‹ La philosophie de l'histoireChapitre 1 sur 41 · A BRUXELLES, A LEIPZIG ET A LIVOURNE · texte numérisé non relu

A BRUXELLES, A LEIPZIG ET A LIVOURNE

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INTRODUCTION

§ I. Dieu immanent dans l'humanité

« L’histoire, dit Lingard, n’est guère que le tableau des misères infligées à la multitude par les passions de quelques hommes (1).» Mettons en regard de cette désolante définition celle que donne un illustre historien d’Amérique. « L'ordre de l’univers, dit Bancroft, est un poème divin qui est de toute éternité et que ne peuvent souiller les interpolations humaines. Les faits se déroulent suivant l’ordre prescrit, dans une sublime harmonie, et, de même que l’artiste habile fait jaillir des sons harmonieux des cordes de la harpe, ainsi l'histoire note les accords divins qui résonnent sur la lyre éternelle du temps. Mais cette harmonie ne peut être perçue à l'instant où les événements arrivent. La philosophie marche à la suite des faits pour en montrer les causes et en décrire les résultats... Les faits s’enchaînent en une trame suivie. Les hommes, les systèmes, les nations, l’espèce entière, tout obéit à la volonté divine, et, quand une partie des destinées de l’humanité est accomplie, nous découvrons les voies de la Providence... Oui, au bas de chaque page, dans les annales du temps, on peut écrire : Dieu règne. Les événements, à mesure qu’ils passent, proclament

(I) Lingard, Histoire d'Angleterre, t. I, pag. 68.

INTRODUCTION

leur modèle supérieur, et quand on prête une oreille attentive, on peut entendre les siècles qui s'éloignent, à mesure qu’ils roulent dans les abîmes obscurs des temps évanouis, chanter avec les chœurs innombrables des âges : Te Deum laudamus. Nous te louons, ô Seigneur (1). »

L’historien protestant dit que l’histoire est un poème divin, il voit partout la main de Dieu ; si parfois elle parait cachée, c’est que l’œil de l’homme, dans sa faiblesse, ne l’aperçoit pas. L’histo- • rien catholique, au contraire, croil que le monde est livré en proie à toutes les mauvaises passions, ce qui aboutit à faire de l’histoire l’empire de Satan. Lequel des deux a raison? Le désespoir qui voit dans les annales de l'humanité le règne constant du mal, se comprend chez ceux qui nient Dieu; car nier Dieu, c’est nier tout ordre, toute loi, sauf celle du hasard qui n’est qu'un mot vide de sens. Mais comment des écrivains qui adorent Dieu et sa providence dans la nature et dans l’homme, peuvent-ils bannir Dieu de l’histoire? « Quoi ! » s’écrie un philosophe que les catholiques accusent d’être panthéiste et athée (2), « quoi ! Il est de mode de louer la Divinité dans la création ; on s'extasie devant un animal, devant une pierre, l’on admire jusque dans la matière inerte la toute-puissance de Celui qui a tout ordonné avec une sagesse infinie; et l’on croit que Dieu est absent de l'histoire! Il se serait occupé avec sollicitude du moindre ver de terre, et il ne prendrait aucun souci de l'homme, sans lequel l’univers entier n'aurait plus de sens ! » La contradiction est encore plus forte, et l’absurdité plus grande, quand on admet, comme doivent le faire les écrivains catholiques, que Dieu règle la destinée des individus, même les moindres événements de leur existence, tandis qu’il n’interviendrait point dans les grands événements qui remplissent l’histoire! L'homme n’est-il pas l'artisan de ces bouleversements, qui sont dans l’ordre moral ce que les ouragans sont dans l’ordre physique? C’est l’homme qui fait l’histoire. Si Dieu est dans l’homme, comment ne serait-il pas dans l’histoire!

Nous allons entendre la voix de l’humanité. Dès qu’elle a un

(t) Bancrofl , Discours prononce en 1856 devant ta Société historique de New- York. {La Libre Recherche , t. II, pag. *îi.)

(îj Hegel, Vorlesungen über die Philosophie der Geschlchle, pag. 20.

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