de leurs propres vices et de leurs contradictions, se détruisent les uns les autres.
A notre droite se rangent vingt hommes de foi et de science, théologiens, mystiques, philosophes, historiens, qui tous font de Jésus-Christ le Sauveur de l'humanité, et qui exposent, chacun à sa manière, avec plus ou moins de fidélité, de profondeur, de largeur, d'originalité, le grand œuvre de la restauration de l'homme
pécheur. Les uns scrutent les mystères des décrets divins ; les autres étudient les destinées d'Israël et de l'Eglise; la plupart s'efforcent de les relier à celles du monde païen. Ils travaillent dans le même esprit à la construction du même édifice qui grandit lentement et sans bruit.
La comparaison des historiosophies de la cité de Dieu et de celles de la cité du monde nous fait-elle un devoir de renier les croyances que nous avons apportées à ces études et exposées déjà dans notre Introduction ? Nous sommes au contraire mieux affermi que jamais dans notre foi^ et nous disons avec M. Secrétan ; « Toutes les lignes parties de la conscience et prolongées par la raison nous semblent aboutir au christianisme. » (P. 506.)
Ces lignes de la conscience sont pour l'historien celles de la justice.
Nous avons vu en effet (p. 496)j, sous toutes les zones et dans tous les siècles, les sociétés humaines fondées sur la justice qui est la vie en commun soumise pour le bonheur de tous à la. loi du devoir sous le regard de la Divinité qui gouverne et rémunère.
La vie en commun suppose dans le cœur de Fhomme l'instinct de la sociabilité, dont Aristote a le premier constaté l'existence. Cet instinct produit en s'épanouissant : les affections domestiques, sans lesquelles notre existence est un hiver glacial ou une tempête continue; l'amitié, qui est la poésie de notre jeunesse et la dernière fleur de notre déclin; la conscience de nos mêmes intérêts et de nos devoirs réciproques, et, enfin, le patriotisme qui est notre reconnaissance pour les bienfaits de la communauté.
Tous ces sentiments comme les talents dont la nature nous a dotés à notre naissance, ne peuvent se développer en plein qu'à la condition 6: obéir à cette voix intérieure qui, à notre insu et malgré nous, nous dit : a Ceci est bien, ceci est mal. » Le bien, c'est l'empire de l'esprit sur la chair et le respect pour les droits d'autrui. Le mal, c'est l'égoïsme et l'intempérance. Dociles à la loi morale, nous sommes maîtres de nous-mêmes et usons de toutes nos facultés à notre propre avantage et à celui de nos frères. Rebelles, les convoitises font de nous leurs esclaves, et les dons de Dieu tournent entre nos mains au profit de notre égoïsme et au détriment de notre prochain. L'Etat ou la communauté organisée, protège par des lois justes les gens de bien contre les méchants qui entraveraient ou même supprimeraient notre liberté d'action.
L'homme réclame la liberté parce que sans elle il n'y a pas pour lui de bonheur possible. Le bonheur, c'est la santé de l'âme dans
une société d'âmes saines. Mais, au premier regard jeté sur les peuples civilisés ou sauvages on se convainc que toute âme d'homme est malade. Il y a en elle on ne sait quelle inclination irrésistible au péché; elle est, si ce n'est de nature, au moins de naissance, asservie à la chair. De là un malaise continu, une inquiétude habituelle; de là le remords qui suit chacune de ses œuvres mauvaises et qui devient après le crime un vrai supplice. A ces souffrances de Fâme s'ajoutent celles du corps, desquelles le nom est légion. Elles aboutissent à la mort, et la mort laisse le deuil le plus profond dans les cœurs les plus purs et les plus aimants. Tous ces maux, s'enchaînant les uns aux autres, sont renforcés encore par les fléaux de la nature et les accidents de la vie journalière, qui semblent livrer notre vie aux caprices de Taveugle et impitoyable fortune.
Les Grecs et les Romains ont adoré la Fortune, mais en la plaçant au-dessous de Zeus et de Jupiter. Jamais peuple n'a renié, avecEpicure, avec les encyclopédistes, avec nos matérialistes contemporains, toute foi en la Divinité ; jamais société humaine n'a cru que l'univers n'était régi que par les lois de la nature et le hasard. Qui dit l'homme, dit foi en Dieu. La foi est le dernier fond de notre être, le foyer de notre âme, la vie de notre vie. Toutes les nations de l'Orient et de l'Occident se savent issues de la Divinité et participant de sa nature. C'est sur le sentiment instinctif de leur affinité avec Dieu que repose leur intime conviction de la légitimité de leurs affections, de la vérité objective de leurs pensées, de leurs droits imprescriptibles au bonheur et tout spécialement de l'absolue obligation du devoir. Ils ne doutent pas que ce qui est bien et mal pour eux, ne le soit pour Dieu, et que, auteur et gardien de la loi morale écrite dans le cœur, il ne les récompense ou ne les châtie conformément au verdict de leur propre conscience. Ainsi s'explique comment nous avons rencontré, chez les nations idolâtres, des âmes droites et nobles, telles que Platon, qui se croient assez si^u'es de l'amour de Dieu pour aspirer à s'unir à lui par un mystérieux hymen, tandis que les autres, plus délicates et scrupuleuses, ou souillées et criminelles, cherchent par des voies diverses à se rendre dignes de sa faveur, à apaiser son courroux. Il en est chez les Japhétites, qui imaginent de se délivrer de toutes leurs impuretés par de simples lustrations; il en est de supérieures, en Inde, dans l'antique Egypte, au sein de la chrétienté catholique, qui, poursuivies par le sentiment de leur coulpe, veulent expier leurs péchés par des soufiVances volon- II. 30
faires ou fondent leur espoir de salut sur les châtiments d^un purgatoire; il en est, chez les Sémites, de mieux éclairées encore qui sont tellement convaincues de Tinfinie justice de Dieu et de Tindéfinie corruption de l'homme qu'elles cherchent un être innocent qui, en mourant à leur place, prenne sur lui et expie toutes leurs iniquités.
Cependant, quelque profond que soit le sentiment de leur roulpe et de leur souillure, les hommes sont si avides de bonheur qu'ils ne peuvent renoncer à l'espoir d'en jouir ici-bas, et leur confiance en Dieu est telle qu'ils se persuadent qu'un temps viendra où il fera régner sur la terre la paix et la joie par la justice. Cet âge d'or futur, les Chinois l'attendent d'un saint^ fils du ciel; les bouddhistes, de Matréia; l'Inde brahmanique, de Vichnou; lesMazdéiens, de Sosiosch; les Hellènes, de Dionysos.
L'homme, enfin, se sachant de race divine, a la conscience trop distincte de sa dignité morale pour ne pas être certain de l'immortalité de son âme. Mais cette foi dans le cœur d'êtres pécheurs les remplit, à la pensée de la justice divine, d'une terreur indicible qui décuple les épouvantes de la mort et qui jette sur toute leur vie un voile de sombres tristesses.
Le sentiment de la justice humaine à la base de la société nationale, la foi en la justice divine qui d'en-haut gouverne les nations dans le temps présent comme dans l'éternité, et qui a rarement l'occasion de récompenser et constanmient celle de châtier : tels sont les instincts moraux et religieux des peuples historiques, pour ne pas dire de notre race entière.
A ces instincts répond la révélation de Jésus-Christ conmie la pluie à la terre altérée, comme l'aurore au voyageur égaré de nuit dans la forêt, comme un libérateur aux esclaves qui gémissent dans les fers.
Le Dieu de Jésus-Christ, de Moïse et d'Adam, dont les peuples polythéistes n'avaient gardé qu'un souvenir confus, a, d'après les livres sacrés, créé l'homme à son image. Ce seul mot sanctionne l'invincible confiance que nous avons tous en la vérité de nos pensées ; il explique, par l'élévation où il nous place, l'insondable profondeur de notre chute et les conséquences épouvantables du péché; il rend compte de ce besoin de Dieu, de ces aspirations à l'infini, qui sont si étranges chez un être fini et matériel comme nous, et qui tendent à l'Homme-Dieu, au Dieu-homme, Image adéquate de Celui qui avait créé l'homme à son image.
Jésus-Chiist a, par la totalité de son œuvre, imprimé de nouveau
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sur la nature primordiale deThomme le sceau divin qu'avait effacé le péché. Par son sacrifice expiatoire qui a réconcilié l'humanité coupable et souillée avec le Dieu de sainteté et de justice, il a apaisé nos remords, dissipé nos terreurs. Par sa résurrection, il a mis en pleine évidence l'immortalité. Par l'envoi de lEsprit-Saint, il a rempli nos cœurs d'une paix si profonde que ni la maladie, ni le deuil, ni les approches de la mort ne la peuvent troubler ; d'une force morale telle que nous sommes vainqueurs du mal et vivons dans la justice, et d'une vive espérance d'être un jour unis à Dieu, comme la fiancée l'est à son époux. Enfin, par son second avènement, il doit réaliser l'attente des nations en fondant sur cette terre par la foi en son nom un empire de sainteté, de bonheur et de ii- Ijerté. Si la justice du Père est la base des sociétés humaines, la justice du Fils en est le comble.
« La soi-disant révélation chrétienne, nous dit-on, n'est que la plus raisonnable de ces religions qui ne sont toutes que des maladies de la jeunesse de l'humanité. »
Mais quels sont donc les systèmes philosophiques qui ont la prétention de remplacer la foi et la science du Christ ? Le déisme, fils ingrat de l'Evangile, nous dépouille de notre confiance en notre Père céleste et nous replonge dans les légitimes terreurs dun Dieu trois fois saint. Le panthéisme rend les mystères du péché et de la douleur absolument inexplicables. L'histoire de l'humanité, qui est celle de sa foi et de sa conscience, n'a aucun sens quelconque pour la morale indépendante et pour le matérialisme qui retranchent de notre nature l'une la religion, l'autre la religion et le devoir. Le scepticisme est la fantaisie de quelques rares esprits qui n'ont réussi ni à croire ni à savoir, et qui d'ailleurs par l honnêteté de leur vie, attestent qu'il est au moins une vérité, la vérité morale, qui est et qui ne devient pas. Enfin, toutes ces philosophies ensemble restent muettes ou divaguent en face des Hébreux qui ont seuls adoré un Dieu unique au sein de l'universelle idolâtrie et seuls eu des prophètes pour législateurs, poëies, orateurs et philosophes; en face, surtout, de cet être mystérieux en qui l'humanité a reconnu son Sauveur et qui, sous le règne de Tibère, se déclarait le Fils ùo Dieu, défiant Satan même de trouver en lui le moindre péché.
Ce qui démontre tout spécialement la supériorité de la religion révélée sur toutes les doctrines humaines, c'est sa vie indestruc-
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tible, dont son passé est le garant. Nous Tavons vue naître au Paradis, grandir dans la Terre-Sainte, s'accomplir en Golgotha et de Jérusalem se propager sur la terre. A la foi d'Adam, de Noé, d"Abraham se sont ajoutées sans l'altérer la loi de Moïse et la prophétie des David, des Esaie : puis, de l'ancienne alliance s'est dégagée l'alliance nouvelle de la grâce qui en a respecté jusqu'au moindre iota. Cette religion révélée, dont l'histoire est indissolublement unie à celle de l'humanité, a survécu au déluge; elle n'a point changé de nature en passant des Noachides à la famille sémitique d'Abraham et des Juifs déicides aux nations japhétiques de l'empire romain; elle a traversé sans périr le cataclysme des Barbares ; elle est devenue la lumière et la consolation des Germains et des Slaves comme elle l'était déjà des peuples romaniques. et elle traduit de nos jours dans toutes les langues des deux mondes ses saints livres dont les premières pages sont antérieures à Noé. Elle est à cette heure dans ses dogmes fondamentaux ce qu'elle était au temps des Sethites. Toujours la même, elle a vu s'écrouler autour d'elle les religions et les philosophies comme les empires et les nations. Seule elle reste debout, telle qu'un rocher inébranlable dans le torrent impétueux des siècles. Depuis trois cents ans surtout^ le temps, dont elle brave tous les efforts, a devant elle emporté dans ses flots Bruno et Campanella, Bacon et Locke, Descartes et Spinoza, Leibniz lui-même et Wolf, Voltaire et d'Holbach, Tindal et Hume, Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Krause et Herbart, Saint-Simon, Fourier, Leroux et Proudhon, et il emportera de même Comte et StuartMill, Darwin et Hccckel, Taine et Benan, Schopenhauer et Hartmann. L'erreur s'écoule en revêtant à chaque génération un masque nouveau.
Et qu'on ne nous dise pas que sur ce rocher n'habitent que des simples d'esprit î Nous y avons salué dans notre course rapide les plus grands génies dont s'honore l'humanité. Quels noms les sciences naturelles pourraient-elles opposer à ceux des Boger Bacon, des Copernic, des Keppler, des Newton ? Quels mathématiciens citera-t-on qui soient plus illustres qu'Euler et les Bernouilli ? Pascal ne contre-pèse-t-il pas Descartes? Corneille ou Bacine. Voltaire ? Bossuet et Fénelon, les encyclopédistes? Leibniz, Kant? Baader, Hegel? de Maistre et son école, Saint-Simon et Fourier? Mais surtout n'est-ce pas sur ce rocher de l'Eglise indestructible que sont nés tous ces grands bienfaiteurs de l'humanité, les saint Paul, les saint Augustin, les Colomban et les Winfried, les saint François d'Assise, les Luther et les Calvin, les Spener et les
Wesley, les saint Vincent de Paul, les Fliedner et les Wichern, qui ont apporté aux nations idolâtres la vérité divine, réveillé la foi dans les cœurs des chrétiens assoupis et versé sur les plaies de leurs frères le baume des consolations divines et de la fraternelle charité ?
Supprimez TEglise et son fondateur; avec Jésus-Christ supprimez Moïse dont il a accompli la loi; supprimez avec lo législateur d'Israël Abraham le père des croyants : il n'y aurait pas une seule nation qui ne se prosternât devant ses faux dieux. Les Juifs adoreraient Baal ou Moloch; les Arabes, les idoles de laCaaba ; les nègres aujourd'hui musulmans, leurs fétiches; les Persans, Ormuzd; les Grecs, Zeus et Apollon; les Latins, Jupiter; les Allemands, Odin et Thor; les Slaves, leurs dieux blancs et leurs dieux noirs. Les philosophes eux-mêmes n'auraient aucune connaissance du Dieu créateur, car tous répéteraient leur fameux axiome : « Rien ne naît de rien. » Ils suivraient la route frayée par leurs précurseurs de l'ancien monde qui, au terme de leurs longues recherches, professaient, en Inde, l'athéisme bouddhiste de la charité et, en Grèce, l'athéisme stoïcien de la vertu et de l'insensibilité, ou l'athéisme épicurien de la volupté. De nos jours, en effet, quel spectacle nous offre la philosophie chez les peuples latins et germains? Le déisme de Kant et de Krause est-il autre chose qu'un pâle et froid reflet lunaire du Christ qui est le soleil des esprits? et les systèmes qui ont aujourd'hui le plus de crédit, ne sont-ils pas l'athéisme hégélien de l'apothéose, l'athéisme animal des matérialistes, l'athéisme moral des positivistes, l'athéisme pratique de l'ignorance, d'un W. Hamilton. Sans la révélation, tandis que le bas peuple serait partout le jouet ou la victime d'une superstition irrémédiable, les contradictions des philosophes jetteraient les classes éclairées dans le scepticisme et l'indiflérence, et pour nos Cicérons et nos Sénèques la foi en un Dieu personnel serait une opi* nion plausible, l'immortalité de l'âme une espérance vaillante, la charité un mot sonore sur les lèvres de l'égoïsme.
Cependant, si nos livres saints sont le recueil des révélations divines, nous devons nécessairement y trouver la solution de tous les grands problèmes de l'historiosophie.
Le premier de ces problèmes est celui des trois facteurs de l'histoire, Dieu, l'homme et la nature. Nous en appelons à nos lecteurs. Qu'ils veuillent bien jeter en arrière un regard sur les pages où nous avons résumé ce que les prophètes hébreux, ce que
Jésub-Chi'ibt, ce que les apôtres nous ont enseigné des lois de la sagesse, de la justice, de la miséricorde divines dans le gouvernement du monde ! Qu'ils nous disent ensuite les découvertes qu'ont faites dans ce champ d'études les philosophes déistes des temps modernes, les Kant, les Krause, les Lotze, les Laurent, les Mamiani ! Qu'ils nous disent même si nos saints livres ne sont pas comme une mine d'or pur que n'ont point épuisée, qu'ont à peine entamée les croyants, saint Augustin. Bossuet, de Maistre, Leibniz. Baader, Edwards, Bushnell. M'Cosh ! De même, pour l'homme, si l'on veut étudier sa grandeur primordiale, son état actuel d'indicible corruption, le jeu de sa libre volonté, les relations de la liberté humaine et de la grâce divine, celles de l'individu et de sa nation, la Bible ne nous en apprendra-t-elle pas plus en un mois que tous les livres des philosophes en cent ans? Quant à l'action de la nature sur l'humanité, K. Ritter, quand il lisait les destinées des nations dans les formes de la surface terrestre, n'avait-il pas pour précurseurs Ezéchiel et Nahum bien plus que Gh. Comte, Montesquieu, Bodin, Hippocrate, presque uniquement occupés de l'intîuence des climats?
Notre siècle se glorifie de son idée du progrès. Mais voici deux, quatre, six mille ans que les révélations de Dieu déploient devant les yeux des croyants un spectacle plus grandiose, plus poétique, plus sublime que tous ceux qu'ont imaginés les mortels ! Par six paroles de création. Dieu élève la nature des sombres profondeurs du chaos à la haute et lumineuse région où vit l'homme, son enfant, son incomplète image. Puis, par des paroles de révélation, il élève l'humanité du premier Adam, fait en âme vivante, au dernier Adam, l'esprit vivifiant ; il élève dans sa terre d'élection Israël de l'alliance transitoire de la loi à l'alliance éternelle de la grâce. Enfin, par la puissance de son Esprit de sainteté, il élève l'Eglise de son humble berceau sur le trône de la terre entière, et, semblet-il même, de l'univers.
«Vos saintes Ecritures, » m'objectera-t-on, o ne connaissent que le progrès religieux de l'humanité î » — Mais Celui qui avait ordonné au premier homme de s'assujettir la nature, n'avait-il pas prévu ces progrès des arts et métiers, du commerce, des sciences positives, du bien-être matériel que nous ont décrits ou résumés Lucrèce, Bacon, Pascal, Fontenelle, Turgot, Condorcet, Herder, Aug. Comte. Buckle? Tous ensemble ne font que commenter, avec plus ou moins d'erreurs, l'ordre divin, et nul d'entre eux tous n'a songé à diviser l'histoire, d'après l'mappréciable doctrine de la
triple nature humaine^, en trois périodes progressives : de l'industrie; de l'industrie et de l'Etat; de l'industrie, de l'Etat et de l'Eglise.
Notre siècle est, en outre, très-fier de ses formules du développement historique. Mais elles ne font que diviser en périodes de l'instinct et en périodes de la raison la vie des peuples selon l'analogie de la vie des individus. Or, longtemps avant Sénèque et Florus, les prophètes hébreux avaient saisi cette analogie, et la philosophie incrédule de notre siècle n'a fait donc que tirer les conséquences d'une vérité qu'ils avaient exprimée vingt siècles auparavant.
Ces formules sont d'ailleurs fautives. Elles font du fétichisme leur premier terme, de l'athéisme leur dernier. Stuhr, Fustel de Coulanges et Maine^ Ghalyba?us et Mackay protestent contre cette double erreur, et combien n'est pas plus vraie et plus complète la formule qui se déduit si aisément des quatre périodes de l'histoire juive : l'âge patriarcal; l'âge constitutif et sacerdotal; l'âge de la gloire politique, de la littérature et plus tard de la philosophie croyante ou de la prophétie; l'âge, enfin, de la maturation ! Ces âges sont séparés l'un de l'autre par trois élégies : la captivité d'Egypte, celle des Philistins, celle de Babylone; et par iroïs palingé^iésies : les générations de Josué, de Samuel, d'Esdras.
Enfin, la raison humaine, plus ou moins infidèle, indifférente ou hostile à la foi chrétienne, est-elle pleinement satisfaite de l'une ou l'autre des divisions de l'histoire que lui ont léguées Schlœzer et Adelung, Lessing et Schelling, Fichte et Hegel, Schlegel, Krause, Hermann, Gondorcet, Fourier,\Vronski, Bûchez, Leroux, Aug. Comte ou Draper? La plus plausible de toutes n'est-elle pas celle qu'a confusément entrevue M. Laurent et qui avait été révélée en plein aux prophètes hébreux : l'unité enveloppée de l'humanité primitive, le développement simultané des nations antiques, leur unification imparfaite par les monarchies universelles et par l'Eglise en lutte avec le monde, et le triomphe final du Christ faisant de toutes les nations les membres d'un seul corps?
Cette lutte de l'Eglise et du monde, qui est le principal objet de V Apocalypse de saint Jean, s'est offerte à nous, dans le cercle restreint de nos études, sous la forme d'une guerre ouverte ou secrète que la philosophie a faite depuis la Renaissance à la révélation biblique. Les sages des temps modernes tournent le dos au Christ, tandis que ceux de la Grèce et de Home lui tournaient la face et marchaient à sa rencontre. Aussi n'y a-t-il aucun parallé-
lisme entre la succession de leurs systèmes dans lantiquité et dans notre Occident (p. 387). Cette différence provient de celle des méthodes. Pythagore, Socrate, Platon, Zenon cherchaient, à l'aide tout à la fois du sens moral et de la raison, la sagesse qu'ils voulaient pratiquer et vivre. Les philosophes de l'Europe chrétienne, depuis Bruno à Stuart Mill, Hartmann, Renan, cherchent à l'aide de la seule raison la vérité intellectuelle^ dont ils ne songent point à faire la règle de leur vie. Aussi ne la trouveront-ils jamais; car le chemin qu'ils suivent, ne conduit point à elle, tandis que celui de Socrate porte infailliblement aux pieds du Christ toute âme sincère, vigilante, humble et droite.
[1 est vrai que tous ces philosophes nous éblouissent par l'éclat de leur gloire. Mais autre est la gloire du monde, autre celle de Dieu. On acquiert ici-bas un plus grand renom en exposant une fausse méthode, une doctrine erronée, une brillante et fragile hypothèse, qu'en scrutant et revêtant d'une forme nouvelle la vraie vérité qui est ancienne parce qu'elle est éternelle; car la vérité, qui fait beaucoup de bien, fait peu de bruit, tandis que l'erreur fait beaucoup de bruit et peu de bien. Sans donc nous laisser tromper par l'apparence, nous n'hésiterons pas à dire que la science de l'histoire nous vient des Juifs comme le salut (i), que les saintes Ecritures renferment bien réellement la solution des problèmes fondamentaux de cette discipline, et qu'éclairés par la révélation, saint Augustin, Bossuet, Leibniz, de Maistre, Ozanam^ Blanc de Saint-Bonnet et Gratry,Gœrres, Schlegel, Molitor et Lasaulx, Steffens, Bra?m, Ehrenfeuchter et Stahl, Guizot et Secrétan, Edwards, Arnold, M'Cosh, Cocker, Bushnell ont livré pour la construction du temple plus de matériaux et des matériaux de meilleur aloi que les philosophes incrédules dont nous nous dispensons de faire ici l'énumération.
Est-ce à dire qu'à notre avis ces derniers n'aient rendu que de médiocres services à la philosophie de l'histoire? Aveuglé par nos préjugés, exaltons-nous à plaisir nos amis et dénigronsnous nos adversaires? Nous reprochera-t-on d'avoir écarté un peu brusquement certains écrits où nous n'avions pas su trouver un seul grain d'or? Mais nous ne craignons pas de l'affirmer et l'on nous rendra peut-être la justice d'en convenir, nous avons analysé avec le même soin les systèmes sérieux de toutes les écoles sans distinction, ceux des athées comme des croyants, ceux des
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ultramontains comme des protestants. De période en période et d'"un peuple à l'autre, on nous a vu noter avec une attention minutieuse, ce que chacun de ces systèmes avait déposé de vérités dans le trésor commun. Nous nous bornerons ici à rappeler que Platon, Aristote, Polybe nous ont légué la loi de la succession des gouvernements, et Lucrèce Tidée des progrès de Tesprit humain dans le domaine des choses terrestres, que Yico a découvert les deux âges de l'instinct et de la raison, que Krause a créé la biologie des nations, M. Laurent la théodicée historique, Aug. Comte etM.Quinet la discipline des analogies. Bûchez etMamiani la théorie du progrès à laquelle on travaille partout avec un zèle extrême.
L'historiosophie doit à la révélation les vérités générales et les vues d'ensemble; à la philosophie, avec les formules de ces vérités et l'application de ces vues aux mille détails de l'histoire^ l'analyse des forces qui déterminent les caractères et les destinées des nations, qui président à leur évolution et qui amènent l'humanité à son état de définitive perfection.
En dépit de la faveur générale dont jouit à cette heure l'athéisme, et des attaques que l'archéologie dirige contre les premières pages de la Genèse, nous sommes intimement convaincu que la victoire restera à la révélation, et que dans un avenir plus ou moins éloigné, s'opérera, comme de soi-même, en historiosophie, cette conciliation de la foi et de la raison qui est le grand problème du temps présent.