SOS
à la charité et à la paix, tel est le premier devoir de celui qui, bien qu’indignp, tient la place de Jésus-Christ sur la terre. »
Il y avait dans ces sentiments de charité chrétienne autre chose que l'amour de la paix, il y avait l’esprit de domination qui semble inhérent à Rome, chrétienne ou païenne. Philippe Auguste répondit à Innocent III qu’il n’appartenait pas au souverain pontife de se mêler des différends qui divisaient les princes. Les barons français repoussèrent tout aussi énergiquement l’intervention du pape. Dans sa réponse au roi de France, Innocent revient sur la question de paix et de guerre, au point de vue de la doctrine catholique. La paix, dit-il, est un devoir pour les chrétiens : « N’est-ce pas mériter la mort éternelle que de nourrir la discorde, de combattre les fidèles, de détruire les maisons religieuses, de violer les vierges consacrées à Dieu, de fouler les pauvres et d’appauvrir les puissants, de profaner les églises et de verser le sang humain? » Ainsi la guerre est représentée comme une des faces du mal. Puisque le pape est gardien de la Loi divine, et qu’il doit veiller au salut des fidèles, il est de son devoir d’empêcher les guerres, source de péchés sans nombre.
L'antinomie entre l’Église et la féodalité paraît absolue : ce que les barons aiment comme l’idéal de la vie, est aux yeux de l'Église une des faces du mal. Il faut savoir gré au catholicisme de sa prédication pacifique; c’était un contre-poids nécessaire aux passions violentes qui agitaient la société féodale. Ces sentiments Unirent par pénétrer dans les ùmes. Nous avons un ouvrage sur les droits de ceux qui régissent les cités; l’auteur est un clerc, contemporain d’innocent. Il admet la légitimité de la guerre quand elle a pour but de repousser l’injure, mais Dieu punit ceux qui la font par ambition ou par amour des combats. « La guerre est la source de mille maux; la paix, principe de tout bien, relie les hommes par le lien de la charité; à son ombre naissent non seulement l’abondance et la richesse, mais toutes les vertus. » L’Église pratiqua les sentiments qu’elle prêchait; pendant tout le moyen âge, elle ne cessa de faire des efforts pour établir la paix; les rares moments de repos dont jouirent les populations foulées, elles les durent à la trêve de Dieu instituée par les conciles pour modérer et restreindre les violences féodales.
Cependant il ne faut pas exagérer l’influence de l'Église. La
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réaction ultramontaine en fait un idéal; à l’entendre, la papauté aurait eu pour mission de maintenir la paix dans la chrétienté, elle aurait décidé si les hostilités qui divisaient les peuples chrétiens étaient justes ou injustes; quand le pape déclarait la guerre juste, elle était par cela même légitime, tandis que s'il la déclarait injuste, les princes étaient tenus de lui obéir. Les faits sont loin de répondre à cette théorie. Nous avons entendu Philippe Auguste et ses barons protester avec énergie contre les prétentions des souverains pontifes. Les rois n’en tinrent aucun compte; ils ne reconnurent jamais aux papes le droit d’intervenir dans leurs différends: c’eût été abdiquer leur souveraineté. En réalité l’époque où l’on prétend que la papauté faisait régner la paix fut une époque de guerre universelle, journalière, de tous les lieux et de tous les instants. La guerre était la vie habituelle de la féodalité.
Ceci est le moindre défaut de la paix catholique; c’est un défaut qui tient à l’impuissance de la papauté. Il y a des vices plus profonds et plus irrémédiables parce qu’ils sont de l’essence de la paix telle que le catholicisme la conçoit. C’est une paix entre chrétiens, elle a pour fondement la foi et pour principe la charité. Or la foi est un élément de division, de haine, de guerre, et la charité même divise les croyants et les non-croyants au point qu’elle légitime les guerres les plus odieuses. Dans cet ordre d’idées, les infidèles sont des ennemis, contre lesquels la guerre non seulement est un droit, mais un devoir. De sorte que la paix catholique fait de la guerre contre les infidèles un devoir. Pour que la paix régnât dans le monde chrétien, il faudrait qu’une même religion unit tous les peuples de la terre; or la religion universelle, telle que le catholicisme la conçoit, est une impossibilité radicale, parce qu’elle tue toute vie individuelle, et tout droit de la conscience. Il en résulte que la paix ne peut pas même régner au sein de la chrétienté. Toute dissidence devient une cause de guerre, et d’une guerre à mort : la foi n’admet pas la transaction.
Cela prouve que la paix ne peut pas reposer sur la foi. Les faits abondent malheureusement pour l’attester. Au moyen âge, le christianisme était en état d’hostilité contre tous ceux qui s’écartaient de la foi révélée ou qui l’ignoraient. Les chrétiens et les juifs, bien qu’ils procèdent de la même tradition, étaient ennemis irréconciliables, parce que les juifs avaient mis à mort le dieu des
PAIX ET DROIT
chrétiens. On sait de quelle haine les fidèles poursuivaient la race d’Israël, pour le plus inexpiable des crimes, si ce n’était le plus impossible : spoliation, torture, mutilation, mort violente, tel est le sort de tout un peuple au sein de la paix chrétienne. Les chrétiens entre eux se détestent tout aussi cordialement, pour la moindre dissidence sur un point de foi. Faut-il rappeler les croisades contre les hérétiques et la guerre plus cruelle, plus odieuse que l’Église leur fit dans les tribunaux de l’inquisition ? Quant aux infidèles proprement dits, ceux qui sont en dehors de l’unité chrétienne, l’Église les poursuit également par le fer et le feu : pendant deux siècles la chrétienté tout entière se jette sur les Sarrasins, pour les exterminer ou pour les convertir. Ajoutez à ces causes de guerre l’ambition de l’Église, qui se fonde aussi sur la foi. Pendant que les chrétiens versent le sang à flots en Asie pour conquérir le tombeau de leur Dieu, l’Europe est ensanglantée par la longue lutte de l’empire contre ceux qui s’intitulent les vicaires du Christ.
On croirait que la charité doit inspirer la foi. Il n’en est rien, c’est au contraire la foi qui vicie la charité. Rappelons les faits puisqu’on les nie. Le christianifme abhorre le sang, et cependant il devient une religion armée , ce sont les termes de la Règle des templiers. Rien de plus sanguinaire que leur religion. Ils jurent qu’ils défendront les mystères de la foi par la force des armes. Ils consacrent leurs mains à répandre le sang des infidèles : ce sont les paroles d’un pape. Celte guerre n’aura de fin que lorsque les ènnemis de Dieu seront exterminés. Nous lisons dans la Règle des templiers : « On dit du lion qu’il va cherchant qui il dévorera; de même les chevaliers du Temple doivent toujours et partout poursuivre les infidèles et les faire disparaître de la surface de la terre. » Saint Bernard, homme de charité, proclame que les ordres militaires sont la plus admirable des.institutions. Donner la mort n’est pas un péché pour les chevaliers du Christ, c’est une action glorieuse. Ils sont les ministres de Dieu pour exercer ses vengeances : « Le Fils de Dieu aime de recevoir le sang de ses ennemis, il est glorifié dans la mort de ses ennemis. »
La paix, c’est le droit. Que devient le droit dans la paix catholique? L’Église applaudit à la conversion sanglante des Saxons. Elle prêta son appui aux guerres dans lesquelles la foi ou sa
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domination étaient intéressées. Au douzième siècle, les Anglo- Normands, race envahissante, s'établirent en Irlande, sans autre droit que celui du plus fort ; Henri II s’adressa au saint-siège pour donner à la violence la couleur de la justice. Les papes comblèrent d’éloges l’entreprise du roi anglais : « Dieu, disent-ils, lui tiendra compte des efforts qu'il fait pour propager le christianisme ». Est-ce que les Irlandais étaient païens? Non, mais ils montraient un esprit d’indépendance incompatible avec la domination romaine; il s’agissait donc, non de les convertir, mais de les faire entrer dans l’unité catholique. Cela suffit pour que les conciles confirment le droit du roi d’Angleterre sur l’Irlande : ils ordonnent au clergé et au peuple d'être fidèles au vainqueur, sous peine d'anathème. C'est la papauté qui a inauguré la plus épouvantable tyrannie qui ait jamais pesé sur une nation.
Faut-il encore demander ce que devient le droit dans la paix chrétienne? Le droit entre individus suppose que leur personnalité est reconnue; de même le droit entre nations implique leur liberté et leur indépendance. Si au nom de la foi, ou au nom de l’Église, on peut assujettir les peuples il n’y a plus de droit. Au onzième siècle, les guerriers se joignent aux missionnaires pour convertir les Pryssiens. Les infidèles opposèrent une résistance obstinée, héroïque. Au treizième siècle la lutte devint acharnée. Innocent, un des grands papes du moyen âge, occupait le trône pontifical. Va-t-il prendre parti pour le droit contre la violence? « Les populations païennes, dit-il, sont dans la servitude de la corruption, il faut les élever à la liberté des enfants de Dieu. » Ce Lingage mystique aboutit à asservir des populations indépendantes. L’ordre teutonique n’avait d’autre droit sur les Slaves que celui qu’il tenait d’un acte émané du pape et de l’empereur qui concédaient l'un et l’autre ce qui ne leur appartenait pas. Au treizième siècle, Urbain IV donna au roi de Bohême toutes les terres des infidèles dont les habitants seraient convertis au christianisme par son ministère. Qu'est-ce que ce droit, sinon celui de la force?
On connaît la bulle fameuse d’Alexandre VI qui partagea le nouveau monde entre les Espagnols et les Portugais. Il faut nous y arrêter un instant, ne fût-ce que pour rétablir les faits altérés par les ultramontains. L'histoire risque de devenir un faux systé-
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matique entre les mains des écrivains orthodoxes, et le but des faussaires est d’asservir l’humanité. En les combattant, nous luttons pour la liberté, partant pour le droit et ,1a paix. Le pape loue la piété de Ferdinand et d’Isabelle; il dit que les rois catholiques ont été à la découverte de terres nouvelles, pour convertir leurs habitants à la foi chrétienne. Afin de favoriser ces pieux desseins, Alexandre VI leur fait don des pays qu’ils ont découverts, en traçant la célèbre ligne de démarcation du pôle arctique^u pôle antarctique. Ainsi le pape fait donation d’un monde dont lui-méme ignorait l’étendue. En vertu de quel droit? Il faut entendre la proclamation des conquérants, c’est un commentaire authentique de la bulle. Le roi d’Espagne apprend aux habitants du nouveau monde que Dieu a constitué saint Pierre chef et maître du genre humain; le Seigneur veut que tous les hommes lui obéissent. Alexandre VI, successeur de saint Pierre a fait la concession des îles et de la terre ferme de l’Océanaux rois de Castille. Si les Américains reconnaissent le pape comme souverain de l'univers et le roi comme seigneur de ces îles, ils seront exempts de servitude; sinon ils seront traités comme des sujets rebelles. Ainsi, de l’aveu des conquérants, la bulle du pipe est leur titre à la domination de tout un nouveau monde. N'est-ce pas sanctifier le brigandage parce qu’il s’exerce au nom de Dieu? C’est dire que la foi ne connaît pas de droit; et l’Église, organe de la foi, ne le connaît pas davantage. Dès lors la paix n’est qu'un vain mot.
Est-ce à dire que la religion chrétienne ne soit pas un principe de paix ?I1 ya un autre christianisme que celui des papes, c’est celui de Jésus-Christ. Les réformateurs eurent l’ambition de revenir au christianisme primitif; mais la tendance était si vague qu’elle admettait mille interprétations diverses. Il y a des protestants orthodoxes dont la foi ne diffère guère de celle de Rome. Calvin, le pape de Genève, est d’accord avec le cardinal jésuite Bellarmin. Ils admettent l’un et l'autre la légitimité de la guerre, quand elle a une juste cause; et quand la guerre est juste, la conquête l’est aussi. II y a des sectes chrétiennes plus libres, qui condamnent la guerre, comme contraire aux maximes de l'Évangile. Pour les
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