‹ La philosophie de l'histoire en AllemagneChapitre 47 sur 48 · L. VII, part. ii · texte numérisé non relu

L. VII, part. ii

lemporain ne s'est occupé aussi longtemps et avec autant de zèle de cet ordre de recherches, et l'explication en est que probahlement personne n'en a senti aussi profondément que lui l'importance. A ses yeux, l'avenir de la philosophie dépend de cette science plus que de toute autre ; ce n'est que par son aide qu'on peut désormais espérer quelque progrès considérable dans la théorie générale de l'univers. Le résultat principal du mouvement philosophique inauguré par Kant, c'a été, selon notre auteur, de mettre hors de doute que la solution des problèmes fondamentaux de l'existence doit être cherchée non dans la nature, mais dans l'homme. Et ce qu'est l'homme, l'histoire surtout peut nous l'apprendre, Thistoire, qui contient tout ce qui a jamais été pensé, senti, dit ou accompli. Comprendre l'histoire, c'est donc, en ce qui concerne les intérêts de la philosophie, chose beaucoup plus importante et nécessaire que de comprendre la nature. Il n'y a pas de Térité plus générale que celle qui peut nous être révélée par l'histoire ; pas de base plus solide ou plus large pour édifier une théorie complète de la vie humaine, une morale digne de ce nom, que celle que l'histoire peut fournir. Telle est la conviction qui a déterminé le professeur Hermann à se consacrer avec une si énerg-ique ténacité à la tâche d'interpréter philosophiquement l'histoire. Je ne puis supposer que ses efforts aient été stériles, quel que soit le jugement définitif à porter sur les résultats auxquels il est parvenu. Ils auront contribué, dans une mesure considérable, à attirer l'attention sur un champ d'investigation qui tôt ou tard portera de riches moissons

LAZAUIJS, LOTZE ET IIEUMANN 4-27

et produira d'abondants trésors anjoiird'liui cacliés. Ce double fait, que toute histoire est depuis quebjue tempe devenue promptement scicnlidque, et (jue presque toutes les sciences sont devenues plus promptement encore liistoriques, est un signe des temps; nous pouvons en conclure, sans courir grand risque de nous tromper, que la philosophie de l'histoire, si peu estimée et si peu cultivée qu'elle puisse être aujourd'hui , occupera dans une époque peu éloignée une place d'honneur. Quand cette époque sera Tenue, le nom du D' Hermann ne pourra manquer d'être rappelé avec reconnaissance pour son loyal dévouement à une grande cause scientifique.

Hermann regarde Hegel comme son prédécesseur immédiat, on peut presque dire son seul prédécesseur. Il n'accorde à peu près aucune valeur à ce qui s*est fait dans cet ordre de spéculation avant Hegel, pas plus qu'à ce qui s'est fait depuis. Il rappelle, il est Trai, les Idées sur Vhistoire de l'humanité de Herder, la Philosophie positive de Schelling, Dieu dans Vhistoire de Bunsen, mais c'est seulement pour qualifier le premier de ces monuments <( d'œuvre dépourvue d'ordre scientifique et purement fragmentaire » ; le second, d'œuvre ce aventureuse, mystique et fantaisiste » ; quant au troisième, c'est un ouvrage « d'un caractère théologique et qui ne montre qu'un côté des choses. » Il attribue à Hegel l'honneur d'être « le premier fondateur systématique » de la philosophie de l'histoire, et son système est le seul, selon lui, qui mérite qu'on en tienne compte. Le but que se propose Hermann, c'est de trouver ({ la prochaine vérité plus

élevée » de laquelle on puisse considérer l'univers. — Je n'ai pas besoin de dire que je suis en tout ceci d'une opinion absolument différente. Il y a eu en debors de rAUemagne beaucoup de pen^urs considérables dont les travaux sur la philosopbie de Pbistoire sont excellents ; et, en Allemagne môme, il y en a eu beaucoup de môme valeur à côté de Hegel et des trois autres mentionnés par Hermann. Mais, sans insister là-dessus, en quel sens peut-on dire de l'ouvrage de Herder qu'il est « dépourvu d'ordre scientifique », sans que cette critique retombe également sur l'ouvrage de Hegel? L'ordre général suivi par celui-ci est, au fond, calqué sur celui qu'a suivi Herder. Si, dans l'œuvre de Hegel, l'enchaînement des parties est un peu plus étroit que dans celle de Herder, il ne s'ensuit pas logiquement qu'il soit plus scientifique, et, en fait, il n'est scientifique à aucun degré. On ne pourrait lui donner cette qualification qu'en la prenant dans un sens tout artificiel dont le D' Hermann aurait dû éviter de se servir. — De plus, en quel sens l'ouvrage de Herder est-il « purement fragmentaire », ou même plus fragmentaire que celui de Hegel? Expressément et de parti pris, Hegel exclut de sa philosophie de l'histoire la considération d'une masse énorme de faits proprement historiques. Sa théorie a la prétention de ne s'appUquer qu'à une fraction de la vie de l'humanité dans l'espace et dans le temps. Herder, au moins, s'efforce d'embrasser tous les faits. Son esprit est décidément plus compréhensif, plus universel que celui de Hegel. Le D»- Hermann n'a donné aucun motif satisfaisant ni même plausible pour repré-

LAZAUl'S. LOTZE ET HEIOIAW 429

senlcr Hegel comme le premier fondateur systématique de la philosophie de l'histoire, et évidemment il n'y en a pas à donner. La source de l'erreur où il est tomhé n'est pas diflicile à découvrir; elle n'est autre que la théorie de c( l'esprit humain faisant la chaîne » \ l'une des théories les plus superficielles et les plus fausses qu'on puisse énoncer. « C'est, dit Hermann, un trait particulier qui distingue la philosophie de toutes les autres sciences, qu'elle n'accomplit jamais aucun progrès réel, qu'elle ne fait jamais aucune découverte vraiment nouvelle, en marchant à petits pas, mais seulement en faisant de grandes enjambées. » Telle est la raison pour laquelle il se regarde comme obligé de construire « le dernier grand système. » Or, en admettant que cette distinction existe réellement entre la philosophie et les sciences, il n'est nullement probable qu'elle existe de même entre les sciences et la philosophie de l'histoire, c'està-dire entre une science particulière et les autres. D'ailleurs, entre la philosophie et les sciences, une telle distinction n'existe pas. En philosophie comme ailleurs, toute œuvre honnête et consciencieuse a son prix. Évidemment, là comme ailleurs, les plus grands hommes font les plus grands pas; mais que seuls, et à l'exclusion de tous les autres, les grands hommes marchent en avant, voilà une assertion qui ne repose sur aucune preuve. Si elle avait quelque fondement, aucun homme, ayant la plus vulgaire modestie, ne voudrait s'occuper de philosophie ; il en abandonnerait

1. Line of buckets theory, liltéralement la théorie de la chaîne des seaux (qu'on se passe de main en main dans un incendie).

Tétude à ceux qui auraient la présomption de se croire doués d'un génie de premier ordre. La pliilosopiiie n'avance pas uniquement, comme le suppose le D' Ilermann, par une série de grands pas, une succession de grands systèmes, mais par le labeur de quiconque recule les limites et accroît les richesses de la pensée humaine ; il ne suftit pas, pour la faire progresser, d'utiliser les ressources du c( dernier grand système » qu'elle a produit; il faut encore faire usage de toutes ses acquisitions passées, et plus encore peut-être des acquisitions de ces sciences subordonnées, dont chacune, le D"" Hermann lui-même le reconnaît, avance par une multitude innombrable de petits pas.

Tout en prisant si haut la philosophie de l'histoire de Hegel, Hermann montre qu'il en aperçoit parfaitement les défauts, et son propre ouvrage est beaucoup plus une critique qu'une continuation de celui de Hegel. H rejette, en réalité, presque tout ce qui est proprement hégélien ; et ce qu'il déclare devoir à Hegel, il aurait tout aussi bien pu l'emprunter à beaucoup d'autres. A la manière dont Hegel a traité l'histoire , il fait deux reproches particulièrement graves. Il le blâme d'abord de n'avoir pas essayé de résoudrCy dans sa philosophie de l'histoire, le problème de la relation entre la loi nécessaire et la liberté personnelle, et d'avoir, implicitement ou par voie de conséquence, sacrifié celle-ci à celle-là. Ce problème, selon Hermann, est fondamental dans la science de l'bistoire, et la solution doit en être cherchée non par une déduction tirée d'une définition, non pas en dehors de l'histoire, mais dans une étude impar.

LAZARUS. I.arZE ET IlEUMAN^ 431

tiale et comprélionsive du dévelop[)LMiient liuinaiii considéré dans son ensemble. Il ne trouve dans llr^el aucune trace d'une pareille étude. Il trouve, au contraire, qu'il élimine virtuellement de Tliistoire la liberté, bien qu'elle soit prt'cisément ce qui constitue l'élément différentiel de la vie humaine. Il consacre un nombre considérable de pages à montrer (jue la nécessité et la liberté sont à la fois présentes dans riiistoire, et que l'une n'exclut pas l'autre ; mais il est obligé d'avouer que leur coexistence est une énigme qu'il ne peut expliquer. La philosophie de l'histoire, telle qu'il la conçoit, doit se garder de supprimer l'un ou l'autre de ces deux termes , mais elle échoue complètement quand elle essaye de les mettre d'accord. — La seconde objection qu'il adresse à Hegel est plus radicale. C'est que la notion hégélienne de riiistoire, conçue comme le processus continu d'une évolution dialectique se développant sur une seule ligne droite, ne repose sur aucune preuve rationnelle et est en contradiction avec les faits. C'est que la dialectique est arbitraire en soi et inapplicable à l'histoire. Il est impossible de mieux montrer que ne l'a fait Hermann ce qu'il y a d'étroit et de fantaisiste dans la manière dont Hegel traite de l'histoire, qu'il présente comme un processus qui n'a que longueur sans largeur, comme une succession nécessaire de phases dans la réalisation d'une idée substantielle unique. Hermann rejette cette erreur avec toutes ses conséquences et fait ressortir celles-ci aussi bien que celle-là aussi pleinement qull est possible. On peut seulement s'étonner, après cela, qu'il ait pu s'exprimer encore comme si Hegel avait fondé la

philosophie de Thistoire par une œuvre unique en son genre, unique par ses mérites. Ce que, dans cet ouvrage, il a rejeté comme dépourvu de valeur, c'est, en substance, tout ce qui appartient en propre à Ilégel. Et qu'on n'aille pas répondre que Hermann se rencontre encore avec Hegel en ce qu'il regarde l'histoire comme le processus par lequel rimmanité marche graduellement de l'esclavage à la liberté rationnelle. En effet, si réellement, comme le soutient Hermann, il n'y a pas place pour la vraie liberté dans la philosophie de l'histoire de Hegel, si la liberté est étouffée dans les replis de la dialectique, l'accord des deux philosophes n'existe plus que dans les mots. J'ajoute que Hegel n'a pas plus de titre à être regardé comme l'inventeur de cette conception qui fait de l'histoire la réalisation de la liberté rationnelle, qu'à être regardé comme l'inventeur de l'alphabet. La part, quelle qu'elle soit, de vérité que renferme cette conception, et l'on ne saurait douter qu'elle ne soit en grande partie vraie, avait été généralement reconnue longtemps avant la naissance de Hegel.

Ce qui, selon Hermann, établit la distinction la plus caractéristique entre la philosophie de l'histoire de Hegel et la sienne propre, c'est que, dans la première, le cours de l'humanité est conçu comme un processus dynamique ou une évolution organique , tandis que, dans la seconde, il est représenté comme une œuvre d'art. Il critique et rejette l'idée que l'histoire est un organisme, que son unité est celle d'un être ou d'un principe se développant et se différenciant par lui-même ; il soutient qu'elle ressemble plutôt à un

LAZAKUS, LOTZE ET IIEKMANN 433

drame ou à un tableau, dont la fin constitue l'unité. Elle ne part pas, comme un organisme, de l'unité, pour se développer peu à peu en une multiplicité de parties; mais, comme une œuvre d'art, elle commence par la multiplicité et linit par aboutir à l'unité. Le point de vue qu'adopte Hermann, c'est donc -le point de vue téléologique. L'histoire lui apparaît comme un système de moyens disposés par Dieu pour assurer l'accomplissement de fins spirituelles; il y voit l'œuvre non pas d'une simple notion se développant par elle-même, mais d'une intelligence libre et créatrice qui l'a formée de telle sorte, par l'agencement et la combinaison d'une multitude d'agents, qu'elle prépare des êtres moralement perfectibles pour une autre vie plus parfaite. En conséquence, il estime que la tâche de la philosophie de l'histoire, c'est de montrer quelles appropriations de moyens à des fins on peut y découvrir, comme telle partie est adaptée à telle autre, et comment toutes les parties sont reliées entre elles pour constituer un système et convergent vers une cause finale. Pour accomplir cette tâche, elle doit fixer son attention sur l'ensemble de la matière historique telle que la lui présente l'expérience, l'étudier sous tous ses aspects, s'efforcer de la posséder à fond. L'intelhgence complète des faits doit être son but ; pour l'atteindre, il ne faut pas qu'elle mette sa vanité à s'en tenir immuablement à quelque point de vue particulier, à s'attacher inflexiblement à quelque principe ou à quelque procédé de méthode incomplets; bien loin de là, elle doit être prête à examiner les faits, de quelque

côté et par quelque méthode que ce soit.

Flint. il — 28

Dans cette manière de voir et dans les considérations que le D' Ilermann lait valoir à l'appui, il y a sans doute beaucoup de vrai, mais il y a aussi probablement un peu d'erreur. Il est vrai, par exemple, que le développement historique diClcre à d'importants égards d'un développement organique ; mais c'est certainement aller trop loin que de dire qu'il ressemble plutôt à la création d'une œuvre d'art. Beaucoup de ceux qui ont étudié ce sujet trouvent que M. Herbert Spencer et d'autres ont abondamment montré que les sociétés se développent en partant de l'unité, ou tout au moins d'un état comparativement homogène, pour arriver, par différenciations successives et spontanées, à des états de plus en plus multiples et hétérogènes ; et le D' Hermann n'aurait certainement pas dû rejeter une généralisation acceptée par tant d'esprits comme une des plus remarquables de la science historique, sans essayer d'en montrer la fausseté. De plus, quand on parle du point de vue téléologique, il y a une équivoque que le D^ Hermann n'a pas aperçue- Regarder l'histoire de ce point de vue, l'étudier comme un système de moyens et de hns, lui paraît être la même chose que de la considérer comme l'œuvre de Dieu et d'étudier en elle les desseins divins. €'est là une erreur complète. Un athée peut adopter sans réserve cette manière de voir, sans être moins athée pour cela. Ces mots cause finale expriment deux choses fort distinctes. Ils désignent ce qu'Aristote entendait par là, c'est-à-dire la fin intrinsèque d'une chose, la réalisation de sa vraie nature ; ainsi, par exemple, la vision est la cause finale de l'œil. En ce sens, uue recherche des

LAZAKLS. lUÏAE El IIKKMANN 435

causes liiiales est siniplciueut uoe reciierchc des toiidauces naturelles des choses on tant qu'elles sont en rapport les unes avec les autres, et évideuiiucnt, si loin que l'on pousse une telle recherche, elle n'aboutira pas d'cUe-mùme à une idée ou à une connaissance quelconque de Dieu ; elle ue peut nous faire sortir de l'ordre des réalités sur lesquelles elle porte. De la perception de certaines adaptations, l'esprit en arrive à croire à des intentions ; il a commencé par observer des relations de moyens à des [lus, et il en induit leii^^tence de certains desseins ; mais cela suppose un procédé distinct, un acte intellectuel d'une autre nature, un procédé, un acte qui de la sphère de la science introduisent l'esprit dans celle de la religion ; de sorte qu on peut bien arriTcr ainsi à une théologie de l'iiistoire, mais nullement à une science de l'histoire. Le D'' Hermaim raisonne comme si le point de lue téléologique était en lui-même un point de Tue religieux, comme si le principe des causes fmaies avait une seule signification déterminée et était, dans un seul et iuéme sens, un principe religieux et un principe scientifique, tandis qu'il n'est un principe rehgieux que dans un sens tout autre que celui où il est un principe scientifique. La recherclie qui a pour objet les tendances des agents et des événements historiques devait être soigneusement distinguée de celle qui est relative aux desseins ou aux buts que Dieu a poursuivis en créant ces agents ou en permettant ces événements. Si le D'" Hermann avait iait cette distinction, il aurait pu, évidemment, aller plus loin encore, et montrer, par des raisons qui eussent alors été beaucoup j)las convaincantes.

que le point de vue religieux en histoire est à la fois naturel et légitime, et que nous sommes parfaitement en droit, étant prouvé qu'il y a des adaptations, d'arriver de là à affirmer qu'il y a des intentions. Il eût ainsi prévenu en môme temps la possibilité d'une erreur dont l'expérience s'accorde à nous montrer le danger dans cet ordre d'idées, erreur qui consiste à oublier que les investigations relatives aux tendances ou adaptations des choses et des êtres doivent précéder celles qui se rapportent aux intentions ou aux desseins, ce qui conduit les hommes à chercher dans l'histoire la confirmation de leurs idées sur la Providence, au lieu de former à cet égard leurs conceptions d'après ce qu'ils ont préalablement constaté être historiquement vrai. Une telle méthode est aussi contraire aux véritables intérêts de la religion qu'à ceux de la science. Elle gâte notre science, sans rendre notre religion plus complète ni plus vraie. Si nous abordons l'histoire pour y chercher la confirmation de nos idées sur la Providence, nous trouverons probablement ce que nous cherchons, quelque étroites que puissent être nos vues; mais nous n'apprendrons par là sur cette Providence rien que nous ne sachions déjà, et nous ne désapprendrons non plus aucune de nos erreurs ; tandis que si, par une étude consciencieuse de l'histoire telle qu'elle a été réellement, nous pouvons nous avancer, si peu que ce soit, dans rintelligence du plan subUme qui, à travers des générations innombrables, s'est lentement réalisé avec des millions de volontés humaines ignorantes, égoïstes, perverses, comme instruments, alors nous arriverons par là à aug-

LAZAKLS. l.OTZE ET HEIIMANN 437

nicnter vorilablemciit notre connaissance des attributs et des voies de Dieu, h sentir dans une faible mesure combien sont courtes nos pensées au prix des siennes, et le contact avec cette pensée divine grandira quelque peu la nôtre. J'ajouterai que le D' Ilermann me semble avoir exagéré la valeur scienlilique du principe des causes finales, même en ce sens où son application scientifique est généralement admise. La science de l'bistoire, il est vrai, est probableuient celle où l'emploi de ce principe serait le plus largement profitable. Bien qu'on puisse suivre dans la nature une adaptation, un plan, une finalité, on ne peut soutenir que le principe des causes finales serve beaucoup, s'il sert, dans les recbercbes de l'ordre purement physique; d'autre part, en ce qui concerne la nature organique, où les moyens et la fm sont en quelque sorte spécialisés sous la forme déterminée et facilement saisissable, au moins relativement, de l'organe et de la fonction, il est hors de doute que ce principe a souvent provoqué et guidé l'investigation; dans la philosophie de l'histoire, — dont la tâche essentielle est de montrer comment un état social a abouti à un autre et s'est transformé en un autre, quel rôle chaque nation, chaque époque a joué par rapport aux autres et à l'humanité collective, quel est le plan qui a embrassé toute Thistoire et Ta, pour ainsi dire, pénétrée dans toutes ses parties, — le principe de la finalité peut être d'une importance plus grande encore. Mais, là même où son importance est la plus considérable, peut-on soutenir qu'il ait une valeur indépendante et intrinsèque? La recherche des causes finales peut-elle

'i38 U PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE

ôtrc S(''parée de celle des causes efficientes et des lois au point de pouvoir passer justement pour un procédé plus élevé et plus compréhensif, fondé sur on principe plus scientifique? Ou bien, au contraire, n'est-il pas vrai que notre connaissance d*une classe quelconque d'objets doive rester tout à fait superficielle tant qu'elle n'a pas atteint, par delà la constatation des moyens et des fins qui s'y trouvent, les lois et l'enchaînement causal que ces lois supposent ? L'ceil est construit pour la vision, l'oreille est disposée pour l'audition, certains arbres sont faits pour porter des pommes, d'autres des poires : voilà sans doute des vérités ; mais, parce qu'on sait cela, on n'est ni un grand physiologiste ni un grand naturaliste; on n'arrive à la science que si, à ces convictions téléologiques , on a ajouté la connaissance des processus dynamiques ou organiques par lesquels l'organe corporel ou l'arbre fruitier réalisent leurs fins. De même, il ne peut y avoir de science historique digne de ce nom si ceux qui s'en occupent se contentent, comme ils l'ont fait trop souvent, de contempler l'histoire des nations à la seule lumière des résultats accomplis par ces nations, ou de ce qu'on appelle leurs missions, au lieu de profiter de cette lumière pour pousser ces recherches jusqu'aux lois et aux causes efficientes qui seules peuvent donner des conclusions méritant d'être considérées comme scientifiques, au sens le plus strict du mot.

L'histoire humaine est un mouvement composé ou collectif qui comprend plusieurs mouvements particuliers et distincts, bien que corrélatifs, auxquels il faut la ramener

LAZARUS, LOTZE ET HEllMANN 439

par l'analyse, alin de pouvoir les étudier séparément et dans leurs rapports réciproques. Une analyse complète doit être opérée à la fois pour elle-même et parce ({u'elle est indispensable pour une synthèse complète. C'est une telle analyse que le D»" Hermann a essayé de nous donner dans son sixième chapitre, en résolvant le contenu de la civilisation humaine en ses éléments constitutifs; mais cette partie de son ouvrage n'est nullement satisfaisante, et ce n'est pas sans raison qu'elle a été vivement critiquée par Bona Meyer, dans l'article auquel j'ai déjà plus d'une fois renvoyé, et par G. Biedermann, dans un traité spécial ^ La relation directe et immédiate qui unit l'homme au monde extérieur, tant spirituel que matériel, donne naissance, selon le D' Hermann, aux quatre divisions fondamentales et essentielles de la civilisation humaine, à savoir la religion, la science, l'art et Tindustrie; elles correspondent aux quatre sphères ou aspects principaux de l'existence objective, le bien, le \Tai, le beau et l'utile. Puis, de la relation indirecte qui unit l'homme au monde extérieur et du rapport direct qui existe entre lui et la société, sort un nouveau système de quatre sphères de civilisation, de quatre institutions qui sont autant de conditions de la vk : ce sont le langage, la loi, la morale et l'esthétique, le premier se rapportant spécialement à la science, la seconde à l'industrie, la troisième à la religion, la quatrième à l'art. La vie sociale, ayant deux formes, engendre, nous dit-on, deux autres divisions, le commerce et

l. Pragmatische und begriffsicissenschaftliche Geschichtschreib^ng der Phi' hsophie, tSlO.

la guerre. L'analyse aboutit donc à une décomposition de la civilisation en dix éléments : religion, science, art, industrie, langage, loi, morale, esthétique, commerce et guerre, — et l'histoire de la civilisation se ramène à dix développements correspondants. Une analyse conduisant à un tel résultat se réduit manifestement d'elle-même à Tabsurde. Si elle n'avait été mal faite, elle ne serait jamais arrivée à séparer l'art de l'esthétique, la loi de la morale, l'industrie du commerce ou même de la guerre. A l'examen, ce soupçon se trouve pleinement confirmé. Plus on la considère, plus on voit qu'elle est superficielle, inexacte, confuse, incohérente. En vérité, elle a tant de défauts, qu'il serait fort long de les exposer, même avec la plus grande brièveté possible. On m'excusera, j'espère, de ne pas entreprendre cette tâche; mes raisons, c'est que les erreurs en question ont été suffisamment mises en lumière par les auteurs auxquels j'ai renvoyé; — que plusieurs, au moins, d'entre elles n'échapperont pas au lecteur intelligent, — et que, si j'y insistais trop, je pourrais laisser cette impression que l'ouvrage du D' Hermann a beaucoup moins de mérite qu'il n'en a réellement. Il est évidemment fort regrettable que Hermann se soit figuré qu'il avait trouvé dans une analyse aussi défectueuse « la loi générale de l'histoire ». Les quatre principales formes de civihsation doivent, selon lui, devenir prépondérantes d'après un ordre de succession déterminé et psychologiquement nécessaire, en sorte que chacune d'elles devienne le caractère distinctif d'une période de la durée. L'ordre de succession est celui-ci : art, religion,

LAZAKUS, LOTZE ET HEUMANX 441

industrie, science. Cette prétendue loi, à la démonstration de laquelle sont consacrés les chapitres Oi et Gti, notre auteur l'associe à une prétendue analogie entre la vie de l'individu et l'histoire de l'humanité, analogie qu'il a exposée au chapitre 48. La vie individuelle et l'histoire générale suivent, selon lui, un cours parallèle, et traversent des phases semblables et correspondantes, malgré l'énorme inégalité de leur durée. Les influences dont l'action prédomine dans l'enfance de Tindividu comme dans celle de la race, sont d'une vitalité puissante, d'un caractère joyeux et sensuel, et elles trouvent leur expression dans l'art; celles qui sont prépondérantes dans la jeunesse sont plus profondes, plus intimes, plus exaltées, plus spiritualistes ; elles s'expriment par la religion; dans l'homme et dans l'humanité, l'âge mûr se distingue par un jugement sobre, une réflexion prudente, une énergie pratique qui se donnent carrière dans les entreprises de l'industrie; la vieillesse, enfin, par une méditation plus profonde et un amour de la sagesse qui obtiennent satisfaction par la science. La Grèce a représenté l'enfance et l'art; le monde germano-chrétien, la jeunesse et la rehgion ; l'Angleterre représente 1 âge mûr et l'industrie; l'Allemagne représentera la vieillesse et la science.

Nous avons déjà rencontré des vues fort semblables dans Fontenelle, Saint-Simon, Cousin, Littré, Schiller, Fichte, Gœrres et Lasaulx. Ce sont de vieilles erreurs, et elles ont revêtu des formes nombreuses. Mais, quelles que soient les formes qui les enveloppent, elles ont pour fondements de

Vd LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE

faux principes qui ont déjà été réfutés. Je remarquerai seulement que le ly Hermann lui-même admet que la loi générale ne s'applique qu'à Thistoire de l'Europe. Evidemment, il ne pouvait se refuser à l'admettre, car l'Orient pris dans son ensemble, bien que plus ancien que la Grèce, était certainement plus religieux qu'artistique, et l'une des plus vieilles nations orientales, la Chine, est à sa façon aussi industrielle et aussi industrieuse que l'Angleterre. Le Q^ Hermann lui-môme décrit l'histoire des Juifs comme celle où la religion est le mieux représentée. Est-ce qu'elle est venue après celle de la Grèce? En fait, la religion n'exerçait-elle pas sa suprématie en Judée, l'industrie et le commerce n'étaient-ils pas florissants chez les Phéniciens à peu près à la même époque où l'art était cultivé avec tant de succès par les Grecs ? Que la Grèce ait représenté l'art plutôt que la science, c'est là une proposition bien contestable; que l'Allemagne ait fait pour la science seulement autant que la Grèce, c'est une assertion peut-être plus contestable encore. Il est impossible d'accepter comme « loi générale » de l'histoire une loi qui, de l'aveu môme de ceux qui l'admettent, ne s'applique qu'à une partie de l'histoire, quelque importante que puisse être cette partie. Alléguer pour justification qu'une loi générale peut bien ne s'appliquer que dans des limites restreintes et spéciales, que seule l'histoire de l'Europe est proprement l'histoire, prouve seulement que ceux qui parlent ou écrivent ainsi se sont formés de l'histoire une conception étroite et arbitraire. Quelle notion inexacte et incomplète, en effet, que celle qui ne

LAZARCS, LOTZB ET riEIUFANN 143

nous permet pas d'admettre que la Chine, l'Inde, la Perse (*t la Judée aient eu une histoire!

Les chapitres de hcaucoup les plus remarquables de l'ouvrage de Hermann sont ceux qui sont consacrés à l'examen des différentes parties et des aspects particuliers de l'histoire, et heureusement ils sont beaucoup plus nombreux que ceux qui sont remplis par des généralisations du genre de celles dont nous Tenons de parler. L'Orient et l'Occident, l'Asie et l'Europe y sont présentés comme l'expression de deux grands systèmes historiques opposés, le premier étant essentiellement un ensemble complexe ou un agrégat de peuples coexistants, tandis que le caractère dominant du second, c'est que la civilisation s'y déyeloppe d'une manière continue à travers une série de phases ou de degrés. Hermann passe trop rapidement sur l'Orient, où il ne voit qu*une simple « juxtaposition » (Nebeinander), conception extrême qui a pris naissance dans une réaction contre une autre conception également extrême, celle de Hegel, qui représentait l'Orient comme marquant uniquement la première phase de l'histoire universelle. Bien que peu nombreux, les chapitres sur l'Orient, au lieu d'être réunis ensemble, sont artificiellement séparés et dispersés à travers tout le volume; ainsi, par exemple, le contraste général entre l'Orient et TOccident est le sujet du chapitre 30, le caractère général de l'Orient, celui du chapitre 20; et la distribution générale de la civilisation en Orient, celui du chapitre 63. Ces défauts sont d'autant plus à regretter que, pris en eux-mêmes^ les chapitres sur l'Orient sont, dans

leur ensemble, excellents. L'histoire de l'Europe, considérée au point de vue politique, est divisée en deux grandes époques, l'antiquité et le monde moderne, le moyen âge n'étant pas regardé comme une période indépendante, mais seulement comme une phase de Fhistoire moderne. Vingt chapitres environ sont consacrés à l'antiquité, dix au moyen âge, et à peu près trente à l'histoire depuis la Réforme. Dans ces chapitres, le D^ Hermann ne raconte pas de faits, ne trace pas de tableaux historiques; mais il exprime une foule de réflexions sur l'histoire qui sont manifestement le résultat direct d'une longue et patiente étude des faits. On a presque à chaque page la preuve qu'il a soigneusement étudié les faits des points de vue les plus divers, avec la conviction que seuls ils peuvent nous révéler leur propre signification. Sans doute, il s'est plus préoccupé de leur signification que de leurs explications, des fins que des causes, et, en conséquence, ses réflexions peuvent sans doute rarement être prises pour des résultats scientifiquement acquis; mais, selon moi, ce sont en général des conclusions que la science ne peut se dispenser de prendre en considération, des vérités propres à indiquer et à éclairer la route que la science doit suivre. Naturellement, l'auteur exprime dans ces chapitres plusieurs opinions que je ne puis accepter. C'est surtout le cas pour ceux qui traitent de l'histoire depuis la Réforme. Le D' Hermann est certainement un homme qui aime la vérité et la justice; mais il me semble qu'il les a quelquefois sacrifiées Tune et l'autre à ce qui de nos jours passe vulgairement en Allemagne pour du patriotisme, je veux dire une

LAZAKUS, LOTZE ET IIERMÀNN ii5

sorte (le teutomanic beaucoup plus prolondénient enracinée et largement répandue dans ce pays-là que le chauvinisme ne l'est en France, et qui n'est ni moins déraisonnable ni moins pernicieux. Mais c'est là un sujet que je ne veux pas aborder. Je préfère prendre congé du Dr Hermann, en exprimant de nouveau ma conviction que son ouvrage est une contribution de la plus haute valeur à une branche de la piiilosophie que personne n'a cultivée avec un zèle plus honorable et une abnégation plus complète.

Page 1