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I.ES ÉTATS-UNIS d'AJIÉRIQUE

g -1 . — Edwards.

Les puritains qui à dater de 1G06 étaient venus s^établir sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre, n'avaient emporté de leur patrie ni la philosophie récente des Bacon, des Herbert de Cherbury, des Hobbes, ni la vieille philosophie des Platon, des Aristote, des Zenon. Leur foi au Dieu des révélations bibliques, qui était leur vie personnelle, devint la base de leur société civile. Défricher la foret, repousser les attaques des indigènes, prêcher à leurs ennemis l'Evangile : telles furent leurs grandes occupations. Il n'y avait pour eux ni beaux-arts, ni sciences, ni métaphysique. Les seuls problèmes qu'ils cherchaient à résoudre, étaient ceux de leur théologie calviniste. Toute la hardiesse de leurs pensées ne franchissait jamais les limites de l'orthodoxie traditionnelle. L'histoire même de l'Eglise était peu étudiée, peu connue.

Cependant pour être ainsi bridée, leur intelligence ne perdait rien de sa vigueur et de sa puissance, ainsi que l'atteste Y Histoire delà Rédemption (1), de Jonathan Edwards, qu'on a nommé le Calvin et le Fénelon de son pays et qui en est pour nous le Bossuet ou le saint Augustin.

Né dans le Gonnecticut en 1703 d'une de ces familles de saints et hardis pionniers qui vivaient perdues dans des forêts désertes, Edwards devint un prédicateur puissant, un missionnaire admirable de dévouement, un théologien de premier rang. Il prit la défense de la liberté humaine (2), et améliora en dix points, à ce qu'on prétend, la doctrine de Calvin. Aujourd'hui encore il passe pour le penseur le plus profond qu'aient produit les Etats- L'nis. Son écrit sur la Rédem[jtion, en particulier, n'a rien perdu de sa première et éclatante réputation.

Edwards ne vise point à l'éloquence. La grandeur de son sujet

{\) Histonj of Redemplioii, 1774 ; ouvrage posthume traduit en français, I8a4. (Toulouse, Soriété des livres religieux.)

(2) Freedom of the JFill. Les Anglo-Saxous tiennent cet écrit poui- le traité le plus profond et le plus complet qui existe sur cette question, et ils ne pardonnent pas aux philosoplies allemands de ri?uorer comme ils le font tous sans csception.

l'absorbe sans l'inspirer. En face de la vérité divine, il s'oublie lui-même^ et ne veut que reproduire en un style clair, ferme, concis, les pensées qui se sont offertes, lumineuses, à son esprit dans ses longues méditations. Il ne vise pas davantage à la science. Que lui font Polybe, ou les Pères de l'Eglise? Il est l'homme d'un seul livre, qu'il a tout entier présent à sa mémoire et qui est le commencement et la fin de toute sa philosophie. La Bible lui a appris à vivre dans l'invisible. Il y voit Dieu exécuter progressivement la rédemption de l'humanité et Satan user de toute sa ruse et de sa force pour empêcher cette œuvre. L'honmie n'est que le prix d'une lutte qui se passe dans le monde spirituel. Edwards suit avec une remarquable logique les phases du combat. Bossuet s'attarde dans le détail des événements, Augustin dans des digressions : lui, vole à son but, qu'il ne perd pas un instant de vue. 11 y a là une vigueur de raisonnement qui a sa majesté et sa poésie.

Comme l'œuvre de la rédemption seule subsiste quand tout le reste passe, Edwards exclut de son plan, ainsi que l'avait fait saint Augustin, les païens, que la Bible lui montrait d'ailleurs abandonnés de Dieu pour un temps. Son livre est ainsi moins complet, mais plus un que celui de Bossuet. En revanche il ne pose pas la plume à l'entrée du moyen âge, et même, avecl'évêque d'Hippone et la Bible, il poursuit l'histoire de l'Eglise jusque par delà le jugement dernier. Vivant dans un siècle où le déisme ravageait l'Eglise et où les apostasies se multipliaient d'une manière inouïe, il attaque l'incrédulité qui est pour lui ce que le paganisme était pour saint Augustin, et fait valoir contre elle à trois reprises les enseignements de l'histoire.

Edwards divise l'histoire en trois périodes : de la chute d'Adam à Jésus-Christ; de l'incarnation de Jésus-Christ à sa résurrection, et de Jésus-Christ à la fin du monde. La première période prépare la rédemption, qui s'accomplit dans la deuxième, et que la troisième réalise et consomme.

« Dans l'œuvre de la rédemption, Dieu se propose d'écraser Satan sous les pieds de Christ, de réparer les résultats du péché, de réunir toutes choses en Christ, de combler de félicité les élus et de se glorifier lui-même en glorifiant le Fils et l'Esprit*

a Pendant la période de préparation, Dieu châtie et détruit ses ennemis, délivre ses enfants, multiplie en leur faveur les révélations, les livres inspirés, les alliances, les efï'usions de son Esprit, préfigure le Messie par des types légaux, providentiels et personnels, et fait servir à son but les malheurs des Hébreux, justes

peines de leurs infidélités, et les convulsions des six derniers siècles de l'antiquité, y)

Edwards traite de la vie de Jésus-Christ en théologien plutôt qu'en historien. Cependant il montre fort ])ien comment le Rédempteur ne pouvait venir qu'après que les nations païennes auraient attesté par leurs conquêtes et leurs sciences leur imi)uissance à faire le bonheur de l'humanité.

La réalisation de la rédemption s'opère par de tout autres voies que sa préparation. « L'Eglise, toujours persécutée, vit dans le trouble et l'humiliation (comme l'avait dit déjà saint Augustin). Son triomphe sous Constantin, la chute de tous les faux dieux avait bien été la plus grande révolution depuis le déluge. Mais immédiatement après, Satan avait suscité de puissantes hérésies dans l'Eglise et fondé les deux empires de Mahomet et de la papauté. Le pape est l' Antichrist, sa religion est une image de Tancien paganisme, et par lui Satan avait reconquis plus qu'il n'avait perdu par Constantin. Aussi l'œuvre de rédemption ne peut-elle se consommer que par la toute-puissante action de Jésus-Christ, venant, invisible, détruire ses ennemis. Il est venu une première fois renverser Jérusalem par Titus, et une seconde fois au quatrième siècle mettre fin au culte des faux dieux; il reviendra une troisième fois réduire à néant l'Antichrist, et entin, lors de la dernière et plus redoutable révolte, celle de Gog et de Magog, il apparaîtra dans sa gloire pour juger les vivants et les morts. Ces quatre venues sont les phases progressives et analogues d'un même événement que caractérisent, chaque fois, l'extinction de la foi, l'excès de la persécution, le rassemblement des élus et la ruine des adversaires; ce sont trois résurrections spirituelles suivies de la résurrection des corps. »

La Réforme, qu'Edwards retrouve dans l'Apocalypse, prépare la chute finale de la papauté. Mais au dix-huitième siècle, elle justifiait peu les espérances de ses vrais enfants. Aussi Edwards aurait-il eu de la peine à montrer en elle l'Eglise du Christ si par la foi il n'avait compris la portée des premières missions protestantes et du réveil piétiste de Francke. ïl ne sait si l'incrédulité déiste ne se prolongera point jusqu'aux derniers temps de l'Antichrist ; mais l'analogie de l'histoire et la prophétie lui révèlent que la ruine de la papauté , celle de l'islam et la conversion des Juifs seront précédées et préparées par une abondante et glorieuse effusion du Saint-Esprit sur l'Eglise, dont notre siècle en effet a été le témoin. Le pasteur américain n'a d'ailleurs aucun pressentiment

des révolutions politiques que Leibniz avait annoncées déjà et qui devaient bouleverser la vieille Europe.

Edwards trace avec beaucoup de réserve et de sobriété le tableau de la sainteté et de la prospérité de lEglise entre la destruction de TAntichrist et la dernière venue du Fils de Dieu. C'est la première fois que le millénarisme reparaissait dans l"historiosophie. Il le fait sous sa forme biblique, et la raison ne pourrait inventer une conclusion de l'histoire plus plausible.

Les hommes de foi trouveront, dans ce livre, un excellent résumé des enseignements bibliques sur l'histoire. Les philosophes admireront jusqu'à quel point Tétude des Ecritures avait développé chez Edwards le sens du progrès, sans que toutefois il en ait formulé les principes et donné la théorie.

§ 2. — Channiny.

Edwards mourut en 17 58. Quelques années après éclata la guerre de l'indépendance. La déclaration des droits de Thomme était pour les Anglo-Américains l'exposé des principes républicains qu'ils avaient depuis longtemps appliqués dans leurs communes, et qui justifiaient leur résolution de former un peuple libre en brisant le joug de vrais despotes. Pour l'Europe elle inaugura l'ère nouvelle d'une politique basée sur des vérités abstraites qui ne tenaient aucun compte des traditions nationales.

En 1776 parut le Common Sensé de ce fameux déiste Paine que nous avons vu déjà réfuter Burke et qui était le secrétaire de \Yashington. On peut difficilement se représenter aujourd'hui l'impression produite par cet écrit. Le meilleur gouvernement était représenté comme un mal nécessaire, comme un simple moyen d'assurer la paix publique, au prix des moindres sacrifices. On y déclarait la monarchie réprouvée de Dieu comme le prouve l'histoire de Saûl, et mettant le monde en feu. La foi chrétienne surtout y était attaquée avec une extrême violence. L'esprit d'incrédulité faisait ainsi courir à la nation naissante les plus grands dangers. Ils furent écartés par l'ardeur de son enthousiasme patriotique, par la sagesse et la vertu des Franklin, par la piété des Washington. Mais à peine la confédération avait-elle pris son assiette que la révolution française menaça d'y renverser par contrecoup les fondements de toute religion, de toute moralité, de toute autorité. Ce futdans ce temps de violentes crises que naquit (1780).

à Newport, et grandit William Channing, le réformateur du calvinisme puritain et le précurseur de TEglise de Tavenir. Contemporain d'Arnold, de Chalmers et de Schleiermacher, il eut la confiance de l'Allemand en la conscience chrétienne, la sympathie de l'Ecossais pour les souffrances des pauvres, et la foi de l'Anglais en la régénération de l'homme entier par la vérité révélée.

Channing était une âme rêveuse, froide au dehors et réservée, ardente au dedans, que remplissaient d'une émotion profonde les beautés du monde physique, l'amour de Dieu, la grandeur morale do l'homme et la sainteté de Jésus-Christ, Une nature aussi riche, aussi noble, avait besoin d'espérance et de joie, et ne pouvait s'épanouir qu'à la pleine lumière du soleil. Elle devait briser les fers où la retenait la sombre et dure dogmatique calviniste. Mais à ces instincts de liberté, de bonheur et de contemplation oisive faisait équilibre un vif sentiment du devoir, qui donna à Channing la force de se dompter et qui fit de lui le libre serviteur de la vérité révélée. Aussi sa vie entière fut-elle une vie de dévouement, de sacrifice, constamment réglée par la conscience la plus délicate et le plus inaltérable bon sens.

Tout jeune encore il avait dit : « Je veux être un pasteur du troupeau de Jésus; je veux réformer un monde vicieux, éclairer un monde ignorant. » Ce vœu a été le programme de sa carrière terrestre jusqu'à sa mort, en 1842.

Il ajoutait à cette même date : a Pour moi. la religion n'est qu'un autre nom du bonheur ; plus je suis pieux, plus je suis heureux. » Son expérience personnelle lui dicta le grand principe de sa vie entière : rendre par la religion l'individu heureux, noble, grand, libre. C'est ainsi qu'il condamnait Owen réformant la société au moyen d'institutions communistes, et qu'il enseignait aux ouvriers la Culture de soi-même (c'est le titre de son chefd'œuvre). C'est ainsi qu'il travailla à réformer l'éducation publique comme le faisait Arnold en Angleterre. C'est ainsi encore qu'il blâmait certains politiques d'Europe plaçant le salut des peuples dans les formes de la constitution républicaine ; que, tout en applaudissant avec émotion à la belle révolution de 1 830, il se sentait découragé par tout ce qu'il apprenait de l'indifférence des Français en matière de religion, ou qu'il admirait l'aristocratique Angleterre pour son esprit de liberté personnelle et de selfgovernmenf. C'est ainsi enfin qu'il se fit le champion des nègres contre les théories esclavagistes qui amèneraient a une horrible guerre sociale, » des catholiques conlrc le fanatijme protestant, II. 38

et même des athées contre la législation qui les livrait aux tribunaux. Les vastes et spontanées associations lui paraissaient dangereuses pour la liberté individuelle, et la secte était pour lui synonyme d'intolérance.

Pasteur à Boston d'une Eglise unitarienne, il se sentait et se disait membre de TEglise universelle et invisible qui comprend dans son sein les vrais chrétiens de toutes les communions. Il repoussait sans ménagement le déterminisme de Priestley que le fanatisme anglais avait chassé aux Etats-Unis et qui en 1791 y avait prêché le déisme. Les miracles et la résurrection de Jésus-Christ étaient pour lui en une complète harmonie avec son origine céleste, son caractère et sa mission. S'il rejetait les formules athanasiennes de la Trinité, il le faisait en réclamant le droit de ne pas comprendre les insondables mystères de Tessence divine. Il eut sans doute le tort d'exalter la bonté de Dieu aux dépens de sa justice, et de ne pas comprendre la nécessité de l'expiation. Mais on doit tenir compte de la théologie scolastique de ses intolérants adversaires. Odieux aux orthodoxes et suspect aux unitariens, il voulait (et nous voulons avec lui), « une vraie Piéformation des nations chrétiennes. » Il voulait, dirions-nous, un christianisme humain qui ne détruise aucun des légitimes instincts de l'àme et qui les sanctifie tous. Il rallumait dans les cœurs pieux l'attente de ce règne de paix et de joie par la justice, qui est le dernier mot de l'historiosophie. « Notre civilisation^ disait-il, est si infectée d'égoïsme. de cupidité et de sensualité, que je crains parfois qu'il ne faille qu'elle disparaisse pour faire place à quelque chose de mieux. » Mais au milieu de ces maux il découvrait « des germes d'amélioration (1) : une nouvelle intelligence de l'esprit chrétien, un nouveau respect pour l'humanité, un nouveau sentiment de notre fraternité et du lien qui unit tous les hommes à un Père commun (2). Devant cette nouvelle force (ce sont les dernières paroles qu'il ait prononcées en chaire), toutes les oppressions tomberont... Le chant des anges : Paix sur la terre, ne résonnera plus comme une fiction. Venez, ô royaume des cieux, pour lequel nous prions sans cesse! Venez, Sauveur, ami de notre race, qui avez versé votre sang sur la croix pour réconcilier l'homme avec l'homme et le ciel avec la terre ! Venez, âges promis de vertu et d'amour, dont nos cœurs sont si avides ! Venez, Père éternel, cou-

(I) Channing, sa vie et ses œuvres. Deuxième édit., p. 202. i2) Ibid., p. 245.

ronner de votre toute-puissance les humbles efforts que font vos enfants pour triompher de l'oppression et du mal, pour étendre sur toute la terre la lumière et la liberté, la paix et la joie, la vérité et Tesprit de votre Fils (l). » — « Croyez, » disait-il encore peu de temps avant de mourir, a quoi qu'on en dise et malgré l'obscurité qui l'enveloppe, que ce monde est un monde excellent ; quant à moi, plus je vis, plus j'aperçois la lumière qui perce à travers les nuages. Je suis sûr que le soleil est là-haut (-2;. »

Voir à travers les nuages percer le soleil qui est le Christ : n'est-ce pas l'épigraphe de la vraie historiosophie ?

Channing n'a d'ailleurs laissé qu'un seul écrit historique, sur Napoléon h'. Appliquant à ce personnage énigmatique la règle de la loi morale, il lui refuse toute autre grandeur que celle de l'action. « Infatué de lui-même, il n'avait aucune intelligence des besoins des peuples. Cet ambitieux conquérant de l'Europe, cet oppresseur des intelligences a été le fléau de l'humanité. »

Channing réformait le christianisme sans en avoir compris l'intime essence, l'Evangile. Ses successeurs et non ses disciples Parker (1810-1860) et Emerson rompirent ouvertement avec la révélation et répudièrent même l'unitarisme. Le premier, intrépide et éloquent adversaire de l'esclavage, fut un théiste qui par la doctrine allemande de l'immanence rendait douteuse la personnalité de Dieu. Le second professe un panthéisme vague et prétentieux. L'un et l'autre appartiennent à celle école du progrpi^ qui part de la sauvagerie et se perd dans l'infmi.

§ 3. — Les écrivains contemporains.

Du vivant de Channing, Moses Stuart avait été, à Andover, le patriarche de l'érudition biblique. Il eut pour collègue depuis 1822 Edouard Rebertson (1794-4863) qui, avant de s'illustrer par son voyage en Palestine (en 1837), avait traduit Gesenius, Wahl et Winer. La littérature allemande trouvait aux Etats-Unis un meilleur accueil qu'en Angleterre. Mais des deux cotés de l'Atlantique on éprouvait peu de sympathie pour les spéculations de Kant, de Fichte, de Schelling, de Hegel. En 1846, le Rév. Sears, président de l'institution théologique de Nev>ton, condamnait sans pitié l'histoire philosophique, « fruit dune méthode qui

m Channing, sa vie et ses œuvres, p.2V>.— 12' lbi(f., p.xsxvi

n aurait rencontré que le dédain, hors des limites d une certaine école de philosophie spéculative, si des hommes de talents éclatants et d'une érudition étonnante n'avaient recommandé une mauvaise méthode par des œuvres exécutées de main de maître. Mais l'Allemagne elle-même s'est lassée de ces profanes essais d'escalader les cieux pour regarder en bas vers la terre comme le feraient des dieux. L'aile du temps balayera ces brouillards. La philosophie est modeste en proportion de sa bonne santé (1). »

Cette même année 4846 vit un Allemand, le docteur J.-H. Pulte, à Cincinnati, publier en sa langue maternelle un Orgo.non de l'histoire du monde. 11 se flattait de l'espoir d'être le Copernic de l'historiosophie et d'avoir par là même rendu au christianisme un immense service. Nous ne pouvons, hélas! lui garantir une telle gloire. Il croit à la révélation, et il n'a su trouver dans son organisme une fonction ni aux Hébreux ni à Jésus-Christ ! Il prétend expliquer toute l'histoire par l'opposition de la nature et de l'humanité : c'est oublier que l'homme est appelé non point seulement à s'assujettir la terre, mais à vivre en citoyen et à servir Dieu. Il ne se borne point à dire que le génie humain a successivement dompté la terre, l'eau, l'air et le feu : ces éléments doivent caractériser les quatre âges de l'humanité, et le second, celui de la jeunesse, embrassant Hellènes, Romains et Germains, s'étend de la guerre de Troie à celle de l'indépendance des Etats-- Unis, d'Achille à Washington !

Ce que son livre contient de mieux, l'auteur n'a pas su le faire rentrer dans son plan. Avec Schelling il explique l'évolution par la polarité, et il passe ainsi brièvement en revue les luttes des Hellènes et des Perses, des Romains et des Germains, des Germains chrétiens et des mahométans, des papes et des empereurs, de la Réforme et du catholicisme, de la démocratie et de l'absolutisme. Les grandes nations actuelles lui apparaissent formant une batterie électrique dont la république anglo-américaine est le pôle positif et la Russie le pôle négatif; le Rhin sépare les deux groupes opposés : à l'ouest, la France, monarchie libérale, l'Angleterre, Etat parlementaire, et la démocratie transatlantique; à droite, la Prusse, libérale de nom, l'Autriche et l'empire slave.

En 1854 les Américains de race anglaise ne tenaient plus le

(|) Bibliotheca sacra and theologkal Hevieic. August, p. 593.

langage de Sears. Dans un article où l'on faisait allusion à toutes les historiosophies du vieux monde, un auteur anonyme exposait avec autant de profondeur que de poésie les quatre conditions de la philosophie de Thistoire (i). « Elle doit : 1) lire correctement l'histoire de la terre entière ; 2) donner la loi du développement ou du progrès qui s'opère par antagonisme; 3) indiquer la fm où tend le progrès et qui doit satisfaire tous les besoins légitimes de l'homme; 4) faire connaître la cause première ou l'Auteur du progrès. Le seul point où convergent toutes les lignes de l'histoire et d'où l'on puisse en embrasser l'ensemble, c'est le Christ qui fera régner sur toute la terre la justice, la piété et la paix. L'histoire avec son sabbat répète la semaine de la création de notre monde. »

Quinze ans plus tard parut un opuscule qui pénétrait au cœur même de la question. Il est de AV. Schedd, professeur au séminaire d'Andover (2). C'est un théologien qui connaît fort bien et domine la philosophie de l'Allemagne. « L'histoire est un process d'évolution organique. L'évolution suppose une base potentielle ou un germe. Le germe exclut le transformisme^ et n'exige point un progrès fatal et nécessaire de l'imparfait vers le parfait; car s'il provient de Dieu, le germe sans doute est bon, mais il peut provenir de l'homme et être mauvais. C'est ce dernier cas qu'offre depuis la chute l'histoire de la race humaine. Le péché a substitué au germe sain un germe vicié, et le process de l'humanité s'est trouvé ainsi anormal sans cesser pour cela d'être organique. Pour que l'humanité fût sauvée, il fallait que le Créateur replaçât en elle un nouveau germe de vie et de sainteté. C'est ce qu'il a fait par Jésus-Christ. La vie du Christ s'est développée régulièrement dans l'Eglise, mais en lutte constante avec le péché. Aussi ce développement est-il imparfait : il y a des temps de rechute, des luttes plus violentes que dans l'histoire profane, des membres qui périssent. Mais la victoire finale du bien est certaine. » Cet écrit prend place à cO)té des meilleurs ouvrages d'historiosophie de notre vieux monde.

Cependant cette science doit descendre de la haute région des vérités générales vers celle des faits auxquels elle doit les appli-

[^) The presbyterian quarterlij Revietn Junc, Philadclpbia. (2) Lectures upon the Philoiophy of History. Andover, 1869.

quer, et les Anglo-Américains ne possèdent point encore une histoire philosophique de Thumanité. Ils ont en grande estime un écrit en sept volumes d'Amos Dean. Né en d803, de parents pauvres, dans une des vallées à demi désertes du Vermont, il ne put apprendre, malgré sa passion de Fétude et son indomptable volonté, ni les langues classiques ni les langues modernes. Toutefois il finit par devenir professeur de droit à Albany, et pendant trente-six ans il travailla à son Histoire de la civilisation (1), qui a été la grande œuvre de sa vie.

L'auteur se propose de décrire « Tocéan dans ses temps de calme et non dans ses tempêtes, le fleuve dans son cours paisible et non dans ses cataractes, Thumanité dans sa santé et non dans ses accès de fièvre chaude. » En analysant la civilisation, il a trouvé six éléments, qu'il range dans l'ordre suivant (ce ne serait pas le nôtre) : industrie, religion, gouvernement, société, philosophie, beaux-arts. » Tous ces éléments existent unis, mêlés, confondus pendant l'enfance de l'humanité, dans l'immobile et immense Orient. L'âge suivant voit dans la Grèce et à Rome les beaux-arts, la philosophie et la société se dégager de la masse commune, et les nations déployer une grande force d'action. Puis, en Occident, dans le moyen âge, l'industrie prend son essor et l'individu exerce librement ses facultés au sein d'une société toujours agitée. Mais ce n'est que dans les Etats-Unis d'Amérique qu'il acquiert sa pleine valeur et devient le but du gouvernement; ce n'est que là que la distinction des éléments s'achève par la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ce n'est aussi que de là que l'esprit humain peut contempler, comme d'une des cimes de l'Himalaya, la route qu'il a suivie depuis son berceau au travers des ruines des empires et des tombeaux des nations. »

Malheureusement l'auteur n'a pas su exécuter son plan; sa méthode est plutôt ethnographique qu'historique. C'est ainsi qu'il commence par les nomades de Gengis-Khan, et qu'il place la civilisation de l'islam entre l'Egypte des Pharaons et la Palestine de Moïse. Son œuvre est d'ailleurs pauvre en vues d'ensemble; son érudition souffre de l'impossibilité où il se trouve de remonter aux sources anciennes ou modernes, et l'on chercherait en vain dans ses pages cette pleine connaissance des découvertes récentes, qui fait le grand mérite de Duncker et de Lenormant.

(<) The Hislorij of civilization. Albany,

Lt' plus célèbre des liistoiiusophes anglo-américains e&L sans contredit Draper, professeur de physiologie et de chimie à l'université de New-York. Son Histoire du développement intellectvel de l'Europe (18G1), qui est le complément de sa Physiologie humaine, a été traduite en français en 1868.

L'auteur hésite entre la foi et l'incrédulité. D une part il croit au Dieu vivant et à sa providence, à la responsabilité de l'homme et à son immortalité. D'autre part les lois du monde lui apparaissent si puissantes que le libre arbitre devient illusoire et qu'un Dieu quelconque semble inutile. Il appelle en passant le christianisme un don de Dieu, mais il garde un complet silence sur l'histoire d'Israël et sur celle de Jésus-Christ, tout en déclarant que la Bible est le seul livre qui soit sorti sain et sauf de la redoutable épreuve de la critique moderne (1). Dans ses jugements sur l'Eglise il se montre sévère et sans pitié, mais il n'est jamais hostile et violent, et il sait rendre justice à l'influence bénie qu'en dépit de tout elle a exercée sur les individus, la famille et la société (2).

La grande pensée de Draper (elle nous rappelle le monisme d'Herbert Spencer), c'est l'existence d'une loi unique (3) qui tend de l'automatisme par l'instinct à l'intelligence dans le quadruple domaine de l'histoire de la terre, de la vie organique, du développement intellectuel de l'homme et de celui de l'humanité. En géologie Draper n'admet point avec Darwin la transmutation des espèces; mais il rejette pareillement toute intervention du Créatenr : « une loi immuable, celle du refroidissement de notre planète, fait apparaître, à chaque période nouvelle, par une espèce de génération spontanée, de nouveaux êtres, de plus en plus intelligents, dont le dernier est l'homme. — La succession de ces êtres se reproduit dans les phases de la vie embryonnaire. — L'homme depuis sa naissance grandit en intelligence; sa vie morale ne progresse pas^ ou elle ne le fait que sous l'action indirecte de la raison (c'est la fameuse théorie de Buckle). — La vie de l'individu est en miniature celle des nations, et leurs progrès doivent amener le perfectionnement de l'intelligence à laquelle appartient de droit la puissance politique. La Chine peut nous servir de modèle (Stuart Mill en fait notre épouvantait) : l'instruction y est universelle, et le peuple est gouverné non par la force, mais par la science ; aussi les institutions sociales y sont inébranlables.

(\) T. III, p. 177 de la traduction.

!2) T. II, p. 52. - (3) T. III, p. 431 sqq

Les vices des Chinois sont ceux de toutes les nations dans leuj dernier âge. »

Draper connaît fort bien la vue d'ensemble d'Aug. Comte sur les progrès de l'esprit humain : fétichisme, astrolâtrie, mythologie et raison. Mais comme ces périodes n'ont rien de physiologique, il préfère la formule des âges de l'homme. Il en compte cinq.

Ces âges se retrouveraient dans l'Inde. L'auteur a une secrète sympathie pour l'Orient à cause de son panthéisme et de l'immense antiquité qu'on y attribue à l'espèce humaine. Il prétend même que la civilisation de l'Asie est non-seulement antérieure, mais supérieure à celle de ces Hellènes qu'on dit à tort les promoteurs des connaissances humaines (i). Toutefois, comme il paraît connaître assez mal l'Egypte, l'Inde, la Chine, il ne les a pas fait rentrer dans le cadre de son ouvrage.

Draper déduit de l'histoire grecque sa formule des cinq âges : 1) âge de l'enfance et de la crédulité, clos par les découvertes géographiques des cités ioniennes; 2) âge de l'examen et de l'adolescence, commençant avec Thaïes et clos par les travaux critiques des sophistes; 3) âge de la jeunesse et de la foi, ou de Socrate et de Platon, clos par le scepticisme de P^rrhon et de la nouvelle Académie et par Epicure (l) ; -4) âge de la maturité et de la raison, ou d'Aristote et de,s savants d'Alexandrie, passant insensiblement au cinquième âge, o) la vieillesse, qui est la période de la garrilité et du mysticisme, ou de Philon, de Plutarque et des néo-platoniciens.

Cette division est fondée uniquement sur le progrès intellectuel des Grecs. Elle est inadmissible : le soi-disant âge d'examen est en réalité celui de l'enthousiasme religieux, poétique et patriotique; l'âge de la foi commencerait au temps d'Euripide, qui est l'avènement du scepticisme; Epicure est violemment déplacé pour ne pas souiller l'âge de la fleur et de la virilité, et celui-ci daterait de l'asservissement de la Grèce aux Macédoniens !

Cependant Draper veut appliquer sa formule à l'Europe. L'Europe est pour lui une personne morale unique qui dans son enfance s'appelait Latins, Etrusques et Romains, Ibères, Gaulois, Bretons et Germains, et que l'on nomme aujourd'hui Italiens, Espagnols, Portugais, Français, Anglais, Allemands. Cette Europelà a vécu : l) dans la barbarie et la crédulité jusqu'aux temps de

II) T. 1, p. 15:;, 173.

Tarquin le Superbe ; 2) son âge d'examen a duré depuis la fondation de la république romaine jusqu'à la prise de Rome par Alaric; 3) pendant son âge de foi elle subit patiemment le joug de Byzance et de la Rome papale. Avec la prise de Constantinople par les Turcs commence une époque de transition qui comprend entre autres la Renaissance et la Réforme. -4) L'âge de la raison date, pour notre auteur comme pour Voltaire, de Galilée et dure encore.

Il est bien évident que Draper n'a point découvert la vraie lo des âges. Il n'a pas même, malgré son programme, vérifié sa formule en l'appliquant à la vie des individus.

Que reste-il des travaux, d'ailleurâ si consciencieux et si savants, de Draper?

Une étude très-originale du moyen âge : tout n'est que ténèbres, superstition et mort intellectuelle dans la chrétienté d'Orient et d'Occident ; tout est lumière et vie scientifique chez les musulmans, et c'est des Arabes, surtout des Juifs médecins, que s'est répandu chez les peuples chrétiens l'esprit de recherche et de liberté, qui a lutté contre la papauté et qui a triomphé par la Réforme. Paradoxe bien hardi, mais qui à certains égards mérite un sérieux examen.

James Freeman Clarke a traité dans l'esprit de Lessing et de Bunsen le sujet que Maurice avait étudié à la lumière de la vraie foi. Ce sujet, c'est la comparaison des grandes religions anciennes et modernes avec le christianisme (1).

Tandis que nous mettions la dernière main à notre livre quatrième : Les Hellènes, un professeur de morale à l'université du Michigan, le docteur en théologie B.-F. Cocker (2), démontrait avec un plein succès la thèse de Clément d'Alexandrie, de Cudworth et de Hamann, qui est pareillement « celle de Neander, Schaff, Trench, Merivale, Pressensé(3) » : Le Dieu des gentils et des Hébreux a conduit à Jésus-Christ les Grecs par la philosophie comme les Juifs par la loi.

« Les Athéniens comme tous les païens, ainsi que le leur disait

(M Ten great Religions; an Essay on comparatice Theology. Boston, 4871. -Voyez le Compte rendu de Dandiran, 1872. Numéro 3.

(2) Christianity and Creek Philosophy, or the Relation beticeen spontaneout and reflective Tfiongt in Crecce and t/ie positive Teaching of Christ and his Apostlps. New-York, 1870.

saint Paul, adoraient ie vrai Dieu ^ans le connaître. Or, l'homme peut le connaître dans de certaines limites, quoi qu'en disent Aug. Comte qui nie la cause première, Stuart Mill qui nie toute substance, Spencer qui ne sait de Dieu que ce qui le réduit à rien, Hamilton qui mêle la critique de Kant avec le réalisme de Read.

c( Tous les peuples (saint Paul la dit) ont cherché Dieu qui les avait préparés pour cela. Ils y étaient poussés par leur intime nature : la religion est chez Thomme un sentiment inné de dépendance (d'après Jacobi, Schleiermacher, Nitsch, Mansel) et une aperception spontanée de la raison (d'après Cousin), qu'ont développés (d "après les théologiens) les successives révélations de Dieu. »

Cocker laisse de cùié les religions païennes et limite ses savantes études à la philosophie grecque.

Il en divise l'histoire en trois périodes : de Thaïes aux sophistes, la philosophie physique de la recherche de la cause première; de Socrate à Aristote, la philosophie psychologique des idées ou de la recherche de la vérité absolue ; enfin la philosophie morale de la vie personnelle, sociale, politique, ou le stoïcisme et l'épicurisme.

« Les Grecs comme les autres nations, comme Tindividu, comme l'humanité, ont eu leur âge d'enfance ou d'une foi traditionnelle et non raisonnée en un Dieu présent en toutes choses, d'une morale qui consistait en d'anciennes coutumes et que résumaient des proverbes ou des sentences des poètes, et d'une piété pour laquelle le miracle était le naturel parce qu'on supposait les dieux tout près de soi.

« Puis est venu, à dater de Thaïes, un âge du doute, des recherches curieuses et téméraires, des erreurs fatales; les dieux s'éloignent, l'athéisme apparaît, les sophistes ébranlent les bases de la morale.

«Mais à l'impétueuse jeunesse succède la foi raisonnée de l'âge mùr. Xénophane, Platon, Aristote rejettent les fables du polythéisme, dont ils dégagent l'idée du vrai Dieu, et toutes les preuves de son existence sont présentées par Socrate et Platon. En même temps Socrate et Platon créent la philosophie morale, font appel au sens de l'individu, approfondissent la notion de justice, démontrent l'immortalité de l'âme. Cependant Platon aspire à se rapprocher de nouveau de Dieu, à s'unir à lui par une communion intime; mais il reconnaît qu'il ne peut par lui-même atteindre à cet idéal et que la vertu est un don de Dieu. Ainsi se

développent dans 1h cœui do liioninie le sentiment île son infirmité, de sa coulpe, de sa souillure, et le désii- d'un si^couis divin, d'une réconciliation, d'une rédemption, d'une incarnation.

« Voilà comment à travers de nombreuses erreurs la philosophie a entrevu plus ou moins confusément la vérité. Elle prophétise Jésus -Christ comme les faunes géologiques l'homme, ou comme Leverrier annonçait l'existence de Neptune sans le voir.

« Que la théologie renonce donc à ses vieux préjugés! Qu'elle cesse de ne voir dans le monde païen que les œuvres du diable ! Qu'elle emb)'asse dans ses méditations l'humanité et, avec elle, la nature telle que l'expliquent K. Ritter, Arnold Guyot, Cousin! Les instincts du cœur et les idées premières de la raison sont les forces motrices de l'histoire^ et la providence divine qui compte les cheveux de notre tête, conduit toutes les nations vers son but final qui est leur consommation dans Tunité par le Verbe fait chair. »

Il ne nous reste plus qu'un ouvrage à analyser, et c'est l'un des plus profonds, des plus philosophiques, des plus bibliques qui aient paru dans ces derniers temps au delà et en deçà de TAtlantique. Nous ne connaissons de l'auteur que son nom, Bushnell.

En 1859 avait paru VFssaisiir la classif cation du plus illustre des géologues et naturalistes contemporains, Agassiz ('.1807-1873), Vaudois d'origine, Neuchâtelois par ses débuts et ses premiers succès. Américain depuis 1847. Ce grand et vrai philosophe établissait dans cet écrit contre Darwin, par trente groupes divers de faits, que l'histoire de la terre et le système de la nature sont inexplicables sans une intelligence quia préconçu le plan de la création. C'était confirmer par les sciences expérimentales l'hypothèse de Bûchez sur la série des interventions divines ; déduire de la géologie la notion du miracle physique qui appelle nécessairement celle du miracle historique (t. I, p. 38), et préparer la radicale réforme de l'apologétique qui pourra désormais asseoir ses fondements à son libre choix sur la nature elle-même aussi bien que sur le cœur humain, ou sur la tradition universelle, ou sur l'authenticité de nos saints livres.

Cette réforme a été opérée avec un plein succès par le docteur en théologie, Bushnell (1).

{\) Natur and the Svpernaturel as togcthar constituting tfie one System of God. Ediaburgh,

« On déclare le miracle impossible parce qu'il suspendrait et violerait les lois immuables de la nature.

« Mais 1) la nature n'est que la moitié inférieure de la création, que le sol où vivent et que travaillent les êtres doués déraison. Audessus du monde des choses est celui des puissances libres et supranaturelles. Ces puissances sur notre terre se subordonnent la nature par leurs travaux ou dans leurs jeux, sans que leur intervention suspende et viole ses lois. Or, le pouvoir que Thomme possède, on ne peut le refuser à Dieu.

« 2) Dieu a usé de son pouvoir sur la nature en créant d'âge en âge des types nouveaux de plantes et d'animaux, ainsi que l'a démontré AgassiZ;, et il Ta fait sans suspendre ni violer par ces miracles-là les lois physiques. Or, le miracle qui s'est répété fréquemment dans l'histoire de la terre,, ne saurait être impossible dans celle de l'humanité.

« 3) L'homme et probablement tous les êtres libres sans exception ont péché, et le péché, qui viole les lois morales, qui corrompt la nature humaine, qui perturbe lé monde physique, est le seul miracle réel au sens que les incrédules donnent à ce mot. Mais le mal ne se guérit ni par développement : les peuplades sauvages ne sortent pas de leurs vices et de leurs misères, elles y restent, elles y meurent; — ni par vertu : l'homme esclave du péché ne désire ni ne peut par lui-même briser ses fers. Dieu doit donc venir en aide à ses créatures déchues si l'ordre doit être rétabli dans l'univers.

« i) Cependant Dieu qui exécute, comme le prouve Agassiz, un plan préconçu, avait dès le commencement prévu la chute de l'homme et voulu sa rédemption. Aussi a-t-il formé la terre en vue du péché, et Ta-t-il peuplée d'animaux carnivores, difformes, dégoûtants qui en sont les conséquences anticipées, la prophétie (pour user d'un terme consacré par Agassiz), et qui, d'après Hugh Miller, vont se multipliant à l'approche de l'homme. Le péché est un fait immense qui transforme le monde et dont la théologie méconnaît la portée. Par lui la nature est devenu dénature {unnature), l'ordre désordre.

« 5) Le monde supranaturel des êtres libres et déchus est régi comme la nature par des lois immuables : loi de la rémunération;

London, 1862. — Je dois ajouter, non par une vaine gloriole, mais pour constater que récrit d'Agassiz a inspiré des deux côtés de l'Atlantique les mêmes pensées à des hommes qui ignoraient jusqu'à leur nom, je dois ajouter, «1is-jp, cjne jf? n'ai connu l'existence du livre de Buslinuil qu'au printemps de 1873.

loi de la prière et de la grâce ou du Saint-Esprit; loi du but suprême qui est la sanctification; pour atteindre ce but, loi du progrès (ou des miracles historiques) ; loi des théophanies et des incarnations.

« 6) Si rhomme est surnaturel, Jésus-Christ est surhumain. Il Test par son caractère, par sa vie et par sa mort, par sa méthode et sa doctrine, par sa sainteté, par son œuvre de rédemption et sa destruction du péché, par ses miracles dont il a transmis la puissance à ses disciples.

a 7) Dieu gouverne le monde en vue de Jésus-Christ et de son royaume, et nous pouvons suivre le plan divin au travers des ténèbres dont le péché Tenveloppe k nos regards. On ne peut en particulier nier que les miracles et les dons surnaturels de l'Esprit- Saint n'aient réapparu de loin en loin dans l'histoire de TEglise jusqu'aux temps présents. »

Voilà comment la science chrétienne relie l'histoire de la rédemption à celle de la nature, et^ au terme de notre voyage de soixante siècles, nous nous retrouvons à notre point de départ; car la vision des six jours cosmogoniques nous avait déjà fait assister à la progressive série des miracles de création qui suppose nécessairement la série progressive des miracles de révélation.

L'historiosophie anglo-saxonne a concouru avec celle de la France à élaborer la théorie du progrès : Bacon, Hume, Home, Schedd, Draper, Spencer, Bushnell ; — du progrès indéfini : Priestley, Price; — du progrès des lumières sans les mœurs : Buckle. Draper; — du progrès matériel et politique : Bagehot; — du progrès par la division du travail : Adam Smith ; — du progrès religieux par les révélations divines : Arnold, Fairbairn, Bushnell; par les seules forces de Fesprit humain : Hume, Home; par évolution au sein de FEglise catholique : Newmann, Blenkinsopp; par une évolution qui transforme le christianisme en déisme : Mackay.

Les Anglo-Saxons Femportent sur les Français et les Allemands par leurs études sur la loi du développement social et politique des nations : (Bacfon), Ferguson, Arnold, Fanonyme du barreau anglais, Draper; — Galton.

Ils ont pareillement étudié avec un soin particulier Fintluence du climat sur Fhommc : Hunie, HomCj, Ferguson^ Dunbar, Wilson,

Falconer, et dans notre siècle Buckle qui l'a poussée à Ve\~ trême.

Ils n'ont en revanche à opposer que le théologien Edwards et Tethnographe Dean à Bossuet, Herder, Hegel, C. Hermann, Laurent et vingt autres moins célèbres. Draper a échoué dans sa tentative de retrouver les cinq âges de Thomme et des nations dans la vie de Thumanité.

Nous n'avons trouvé nulle part des émules de M'Cosh et de Bushnell pour Tintelligence du gouvernement divin du monde, et dans Tordre naturel, et dans Tordre surnaturel. — Personne n'a exalté autant que Ta fait Carlyle le rôle des héros dans l'histoire.

Dans la question de l'origine de la société humaine, Hobbes, les écrivains du dix-huitième siècle. Darwin, Lyell, Lubbock sont d'une opinion diamétralement contraire à celle de Filmer, (de Locke), de Maine et des penseurs croyants.

L'avenir de l'humanité n'a sérieusement préoccupé que les interprètes des prophéties bibliques. Les socialistes anglo-saxons n'ont point comme ceux de France, lâché la bride à leur imagination; Thomas Morus et Harrington eux-mêmes ne rompaient point avec les traditions de l'histoire. L'athéisme positiviste dont Aug. Comte a fait l'état définitif et parfait de Thumanité, paraît antipathique à l'esprit religieux et au droit sens de la race anglosaxonne.

Rappelons les histoires philosophiques du monde moderne par G. Miller, Lecky et Draper, sans parler des travaux de Maurice et Clarke, de Cocker et de Lewes sur l'histoire des religions et sur celle de la philosophie; de Taylor sur Thistoire primitive de l'humanité, de Cox sur la mythologie des Aryas, de Grote sur la Grèce, de Merivale sur la Rome des Césars, de Bryce sur le saint-empire romain, de Yaughan sur les révolutions de l'Angleterre, etc.

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