‹ La philosophie de l'histoireChapitre 2 sur 41 · DIEU IMMANENT DANS INHUMANITÉ · texte numérisé non relu

DIEU IMMANENT DANS INHUMANITÉ

passé, une histoire, et dès qu’elle commence à réfléchir sur sa destinée, elle y fait intervenir Dieu : elle sait qu’elle ne pourrait pas vivre sans l’action incessante de Dieu, de même que la plante ne peut vivre sans l’action incessante du soleil. Depuis qu’il y a une philosophie, il y a aussi une philosophie de l’histoire, et ses premiers accents sont une adoration de la Providence. Écoutons le divin Platon : « Un ami de Socrate lisait en sa présence, dans un livre d'Anaxagore, que l’intelligence est l’ordonnatrice et le principe de toutes choses. Le philosophe fut ravi ; il.se dit que, s’il en était ainsi, l’intelligence avait tout ordonné et disposé dans le meilleur ordre possible (1). » On le voit : le premier cri que l'étude de la nature et de l'homme arracha à la philosophie, est un cri de confiance et d’amour. Il faudra des siècles pour que l’esprit humain développe tes conséquences infinies que renferme la parole profonde d’Anaxagore, commentée par Socrate; mais à travers toutes nos misères, nous ne perdons pas l’espérance, et avec elle la certitude d'un avenir qui ira toujours en s’améliorant soys la main de Dieu.

Dans l’antiquité, le mot d’Anaxagore resta à l’état de germe; c’était l’instinct de la loi qui régit l’humanité, plutôt que la perception claire du gouvernement providentiel. Les anciens ne connurent l’action de Dieu sur les destinées du genre humain, que sous la forme de la justice divine. Cela est dans l’ordre naturel des choses. Le premier besoin des sociétés naissantes, c’est que l’ordre et la tranquillité y soient maintenus, c'est que le droit y soit respecté. Or les hommes ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’il y avait une justice plus haute que celle qui régnait parmi eux; que la justice humaine n’était qu’un faible reflet de la justice divine. Les poètes, ces prophètes de l’antiquité païenne, portèrent cette croyance bienfaisante sur le théâtre. Euripide était disciple d’Anaxagore, il ne pouvait manquer de professer le dogme de son maître. Déjà avant lui, un poète philosophe avait montré la main de Dieu dans la vie de peuples et de ceux qui les régissent . Eschyle chanta la victoire des Grecs sur les Barbares de l’Orient dans sa tragédie des Perses : il voit dans leur défaite une expiation de leur orgueil insensé et de leur mépris des dieux. Dans le langage mo-

(I) Platon. Pbœdoo., pag. 97, C.

INTRODUCTION

derne, nous dirions, avec le poète, que la Providence a posé des limites à la puissance des nations, et que ce n’est pas impunément qu'elles essaient de les dépasser , que les tentatives de monarchie universelle entraînent toujours des calamités sur la tête des conquérants. Voilà une loi de ce que nous appelons aujourd'hui philosophie de l’histoire. Eschyle ne connaissait point le mot, mais il inaugure l’idée, en rapportant à l’action de Dieu les malheurs qui frappent les peuples. « Quelqu’un, dit le poète, a nié que les dieux daignassent s’occuper des hommes qui foulent aux pieds les plus saintes lois : celui-là était impie. Ils l’ont vu plus d’une fois les neveux de ceux qui entreprenaient des choses injustes et qui se livraient avec trop d’ardeur à la guerre (I). »

Les historiens grecs sont narrateurs plus que philosophes; cependant, chose remarquable, chez Hérodote, le naïf chroniqueur, nous trouvons également l’idée de la justice divine. Eschyle chanta la défaite des Perses; sa tragédie est une magnifique glorification de Dieu et de sa justice. Hérodote exprime la même pensée en disant que la Divinité se plaît à abaisser tout ce qui s’élève trop haut. Il y a donc des dieux qui s’occupent des choses humaines; ils favorisent les nations qui combattent pour le droit et la liberté, mais si elles abusent de leur pouvoir pour se livrer à de mauvaises passions, Némésis les poursuit de ses justes vengeances (2). Quand Hérodote rencontre un personnage qui a eu une fin funeste, il ne manque point de voir dans son sort la main vengeresse de Dieu. Ces jugements prêtent à des abus, parce qu’ils sont parfois téméraires. Est-ce à dire qu'il faille mettre Dieu hors de l'histoire? Hérodote était dans le vrai, quand même il se serait trompé dans ses appréciations. Il n’y a pas de société possible sans ordre moral, et l’ordre moral implique l'a justice de Dieu.

La justice de Dieu n’est que l’une des faces du gouvernement divin. Dieu n’est pas seulement justice, il est avant tout Providence, c’est à dire qu’il dirige la destinée des peuples comme celle des individus. C’est une des grandes lois de la philosophie de l'histoire. Les anciens ne l'ont pas aperçue. Il y a de cela plus

(I) Eschyle , Agamemnoo, v. 355-376, Comparez mon Etude sur la Grèce, pag. 466- 469, de la 9* édition.

(9) Sur l'idée de la justice divioc chez Hérodote, voyez mon Elude sur la Grèce, pag. 498 et suiv.

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