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CHAPITRE II

COMMENCEMENT DE LÀ PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE EN ALLE- MAGNE : LEIBNITZ, ISELIN, WEGELIN, SCHLÔZER, VON MULLER.

Leibnitz (1646-1716) était doué, comme bien peu ront été, de toutes les qualités nécessaires à un grand bistorien philosophe. Il avait une patience et une puissance de travail qui furent rarement égalées, et il les exerça avec une assiduité et une énergie qui tirent de lui, sans contredit, même d'assez bonne heure, un des hommes les plus savants qui aient existé; et ce zèle et cette érudition extraordinaires furent unis à un coup d'œii des plus pénétrants, à une réflexion des plus profondes, à une originalité spéculative des plus élevées. Presque tous les dons de l'esprit , même ceux qui se rencontrent rarement chez le même individu S il les possédait à un degré merveilleux

1. Pour la liste des biographies de Leibnitz, des éditions de ses œuvres et des traités sur sa philosophie, voyez Ueberweg, Abrégé de la philosophie

LKinMT/. isKi.iN, \\K(;i:mn. etc. 19

de perfeclioii, ot il cùl pu dire, avec beaucoup plus de vérité (juc lord Bacon : « J'ai pris la science entière pour mon domaine. » Il n'y a dans l'histoire de la pensée que le seul Aristole qui puisse lui être comparé pour l'universalité de l'intelligence et la masse des acquisitions intellectuelles. Mathématiques, métaphysique, théologie, langues, jurisprudence, politique, géologie, chimie, médecine, lui étaient également familières. L'universalité de son inteUigence, qui le mettait en rapport avec tout, le conduisait à chercher un esprit de vérité et de bonté dans toutes choses, et à tenter de combiner, de concilier, de mettre d'accord les systèmes les plus divers. Il fut le premier, et, à l'exception de Hegel, le plus grand des éclectiques modernes. On ne peut que regretter qu'il n'ait nulle part traité directement d'une science aux progrès de laquelle il était si propre à contribuer; et cependant, il a tant fait pour tant de sciences, qu'il y aurait presque de l'ingratitude à exprimer même le désir qu'il eût fait plus ou autre chose que ce qu'il a fait.

Bien qu'il n'ait pas traité directement de la philosophie de l'histoire, Leibnitz a rendu à cette science d'importants services, ou tout au moins a exercé sur elle une influence

moderne, 3^ éd., lOG-100. La meilleure biographie est celle de Guhrarer, l'édition la plus commode de ses œuvres philosophiques est celle de Erdmann; les meilleures édiiions de ses œuvres complètes sont celles de Pertz, de Fouchei' de Careil et Klopp, miis toutes les trois sont encore incomplètes ; les expositions les plus rcaî:^rquables et les plus exactes de sa philosophie sont celles qui ont été données par Erdmann {Tableau de l'histoire de la philosop:àc moderne, vol. II, part, ii), Nourrisson {la Philosophie de Leibnitz), Kuno Fischer {Histoire de la philosophie moderne) et Zeller {Histoire de la philosophie allemande, Ire pirlie). Le hvre de Pfleiderer, G. W. Leibnitz patriote, homme d'Etat et initiateur (1870), est un ouvrage intéressant*

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considéiablo. 11 a fait l)caucoiip, je l'ai déjà dit, pour riiistoire proprement dite; et avancer directement l'étude de riiistoire, c'est avancer indirectement celle de la science de l'histoire. Il lut le premier, à ma connaissance, qui associa, sur une grande échelle, l'histoire à la philologie, innovation aussi importante dans la science historique que l'application de l'algèbre à la géométrie dans les mathématiques. Sa philosophie lut la première qui l'ut entièrement et profondément pénétrée de l'esprit de l'histoi re . Elle le fut par sa compréhension et son universalité; elle ne se contenta pas de rattacher immédiatement la cause du cartésianisme à celle de la civihsation; elle relia d'une manière indirecte tout le passé et tout Tavenir du développement de la raison. Elle le fut encore par quelquesuns de ses principes essentiels et de ses dogmes caractéristiques, par exemple : la doctrine de la loi universelle d'analogie , reposant sur l'individualité et la distinction spécifique des monades; — la conception de la vie, considérée comme partout présente, partout en rapport avec toutes les autres vies, ayant partout pour essence d'être un développement ; — l'importance assignée à la loi de continuité, ou d'une gradation non interrompue des organismes ; — la négation de toute lacune dans la série ordonnée des êtres créés; — la théorie générale de l'Jiarmonie préétablie, — et l'optinnsnie, sous la forme spéciale que lui a donnée Leibnitz. Toutes ces conceptions, depuis Leibnitz , ont été transportées dans la philosophie de l'histoire. Mais, comme Leibnitz n'en a pas fait lui-même

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l'applicalioii liistoriquo, il serait hors de propos de discuter ici l'application qu'on eu peut faire. Les considérer en ellcs-mômcs serait encore moins à sa place et supposerait d'ailleurs l'examen de tout le système leibnitzien.

Il faudrait peut-ôtre faire, dans une certaine mesure, une exception pour la théorie de l'optimisme, car bien que Leibnitz n'ait pas essayé de la démontrer par des prouves empruntées à l'histoire, et qu'il ne paraisse pas que sa manière d'écrire l'histoire en ait reçu quelque inlluence, il l'a établie de telle manière et appuyée sur de tels exemples, qu'il a par là manifestement suggéré ridée de l'optimisme historique. Celui-ci n'est en réalité que l'application conséquente et entière à l'histoire de celte pensée de Leibnitz que le meilleur de tous les mondes possibles est celui où abondent des crimes, comme celui de Sextus Tarquin, et que si Sextus avait vécu à Gorinthe satisfait d'un sort médiocre, ou était devenu en Thrace un roi sage et vertueux, le monde eut été nécessairement pire qu'il n'a été, malgré les iniquités monstrueuses de Tarquin devenu le maître à Rome. J'ai à peine besoin d'ajouter que la, preuve historique ne confirme en aucune manière la théorie, car l'histoire n'apporte aucun témoignage en faveur de l'assertion que cette théorie implique. L'histoire connaît le Tarquin i-éel du monde réel, mais elle ne sait rien sur les Tarquins possibles dans des mondes possibles. Un coup d'œil très-superficiel et très -inexact peut seul juger que les crimes de Tarquin aient grandement contribué à l'affranchissement et à la puissance de Rome;

s'ils y ont contribué en quelque chose, c'est en sollicitant l'action de forces que bien d'autres causes auraient pu provoquer et diriger dans une direction meilleure. L'optimisme de Leibnitz a sur ceux de Shaftesbury, de Bolingbroke et de Pope quelques avantages incontestables; mais il est tout aussi hypothétique, et le seul argument réel sur lequel il s'appuie est un argument théologique : « Le monde est le meilleur possible, parce que la puissance, la sagesse, la bonté de Dieu sont infinies. » C'est là un argument qui, je l'avoue, me semble faible. Ne peut-on pas dire, avec tout autant de raison, que le monde ne peut être le meilleur possible, et que Dieu aurait pu le faire plus parfait, précisément parce qu'il est infini? Il est infini, et le monde est fini; la distance entre sa bonté et quelque degré de bonté qui puisse exister dans le monde doit être infinie. Dire que le monde est le meilleur que Dieu ait pu créer, quel que soit d'ailleurs le degré de perfection que Dieu ait pu donner au monde, c'est, semble-t-il, impliquer l'hypothèse que la puissance divine est limitée. En fait, c'est ici ou jamais le cas de dire que, de quelque côté que vous vous tourniez, vous vous heurtez à l'alternative d'un dilemme. Si le monde n'est pas le meilleur possible, dira l'optimiste, Dieu ne peut être infiniment bon. Soit; mais alors, si le monde est le meilleur possible, Dieu ne peut être tout-puissant. L'une de ces deux conclusions semble aussi bonne que l'autre. Peut-être la vraie conclusion est-elle que nous raisonnons dans une sphère trop haute pour nous; que, notre raisonnement ayant pour objet l'infini, nos conclusions n'ont pas plus de

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valeur réelle dans un sens que dans l'autre. Il me semble en môme temps que la difficulté présentée par Toptimiste est la moins embarrassante des deux. L'induction relative à la bonté de Dieu est hors de cause, pourvu que la constitution originelle de toutes choses, que toutes les choses créées par Dieu soient très-bonnes, qu'elles soient d'ailleurs ou ne soient pas les meilleures possibles; mais je ne puis concevoir comment la puissance, la sagesse , la bonté que manifestent l'univers actuel ou quelque univers lini que ce soit, pourraient être la plus haute expression possible d'une puissance, d'une sagesse, d'une bonté inlinies ^ .

Ce ne fut, comme nous l'avons déjà dit, que dans la seconde partie du xviiF siècle, que la notion de Texistence d'une philosophie de l'histoire commença de se faire jour dans la pensée allemande. Ce fut une des nombreuses idées qu'à cette époque l'Allemagne emprunta à la France. M. Rosenkranz Ta nié, mais à tort, et le préjugé national peut seul l'avoir conduit à mettre cette opinion sur le compte de la légèreté et de la vanité françaises. Les deux écrivains qui les premiers en Allemagne essayèrent de subordonner l'histoire à la philosophie sont tous deux natifs de la Suisse, contrée qui eut longtemps et qui a encore de l'influence

1. Sur l'opUmisme de Leibnilz, voyez, outre les ouvrages déjà mentionnés de Erdmann, Nourrisson, Fischer et Zeller, les traités de Bilfinger {de VOri' gine et de la Permission du mal, 1724) et de Baumeister {Histoire de la doctrine du meilleur monde possible, 17il) ; Kant, de V Optimisme et de l'Insuccès de toutes les recherches philosophiques en théodicée ; Cbalmers, Théologie nahirelle (liv. V, ch. ii) ; Bonifas, Étude sur la Théodicée de Leibnitz, et Pictiler^ la Théologie de Leihnitz.

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en (iiialitc d'intermédiaire intellectuel entre la France et rAllemagne. Ces deux écrivains furent Iselin et Wegelin \

Isaak Iselin (1728-1182) fut un homme d'une haute originalité, d'un caractère aimable et d'un esprit cultivé, passionné pour les droits de la justice et embelli de tous les charmes de la bienveillance; sincère investigateur de la vérité, il fut infatigable à la répandre. Il se fit Tardent avocat des idées sur l'éducation auxquelles sont associés les

1. Le plus ancien ouvrage en allemand, du moins à ma connaissance, qui ait affiché la prétention d'être une exposition des principes de la science de l'histoire, a été publié par Jean-Martin Chladni en 1752. Il a été entièrement négligé, même par les Allemands. L'auteur était Hongrois d'origine, d'une famille dont quelques membres se sont distingués dans les sciences : le pins célèbre fut peut-être Ernest Chaldni, qui fit de grandes découvertes en acoustique expérimentale. Jenn-Martin Chladni écrivit comme complément à sa Science universelle de l'histoire une Philosophie nouvelle définitive, une Logique pratique et deux volumes d'Op^^scules académiques ; mais ces ouvrages sont également inconnus, même des historiens allemands 'de la philosophie. La Science ^^niverselle de l'histoire ne répond pas à son titre. Le sujet qu'elle traite n'e.it pas l'histoire elle-même ; c'est une investigation et une exposition historique. C'est ce que les Allemands appellent mainlenHnt un historique. Le D'' Chladni était parfaitement convaincu qu'il posait dans ce livre le fondement d'une science entièrement nouvelle et extrêmement importante. Il exprime dans sa préface la conviction que sa vie avait été providentiellement dirigée vers ce but, et il suppose qu'il y avait été préparé par les difTérenles positions qu'il occupa successivement, par ses occupations à l'Université de Wittenberg, ses fonctions de chargé de cours d'antiquités ecclésiastiques à Leipsig, directeur de gymnase à Cobourg, et enfin de professeur ordinaire de théologie, d'improvisation et de poésie ainsi que de pasteur à l'Eglise de V Université d'Erlangen. L'ouvrage comprend douze chapitres, qui traitent les sujets suivants : 1° la science historique en général ; 2° les mouvements des corps ; 3° les mouvements^des êtres moraux ; 4° les mouvements des hommes et des histoires ; 5° le spectateur et le point de vue ; 6° l'altération que subit l'histoire dans l'exposition qu'on en fait ; 7° la diffusion et la propagation de l'histoire ; 8° la connexion des événements et la rausation historique ; 9<> la certitude historique ; 10» la probabilité historique ; 11° les histoires anciennes et étrangères ; 120 les choses de l'avenir et les règles de la conjecture.

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