Le Monde comme volonté et représentation, t. II, ch
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aucune (époque il n'a manqué de trouver son expression, dans une certaine mesure et d'une certaine manière ; mais Scliopenhauer a clé le premier penseur, au moins en Europe, qui ait développé cette doctrine sous une forme philosophique déterminée et qui ait soutenu avec la conscience parfaite de ce qu'il faisait et la conviction la plus complète que seule elle rend vraiment et entièrement compte du développement de l'homme et de sa destinée. Son pessimisme absolu, qui proclamait intrépidement ce monde le plus mauvais possible, a été réduit, par de Hartmann, aux proportions plus modestes de ce qu'on pourrait appeler, si l'on voulait à toute force établir une distinction, un pessimisme relatif; celui-là ne se rtfuse pas à reconnaître que le monde est le meilleur possible, tout en maintenant qu'il est pire que s'il n'avait pas existé du tout; il admet un progrès et un développement dans l'histoire, bien qu'il n'y voie qu'un processus essentiellement irrationnel, dont les époques successives sont autant de stades de l'illusion ; il rejette la doctrine du maître, que le plaisir n'est qu'un état purement négatif, que seule la douleur est positive, parce qu'elle est le fondement nécessaire et le caractère distinctif de la vie ; mais il souscrit pleinement à ces paroles de Sophocle :
« Ne pas naître est le sort le plus heureux possible ; mais ensuite, le plus grand bonheur, c'est, après la naissance, de rentrer au plus vite dans la condition d'où l'on est sorti. »
Et à ces mots de Byron :
« Compte les joies que tes heures ont connues ; compte ceux de tes jours qui ont été libres d'angoisses, et, quoi que
tu aies été, apprends qu'il y a quelque chose de meilleur, — ne pas être. »
En ne considérant que les intérêts de la philosophie, je ne puis regretter l'apparition et le développement prépondérant du pessimisme, qui est au moins aussi vrai que l'optimisme vulgaire, qui a été le tronc d'où sont sorties toutes les religions et toutes les philosophies de l'Inde, qui est la suhstance du bouddhisme, qui n'est que l'exagération d'un élément fort important du christianisme, très-facile à perdre de vue, dont enQn la présence et la puissante influence se sont fait sentir dans quelques-unes des plus hautes pensées et des plus beaux sentiments de tous les temps. La tendance naturelle du pessimisme, sa mission providentielle doit être de forcer les hommes à voir clairement et à fond le côté sérieux et tragique de l'existence, celui dont ils sont le plus disposés à se détourner pour se réfugier dans des lieux communs pieux sur la bonté divine et sur ce que tout est pour le mieux ; son rôle est de montrer aux hommes l'inanité de toutes les théories et de toutes les opinions qui méconnaissent le désordre terrible qui règne dans le monde, qui ne voient pas combien la volonté et le désir sont profondément enfoncés dans le besoin, combien le désenchantement est le lot rigoureux de tout être mortel, combien passagères et imparfaites sont toutes les joies terrestres, combien la nature humaine est imprégnée de mal, combien peu ont fait les efforts de générations innombrables, les merveilleuses découvertes de la science pour nous affranchir de l'esclavage du péché. Il faut certainement
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tenir compte de celte doctrine quand on soulève et qu'on discute la question qui constitue le problème fondamental du pessimisme aussi bien que de l'optimisme : Qu'est-ce que vaut la vie humaine ? Quel est le but, quelle est la signilication de IMiistoire ? Cette question, je me propose de la discuter avant la lin de cet ouvrage; mais, jusqu'à ce que j'aborde cette discussion je dois laisser de côté Schopenhauer, Frauensliidt, Bahnscn, Diihring, Hartmann, Taubert, etc.
Beneke et ses disciples n'ont rien fait, que je sache, au moins directement, pour la philosophie de l'histoire. Herbart lui-même, un penseur singulièrement pénétrant et indépendant , fondateur d'une école presque aussi nombreuse et distinguée que celle de Hegel, n'a fait que peu de chose. Il n'est pas douteux cependant qu'il n'ait donné une énergique impulsion aux spéculations relatives à l'histoire, comme à celles qui ont rapport à d'autres sujets, par son opposition vigoureuse et décidée contre les procédés idéalistes et panthéistiques employés en philosophie par Fichte, Schelling et Hegel. Il fut la contre-partie et pour ainsi dire le contre-poids nécessaire de Hegel, qui marque le point culminant du mouvement idéaliste. A un monisme extravagant, il opposa un individualisme atomistique également extravagant, mais utile, parce qu'il était l'extrême contraire. Ce que Hegel portait jusqu'à l'exagération, il l'ignorait, et ce que Hegel ignorait, il le portait lui-même jusqu'à Texagération. Tandis que Hegel ramenait toute la variété des formes et des forces physiques aux phases d'un processus dialectique, Herbart les résolvait dans une multitude d'êtres absolument
simples, éternels, inétendus, indépendants les uns des autres. Et de môme, tandis que Hegel regardait l'histoire comme le développement d'une idée impersonnelle qui, à chacun des moments de sa course logiquement nécessitée, rejette et sacrifie des milliers d'individus, Herhart n'y voyait qu'un agrégat d'individus unis entre eux par des liens plutôt accidentels qu'organiques.
Il eut aussi le mérite de voir que les rapports qui unissent l'histoire à la psychologie sont des plus étroits et s'étendent fort loin. On ne peut raisonnahlement douter que la science de l'histoire ne soit essentiellement une science psychologique et que l'âme humaine ne soit le centre véritable où doivent se rencontrer tous les éléments multiples et divers d'une théorie complète du développement humain. Quelques-uns ont prétendu mettre à la place les influences extérieures et physiques, d^autres les institutions sociales; ceuxci certaines idées abstraites de la raison spéculative, ceuxlà des doctrines théologiques; mais ils ont cherché en vain, et la véritable unité de la science historique ne peut être trouvée que dans le principe et les lois de l'activité mentale elle-même. Herbart a eu la claire aperception de cette vérité. Il a représenté les lois qui régissent le développement de la société comme de simples apphcations de celles qui régissent le développement de l'individu. Dans sa doctrine, les idées morales fondamentales qui président aux actions de chaque être libre pris à part sont également les puissances organisatrices de la vie de chaque nation. Il vit donc dans l'analyse de l'esprit individuel la base de la science de l'his-
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loiro. 11 reconnut en môme temps (jiie la psychologie avait besoin d'cMie corrigée et complétée par l'histoire; il sentit qu'elle devait de cette manière être élargie au point de comprendre une théorie du caractère humain tel qu'il se manifeste dans les diverses tribus et les différentes nations, et qu'à cette condition seulement la science de l'histoire aurait une base assurée. En un mot, il a touché du doigt l'importance et la signification, au point de vue de la science historique, de ce que Stuart-Mill a appelé ethnologie^ et de ce que ses disciples, à lui Herbart, appellent psychologie des peuples (Y olkerpsy chologie) .
Par une conséquence légitime de cette manière d'envisager l'histoire, Herbart devait se refuser énergiquement à voir dans la marche des événements humains un développement naturel et nécessaire, et il devait reconnaître et revendiquer les droits de ce qu'on pourrait appeler les accidents. Par une autre conséquence non moins légitime, il devait nier qu'il y eût quelque preuve évidente que le cours de l'histoire eût virtuellement un terme; il devait soutenir qu'il y a place pour un progrès indéfini dans l'avenir. L'organisation de l'humanité lui semblait n'avoir guère été jusqu'ici qu'une chose en préparation. Néanmoins, elle devenait de plus en plus, selon lui, un fait réel; elle devenait à la lois plus complexe et plus compréhensive, et Herbart prévoyait le jour où la terre serait couverte par une confédération d'Etats pacifiques et parfaitement réglés \
1. Pour les idées de Herbart sur l'histoire, voy. ses œuvres, t. V, 160-J 'k ; t. VIII, 101-106, 157-171.
Parmi les disciples de Herbart, nul peut-ôtre ne s'est plus distingué par ses efforts pour introduire l'esprit et la méthode scientifiques dans l'étude de l'histoire que le professeur M. Lazarus. Il a écrit là-dessus différents essais dans le Journal de t ethnologie et de linguistique (Zeitschrift fiir Volkerpsychologie und Sprachwissenschaft), qu'il publie de concert avec le professeur Steinthal, autre disciple éminent de Herbart. Plusieurs des travaux qu'il a donnés dans la Revue que nous venons de citer ne se rapportent qu'indirectement à la science de l'histoire, par exemple : Idées préliminaires sur la psychologie des peuples et la science du langage; Géographie et psychologie; Sur V origine des usages; Sur Vhistoire des sciences naturelles. Cependant ces essais ont beaucoup plus de rapport avec la science de l'histoire que leurs titres ne le feraient supposer, car le D*" Lazarus s'efforce d'y prouver que les sciences naturelles sont sorties des histoires naturelles et sont parvenues à l'état où elles se trouvent actuellement par un processus qui peut également s'appliquer à l'histoire humaine et peut élever pareillement celleci au rang de science. Dans ce fait que les histoires naturelles sont devenues des sciences naturelles, il voit la preuve que l'histoire humaine deviendra une science, et le chemin qu'elles ont suivi pour en arriver là lui paraît une indication de la route que doit suivre l'histoire pour subir la môme transformation. Il essaye par-dessus tout de mon-
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trer que la psycliolog^ie est à l'histoire ce que la physiologie (ce mot est pour lui synonyme de hiologie) est à la botanique et à la zoologie. Elle est la science de la vie et du développement de l'esprit, soit individuel, soit collectif, soit au point de vue biographique, soit au point de vue historique, tout comme la physiologie est la science de la vie et du développement de l'organisme, animal ou végétal. Les lois de la biographie, c'est-à-dire du développement des esprits individuels, doivent pouvoir, dans sa doctrine, se ramener à la psychologie de l'esprit individuel; de môme, les lois de l'histoire, que l'on peut appeler la biographie des nations ou de l'humanité, doivent se ramener à une psychologie . comparée. On peut dire ainsi que la psychologie comparée est la vraie science de l'histoire. Ses conclusions sont les principes suprêmes et universels de toute explication scientifique de rhistoire. La théorie de l'évolution sociale n'est qu'une application particulière de la théorie de la formation et de l'action des caractères nationaux, et celle-ci ne peut être obtenue que par l'analyse et la généralisation psychologiques. En travaillant à l'ethnologie (Yolkerpsychologie) Lazarus croit donc avoir pour mission de jeter le vrai fondement de la science de l'histoire. — Quel est le rapport réel qui unit la psychologie à la science de l'histoire? C'est une question que je réserve pour une discussion ultérieure; je dirai seulement ici que bien que, selon moi, cette dernière science ne puisse se ramener entièrement à la première et qu'on ne puisse établir qu'elle n'a pas d'objet propre, cependant elle est dans son essence une science psychologique; et
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qu'elle ne peut être édifiée sur des fondements solides sans le secours d'une psychologie agrandie et développée dans les directions qu'indique le D*" Lazarus. J'admets également que le D"" Lazarus a rendu des services importants à la psychologie ainsi comprise, tout en regrettant qu'il n'ait pas suivi, quant à la production et à la connexion des phénomènes mentaux, une autre méthode et d'autres principes que ceux de Herbart.
Les essais de Lazarus sur la Condensation de la pensée dans Vhistoire (vol. II) et sur les Idées dans thisloire (vol. III) s'imposent expressément à -l'attention de ceux qui s'occupent de la philosophie de l'histoire; ils s'adressent directement à eux. Tous les deux portent des traces manifestes de l'influence de Herbart; mais on y sent tout autant celle de W. de Humboldt. Cet homme illustre, dans son Essai sur la tâche de V historien (1820) et dans celui sur la Diversité de formations du langage humain et son Influence sur le développement intellectuel de thumanité, qui sert d'introduction à son ouvrage sur la langue kawi (1836), a énoncé quelques aperçus importants et féconds relativement à la philosophie de l'histoire. Dans ce dernier Essai, il insiste sur cette idée que l'histoire, au lieu d'être un processus d'évolution continue et nécessaire, est un mouvement libre et multiple, dans lequel chaque individu, chaque génération, chaque nation a sa vie distincte et sa valeur propre. Il y exprime avec clarté et avec succès une conception de l'histoire qui fait une large place à ce qu'il y a d'idéal et de général dans le développement humain, tout en s'opposant directement à
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toutes CCS théories incomplètes et fatalistes d'après lesquelles l'universel seul est réel et essentiel, et les individus ne sont que des accidents sans consistance et sans durée, de simples moyens et instruments pour la manifestation spontanée d'une idée impersonnelle. Dans l'écrit précédent, W. de Humboldt avait montré, beaucoup mieux qu'on ne l'avait fait avant lui, que l'historien, pour rappeler et reproduire fidèlement ce qui a réellement eu lieu dans le passé, ne doit pas se contenter de déterminer, par une critique impartiale et infatigable, ce que furent précisément les faits passés et comment ils s'enchaînent; il doit encore pénétrer jusqu'aux forces ou idées invisibles qui leur ont donné naissance ; il doit même pousser plus profondément encore jusqu'à ces idées sur lesquelles se déroule le cours entier de l'histoire, qui reçoit d'elles sa forme et sa direction; il doit, par-dessus tout, saisir fermement et dans sa totalité l'idée de l'humanité elle-même, que l'histoire universelle a pour but de réaliser sous tous ses aspects et sous toutes ses formes. Tandis que la philosophie se propose d'atteindre le fondement dernier de l'existence, et l'art de réaliser l'idéal de la beauté, l'objet de l'histoire c'est de présenter un tableau parfaitement clair et fidèle, complet et vivant, du passé ou de quelque portion du passé; et pour cela, d'après Humboldt, elle ne peut s'en tenir à cette réaUté fragmentaire qu'expriment les faits apparents et visibles; elle doit, autant que possible, découvrir les faits invisibles qui leur sont corrélatifs, qui en sont la condition et la cause, et auxquels il
faut unir mentalement ces faits externes avant de pouvoir Fldst, II. — 26
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les comprendre ou môme les reproduire exactement. Cette partie idéale, on ne doit pas, on ne peut pas Pinlroduire dans l'histoire : elle y est déjà; mais il faut la chercher. En un mot, Humholdt a montré, aussi bien peut-être qu'on pouvait le faire en se bornant aux générahtés, que les idées, les éléments idéaux, les forces idéales doivent ôlre reconnues dans une large mesure par tout historien qui a une notion vraie de son devoir.
Lazarus adopte cette conception générale de Humboldt, mais il comprend (ce qui du reste est évident) qu'elle doit sortir de la sphère des généralités. Aussi, dans l'essai sur les Idées en histoire, s'efforce-t-il de la déterminer et de lui donner une précision relative. Il répartit les idées en deux classes : idées formatives et idées représentatives (Ideen der Auffassung, Ideen der Gestaltung) : les premières sont celles qui réfléchissent seulement et représentent la réalité ; les secondes, idées morales ou esthétiques, Fanticipent, la préfigurent et la façonnent. C'est dans ces idées formatives, celles qui ne sont pas de pures images et reproductions, mais sont des types ou des idéaux, que nous devons chercher les forces motrices principales de l'histoire. Jusqu'à ce qu'elles entrent en action, c'est-à-dire aussi longtemps que les hommes n'obéissent à d'autres impulsions que celles de leurs besoins et de leurs désirs naturels, il n'y a pas d'histoire à proprement parler, et ainsi l'histoire commence avec elles et par elles; d'un bout à l'autre, elles lui impriment leur forme et leur direction. Elles ne sont pas des causes transcendantes ou des forces extérieures agissant
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simplement sur riiumanité; ce sont des capacités qui sont au-dodans d'elle, qui résident dans son sein et qui ont grandi par l'action des processus psyclii(jues; ce sont, comme dit Lazarus, « les produits de rimaginalion orientée vers Ja perfection », ou, comme dit Shakespeare, de cette « imagination formatrice, qui saisit plus que la froide raison ne peut jamais embrasser. »
Montrer clairement et dans le détail comment et pourquoi les conceptions idéales du bien, de la religion, de la beauté varient à chaque époque, aussi bien en elles-mêmes que relativement à la mesure et au mode de leur influence, telle est la tâche de la psychologie historique. Dans les limites étroites de son Essai, Lazarus ne peut qu'indiquer leur action dans une triple direction. En premier lieu, elles contribuent à l'achèvement de la personnalité; les individus les plus capables de s'élever au-dessus des simples besoins et appétits naturels, elles les élèvent au-dessus du niveau ordinaire de la vie humaine et en font les guides de leur époque et les prophètes des temps meilleurs à venir. — En second lieu, elles manifestent leur puissance dans les œuvres idéales et les inventions originales de ces individus. — Enfin elles atteignent leur plus complète réalisation dans les organisations et les institutions sociales, légales, politiques et religieuses, toutes choses qui ne durent pas simplement, passives et immuables, comme les œuvres de l'art et de la science, mais par le moyen desquelles la raison se perpétue et se répand par une action incessante. Ce n'est que par les liens qui les unissent à des institutions que la
grande majorité des hommes vit à quelque degré dans les idées, vit, en d'autres termes, de la vraie vie. De là l'importance des institutions et Tintérct que les hommes y attachent. De là aussi une clef pour l'explication du rôle qu elles ont joué dans l'histoire.
Telle est la route ouverte par W. de Humboldt, et tel est le chemin parcouru sur cette route par Lazarus. On ne peut, selon moi, douter que cette voie ne soit la bonne et la vraie, Humboldt et Lazarus ne se sont pas, comme tant d'autres, engagés sur cette « route douloureuse qui ne conduit nulle part » ou n'aboutit qu'à une erreur positive; celle qu'ils ont suivie conduit à une vérité incontestable et féconde . Il est vrai que, si je ne me trompe, la psychologie de Lazarus est insuffisante à plusieurs points de vue, notamment à celui de l'explication qu'elle donne de l'origine des idées ; mais il . serait tout à fait injuste de la confondre avec cette sorte de psychologie dont Hegel a rejeté d'une façon si méprisante l'union avec l'histoire. Elle n'a rien de commun avec cette « mesquine science des hommes, qui, au lieu de considérer ce qu'il y a d'universel et d'essentiel dans la nature humaine, ne s'attache qu'à ce qu'il y a de particulier et de capricieux dans les instincts et les passions isolés. » Les forces psychologiques appelées idées par Humboldt et Lazarus sont vraiment les tissus de l'organisme social et du développement historique. Une étude approfondie de ces forces conduirait non pas, il est vrai, à une théorie complète de l'histoire, mais à une partie essentielle de cette théorie, partie qui serait à la science de l'histoire ce que l'histologie, c'est-à-
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dire la science de la structure, de la composition chimique et des propriétés des tissus vivants, est à la physiologie. Il est cependant manifeste que même dans Lazarus nous ne trouvons rien qui approche d'une analyse, telle qu'il la faudrait, des idées en question ; Humboldt n'a rien fait de plus qu'indiquer la nécessité d'une analyse, et Lazarus n'a guère été plus loin. L'histologie historique attend encore son Schleiden et son Sclnvann.
L'essai sur la Condensation de la pensée ne demande pas un examen particulier. Voici, en résumé, les principales idées qu'il renferme. Le D' Lazarus appelle d'abord l'attention sur ce fait que les théorèmes mathématiques, dont la démonstration est impossible à ceux qui n'ont reçu aucune instruction mathématique, semblent souvent, à ceux qui sont versés dans cette science, aussi simples et aussi évidents que le sont pour les autres les axiomes; un écoher d'aujourd'hui, en faisant sans effort l'analyse d'une phrase ordinaire, déploie une somme de connaissances si merveilleuses tant en nature qu'en degré, que Platon, qui ne connaissait que deux catégories de mots, ovot^a et fîiijia, l'aurait regardé comme un second Prométhée. Ces faits montrent, selon Lazarus, comment les résultats des travaux intellectuels d'une époque subissent une transformation psychologique au point de devenir pour l'époque suivante des notions élémentaires ou tout au moins des vérités du domaine public; comment une longue série de découvertes scientifiques, par le moyen desquelles Fesprit s'est élevé lentement et péniblement, degré par degré, et d'une gêné-
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ration à l'autre, à rintclligencc de quelque grand principe, peut ôtre condensée tout entière dans ce principe, qui en vient lui-môme à ne plus paraître qu'un lieu commun. Lazarus établit que les erreurs elles-mêmes sont bien loin d'être des anneaux inutiles dans la succession des actes par lesquels la connaissance de la vérité est ainsi conquise. Il démontre ainsi que la condensation des idées n'est pas simplement un processus personnel ou subjectif, comme celui qu'implique la science des mathématiques ou celle de la philologie, mais aussi un processus général qui se réalise en quelque sorte dans des moyens et des instruments objectifs. Le langage, par exemple, accumule et condense continuellement des masses de pensées pour l'usage d'individus innombrables; les usages, les institutions, les inventions en font autant. Ainsi, dans une montre, est amassé tout un trésor de connaissances scientifiques qui permet à celui qui la possède de déterminer sans effort, sans observations télescopiques, sans calculs mathématiques, et avec une précision bien supérieure à celle qu'auraient pu atteindre Hipparque, Ptolémée ou Copernic, à quel point le soleil se trouve de son cours apparent, à quel point la terre de son mouvement rotatoire. La nature de cette condensation de la pensée nous autorise à espérer que, quelque considérable que puisse être l'accumulation de la connaissance, l'individu n'en sera pas écrasé ; son développement implique une loi qui, si l'on sait en tirer l'avantage spécial qu'elle présente, nous permettra toujours de tenir tête à cette augmentation croissante et de nous élever au niveau de la science et de la civilisation de notre époque.
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En môme temps, c'est seulement par un travail d'assimilation personnelle que les produits de la condensation opérée par la raison collective pourront jamais devenir notre bien propre.
Des motifs superficiels et insuffisants ont pu seuls faire quelquefois ranger parmi les disciples de Herbart llermann Lotze, professeur à Gœtlingue, l'un des philosophes les plus éminents de rAllemagne contemporaine. Lui-même, dans ses Ecrits de polémique (1857), a montré combien cette assertion est mal fondée. Le principal de ces motifs, c'est que Lotze ramène l'univers à une multipUcité d'êtres simples et immatériels. Il n'en a pas fallu davantage à plusieurs pour justiher la quahiication d'iierbartiste ; mais on n'a pas considéré ces deux faits, d'abord qu'il a été conduit à cette conception non par l'influenee de Herbart, mais en partie peut-être par celle de Libnitz, et surtout par ses études personnelles de physique; ensuite que, à la différence de Herbart, il représente les monades comme des manifestations de l'absolu, à Tactivilé de qui il rapporte toutes leurs combinaisons et coopérations. De même, selon lui, que toutes les apparences ne sont que les manifestations de substances immatérielles ou idéales, de même celles-ci ne sont ellesmêmes que des manifestations de Dieu ; leur réalité consiste à exister non pas en elles-mêmes, mais pour ellesmêmes, non pas hors ou indépendamment de Dieu, mais
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avec plus ou moins de conscience. Il n'y a d'existence réelle que dans la mesure où existe cette réalisation du bien qui implique l'existence spirituelle. Le monde de l'espace et de la matière, le monde de l'apparence , n'a pas d'existence réelle, d'existence pour lui-même, mais seulement pour les âmes qui dépendent de lui. Les philosophes modernes à qui Lotze doit le plus semblent être Leibnitz et Herder, Kant, Fichte, Schelling, Hegel et Neisse, bien qu'on puisse découvrir chez lui quelques traces de l'influence de Herbart, surtout en ce qui concerne la psychologie. Néanmoins, il est évident qu'il puisa beaucoup plus à la source originale de ses qualités naturelles qu'à toute autre. Parmi ces qualités, il faut compter une inteUigence singulièrement active et pénétrante, également capable d'abstraction et d'analyse, une fécondité remarquable d'aperçus , une imagination prompte et vive, un sens déUcat de la beauté, l'enthousiasme pour la perfection morale. Ce fut son goût pour l'art et la poésie qui le porta d'abord à l'étude de la philosophie, et, dans le plan comme dans l'exécution, son système a pour caractère la présence d'un élément, d'une sorte de couleur esthétique. S'il dut beaucoup à la nature, il dut presque autant à une connaissance complète et approfondie des sciences physiques et naturelles, surtout des sciences physiologiques, connaissance qu'il acquit en suivant jusqu'au bout la série des études exigées pour le grade de médecin. Sa supériorité comme physiologiste et pathologiste n'est pas mise en doute. A ce point de vue, il a un énorme avantage sur presque tous ses confrères en philosophie, et il
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a prouve pleinement (ju'il savait eommeiit en tirer parti. L'aelivité intellectuelle du professeur Lotze s'est déployée dans un champ siiif^ulièrement vaste. Il est l'auteur d'une Pathologie et Thérapeutique générales, d'une Physiologie générale de la vie du corps^ d'une Psychologie générale^ d'une Métaphysique, d'une Logique, de plusieurs essais sur des sujets d'esthétique, d'une Histoire de f esthétique, et chacun de ces ouvrages a justement attiré l'attention par la connaissance approfondie des faits caractéristiques, l'indépendance des jugements, la fécondité et l'originalité des aperçus, les mérites de l'ordonnance et de l'exposition, les grâces du style. Plus que personne, il pouvait tenter sans présomption une description générale de l'homme sous tous ses aspects et dans toutes ses relations, aux points de vue métaphysique, physique, psychologique, individuel, social et historique. C'est à peine si, par son génie naturel et ses connaissances acquises si variées, Alexandre d-e Humholdt était mieux préparé pour écrire un Cosmos que Lotze pour composer un MicTocosmos, tâche qui, selon moi, était de beaucoup la plus difficile des deux et qui a été accomplie avec un bien rare talent, inférieur de très-peu, s'il l'est, à celui que de Humholdt a déployé dans l'accomplissement de la sienne. Les deux ouvrages sont également le résultat d'une connaissance exceptionnelle de tous les matériaux qui se rapportent au sujet, d'une remarquable puissance philosophique travail -
1. Une partie de ce livre a été traduite en français par M. Penjon sous le titre de Principes généraux de psychologie physiologi(iue (Pans, Germer Bail lière et C'% 1876).
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lant sans relâche sur ces matériaux, les couvant en quelque sorte, jusqu'à ce que l'ordre, la lumière, l'unité se produisent comme d'eux-mêmes, d'un sens poétique et d'un talent d'artiste qui revotent de grâce chaque partie de l'œuvre et font de l'ensemble une « chose de beauté ».
Le titre seul de l'ouvrage de Lotze suffit à montrer qu'il est à la fois beaucoup plus et un peu moins qu'une philosophie de l'histoire : Microcosme, idées sur Vhistoire naturelle et Vhistoire du genre humain; essai d'anthropologie (3 vol., 1"^^ éd., 1856-1864; 2"^ éd., 1869-1872). Ce livre est beaucoup plus qu'une philosophie de l'histoire. Le sujet dont il traite, c'est l'homme, non pas seulement dans son développement historique, mais dans toutes ses relations. Il met à contribution non-seulement l'histoire, mais le cycle entier des sciences, dans la mesure où elles semblent pouvoir répandre une notable lumière sur le grand et complexe problème de l'existence humaine. Une moitié au moins du livre n'a pas de rapport direct avec les recherches ou les spéculations historiques. Et cependant le lien étroit qui unit cette partie de l'ouvrage avec le reste, c'est-à-dire avec les chapitres qui traitent de l'histoire, est particulièrement caractéristique. Personne ne pouvait montrer plus compléteuient que Lotze que les rapports mutuels des sciences et l'enchaînement réciproque des différents ordres de faits dans l'univers sont partout fort étroits, mais spécialement dans le microcosme, et que l'homme ne peut être compris si on ne l'étudié de la manière la plus large et avec un esprit en quelque sorte universel ; qu'aucun aspect de la vie humaine, pris à part.
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n'est intelligible par lui-mônic, mais senlementpar les lions qui l'unissent avec tous les autres aspects, et môme avec le système général de la nature et l'essence de la cause première. En un mot, Lotze a de l'histoire la même conception vaste, multiple, imparliale, sur laquelle j'ai déjà insisté en parlant de Herder. C'est dans le môme esprit que Hcrder, et conformément à son exemple, que Lotze a travaillé; ce n est pas Herbart qu'il a suivi. Le Microcosme, il le dit luimême, est, au fond, une tentative pour accomplir, bien entendu avec une netteté de vue et une précision plus grandes par suite du progrès accompli dans l'intervalle, ce qu'avait entrepris Herder dans ses Idées sur Vhistoire de Vhu-, manité. C'est précisément une telle tentative qui aurait réjoui le cœur de Herder, qui avait pleine conscience qu'à beaucoup d'égards son œuvre était prématurée et qui , avec une humilité très-sincère, l'appelait « l'ouvrage le plus imparfait qu'un mortel ait jamais écrit « ; il eût trouvé dans le livre de Lotze presque tout ce qui, au point de vue de la méthode, du caractère ou du but, lui avait paru réellement durable dans le sien.
Je reconnais d'ailleurs pleinement que ces livres et chapitres du Microcosme, qui ne se rapportent pas directement à Thistoire, s'y rapportent indirectement. Tous sont consacrés à l'élucidation de ce qui est essentiel à l'intelligence de l'histoire ; tous traitent un côté du sujet unique qui est commun à la science de l'histoire et à toutes les autres qui se rapportent au même ordre de sciences, celui des sciences psychologiques. Tous traitent de l'homme, et l'histoire est précisé-
ment le registre où sont inscrits les actes collectifs et les expériences des hommes quand ils sont groupés en sociétés. Ainsi le sujet général du premier livre, c'est le corps, celui du second l'ame, du troisième la vie, du quatrième Vhomme^ et du cinquième Vesprit. Dans le premier sont discutés les doctrines diverses touchant la nature, le mécanisme dans le monde physique et dans le monde de la vie, le principe de la vie, la structure du corps vivant, et la conservation de l'existence animale. Dans le second, Lolze traite des preuves de l'existence de l'âme, de sa nature et de ses facultés, de la succession des idées, des formes de la connaissance relative, de ce qu'il faut entendre par sentiment, conscience de soi, volonté. Le troisième livre aborde les questions de l'union de lame et du corps, du siège de l'âme, de l'action du corps sur l'âme et de Fâme sur le corps, de la vie de la matière, etc. — Le quatrième livre est consacré aux problèmes suivants : la nature et les idées, le développement hors du chaos, l'unité de la nature, l'homme et la bête, les variétés de l'espèce humaine. Les matières du cinquième livre sont : les rapports de l'esprit et de l'âme, les principes sensitifs dans l'homme, le langage et la pensée, la connaissance et la vérité, la conscience et la moralité. Tels sont les livres qui se rapportent le moins directement à la philosophie de l'histoire; on peut même dire qu'il y a bien peu des points qui s'y trouvent discutés qui soient sans rapport, et même assez direct, avec elle. Je n'ai pas le temps de l'établir ici ; mais je dois signaler une idée qui est commune à tous ces livres et que le professeur Lotze applique partout dans ses
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considérations sur l'histoire : c'est à savoir qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre la conception niécani(jue et la conception téléoloj^ique; que c'est au contraire uniquement par étroitesse d'esprit, et parce (ju'on ne regardait qu'un seul côté des choses, qu'on a été amené à les séparer l'une de l'autre et à les opposer. Lotze trouve que l'action et la loi du mécanisme sont partout présentes dans la structure et les opérations de l'univers, bien que partout elles manifestent leur subordination à des idées et à des fins.
Avec le sixième livre, le Cours du monde^ nous entrons pleinement en contact avec l'histoire. Le septième livre traite expressément de Y histoire, et le huitième du progrès. C'est par le commerce avec ces livres que nous pouvons nous convaincre que, si le Microcosme est beaucoup plus qu'une philosophie de l'histoire , il est aussi beaucoup moins. 11 traite nombre de questions qu'une telle philosophie doit aussi traiter; il emploie, avec un incontestable talent, la plupart des matériaux qu'une telle philosophie aurait à mettre en œuvre ; bien loin pourtant de se donner comme une philosophie de l'histoire, l'œuvre de Lotze se défend de la prétentieuse ambition d'être regardée comme telle, et cette protestation de l'auteur, on doit reconnaître qu'elle est bien fondée, ne fût-ce que parce qu'il néglige entièrement toutes les recherches relatives à l'objet, aux limites, à la méthode, aux divisions, à l'organisation générale de cette philosophie, et aux rapports qui l'unissent avec les autres genres de connaissance. S'il fait usage, après se les être appropriés, des matériaux d'une philosophie de
riiistoirc, ce n'est que pour introduire dans l'antliropologie ce qui est nécessaire à combler de graves lacunes; c^ n'est que pour compléter une théorie générale de l'existence humaine et non pour contribuer au progrès de la philosophie de l'histoire elle-même. Et si la manière dont il traite de l'histoire peut être pour quelque chose dans le développement de cette science, ce n'est là pour lui qu'une considération secondaire et non le but principal qu'il poursuit. Le sixième livre, ai-je dit, nous fait entrer pleinement en contact avec l'histoire. On ne peut dire qu'il fasse plus, et, en réahté, il ne le fait que partiellement. Il traite d'abord des influences de la nature extérieure sur le développement humain, et le chapitre consacré à ce sujet est un exemple admirable de ce qui caractérise proprement l'esprit de l'auteur : un scepticisme plein de sagesse, la défiance à l'égard des généralisations trop facilement formées. Il est rare de trouver une intelligence aussi inventive et aussi féconde en aperçus, et en même temps aussi constamment en garde contre le danger de croire au delà de ce qui est prouvé, contre les conjectures simplement plausibles qui, mêoie dans le monde scientifique, passent souvent pour des certitudes, aussi bien que contre les illusions de sa propre imagination. Ce trait distinctif l'a souvent fait représenter comme un sceptique absolu, qui ne se prononce pour aucune solution ; mais c'est là pourtant une disposition d'esprit qui, précieuse dans toutes les parties de la science, est inappréciable dans le domaine de la spéculation historique. Ce chapitre renferme l'exposition la plus claire et la plus vraie
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que j'aie jamais reiicoiilréc de ce qu'il y a de raisonnable et de ce (lu'il y a d'illusoire dans les conceptions vagues et grandioses sur les rapports de la nature et de l'iiomme qu'ont énoncées en manière d'oracles les Scliellinp^, les Stelïcns, les Hegel, les Lasaulx et tant d'autres. Il admet, ainsi qu'on doit le faire, que la nature exerce sur l'homme une iniluence non-seulement à un point de vue pratique et en quelque sorte utilitaire, mais encore comme objet de contemplation et de jouissance esthétique; mais il montre en même temps, d'une façon décisive, quelles faibles preuves la raison fournit en faveur d'assertions telles que celles-ci : les caractères des individus et des nations sont uniquement ou en grande partie le reflet des caractères du pays qu'ils habitent; — il y a une harmonie spéciale et scientifiquement inexplicable entre les contrées et les peuples qui y vivent; — aux premiers âges du monde, on vivait dans une sympathie plus intime d'esprit et de cœur avec la nature, qu'aujourd'hui; — la sympathie entre le monde et l'homme a cependant toujours été telle, que les révolutions de l'histoire ont toujours été accompagnées de manifestations extraordinaires ou de modifications profondes dans l'ordre des phénomènes naturels, etc.
Dans le second chapitre, Lotze décrit les tempéraments différents et marque les traits distinctifs des hommes et des femmes. Le troisième chapitre expUque par de nombreux exemples comment et pourquoi les pratiques et les habitudes morales varient selon les temps et les circonstances. Le quatrième chapitre esquisse en traits généraux le tableau
des formes de société que présentent les peuples chasseurs, pasteurs, agriculteurs, et montre de quelle manière la succession de ces phases du progrès historique est liée au développement de la famille, à la division du travail, à la marche générale dé la civilisation. Le dernier chapitre traite de la vie intérieure .
Passons au septième livre, le premier du troisième volume. Il est rempli d'idées excellentes, tellement rempli, en vérité, que je ne saurais chercher à en faire l'énumération môme la plus brève, tout en restant intelligible; je me contenterai, ou à peu près, d'indiquer dans quel ordre se^ présentent au lecteur les différents sujets dont il est traité. — Le livre commence par un chapitre sur la création de l'homme; l'auteur nous rappelle que nous ne savons presque rien soit sur le commencement du monde, soit sur sa fin possible; que nous ne connaissons qu'une petite partie de ce qui remplit l'intervalle de ces deux termes; que cependant on trouve même chez les tribus les plus grossières des traditions et des théories relatives à l'origine et à la lin de l'univers, justement, peut-être, parce que les preuves de l'une et de l'autre sont si faibles et qu'il est si peu vraisemblable qu'aucune connaissance positive vienne jamais dissiper notre ignorance à cet égard. Le christianisme représente le commencement des choses comme la création, et la fin comme le jugement dernier. L'idée de création n'a été ni infirmée ni éliminée par le progrès de la science. Les lois de la nature n'excluent pas l'action créatrice ni même l'action continue de Dieu. La croyance à quelques manifesta-
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lions spéciales de riiilerventiou divine, par exemple dans la création de l'Iionime, peut être ou n'être pas fondée; mais elle est l'expression de ce sentiment que l'homme ne peut être libre si Dieu ne Test aussi, et du besoin qu'éprouvent les hommes de se sentir libres eux-mêmes. Ce besoin doit être satisfait, et une place doit se trouver pour la liberté. Nous ne pouvons cependant tirer une ligne de démarcation exacte et rigoureuse entre la nature et l'histoire, en représentant simplement la première comme le royaume de la nécessité et la seconde comme celui de la liberté. L'esprit sort de la nature tout en s'élevant au-dessus d'elle ; au lieu de l'exclure, il l'implique, et la nature peut contenir des éléments de liberté qui n'ont besoin que de certains concours particuliers de circonstances pour se dégager et se manifester. Aucune hypothèse sur l'origine des êtres organisés ne nous aide beaucoup à comprendre ce qui est réellement : sur ce sujet, la science ne fournit que peu de lumières.
Lotze discute ensuite la signification et le but de l'histoire. Il montre que ceux qui l'ont placée dans l'éducation de l'humanité, dans la réalisation de l'humanité, qui ont fait de l'histoire un poëme divin, ont sauté par-dessus de graves difficultés, et que leurs conclusions sont extrêmement incomplètes, sinon entièrement fausses. S'ensuit-il qu'on doive en conclure que l'histoire^n'a en elle-même ni signification ni valeur, que le bien tout entier de l'humanité est hors des limites du temps? A toutes les époques, beaucoup l'ont pensé , et quelque exagérée , quelque dangereuse
même que soit une pareille manière de voir, elle n'est pas Flint. II. — 27
tout à fait fausse, et probablement elle mène à la conception qui est nécessaire pour corriger et compléter celles qui viennent d'être examinées. La fin de Tliistoire sur la terre serait ainsi considérée comme n'étant pas en elle-même; elle consisterait à fournir aux individus un théâtre, des occasions, des motife pour une conduite désintéressée, et des moyens de jouir du bonheur qui résulte d'une telle conduite. Pourtant cette conception môme, bien qu'elle écarte quelques dilficultés, ne nous permet pas de tracer le plan de l'histoire, eût-on soin de l'appuyer sur toute la masse de connaissances empiriques que nous pouvons acquérir. Lors même que nous saurions de l'histoire beaucoup plus que probablement nous n'en saurons jamais, nous ne pourrions encore nous faire qu'une idée bien imparfaite de la signification qu'elle a en elle-même, à plus forte raison de la signification qu'elle a par rapport au cours universel des choses (ch. II). Sous ce titre : les Forces actives en histoire, Lotze traite de l'origine de la civilisation, de l'influence des grands hommes, de la nature des lois du développement social, de la compatibilité du Libre arbitre avec la régularité des résultats que donne la statistique et avec la prédestination, des principes de permanence et des principes d'innovation, du déclin des nations et de l'importance de la tradition (ch. III). Et sous le titre de : Conditions extérieures du développement historique^ il discute les questions de l'unité ou' de la pluralité d'origine de la race humaine, de l'identité ou de la diversité des dispositions naturelles, du genre ef du degré d'influence qu'exercent la situation géographique,
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ie climat, et en général les forces physiques, sur le progrés de la civilisation (ch. IV . Il y a tant à louer dans ces deux chapitres, qu*ii est difhcile d'en détacher quelque chose qui mérite d'être spécialement signalé; mais peut-être les pages consacrées à Texamen de la régularité des résultats de la
. ..-lique et au prohléme de l'unité humaine sont-elles parmi celles (jui sont le plus dignes d'une étude attentive. Elles sont, selon moi, un admirable exemple de la modestie et de la circonspection jointes au courage et à la franchise qui cai'actérisent le véritable esprit scientilique, tout autant que le font les dons particuliers du génie. Pour apprécier la sincérité d'un homme dans son amour pour la vérité et le degré auquel il a porté cet amour, le meilleur critérium, c'est le plus ou moins de souci qu'il témoigne de ne pas exagérer la mesure de la certitude que comporte la somme de savoii' où il est parvenu, c'est aussi sa promptitude à en reconnaître les lacunes et les imperfections. Ce sont là les quaUtés les plus saillantes des pages où Lotze traite les sujets dont nous venons de parler.
Le cinquième chapitre esquisse la marche générale du développement historique. L'Orient, la Grèce, Rome, les mondes juif, chrétien , germanique , passent devant nos yeux en une série de tableaux pleins de vérité et de beauté. Le goût et le talent qu'il déploie dans ces peintures ne sont pas contestables; mais il est permis d'estimer qu'il abuse un peu de ses dons naturels, et, quelque admirables que soient ces peintures, elles laissent parfois une trop petite place à des considérations d'une plus haute valeur. Pourtant, on ne
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trouvera pas que ce cinquième chapitre, tout rempli qu'il soit de tableaux, justifie ce reproche, si l'on considère le lien qui Tunit au livre suivant. Il sert de transition et d'introduction à ce livre, qui a pour objet de montrer le cours du progrès historique dans les différents développements particuliers de la vie humaine, et qui, en conséquence, devait être précédé par un aperçu du développement humain pris dans son ensemble. Un tel aperçu ne pouvait être utilement présenté que sous cette forme descriptive adoptée par l'auteur.
Chacun des cinq chapitres du huitième livre renferme une étude d'une phase particulière du progrès. Ainsi le premier chapitre traite du vrai et du savoir; le second, du bienêtre et du travail; le troisième, de la beauté et de l'art; le quatrième, de la vie religieuse; le cinquième, de la vie publique et de la société. Le livre néanmoins, considéré dans sa totalité, suppose évidemment qu'il y a cinq phases ou formes du développement humain , à savoir la forme intellectuelle, la forme industrielle, la forme esthétique, la forme rehgieuse et la forme politique, et nous nous imaginons naturellement que, dès le début de ce livre, l'auteur essayera de montrer que la théorie impliquée par cette distribution des matières qu'il contient se fonde sur des preuves suffisantes. Non-seulement c'est ce que Lotze ne fait pas, mais encore il ne nous dit nulle part pourquoi il traite du progrès à ces points de vue particuliers plutôt qu'à d'autres; nulle part il n'essaye de faire voir que ces points de vue correspondent aux côtés les plus larges et les plus saillants de la question, et que, réunis, ils en reproduisent
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tous les aspects; nulle part il ne rapporte chacune des phases du progrès à la source psycliologique. Il m'est impossihle de ne pas voir là, d'accord avec le professeur Bona iMeyer, un sérieux défaut. Lotze dit, il est vrai, que les ditîérentes phases de la civilisation sont, en principe, étroitement unies; qu'aucune d'entre elles n'est jamais entièrement séparée de toutes les autres; que tous ces développements, logiquement distincts, sont, en germe, toujours présents à la fois, bien que l'un puisse être plus apparent dans tel pays ou à telle époque, et l'autre ailleurs ou dans un autre temps. Mais ce n'est pas là répondre, si toutefois Lotze a pris cela pour une réponse. Toutes ces remarques sont vraies, sans doute; elles expriment môme une importante vérité; mais cette vérité ne dispense pas de ramener, par l'analyse, et avec toute l'exactitude scientifique possible, l'histoire aux différents développements qui la constituent, de montrer comment ces développements se limitent et s'influencent les uns les autres, de remonter enfin jusqu'à leurs racines dans la nature humaine.
Lotze commence par le développement intellectuel, comme étant celui dont dépendent principalement tous les autres. Ce développement, selon lui, a trois époques ou degrés : le premier est caractérisé par la prédominance de l'imagination, qui enfante la "mythologie; le second, par celle de la réflexion sur la nature des choses ; le troisième, par l'application de la méthode scientifique. C'est là la seule généralisation historique que contienne le chapitre; elle repose sur un bien faible semblant de preuves. Elle rappelle la loi des
trois états de Comte, à tous les{>oints de yuc, sauf à celui-ci, qui est très-important : c'est que l'auteur ne fait aucune tentative sérieuse pour la démontrer ou la vérifier. La mythologie, selon moi, ne doit à aucun titre figurer parmi les phases du développement intellectuel; quanta la seconde phase et à la troisième, jamais elles ne se sont produites séparément. Le principal intérêt du chapitre, c'est sans doute ce qui ne nous regarde pas ici, la réfutation de ridéalisme.
Dans le chapitre suivant, l'auteur retrace le développement qu'a suivi le travail, depuis sa forme la plus ancienne et la plus brutale, celle de la saisie violente ou de la conquête, qui moissonne là où elle n'a pas semé, jusqu'à sa forme actuelle, où la société est une vaste et savante organisation industrielle. A chaque étape, il marque le gain et la perte, et certainement il n'estime pas celle-ci au-dessous de sa valeur. Il parle ensuite de l'art dans un admirable chapitre ; nous le résumerons bien imparfaitement en disant que pour Lotze le gigantesque est le caractère distinctif de l'art oriental; le sublime, celui de Fart hébraïque; le beau, celui de l'art grec; l'élégance et la dignité, ceux de l'art romain ; l'expression et l'imagination, ceux de l'art du moyen âge ; l'ingéniosité et la critique, ceux de l'art moderne. Ce chapitre est vraiment une esquisse pleine de charme et d'exactitude des traits généraux et distinctifs de l'art à ces différentes phases.
La vie religieuse est le sujet du quatrième chapitre. Ce fait, que toutes les religions de quelque grande portée ont pris naissance en Asie, conduit notre auteur à étabhr
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que l'esprit oriental se distingue de l'esprit occidental en ceci, (juc le premier regarde l'univers comme un gi'and tout, où chaque partie a sa place marquée d'avance et pour l'ensemble; tandis que le second y voit un composé de lois générales, un problème à résoudre et un théorème à appliquer. 11 suit le développen)ent progressif de la rehgion dans son rapport avec celui de la société, de;puis le fétichisme, à travers les croyances de l'Egypte, de l'Inde, de la Perse et de la Grèce. Quelques diûérences profondes qui séparent ces religions, Lotze trouve qu'elles sont toutes caractérisées par la prédominance de l'élément cosmologique, tandis que, dans le judaïsme et le christianisme, c'est l'élément moral qui domine. A la différence du judaïsme, le chiislianisme regarde moins les œuvres et plus les dispositions intérieures, moins la société et plus l'individu. Son grand principe moral, c'est l'amour ; mais, comme chacun de ses commandements est accompagné d'une promesse, c'est un système eudœmonistique. Son fonds solide et essentiel, c'est sa moralité, et l'opposition qu'il rencontre si généralement aujourd'hui ne s'adresse pas à cette morale, mais à certaines assei'tions relatives à son origine et dont l'Eglise l'a rendu solidaire, à l'autorité revendiquée pour la Bible, aux dogmes qui prétendent déhnir l'indéhnissable, enfin aux miracles. Lotze voudrait que l'Eglise concédât tout ce qu'on lui demande sur ces différents points ; et, si elle refuse, il regarde sa mort comme assurée. Ici, je me hasarde à ne pas être de son avis, et je ne puis m'empêcher de témoigner ma surprise de ce qu'il ail porté
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un jugement si sommaire sans avoir le moins du monde essayé de le motiver.
Le livre se termine par un chapitre sur la vie publique et la société. L'auteur y montre que, bien que la société puisse avoir son origine dans la famille, ce n'est que dans ses périodes les plus barbares qu'elle est une simple extension ou continuation de la familUe; puis il décrit les formes qu'elle a revêtues dans les empires de TOrient, à Sparte, à Athènes, à Rome, et sous l'influence du christianisme. Ce chapitre abonde en observations historiques excellentes, qu'entremêlent des réflexions politiques fort judicieuses; mais je dois les passer entièrement sous silence.
Le neuvième livre, le dernier de l'ouvrage, ne demande pas un examen particulier. Il est en partie métaphysique, en partie théologique; mais il n'a aucun rapport avec l'histoire. En quittant le Microcosme, je voudrais exprimer de nouveau le regret que le peu d'espace dont je dispose m'ait si complètement empêché de donner une idée de la quantité d'aperçus ingénieux et féconds qu'il renferme. Mais pourtant, si nombreux et si admirables qu'ils soient, ils ne constituent pas un système, encore moins une science.
Je termine mon exposition du développement de la spéculation historique en Allemagne avec la Philosophie de Vhistoire publiée en J870 par le professeur Conrad Hermann, de Leipsick. Cet ouvrage est une production très-
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approfondie et très-systématique, et qui a exigé au moins un quart de siècle pour être amenée à maturité. Dès 18 i9, l'auteur publiait un traité approfondi sous le titre de Prolégomènes à la philosophie de Vhistoirc. En l.SoO, il publia Douze Leçons sur la philosophie de Vhisloire ; il y traitait de rintérêt que présente l'étude de l'histoire, — des rapports de l'histoire et de la philosopliie, — de l'idée de l'histoire, telle qu'elle est comprise aujourd'hui, — de la manière dont la science de l'histoire s'est développée , — du problème de la philosophie de l'histoire, et des principes auxquels on en doit demander la solution ; — dans quelle mesure l'histoire peut être regardée comme dynamique, comme mécanique, comme organique; — de son triple caractère en tant que succession d'événements, en tant que système comprenant deux groupes coexistants et antagonistes de peuples désignés sous les noms d'Asie et d'Europe , enfin en tant que système de peuples complètement articulé. L'Histoire de la philosophie, qu'il publia en 1867, avait pour objet de préparer les voies à sa Philosophie de ïhistoire et d'exposer les mêmes principes dans des hmites plus étroites. Dans la Rezue philosophique mensuelle (Philosophische Monatshefte), il a publié, entre autres essais, les suivants : La philosophie de ïhistoire considérée comme science philosophique fondamentale dans Vaienir ' ; le Caractère de ïhistoire, problème philosophique pour le temps présent -, et Pensées sur la philosophie de ïhisioire ^. Il est probable qu'aucun penseur allemand con-