CHAPITRE PRExMIER
PROGRÈS DE l'historiographie EN ALLEMAGNE.
11 semble à propos d'indiquer sommairement comment riiistoriographie allemande conduisit à la philosophie de l'histoire. Toutefois, le lecteur doit avoir l'indulgence de se rappeler qu'il n'y a pas une bonne exposition du développement de la littérature en Allemagne, aucun ouvrage qui soit un guide sûr en cette matière, bien que la Commission historique de l'Académie royale de Bavière, à qui l'on doit déjà beaucoup d'ouvrages remarquables sur l'histoire des
sciences, ait promis de combler cette lacune importante et,
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je crois, vivement sentie : on peut compter qu'elle s'acquittera de celte tâche admirablement ^
On croit généralement en Allemagne que la littérature historique, et même la littérature tout entière de ce pays, apparut subitement dans la seconde moitié du dernier siècle, et cette opinion n'est pas entièrement fausse. En effet, la littérature merveilleuse que nous appelons littérature allemande, bien qu'elle soit peut-être aujourd'hui la plus riche de l'Europe , ne date, en un sens , que du milieu du xviii^ siècle. Cependant elle a des racines souterraines qui s'enfoncent profondément dans le passé; dansaucune branche, sa liaison avec les temps les plus anciens n'est entièrement interrompue ; elle est la fille brillante d'obscurs, mais respectables ancêtres. Il y a, en ce qui concerne la composition historique, de nombreuses preuves de ce fait, sans remonter plus avant que la Renaissance et la Réforme.
Ces deux événements ont agi sur l'étude de l'histoire dans le même sens. Tous deux ont stimulé les recherches et donné l'impulsion à la réunion des matériaux historiques; la Renaissance mit en campagne les humanistes allemands à la poursuite des éclaircissements que pouvait apporter l'histoire aux classiques grecs et romains; la Renaissance poussa les réformés de l'Allemagne à chercher dans l'histoire des armes offensives et défensives contre les adhérents de la Papauté; mais, en même temps, ces deux événements conduisirent les hommes à estimer la science historique, non pour
1 . La lâche a été confiée au professeur Wegele, de Wiirzbourg.
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elle-niôme, mais comme un simple instrument, et à rétudier d'une manière qui est tout Topposé de ce (ju'exige un esprit libre, philosophique, qui est de tous les temps et de tous les pays. La Réforme, en particulier, ne pouvait manquer d'avoir une puissante influence sur l'historiographie ecclésiastique, qui en Allemagne a suivi un cours ininterrompu depuis la Réforme et s'est constamment avancée de l'étroite servitude du dogme vers la large liberté de la science. Elle commença avec les célèbres Centuries de Magdebourg, de Matliias Flacius et de ses collaborateurs, vaste ouvrage en trente volumes in-folio, qui parut pour la première lois à Bîile (1559-1574); elles contenaient une érudition immense qui alimenta pendant tout un siècle toutes les histoires luthériennes de l'Eglise, mais marquaient d'un bout à l'autre la préoccupation de flétrir le catholicisme romain et de glorifier le protestantisme luthérien; elles étaient inspirées par un tel esprit d'aigreur et d'injustice, que les catholiques romains eurent quelque raison de les appeler les « centuries de Satan. » Puis vinrent J.-H. Hottinger et d'autres, avec leurs Histoires^ écrites dans l'intérêt des réformés contre le Protestantisme luthérien. A cette période, l'histoire ecclésiastique fut l'esclave de la théologie sectaire, esclave laborieuse et consciencieuse, voilà ce qu'on peut dire de mieux en sa faveur. Georges Calixtus, homme d'un grand mérite et d'un grand génie comme penseur théologien, indiqua une voie meilleure et plus large que toutes celles qui furent suivies longtemps après lui. V Impartiale Histoire de V Eglise et des hérétiques (Unpartheyische Kirchen und Ketzer-histo-
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rie) de Gottfricd Arnold, dont le premier volume parut dans la dernière année du xvii® siècle, marque le point extrême de la réaction piétiste contre une sèche orthodoxie, contre Torgueil et l'intolérance ecclésiastiques, en suhordonnant, comme il le fit, tout ce qui est extérieur et doctrinal aux senliments pieux et môme aux émotions mystiques du for intérieur, et eu développant cette idée que la seule Eglise véritable est invisible, qu'elle se compose « d'individus cachés», que haïssent et persécutent non-seulement ceux qui sont ouvertement du siècle, mais aussi les partisans des Eglises visibles, gens qui disputent et combattent pour la gloriole de l'orthodoxie, et qui n'en sont pas moins absolument étrangers à la vie spirituelle. Cette manière de voir était sans aucun doute utile comme moyen de réaction; elle porta l'attention, qui jusque-là avait été fixée presque exclusivement sur les opinions dogmatiques et les faits extérieurs, vers les phases diverses de la vie spirituelle intérieure; en rendant aux hérétiques plus que la justice, elle contribua à leur assurer la part de justice à laquelle ils avaient droit, et, par là, à agrandir et à enrichir l'histoire de l'Eglise, au point de vue de la conception comme à celui de l'exécution; elle n'en était pas moins étroite, incomplète, pleine de préjugé et de parti pris, et naturellement elle fut bientôt abandonnée.
Le pas qui fut fait ensuite fut très-important. Vers le milieu du dernier siècle, une école historique se forma, qui eut principalement pour sièges les Universités de Gœttingue ^ et d'Iéna , et qui rendit des services quon doit toujou^
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rappeler avec reconnaissance. Elle eut pour représentants dans le domaine de l'histoire ecclésiastique des hommes tels (jue Mosheim, Plafl", les Walch, etc.; ils essayèrent de rendre justice à tous les partis, de trouver une signification à tous les systèmes; ce qui caractérise leurs ouvrages, ce n'est pas eulement cette admirahle impartialité, c'est encore un soin infatigahle pour réunir les matériaux, une ardeur de recherche, qui, môme aujourd'hui, font qu'il est souvent indispensahle de les consulter. Le défaut capital des écrivains de cette école, c'est le manque de pénétration philosophique à l'égard du développement organique du passé, et de l'opératfon des éléments qui forment la trame profonde et continue de l'histoire; il en résulte que, malgré leurs efforts honnêtes pour expliquer les événements ou les rapporter à leurs causes, leurs explications sont superficielles et insuffisantes; les causes qu'ils indiquent, ce sont les causes secondaires et individuelles, non celles qui sont essentielles et constantes. Ce défaut est encore plus visible dans Schrôckh, Spittler, Planck, et les autres qui continuèrent l'école; et on peut y voir justement la raison pour laquelle l'école perdit peu à peu son existence propre, et se perdit dans le froid et sec rationaUsme inauguré par Semler, qui marque la fin du dernier siècle et le commencement de celui-ci. Par sa critique hardie des faits et des opinions accrédités, ce rationalisme rendit d'importants services; son scepticisme consomma l'affranchissement soit de l'histoire religieuse, soit de la théologie dogmatique; mais en traitant, comme il le fit, tout le passé chrétien comme un produit des passions
huinaiiics, un résultat de motifs et de causes vulgaires, en n'y découvrant pas un plan caché, un enchaînement et un développement organiques, un but supérieur, il a perdu tout droit à être considéré comme revêtu d'un caractère philosophique, bien qu'il n'ait pas été inutile aux écoles philosophiques qui l'ont remplacé.
Celles-ci se produisirent à la suite du changement total qui se fit pour la première fois sentir dans l'atmosphère intellectuelle du monde par l'effroyable éruption de la Révolution française, mais qui se manifesta graduellement dans tous les pays sous les formes les plus diverses, littéraires, artistiques, politiques, morales, scientifiques, philosophiques et religieuses, faisant déborder toutes les sources de la vie et couler ses torrents avec une plénitude jusqu'alors inconnue. Ces écoles, en ce qui concerne l'histoire de l'Eghse, peuvent être ramenées à deux : le plus éminent représentant de Tune fut Auguste Néander ; celui de l'autre fut Christian Baur : l'une reçut l'impulsion la plus énergique de Schleiermacher, l'autre de Hegel; mais toutes les deux, malgré les différences profondes qui les séparent, eurent ceci de commun qu'elles s'appuyèrent consciencieusement sur des principes philosophiques, qu'elles traitèrent consciencieusement l'histoire religieuse comme un processus soumis à des lois et à des relations du genre de celles qui rentrent dans le domaine de la philosophie .
L'historiographie politique suivit un cours parallèle à celui de l'historiographie ecclésiastique. Naturellement elle subit beaucoup moins que celle-ci l'influence de la Réforme;
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en fait, cette inlliienco l'iit sur elle très-faible au début. Quelle qu'ait été la puissance de la Réforme à certains égards, elle fut longtemps avant d'en arriver à devenir un principe transformateur de la vie politique de l'Allemagne; elle opéra visiblement comme un glaive , longtemps avant d'agir comme un levain et d'apporter quelque changement politique appréciable, qui pût se manifester dans la manière d'écrire l'histoire politique. Au seizième siècle, Cario, Gluverius, Gamerus, Genebrard, Kupferschmid, Macker, Néander, d'autres encore, écrivirent tous ce qu'ils appelaient euxmêmes avec raison des chroniques. Quelques-uns de ces ouvrages peuvent avoir été très-populaires *, mais aucun ne contient assez de philosophie pour mériter d'être appelé même une histoire au sens le plus élevé du mot. Sleidan, qui eut à un rare degré quelques-unes des meilleures qualités de l'historien, ne fut pas loin de produire ce qu'on pourrait justement appeler une histoire universelle avec son ouvrage : De quatuor summis imperiis libri très, publié en 1556 ; mais le titre seul trahit le point de vue suranné et absurde auquel l'auteur s'est placé; et la meilleure preuve de la stupidité de tous ceux qui l'ont suivi , c'est que J.-G. Gatterer, qui mourut seulement en 1799, eut l'honneur de convaincre définitivement les historiens qu'il est ridicule de diviser l'histoire générale en quatre périodes correspondant aux monarchies du prophète Daniel.
1. Je trouve, par exemple, dans le catalogue de la Bibliothèque de l'Université de Tubingue, que cette bibliothèque renferme dix-huit éditions, toutes appartenant au xvi^ siècle, de la Chronique de J. Cario, publiée pour la première fois en U99.
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Au xviP siècle, et môme jusqu'au milieu du xviiic, l'historiograpJiie civile, comme l'historiographie ecclésiastique, fut, en Allemagne, dans une condition vraiment déplorable. La principale cause, ce furent sans contredit l'anarchie et les malheurs de la guerre de Trente ans (1618-48) qui se termina par la paix de Westphalie, c'est-à-dire par la division de la nation en deux parties, selon les différences de religion, et par l'établissement de petites souverainetés locales qui consommèrent la ruine du pouvoir séculier central et de la vie politique. « Il serait difficile, dit M. Bryce dans son excellent ouvrage sur le Saint-Empire romain, de trouver, depuis la paix de Westphalie jusqu'à la Révolution française, un seul grand caractère ou une seule noble entreprise, un seul sacrifice en faveur des grands intérêts publics, une seule circonstance où le bien des nations ait été préféré aux passions égoïstes de leurs princes. L'histoire militaire de ces temps sera toujours lue avec intérêt; mais les pays de liberté et de progrès ont une histoire de la paix qui n'est ni moins riche ni moins variée que celle de la guerre ; et si nous cherchons à nous faire une idée de la vie politique en Allemagne depuis le milieu du xvii^ siècle jusqu'au milieu du xviii% nous n'entendons que les scandales chuchotes dans les cours, ou les disputes des diplomates dans des congrès sans fin. » Cet état de choses eut son expression dans la manière inepte, languissante, dont on écrivit alors l'histoire. Jamais hommes ne furent plus dénués de pénétration pohtique, de largeur de vues, de sentiment national, de talent de narration, que les historiens allemands de cette époque; ils sont, pour toutes ces
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(|ualiti^s,fort aii-dossousde leurs conleinpoiains on Fianc(3(it en Angleterre; ils n'eurent, en réalité, d'autre mérite que celui qu'ont toujours conservé les Allemands, même dans leur plus grand abaissement, et dont ils ont Tait preuve à travers toutes les vicissitudes de leur histoire, je veux dire la persévérance, le soin à rassembler les matériaux, la ipatience à accomplir les tâcbes les plus fastidieuses, cette laboriositas dont parle Leibnitz, quand il dit : « cui nationi, interanimi dotes, sola laboriositas concessa esse videtur. » Dans ce siècle, l'Allemagne n'a produit, à ma connaissance, aucune histoire civile d'une réelle valeur. Elle a produit néanmoins quelques bonnes collections de matériaux historiques, par exemple celles de Meibomius, Schilterus, Ganisius , et particulièrement les A cta pub lica de Londorp, et le Codex juris gentium diplomaticus, les Scriptores rerum Brunsvicensium , et les Accessiones historicœ de l'illustre Leibnitz. Et ce grand homme, on doit se le rappeler, se proposait d'utiliser l'immense provision de matériaux qu'il avait amassée pendant trois années de recherches incessantes en France, en Bavière, en Souabe, en Autriche et en Italie, pour une histoire de la maison de Bruns^vick, histoire dont malheureusement il n'a paru qu'une simple esquisse; mais ce plan suffit à montrer que l'ouvrage projeté avait été conçu dans de larges proportions et dans un esprit vraiment philosophique. Il devait commencer par la géographie et la géologie de l'Allemagne et par les inductions historiques qu'elles suggèrent ; puis il devait décrire, dans la mesure où l'auraient permis les vestiges philologiques et autres monuments , les diffé-
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rentes tribus qui se sont établies successivement dans cette contrée ; il devait insister davantage sur les détails, et s'enfermer dans un cercle plus restreint à partir de l'époque de Gliarlemagne; et, dans l'histoire des empereurs qui sont descendus do ce grand homme comme dans celle des cinq empereurs de la maison de Saxe, faire rentrer Fhistoire des grandes maisons saxonnes , bavaroises et lombardes d'où est issue la maison de Brunswick ; puis présenter le tableau des différentes fortunes de celle-ci, et enfin exposer toutes ses relations de famille. Leibnitz se croyait capable de répandre d'abondantes et nouvelles lumières sur le moyen âge, et de produire presque une révolution dans les idées des hommes relativement à cette époque ; et il est probable qu'il ne s'exagérait pas beaucoup ses forces.
Les collections d'antiquités et de documents du xviF siècle furent le prélude d'ouvrages sortis d'une très-savante école d^histoire civile, qui fleurit à la même époque, aux mêmes lieux, sous les mêmes influences et qui déploya les mêmes qualités que l'école d'histoire ecclésiastique fondée par Pfaff et Mosheim. Elle fut représentée par Mascow, les deux Moser, Justus Môser,Haberlin,Pûtter, A-L. VonSchlôzer et d'autres; plusieurs de ces hommes furent des plus remarquables par leur talent et leur caractère, et tous produisirent une somme de travaux importants, solides, utiles, bien que leurs services soient oubliés aujourd'hui et que, à l'exception de Schlôzer, leurs noms mêmes soient passés sous silence dans les meilleurs dictionnaires biographiques existant en Angleterre. Nuls travailleurs ne furent plus consciencieux.
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Ils nVpargnèrent aucune peine pour produire des œuvres substantielles. Si, ce qui est douteux, ils ont été surpassés pour le soin et Texaclitude des recherches, ce ne fut que par un petit nombre d'auteurs appartenant à l'école historique fondée parSavigny et Niebuhr, c'est-à-dire par des hommes dont les avantages et les ressources étaient beaucoup plus considérables. Leur impartialité fut à la hauteur de leur zèle. En fait, ce zèle infatigable, qui est leur caractère le plus saillant, avait principalement sa source dans un amour de la vérité aussi pur qu'ardent, aussi affranchi de préjugé que capable de labeur et de dévouement. Ces qualités de zèle et d'impartialité, ils les déployèrent surtout dans deux sphères.: l'histoire des provinces et des familles princières, et l'histoire des peuples étrangers. Pour l'histoire générale de TAllemagne, ils rendirent comparativement peu de services directs ; mais ce fut parce qu'alors une telle histoire n'existait pas, ou bien parce que celle qu'ils avaient sous les yeux, la seule qui existât, était un objet de chagrin et de divisions. Les érudits de l'Angleterre avaient précédé ceux de rAUemagne dans l'étude de l'histoire des peuples étrangers ; mais, à partir de ïTrl, date de la publication de VHistoire générale du Nord, de Schlozer, les savants allemands ont probablement dépassé dans cette carrière tous leurs rivaux. Dans le même domaine, Mascow avait déjà rendu d'excellents services i.
La diffusion de ce qu'on appelle l'illuminisme allemand , continuation de l'illuminisme français, suscita des points de
1. UHistoire des anciens Germains et des nations du Nord, de Mascow, fat traduite en anglais par Thomas LediarJ en 1738.
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vue nouveaux relativement à l'art d'écrire l'histoire. On lit moins de cas des reclierclics éru^lites, et l'on regarda comme indispensables la beauté de la forme, l'élégance de la composition. On montra moins de zèle pour rassembler les documents, et Ton donna plus d'attention à la disposition et au style. Peut-être y perdit-on plus qu'on y gagna. Néanmoins, il y eut un autre profit plus considérable qu'un simple profit esthétique : ce fut de voir l'histoire sous un jour nouveau. On commença à s'apercevoir de ce fait que l'histoire est pénétrée par des idées générales; on comprit qu'un progrès de culture, de réflexion éclairée, de raffinement so-
cial, s'était poursuivi à travers les âges, et beaucoup se rendirent enfin compte que le véritable but, ou^tout au moins le but le plus élevé que doive se proposer l'historien, c'est de suivre le cours et le développement de ce progrès. Ce fut pendant cette période, qui embrasse le dernier quart du XVIII" siècle et les dix premières années du xixe, que la no tion de l'existence d'une philosophie de l'histoire se forma dans l'esprit allemand , et il est remarquable combien d'hommes la conçurent à la même époque. Dans le quart de siècle qui précède la Révolution française, Iselin, Wegelin, Schlôzer, Muller, Lessing, Herder, Kant et Schiller, essayèrent tous de suivre les lignes du plan qui se cache sous l'histoire universelle de l'humanité, de découvrir et de mettre au jour la pensée fondamentale qu'elle implique. On trouverait difficilement une confirmation plus frappante du mot de Bacon : « La vérité a été justement appelée la fille du Temps. » Les historiens qui représentent le mieux cette
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période furent le célèbre Jean de Millier et le plus célèbre Frédéric Scliiller.
Eu Allemagne, comme en France, ce furent les écrivains de l'âge éclairé , qui affranchirent délinilivcment l'art d'écrire l'histoire de l'esclavage théologique, du pédantisme et du formalisme scolastiques, pour l'élever à la dignité d'un genre littéraire indépendant, qui insufllèrent la vie dans ses os desséchés et le revêtirent de chairs d'un aspect agréable à l'œil, qui le présentèrent comme une manifestation de l'humanité et de sa culture, et lui donnèrent par là un intérêt actuel et pei'manent pour les hommes en tant qu'hommes. Mais, tout en apercevant dans l'hisloire un sens qui avait échappé jusqu'alors, ils se trompèrent sur le degré de profondeur à laquelle ce sens est caché et sur les difficultés de l'atteindre, et ainsi n'eurent qu'une idée fort inexacte de la nécessité des recherches laborieuses et de la critique. Ils pénétrèrent peu au delà de la surface; ils ne s'élancèrent pas dans les profondeurs de l'existence humaine dans le passé,et n'essayèrent pas énergiquement,par l'étude ei l'expérience de la vie, de donner aux faits leur signification; ils acceptèrent hâtivement un petit nombre de généralisations faciles à former sur le progrès, la liberté, l'humanité, la civilisation, considérés comme les vérités essentielles de l'histoire, la substance de tout son enseignement; mais ils n'avaient encore que les notions les plus superficielles sur toutes ces choses, liberté, progrès, civilisation, humanité. Néanmoins, l'histoire elle-même se chargea bientôt d'apprendre aux Allemands combien étaient super-
liciclles leuis idées sur de tels sujets; la leçon fut sévère et rigoureuse, mais ef(icace. Les Allemands en étaient venus à s'imaginer que le principe de la vraie culture, c'est l'enthousiasme pour Pliumanité, un amour vague et passionné de Pliommc en tant qu'homme, dans lequel s'absorbent et se perdent le patriotisme et les autres affections particulières. Beaucoup, même parmi les hommes qui contribuèrent le plus à fonder la nationalité allemande, regardaient le sentiment national comme synonyme de préjugé irrationnel. Ce fut l'opinion du grand Frédéric; Lessing avouait ne pouvoir comprendre Ce que signifiait le patriotisme; Gœthe et Hegel en étaient totalement dépourvus; Schiller disait qu'un tel sentiment avait surtout son importance à l'origine des peuples et dans la jeunesse du monde, mais que les hommes sérieux ne peuvent s'intéresser chaudement à quelque nation particulière que dans la mesure où les destinées de cette nation ont quelque influence sur le progrès de l'espèce; et Fichte, peu de temps avant la bataille dléna, déclarait qu'un homme grossier et né de la terre pouvait seul s'affliger de la chute de sa patrie, mais qu'un homme d'une vraie culture regarderait toujours la nation dont la culture est la plus haute comme sa patrie véritable, la demeure de son esprit. Mais la honte de l'humihation nationale qui pesait alors sur eux, l'épreuve des malheurs pubUcs éclairèrent les Allemands sur la vanité de leur cosmopolitisme et de la culture dont il est le signe prétendu; ils apprirent la valeur du patriotisme et de la vie nationale; ils apprirent à s'étudier eux-mêmes, à se con-
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naître, à i^tre eux iDômcs, à pénétrer jusqu'aux racines de leur faiblesse, pour devenir capables de les extirper, jusqu'à celles de leur force, pour pouvoir s'instruire des moyens de les développer. Le monde entier sait dans quelle large mesure ils ont profité de cet enseignement, et combien noblement ils ont développé leurs ressources dans les directions les plus diverses de la littérature, de la science, de l'art et de la pratique : le domaine de l'iiistoire n'est pas un de ceux qu'ils ont le moins cultivés.
Depuis que « l'ouragan s'est décbaîné et que le peuple s'est levé » dans la guerre de l'indépendance, il a paru en Allemagne beaucoup plus d'ouvrages historiques, d'un vrai mérite, que dans tout le reste du monde pendant la môme période. Il n'y a pas un coin du vaste champ de l'histoire où l'on ne trouve les savants de l'Allemagne travaillant en plus grand nombre, avec plus de persévérance et de succès que ceux de quelque autre nation que ce soit. Pour l'histoire orientale et classique, les noms qui se présentent à nous sont ceux d'hommes tels que Plath et Lassen, Movers et Ewald, Lepsius, Brugsch et Bunsen, Von Hammer-Purgstall et WeillBœckh, 0. Mûller et Gurtius, Niebuhr, Mommsen et Ihne ; pour le moyen âge, Savigny, les frères Grimm, Pertz, Léo, Giesebrecht, Von Maurer, K. Hegel, etc. ; pour les temps modernes, Schlosser, Gervinus, Ranke, Von Sybel, et tant d'autres, si voisins par le génie et si égaux en talent, qu'on ne peut sans injustice choisir entre eux. Les recherches des Allemands ont éclairé l'histoire de chacune des nations modernes; l'histoire d'Angleterre, par exemple, a
été élucidée par les travaux de Dahlman, de Lappenberg, de Pauli, de Ranke, de Gneist, de Fiscliel. Presque toutes les branches de la science physique ou mentale, les Allemands en ont fait l'histoire avec talent. Ainsi, l'histoire de la philosophie a été fouillée par Hegel, Ritter, ZcUer, Stôckl, Erdmann, Fischer, et une multitude d'autres. Pour un historien de l'Église que pourraient présenter la France ou l'Angleterre, l'Allemagne en pourrait fournir cinquante, égaux ou supérieurs.
Le principe essentiel de la grande école historique fondée en Allemagne par Niebuhr et Savigny, c'est celui de l'individualité des nations. Ses caractères dominants sont la répugnance à imposer à l'histoire des idées ou des constructions générales, ou à en déduire des systèmes de propositions abstraites ; le désir de pénétrer dans le caractère de chaque peuple, comme s'il s'agissait d'une personnalité concrète ; la tentative d'interpréter et de suivre chacune des phases du mouvement de l'histoire comme une phase d'un développement organique ou d'une évolution naturelle; enfin, l'habitude de recourir avec un esprit de sincérité et de critique aux premières sources d'information. Cette école peut bien n'avoir reproduit qu'un côté de l'histoire; son aversion pour les idées générales peut être attribuée, au moins en partie, à une incapacité de les découvrir; elle peut avoir montré une détiance excessive à l'endroit de la philosophie de l'histoire, sauf en ce qui concerne la comparaison un peu puérile du développement national avec l'évolution organique de l'homme individuel ; mais, quels qu'aient été ses défauts, ils
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di'coiilont priiicipalenieiit du vil" désir (jui animait ces savants d approloiidir et do posséder entièrement le sujet qu'ils avaient choisi, et de la concentration môme de toutes leurs facultés sur leur travail ; et ce n'est que par des ouvrages du genre de ceux qu'ils ont produits, que la vraie philosophie de l'histoire universelle, qui n'est en délinitive que l'intelligence vraie et complète de cette histoire, peut se former graduellement. Il faut passer par les détails et les particularités avant d'atteindre réellement la généralité philosophique; le cosmopolitisme de vues, qui consiste à ignorer ou à nier les différences qui séparent les nations, est erroné; le vrai cosmopolitisme présuppose ces différences, et, tout en s'élevant au-dessus d'elles, il en sort. La principale erreur des philosophes de l'histoire a été de méconnaître ce fait, et d'admettre que l'on pût connaître Tespèce sans connaître les nations et les générations qui la constituent; de croire, en d'autres termes, que la philosophie de l'histoire est à la surface, et non au fond de l'histoire elle -même.
Je ne dois pas poursuivre plus loin et retracer avec plus de détails l'histoire de l'art de la composition historique en Allemagne, et je reviens à ce qui est proprement mon sujet, c'est-à-dire l'histoire de la science ou de la philosophie de l'histoire.
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