‹ La philosophie de l'histoireChapitre 36 sur 41 · SS · texte numérisé non relu

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bach, par Diderot; et il était réellement un des leurs. En lisant ses déclamations contre l’esprit de conquête, on croirait lire Voltaire. A ses yeux la guerre est un véritable crime : « On punit les meurtres que les particuliers commettent, s’écrie le philosophe romain. Et que dira-t-on des guerres et de ces massacres que nous appelons glorieux parce qu’ils détruisent des nations entières? On commet des crimes en vertu de sénatus-consultes. » L'antiquité célébrait les conquérants comme des demi-dieux. Sénèque s’élève avec violence contre cette idolâtrie ; i| flétrit ce que le vulgaire adore : « L’amour des conquêtes est une folie, les conquérants sont des fléaux non moins funestes à l’humanité que les déluges et les tremblements de terre. » Le philosophe ne fait pas même grâce à Alexandre, le plus grand de tous : « Brigand dès l’enfance, destructeur des nations, il estimait comme souverain bien d’être la terreur des hommes... »

Nous ne continuons pas cet acte d’accusation, il est injuste. Mais il ne faut pas pour cela condamner le sentiment qui inspire le philosophe romain. L’inspiration était vraie, c’est le cri de l’humanité qui proteste contre la force. Platon déjà avait réprouvé la guerre, et Aristote s’était joint à son maître. Quand ils écrivirent, ils passèrent certes pour des rêveurs. Or, il se trouve que les rêveurs étaient des prophètes. Ce qui n’était qu’un sentiment particuler est devenu une conviction générale. Témoignage éclatant du progrès qui régit le monde.

N° 2. Le christianisme et les Barbares

Dans l’antiquité la guerre est permanente ; les empires s’élèvent et tombent avec une effrayante rapidité. La lutte ne cesse un instant que lorsque les nations sont brisées et réunies sous les lois de la ville éternelle. On croirait que la passion de la guerre ne peut pas aller plus loin. Cependant quand les Barbares arrivèrent, les Romains furent étonnés, épouvantés de leur ardeur batailleuse. Nous ne parlons pas des hommes du Nord chez lesquels c’était une fureur; nous nous en tenons au portrait que Tacite a tracé des Germains. A Rome, le jeune homme est revêtu de la

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toge, lorsqu’il a atteint l'âge viril : symbole du génie romain, politique plutôt que guerrier. Le jeune Germain est décoré, en pleine assemblée, de la framée et du bouclier, c’est là sa robe virile; chez les plus braves tribus de la Germanie, il n’est compté pour homme que lorsqu’il a tué un ennemi. Les Germains ne quittent jamais les armes; ils vont armés aux festins, comme aux assemblées de la nation; leurs jeux mêmes sont des danses guerrières. Chez eux le courage est la vertu par excellence, c’est presque le seul devoir. La lâcheté est un crime public, tandis que le meurtre n’est qu’un délit privé : on noie les lâches dans la fange d’un bourbier, le meurtrier paie seulement une composition.

Les Barbares, installés dans l’empire, y établissent un régime qui est en harmonie avec leur génie. La féodalité est essentiellement militaire; c’est la force individuelle qui y règne, elle pénètre même là d’où elle semble devoir être exclue par sa nature : la justice est une guerre; les plaisirs mêmes sont des luttes sanglantes. C’est la marque de l’esprit guerrier qui anime la féodalité ; la guerre est son unique occupation, c’est sa fonction sociale. La guerre fut incessante, universelle sous le régime féodal. A Rome* aussi, le temple de Janus fut rarement fermé; mais le peuple-roi luttait pour l’empire du monde; c’était le temps des grandes guerres, une bataille décidait du sort d’un empire. Au moyen âge, la guerre devint locale* individuelle, de même que toutes les manifestations du génie germanique. Il en résulta qu’il n'y avait pas un coin de l’Europe qui ne fût le théâtre d'hostilités. Chaque baron avait le droit de guerroyer, et il en usait, comme aujourd’hui tout individu emploie ses facultés dans le travail.

Cette recrudescence de l’esprit militaire n'est-elle pas un démenti donné à la loi du progrès? La force dominant là où avaient siégé les préteurs : n’est-ce pas un signe de la barbarie qui envahit l’Europe féodale? Les apparences trompent. Sous le règne apparent de la force, le droit se développe. L’idée d’un droit des gens est restée étrangère à l’antiquité; preuve que la force y régnait en maltresse; tandis qu’au moyen âge, si la justice était une espèce de guerre, la guerre aussi était une espèce de justice. Le droit pénétrait donc dans le domaine de la force. En ce sens, la féodalité guerrière est plus près d’une ère pacifique que l’empire, malgré sa paix chantée par les poètes. La guerre se trans-

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forme, c’est un moyen d’obtenir justice; comme telle, elle est légitime, et elle ne disparaîtra pas ; car la force doit toujours appuyer le droit et assurer son triomphe. Comment l’idée du droit a-t-elle pu se faire jour à une époque où tout semble livré au droit du plus fort? Nous avons déjà répondu à la question. C’est précisément parce que les relations sociales devinrent des relations privées, que le droit s’introduisit là où dans l’antiquité la force seule régnait. On peut donc dire en toute vérité que les Germains ont préparé l’ère de la paix, car la seule paix à laquelle l'humanité puisse aspirer, c’est le règne du droit.

Nous ne nions pas les abus de la féodalité. L’individu y était tout-puissant, et l'individu était barbare; de là d’inévitables excès. Mais la providence avait veillé à ce que la barbarie trouvât un pouvoir éducateur. Quand on apprécie l’époque où la race germanique domine, on ne doit jamais faire abstraction du christia- * nisme et de l’Église, car leurs destinées sont étroitement liées. A la vue des scènes de violence qui remplissent le moyen âge, on serait tenté de nier le progrès, bien que l’esprit d’individualité que les Germains apportèrent au monde soit le principe de tous les progrès que le genre humain a réalisés. Mais à côté de la féodalité guerrière et violente, il y avait l’Église pacifique et charitable. Elle fil l’éducation des rudes conquérants. Quand ce travail séculaire est accompli, le progrès éclate avec une évidence telle qu’il est impossible de le nier. Cela prouve qu’il était en germe dans les races barbares, car l’éducation ne donne pas de facultés, elle ne fait que développer celles que Dieu a données à chaque branche de la famille humaine. Voyons quelle fut la part de l’Église dans le mouvement incessant qui entraîne l’humanité vers le terme de sa destinée.

Les hommes sont-ils nés pour se déchirer comme des bêtes sauvages? ou Dieu les a-t-il placés sur cette terre pour qu’ils s’y développent, pour qu’ils deviennent parfaits comme leur Père? Jésus-Christ dont nous venons d’emprunter les paroles, répond à notre question. Les prophètes l’appellent le Prince de la paix. Il est vrai que le Christ ne parle point de la paix ; il abandonne la terre

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h César, mais la perfection qu’il prêche est incompatible avec les passions violentes qui agitent les guerriers et les conquérants. L’esprit de l'Église a toujours été pacifique, même au moyen âge, alors que la société laïque était en proie à la violence, alors que les barons féodaux plaçaient l’idéal de la vie dans les luttes sanglantes. Mettons en regard les chants des poètes et la doctrine de l'Église : l’opposition des sentiments nous dira pourquoi Dieu a envoyé le Christ à la veille de l’invasion des Barbares.

Les barons aimaient la guerre et ils la chantaient, moins pour la gloire et par ambition que pour ses hasards, pour l’exaltation de vie quelle produit, et jusque pour les maux qu’elle entraîne. Quand on lit les chants de Bertrand de Born, on croirait entendre un poète Scandinave chantant la fureur des combats. « Nous verrons bientôt, s’écrie-t-il, les champs jonchés de débris de heaumes et d’écus, d’épées et. d’arçons, de bustes fendus jusqu’à la ceinture. Nons allons voir errer çà et là des destriers (sans cavalier), des lances pendantes aux flancs et aux poitrines; nous allons entendre rire et pleurer, crier de détresse, crier de joie... » La poésie moderne chante le printemps et les harmonies de la nature; quels sont les sentiments que cette saison poétique éveille chez les poètes du moyen âge! « Le printemps, dit un baron troubadour, n’arrive jamais pour moi si beau que quand il arrive accompagné de vacarme et de guerre, de trouble et d’épouvante... »

Tels sont les sentiments de la société laïque, du moins ceux de la classe dominante. Bertrand de Born aimait à exciter à la guerre les rois Philippe Auguste et Richard Cœur-de-Lion. Ils avaient pour contemporain un pape, issu d’une famille illustre : Innocent III va nous dire quels étaient les sentiments de l'Église sur la guerre et la paix. Il écrit au roi de France : « Au moment où Jésus-Christ va accomplir le mystère de la Rédemption, il donne la paix pour héritage à ses disciples, il veut qu’ils l’observent entre eux et Ja fassent observer par les autres. Ce qu’il dit en mourant, il le confirme après sa résurrection. La paix soit avec vous : telles sont les premières paroles qu’il adresse à ses apôtres. La paix est l’expression de la charité qui est la plénitude de la Loi. Qu'y a-t-il de plus contraire à la charité que les dissensions des hommes! Nées de la haine, elles détruisent tout lien d’affection; et celui qui n’aime pas son prochain, aimera-t-il Dieu! Ramener les hommes

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