OV
Sociniens ces maximes sont des lois, ils les prennent au pied de la lettre. Il est évident que l'Évangile ainsi interprété est inalliable avec la guerre et la conquête. Quand dans le célèbre sermon de la Montagne, Jésus-Christ commande le pardon, par opposition avec la Loi ancienne qui permettait la vengeance, il est certain qu’il s'adresse à la société aussi bien qu'aux individus. Donc la guerre est en opposition avec la doctrine chrétienne. En vain dirait-on que le Christ ne prononce pas le nom de guerre : en faisant une loi de la charité, ne réprouve-t-il pas la guerre plus énergiquement que s’il s’était borné à condamner l'effusion du sang? On invoque la légitimité du droit de défense, on fait appel à l’amour de la patrie. Socin demande à ces mauvais chrétiens s'ils ignorent que les disciples du Christ n’ont pas de patrie sur cette terre? Y a-t-il un intérêt quelque grand qu’il soit, fût-ce celui de l’existence, que l’on puisse opposer à un commandement de Dieu?
Il y a des sectes qui s’attachent à l’esprit de l’Évangile, plus qu’à la lettre. Dans cet ordre d'idées, il est encore plus évident, que la guerre est inalliable avec la religion du Christ. Jésus dit : « Ne résistez pas au méchant ; » et la guerre repousse la force par la force. Jésus dit : « Si quelqu’un fbus frappe sur la joue droite, présentez-lui encore la gauche; » et la guerre rend coup pour coup. Jésus nous dit d’aimer nos ennemis ; la guerre les poursuit par le fer et le feu. Celui qui conciliera ces choses, aura concilié le Christ et l'Antéchrist, le bien et le mal. Les quakers, la plus pacifique des sectes chrétiennes, avouent que, par le droit de la nature, il est permis de se défendre, mais ils demandent aux partisans du droit naturel, s’ils ignorent que la mission du chrétien est précisément de vaincre la nature.
La tendance du protestantisme moderne est de ramener la religion sur la terre, de la séculariser en quelque sorte, en donnant satisfaction aux besoins légitimes de la nature, au lieu de la contrarier. De ce point de vue, il est impossible de nier la légitimité des guerres défensives. Les plus avancés parmi les écrivains protestants l’admettent. Mais ils s'élèvent avec d’autant plus d’énergie contre la guerre d’ambition et de conquête. Chose remarquable, e’est un penseur chrétien, un protestant libéral qui, le premier, a répudié le droit de conquête. Grotius ne l’avait repoussé que si la guerre est injuste. Locke le condamne alors même que la guerre
PAIX ET DROIT
serait juste. Ceux qui ont été conquis ou leurs descendant* n’ont, il est vrai, aucun juge sur la terre auquel ils puissent appeler. Eh bien ! qu’ils appellent au ciel, qu’ils appellent jusqu’à ce qu’ils aient recouvré le droit de leurs ancêtres. Channing et Parker sont plus violents; ils flétrissaient la guerre comme un sanglant outrage aux principes du christianisme (1) : ou la religion du Christ est fausse, disent-ils, ou la guerre doit être réprouvée comme antichrétienne (2). C'est à peine s’ils excusent la guerre pour la liberté.
La charité chrétienne est un écueil, aussi bien que la foi révélée ; elle conduit à négliger le droit ; or, le droit est la base des sociétés humaines. Comme le droit peut être violé, la défense est un devoir. La guerre a donc sa légitimité, quand la force est mise au service du droit. Ceux qui s’inspirent de la charité, risquent de considérer la paix comme un idéal et de lui subordonner même le droit. Non, la paix n'est point le but, elle n’est que le moyen. C’est le droit qui doit être notre idéal, et le droit est identique avec la liberté. Cette face de la vie est restée jusqu’ici trop étrangère au christianisme. Les protestants avancés ont donc raison de séculariser la religion; cela ne veut pas dire que la religion ne doive se préoccuper que des intérêts de ce monde; cela veut dire que rien de ce qui touche l’homme ne doit lui rester étranger.
N° 3. La royauté et la philosophie (3).
Nous rentrons dans le domaine de la réalité, et le monde réel est bien loin de l’idéal chrétien. Jusqu’à la Révolution française, c’est la royauté qui domine, et les rois sont absolus. Or, qui dit despotisme, dit négation du droit. Et quand le droit n’est pas respecté dans la constitution des États, comment le serâit-il dans les rapports internationaux? Louis XIV est le despotisme incarné; il
(I) Channing , Discourse before lhe congregationus ministère of MassascbuseU. Boston, 1816 : « The grosses!* outrage on the principe of christianity. »
(i) Parker, sur la Guerre. (Werke, überselzt von Ztelhen, t. Il, pag. 60-80.)
(3) Voyez mon Elude sur la Politique royale.
LE PROGRÈS DANS L'HISTOIRE
avait un profond mépris pour le peuple : « L'assujettissement, dit-il, qui met le souverain dans la nécessité de prendre la loi de ses sujets, est la dernière calamité où puisse tomber un homme de notre rang. » Le grand roi fait plus que mépriser la nation ; il nie son existence. A ses yeux, le roi représente la nation entière, tandis que chaque particulier ne représente que lui-même. Le roi seul a une existence réelle, la nation n'existe pas, elle ne fait pas corps, elle réside tout entière dans le prince. Voyons les conséquences de cette doctrine. Le roi est maître de la vie de ses sujets, c’est son bien, il en peut user et abuser. Maitre de leur vie, il l’est à plus forte raison de leurs propriétés. Louis XIV dit à son petit-fils : « Vous devez être persuadé que les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et entière de tous les biens qui sont possédés par les gens d’église ou par les séculiers. »
Louis XIV se considère comme le maître des personnes et des biens de ses sujets : l'État est son domaine. Où est le propriétaire qui ne cherche à s'arrondir et à s’éteudre? Louis XIV écrit au maréchal de Villars : « S’agrandir est la plus digne et la plus agréable occupation d’un souverain. » La guerre qu’il fit aux Provinces-Unies peut être comparée à la lutte du loup contre l’agneau: c'est le plus fort qui accable le faible. Écoutons ce qu’il dit de cet exploit dans ses Mémoires historiques : « Je jouissais pleinement de ma bonne fortune et de ma bonne conduite qui m’avaient fait profiter de toutes les occasions que j’avais trouvées d’étendre les bornes de mon royaume aux dépens de mes ennemis. » Ailleurs il ajoute comme une espèce de morale de cette première campagne contre l’Europe coalisée : « Un cœur bien élevé est difficile à contenter, et ne peut être pleinement satisfait que par la gloire. »
Ainsi Dieu a créé le genre humain pour le plaisir et pour la gloire des rois; car Dieu est complice de l’ambition royale : « Les victoires, dit Louis XIV, sont l’élection et le suffrage du ciel même, quand il a résolu de soumettre les autres puissances à une seule. » Louis XIV est le type de la vieille royauté; ce que le grand roi dit dans la naïveté de son égoïsme, tous les princes le pensent. Nous citerons quelques témoignages qui sont curieux : « Jadis, disait Charles-Gustave, roi de Suède, Dieu daignait parler aux rois par des prophètes ou des visions ; aujourd'hui il nous fait
PAIX ET DROIT
connaître ses desseins par les circonstances favorables où il nous place pour étendre nos frontières aux dépens de nos voisins; en profitant de ces occasions, nous ne faisons qu’obéir à la volonté divine. » Tel est l’évangile des rois ; c’est celui des Mandrin et des Cartouche. La comparaison n’est pas de nous, elle vient d’un grand prince. Frédéric II mérite le titre de grand, que l’enthousiasme de ses contemporains lui a décerné, mais ce n’est certes pas pour son respect du droit. Veut-on savoir quels étaient ses droits sur la Silésie? « La Prusse était un royaume, dit-il ; c’était un germe d'ambition qui devait fructifier tôt ou tard. Il y avait de la gloire à décider qu’elle était une monarchie véritable. Ajoutez à cela une armée toute prête à agir, des fonds tout trouvés, et peut-être l’envie de se faire un nom. » L’occasion, cette providence des rois, le sollicitait à prendre les armes. « Si je m’en prévaux, dit Frédéric, on dira que j’ai l’ habileté de me servir de la supériorité que j'ai sur mes voisins. »
On voit que le droit et le pouvoir absolu sont inalliables, alors même que celui qui l’exerce s’appelle Frédéric II. L’histoire de la politique royale est celle de la force : au plus fort l’empire du' monde! Il est arrivé que de puissantes monarchies, après avoir lutté sur tous les champs de batailles de l'Europe, ont voulu mettre fin à leurs sanglantes querelles; comme gage de leur réconciliation, elles s’unissent par le mariage. Pour prévenir le danger d’une domination trop vaste, elles stipulent, il s’agit de la France et de l’Espagne, que l’infante et Louis XIV renonceront à la couronne d’Espagne. On emploie les paroles les plus sacramentelles, les clauses les plus étroites pour rendre ces renonciations irrévocables, on les confirme par serment. Eh bien! tout cela n’est qu’une comédie. Ceux qui font les renonciations, comme ceux qui les imposent, ne croient pas à leur efficacité! Ils parlent de bonne foi et d’honneur, et ils savent que ces engagements sacrés ne sont que de vains mots! Ils invoquent Dieu, et tout en l’invoquant, ils se disent qu’ils l'invoquent en vain, que tout ce qu’ils font est une mauvaise plaisanterie.
Voilà la politique royale, politique sacrilège, car elle subordonne les intérêts et les droits, non seulement d’un Étal, mais de tous les États, de l’humanité entière, à l’égoïsme princier. Dès lors, le droit devient un vain mot, c’est la force seule qui règne.
LE PROGRÈS DAXS L’HISTOIRE
Le droit ne régnera que lorsque les nations excerceront la souveraineté. En 1789, la France mit fin à l’antique royauté; c’est l'inauguration d'une ère nouvelle. « Les rois s’en vont, » dit Chateaubriand; il n’en reste plus que de pâles ombres; ils se disent les organes de la souveraineté des peuples. Il ne faut pas trop s’y fier. L’égoïsme est de l’essence de la royauté, elle cherchera toujours à faire dominer ses petits intérêts, ses petites passions. Il faut qu’elle fasse place aux peuples. Dès maintenant, elle n’est qu’un rouage dans une machine. La machine sera perfectionnée et elle se passera d'un engrenage qui entrave parfois sa marche.
La politique royale, telle qu’elle règne au dix-huitième siècle, offre un spectacle désolant : des guerres incessantes, le mépris des nationalités, la mauvaise foi. Pour nous réconcilier avec notre destinée, laissons là les faits et entrons dans le domaine des idées. Nous disons que ce sont les idées qui gouvernent le monde. Le dix-neuvième siècle se termine par une révolution qui détruit le vieil édifice de la force, et élève une société nouvelle sur le fondement du droit. L’humanité est-elle passée subitement de l’empire de la force au règne du droit? Amis et ennemis répondent que c’est la philosophie qui a préparé la Révolution : c’est, à notre avis, son plus beau titre de gloire. Suivons le progrès qui s’accomplit dans les idées : c’est assister à l’enfantement d’un nouveau monde.
Jamais il n’y a eu une opposition plus éclatante entre les faits et les idées qu’au dix-huitième siècle. Tandis que Louis XIV sacrifie la grandeur de la France à la grandeur de sa race, un contemporain du grand roi dresse le plan d’une confédération européenne, qui a pour but d’assurer la paix. Le nom de l'abbé de Saint-Pierre est devenu proverbial pour désigner les esprits plus généreux que solides qui se plaisent à imaginer des utopies impraticables.' Nous serions tenté de lui faire un autre reproche, c’est de s’être laissé dominer par l’empire des faits, alors que son projet de paix perpétuelle est une protestation contre les faits. Esprit médiocre et étroit, il n’a pas vu les immenses difficultés que soulève son projet de paix perpétuelle ; de là il est arrivé qu’au
PAIX ET KROIT.
lieu d'aider au progrès des idées pacifiques, il leur a imprimé ua cachet de ridicule, et il a compromis l’idée d’association par les fausses applications qu'il en a faites. Cependant il y a dans ses rêveries une idée juste qui les sauvera de l’oubli, parce que l’avenir lui appartient, c’est l’idée du droit.
Pourquoi les peuples recourent-ils sans cesse aux armes, pour vider leurs différends, tandis qu'on ne voit pas les individus prendre le fusil pour décider leurs procès? Le droit est maintenu entre les particuliers, parce qu’ils sont réunis en société; ils sentent qu’il leur estimpossiblede résister aux forces sociales réunies dans les mains de l'État. Si la guerre de tous contre tous a fait place au droit par l’établissement des sociétés civiles, il faut aussi qu’elle cesse entre les peuples par la formation d’un État suprême, composé des différents Étals souverains. Réunir les hommes en société, pour maintenir le droit entre eux, et laisser les peuples dans ce qu’on appelle l’état de nature, c’est compromettre le droit, pour mieux dire, c’est le rendre impossible; car si on prévient des guerres particulières, on en allume de générales qui sont mille fois plus funestes et qui sont un obstacle permanent à l’établissement du droit parmi les hommes. Il faut donc compléter l'œuvre de l’association, en l’étendant aux peuples.
Mais comment unir les princes, et comment les empêcher de se détacher de la confédération, quand ils croiront que leur intérêt particulier est en opposition avec l’intérêt général? Saint-Pierre répond que l’avantage qu’ils trouveront dans son projet, les tiendra unis, et que la puissance de la ligue sera telle que ceux qui voudraient s’en détacher ne le pourraient pas. C’est ici que l’utopiste subit, sans qu'il s’en doute, l’influence de la politique royale. La ligue, dit-il, garantira à chacun de ses membres la possession de tous les États qu’il possède actuellement. Elle les garantit, et contre les chances des guerres étrangères, et contre les troubles intérieurs. Ainsi la ligue du bon abbé aurait immobilisé l’Europe dans l'état où elle se trouvait au dix-huitième siècle. Singulier moyen d’établir le droit, que de maintenir l’œuvre de la violence et de la mauvaise foi! Car ce sont là les armes qui avaient servi aux princes pour fonder et étendre leurs États. Saint-Pierre garantit les princes contre les révolutions aussi bien que contre les guerres. Et si le despotisme royal pousse les peuples à bout?
LE PROCRÊS DANS I.’hISTOIRE.
Si le monarque s’appelle Louis XV, et emploie les revenus publics à peupler le Parc-aux-cerfs ? La révolution de 89, dans le système de l'abbé, aurait été étouffée dès son berceau. Que seraient donc devenus la liberté et le progrès?
L’abbé de Saint-Pierre avait bien posé le problème : assurer le règne du droit entre les peuples. Mais il ne s’aperçut pas que pour assurer le respect du droit dans les relations internationales, il fallait avant tout établir le droit dans l’intérieur des États. Pour cela une révolution était nécessaire. Les philosophes la préparent. Il y a un sentiment qui domine chez tous les écrivains du dix-huitième siècle, c’est l’amour de l’humanité. Voltaire dit de lui-même qu’il a toujours eu dans le cœur l’amour du genre humain, qu’il ose dire que cet amour fait son caractère : à l’exemple du grand Fénelon, écrit-il, j’ai embrassé tous les hommes dans mon amour. Est-ce de l’orgueil? de la fatuité? Non. Il n’y a qu’une voix parmi les contemporains pour répéter avec Frédéric II : « Tout un monde respirera bientôt cetamour du genre humain que votre heureuse impulsion a fait germer en lui. » Catherine II appelait Voltaire l'avocat du genre humain.
C’est ce sentiment qui lui inspire ses incessantes attaques contre les conquérants. Il flétrit la guerre comme le plus grand des crimes : « Faibles et insensés mortels que nous sommes, qui raisonnons tant sur nos devoirs, nous faisons sans cesse retentir nos temples de reproches et de condamnations... Et quelle voix s’est jamais élevée contre ce crime si grand et si universel, contre cette rage destructive qui change en bêtes féroces des hommes nés pour vivre en frères, contre ces déprédations atroces, contre ces cruautés qui font de la terre un séjour de brigandage, un horrible et vaste tombeau? » Voltaire appelle les conquérants d’illustres meurtriers; il les met sur la même ligne que les flibustiers et,les voleurs de grand chemin. Il ne prêche pas la paix universelle, son bon sens l’empêche de tomber dans les illusions de l’abbé de Saint- Pierre. Mais il fait la guerre à la guerre telle que les princes la faisaient. « Si le ciel la permet, dit-il, c’est pour la liberté. »
L’humanité philosophique est en apparence identique avec la charité chrétienne. On n’a pas manqué d’accuser les philosophes d’avoir volé ce sentiment à l’Évangile. Nous ne nions pas que la philosophie ne procède du christianisme, quand elle prêche la
PAIS ET DROIT
paix comme la loi naturelle des hommes. Grande est toutefois la différence entre l’humanité des philosophes et la charité des chrétiens. Aux aveugles partisans du passé nous rappellerons que la charité a fait dresser des bûchers, que la charité a allumé des guerres dites sacrées, que la charité a été invoquée pour pousser aux horribles massacres de la Saint-Barthélemy. C’est que la foi vicie la charité, et cette foi étroite réputé ennemis tous ceux qui sont en dehors de l’Église. Sous l’empire de la charité chrétienne, les peuples n’ont cessé de se déchirer comme des bêtes féroces. La philosophie répudie la foi révélée, elle embrasse tous les hommes dans son amour; pour elle il n’y a plus d'ennemis, tous les hommes sont frères, quelle que soit leur croyance. Ce n’est que dans les mains des philosophes que la charité chrétienne est devenue un sentiment universel.
La charité ne suffit point pour faire régner la paix. Il y a des intérêts qui n’écoutent pas la charité; il y a des circonstances dans la vie où ce n’est pas la charité qui doit décider, mais un principe plus sévère, la justice. Dans le domaine des relations internationales, la charité s’appelle la paix, et la paix est identique avec l'empire du droit. C’est donc l’idée du droit qui, plus encore que le sentiment de la charité, doit établir la paix entre les peuples. La philosophie du dix-huitième siècle n’est pas exclusivement une prédication d’humanité; elle a pris en main la cause du droit, c’est surjout par là qu’elle a préparé le règne de la paix. Si la force dominait dans la politique royale, c’est que la royauté était absolue, et qui dit royauté absolue, dit négation du droit. Or, au dix-septième siècle, il se trouva encore un évêque, le dernier Père de l'Église, Bossuet, qui écrivit la théorie du pouvoir absolu, et en fondant ce pouvoir sur l’Écriture sainte, il lui imprimait un caractère divin, immuable. La conséquence fatale était la légitimité de la guerre et de la conquête. Pour ruiner la politique de la guerre, il fallait ruiner le pouvoir absolu, c’est à dire remplacer la force par le droit.
Rousseau demande comment la force pourrait jamais engendrer un droit. Le droit implique une obligation correspondante; or
LE PROGRÈS DANS LHISTOIRE
peut-on dire que celui qui plie sous la force, celui qui obéit parce qu’il y est contraint, obéit par devoir! Et s’il n’y a pas de devoir, comment y aurait-il un droit? Si c'est la force qui fait le droit, toute force qui succède à la première, succède à son droit. Qu'est-ce qu’un droit qui périt, quand la force cesse? Le droit du plus fort est donc un droit qui n’a pas de sens. Rousseau applique ces idées aux divers ordres de faits où l'on invoque la force. L’Évangile dit : Obéissez aux puissances. Bossuet ajoute avec saint Paul que toute puissance vient de Dieu. « Je l’avoue, dit Rousseau, mais toute maladie en vient aussi; est-ce à dire qu'il soit défendu d’appeler le médecin ? » Le despote n'a pas plus de droit qu’un brigand qui me surprend au coin d’un bois. Si je puis me soustraire à sou pouvoir, n’en ai-je pas le droit? Bossuet donne à la conquête le même fondement qu’à l’Église, l’Écriture sainte. Écoutons le philosophe : « Le droit de conquête n’a d’autre raison que la loi du plus fort. Si la guerre ne donne pas au vainqueur le droit de massacrer les peuples vaincus, ce droit qu’il n’a pas ne peut fonder celui de les asservir. » Voilà un autre langage que celui de Bossuet : c’est l'esprit de liberté qui souffle au lieu de l’esprit de servitude. De lè procède la révolution de 89, et avec elle commence 1ère du droit et de la paix.
La charité, le droit même ne suffiraient point pour établir la paix entre les peuples ; s’il était vrai, comme on l’a cru longtemps que des intérêts contraires les divisent fatalement et à tout jamais, l’hostilité entre eux serait aussi éternelle. Est-il vrai que la guerre puisse jamais être un bienfait pour les peuples? Il y a d'abord un intérêt, le plus grand de tous, qui plaide toujours pour la paix, c’est la liberté. C’est la philosophie qui, la première, a dit aux peuples, par la voix de Rousseau : « Quiconque veut ôter aux autres leur liberté, finit presque toujours par perdre la sienne. » Quand cette vérité aura pris racine dans la conscience générale, la paix sera assurée autant qu’elle peut l’être. Car la liberté, c’est la vie; les nations auront donc un intérêt d’existence à répudier toute guerre d’envahissement.
La paix, ainsi comprise, n'est plus une utopie. Écoutons les
PAIX ET DROIT. 007
paroles d’un philosophe qui compte parmi les élus de l’humanité. Condorcet célébra les progrès que la Révolution était appelée à accomplir, au moment même où elle demandait sa tête : « Les peuples se ressaisissent du droit de disposer eux-mêmes de leur sang et de leurs richesses; ils apprendront peu à peu à regarder la guerre comme le fléau le plus funeste, comme le plus grand des crimes; ils sauront qu’ils ne peuvent devenir conquérants sans perdre leur liberté. Peu à peu les préjugés commerciaux se dissiperont, un faux intérêt mercantile perdra l’affreux pouvoir d'ensanglanter la terre, et de ruiner les nations, sous prétexte de les enrichir. Les guerres entre les peuples, comme les assassinats, seront au nombre de ces atrocités extraordinaires qui humilient et révoltent la nature.
On le voit : la paix a fait du chemin depuis Saint-Pierre ; le bon abbé oubliait les droits des peuples, il oubliait la liberté, il ne tenait aucun compte des mauvaises passions des hommes. Les espérances de Condorcet ont un caractère plus grave. Ce n’est plus aux rois qu’il s’adresse, c’est aux peuples; et il prouve que leurs plus chers intérêts sont en faveur de la paix. Les intérêts matériels, l’industrie, le commerce jouent un grand rôle dans le monde. Condorcet a raison de dire que, loin de diviser les peuples, ils les unissent. C’était une vérité nouvelle, un immense progrès sur des préjugés séculaires. Pendant dix-sept siècles, le christianisme avait vainement prêché aux hommes qu’ils sont frères, cela ne les empêcha pas de vivre dans un état permanent d’hostilité, et d’ériger cette hostilité en doctrine. Montaigne, en disant que le dommage de l’un faisait le profit de l’autre, était l’organe d’une opinion générale. Cette vérité paraissait si évident* qu’elle passa en axiome ; on considérait les États qui avaient des intérêts contraires comme naturellement ennemis. Cependant ces nations était chrétiennes. La fraternité, la charité ne suffisaient donc pas pour établir la paix entre les peuples, aussi longtemps que l’intérêt les divisait.
Le commerce et l’industrie ont longtemps nourri les haines nationales, et armé les peuples les uns contre les autres. Il n’y avait qu’un moyen de tarir cette source de guerres incessantes, c’était de prouver que l’opposition des intérêts industriels et commerciaux était une erreur. C’est ce que firent les économistes. Ils
LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
posèrent comme principe qu’il y a solidarité nécessaire d’intérêts, non seulement d’homme à homme, et de province à province, mais encore de pays à pays. Citons les belles paroles de la Rivière : « Il n’est aucune classe d’hommes dont l’intérêt particulier, quand il est bien entendu, ne fasse partie de l’intérêt général, ou plutôt, dont l’intérêt particulier, pour être bien entendu, ne doive être parfaitement d’accord avec l’intérêt commun des autres classes. Plus vous creuserez cette réflexion, plus vous trouverez que l’ordre de la nature ramène à l’unité toutes les sociétés particulières; que pour les intérêts, les hommes sont tous associés par une nécessité naturelle et impérieuse à laquelle ils ne peuvent se soustraire ; qu’il est dans cet ordre immuable qu’ils soient tous utiles les uns aux autres, qu'ils jouissent les uns par les autres. »
Un écrivain anglais prêta la rigueur du raisonnement à ces idées nouvelles. Adam Smith ruina définitivement les vieux préjugés sur la balance du commerce; par là il devint le vrai fondateur de la fraternité humaine. Il est évident que, dans cet ordre d’idées, les guerres sont des folies qui ruinent le vainqueur aussi bien que le vaincu. De là les tendances pacifiques qui caractérisent le dixneuvième siècle. La paix est aujourd'hui le besoin général des peuples; l’activité industrielle et productive remplace l’activité destructive et guerrière. Tant que les intérêts étaient considérés comme hostiles, et que l’industrie resta dans l’enfance, la paix devait paraître et elle était réellement la plus irréalisable des utopies. Maintenant elle est mieux qu’un idéal, elle devient une nécessité. Quand les nations auront de grandes masses de produits à échanger, quand elles seront liées par de nombreux intérêts, quand elles seront solidaires dé fait, comme elles le sont de droit, la guerre deviendra impossible, ou du moins ce sera une de ces rares exceptions qui viennent troubler la vie, comme les maladies.
PAIX ET DROIT
N® 4. La Révolution (1).
On accuse la Révolution d'avoir bouleversé l’Europe en foulant aux pieds toute espèce de droit. I! faudrait prouver d’abord qu’il y avait un droit avant 89. N’était-ce pas la force qui régnait dans toute sa brutalité? Faut-il rappeler que Frédéric II qualifiait les rois ses frères de Mandrins et de Cartouches? Et l’acte auquel luimême prêta la main, le partage de la Pologne, n’est-il pas un brigandage digne des héros de grand chemin? Cependant ce crime se consomma sans qu’il y eût une protestation de l’Europe monarchique. Ceux qui pensent que les peuples sont la propriété des rois, peuvent reprocher à la Révolution d'avoir dépouillé les propriétaires de leurs droits légitimes. Mais en face des nations, les rois n’ont pas de droit. La Révolution a, au contraire, essayé de fonder les relations internationales sur leurs vraies bases, le respect des nationalités et la souveraineté des peuples. Loin d’avoir détruit le droit, c’est elle qui l’a inauguré.
Le despotisme régnait sous l’ancien régime, et le despotisme n’est autre chose que l’abus delà force. Que fit la Révolution? Elle mit fin au despotisme royal, et le remplaçai par la souveraineté du peuple. Réalisant le droit dans la constitution intérieure de l’État, elle devait aussi essayer de le réaliser dans les relations des peuples. Si le despotisme et la conquête se -tiennent, la liberté et la paix, l’égalité des citoyens et l’indépendance des nations se tiennent également. Nous lisons dans un rapport fait à la Convention au nom du comité de salut public, par Cambacérès : « La diplomatie d’une république ne connaît de droits que ceux des nations. Pénétrés des grands principes de l’indépendance des peuples, de la réciprocité, de l’égalité des droits et des devoirs entre les sociétés politiques, vous rassurerez les nations sur leur surêté intérieure et extérieure. On ne vous accusera pas d’alimenter les fureurs de la guerre. La république triomphante veut la paix, elle la
(t) Voyei les témoignages dans mon Etude sur la, Révolution.
810 LE PROGRÈS DANS L HISTOIRE
voudrait universelle, telle qu’elle pût à jamais assurer le repos et le bonheur du monde. »
Liberté, égalité, tels sont les principes de 93 comme de 89. C’est pour la première fois que ces mots sacrés se trouvent dans le langage de la diplomatie. En accréditant un ambassadeur auprès de la république de Genève, le comité de salut public déclara que la république ne reconnaissait d’autres règles que celles de la justice et de l'égalité entre les nations. C'est la sainte alliance des peuples chaotée par fiéranger, le poète de l'humanité. C’est à la Révolution qu’appartient l’initiative de ce droit nouveau. Si la paix est possible entre les peuples, elle ne peut reposer que sur ce fondement. Aussi un des premiers actes de l'Assemblée constituante fût-il de déclarer que la nation française renonçait à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et qu’elle n’emploierait jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple. Ce décret est unique dans l’histoire ; il vaut la peine de s’y arrêter.
Chose remarquable! Ce ne sont pas des révolutionnaires qui proclamèrent les premiers ces idées généreuses, ce sont les chefs de la haute noblesse. Jadis elle ne se croyait d'autre mission que de guerroyer. Qui l’a convertie à des sentiments de paix? La philosophie. C’est le langage des philosophes que le duc de Lévis et le duc d'Aiguillon portent à la tribune. Ils proclament que la guerre n’est légitime que lorsqu’elle est défensive; ils répudient le prétendu droit de conquête; ils le nient. Tous les partis qui divisaient l’Assemblée furent unanimes sur cette question. Elle discutait sur le droit de paix et de guerre. « On demande, dit un curé, si la nation doit déléguer ce terrible pouvoir au roi : il faudrait rechercher d’abord si les peuples eux-mêmes ont ce droit. Une nation n’a pas plus le droit d’attaquer une autre nation qu’un individu d’attaquer un autre individu. Ce principe doit être sacré pour les peuples libres. Que toutes les nations soient libres, comme nous voulons l’être , il n’y aura plus de guerre. » Les idées de l’abbé de Saint-Pierre, longtemps raillées comme une irréalisable utopie, vont être formulées en lois. Volney propose de déclarer que l’Assemblée regarde l’universalité du genre humain comme ne formant qu’une seule et même société, dont l’objet est la paix et le bonheur de tous et de chacun de ses membres.
Les hommes de 89 n’étaient pas des rêveurs. Ils avaient une
PAIX ET DROIT
raison décisive pour aimer la paix et pour redouter la guerre. Que deviendrait la liberté-au milieu- des orages d'un bouleversement général? Il nous faut avant tout la paix extérieure, disait Mirabeau. Le grand orateur n'était pas un esprit chimérique ; c'est parce qu’il idolâtrait la liberté, qu’il s’attacha avec force aux espérances de paix. « Le temps viendra sans doute, s’écriait-il, où le genre humain ne fera qu'une seule famille. » Mirabeau ne se faisait certes pas illusion au point de croire que ces vœux allaient s'accomplir; mais il aimait à s’élancer dans l’avenir et ajors il prophétisait une ère pacifique : « Il n’est pas loin de nous peut-être ce moment où la liberté, régnant sans rivale sur les deux mondes, réalisera le vœu de la philosophie, absoudra l'espèce humaine du crime de la guerre et proclamera la paix universelle. Alors le bonheur des peuples sera le seul but des législateurs, la seule gloire des nations. Alors les passions particulières, transformées en vertus publiques, ne déchireront plus par des querelles sanglantes les nœuds de la fraternité qui doivent unir tous les hommes. Alors se consommera le pacte de fédération du genre humain. »
Ce temps était bien plus loin que Mirabeau ne le croyait. Au début de la Révolution, la paix était impossible. La Révolution n'était-elle pas la guerre en essence? la guerre contre le vieux monde, incarné dans la royauté, dans l’aristocratie, dans le clergé? Mais alors même que la guerre éclata, furieuse, universelle, les hommes de la Révolution n'abandonnèrent pas leurs espérances pacifiques. Nous ne parions pas des Girondins qui déclarèrent la guerre à l'Europe. Les Montagnards n’aimaient pas la guerre; Robespierre en fut l’adversaire constant ; il voulait consolider la république en France, et il pressentait que la guerre en serait le tombeau. Quand l'Europe entière se coalisa contre les régicides, la Convention se défendit avec une énergie sauvage; de la défense elle passa bientôt à l’attaque. Victorieuse, elle n'oublia pas les principes de paix que la Révolution avait proclamés dès son début. Le 28 ventôse an 111, le ministre plénipotentiaire du duc de Toscane se présenta devant la Convention : c'était le premier prince qui eût reconnu la République. Quels furent les sentiments que ce triomphe éveilla daus les représentants de la nation ? Le président déclara que l'indépendance était la seule conquête à laquelle le peuple français aspirait. Être libre, telle était sa volonté; respecter le
LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
gouvernement de ses voisins, tels étaient ses principes. « Il n’est pas enivré de ses succès; s’ils lui sont chers, c’est qu’ils seront les précurseurs et les garants de la paix de l’Europe et du bonheur de tous les peuples. Les hommes ne sont pas faits pour se déchirer entre eux, mais pour s’aimer et travailler ensemble, par un échange de services, à se rendre heureux. »
Napoléon même, l’homme de guerre par excellence, resta fidèle, au moins dans sou langage, aux principes de 89. A peine installé, le premier consul écrivit au roi d’Angleterre la lettre célèbre où il traite de vaine grandeur le désir des conquêtes, où il dit que la paix est le premier des besoins , comme la première des gloires. C’était le vœu de la nation, lasse des agitations révolutionnaires, et lasse d'une guerre qui n'avait plus de but, du moment que son indépendance n’était plus menacée. Le premier consul l’avoue dans la proclamation qu’il fit lors de la reprise des hostilités : « Vous désirez la paix, dit-il; le gouvernement la désire avec plus d’ardeur encore ; ses premiers vœux, ses démarches instantes ont été pour elle. Le premier consul a promis la paix, il ira la conquérir à la tête de ses guerriers. Il jure de ne combattre que pour le bonheur de la France et le repos du monde. Il arrachera l’humanité tout entière au fléau qui la dévore depuis tant d’années! » L'Assemblée constituante, en renonçant à toute conquête, comprenait que la paix ne serait assurée que par le règne du droit, que le seul moyen de l’établir était de respecter l’indépendance de tous les peuples. Ces principes étaient aussi ceux du gouvernement consulaire. On lit dans un rapport fait au Corps législatif cette belle déclaration : « La nation française n’a entrepris la guerre que pour le maintien de son indépendance et la jouissance des droits que la nature a donnés à tous les peuples. Cette indépendance que la nation réclame pour elle, elle la reconnaît dans les autres peuples. » L’empire prend la place du consulat ; premier consul ou empereur, Napoléon est toujours le même; il est né conquérant, mais son langage est celui de la paix. Le minitre des cultes proposa d’établir une fêle pour célébrer l’anniversaire du couronnement et de la bataille d'Austerlitz. Quand on lit son rapport, ou croirait entendre un orateur de 89 : « Le héros de la France est le pacificateur de l’Allemagne et le bienfaiteur de l'humanité. » Les actes ne sont guère d’accord avec les paroles.
PAIX ET DROIT
N’importe, les principes que Napoléon ne cesse d’invoquer sont la condamnation de sa politique envahissante : « Son cœur est péniblement affecté, dit-il, de la prépondérance constante qu’obtient en Europe ce génie du mal, occupé sans cesse à traverser les desseins qu’il forme pour la tranquillité de l’Europe. » Qui était ce génie du mal? Napoléon accusait l’Angleterre. L’histoire accuse l’empereur; elle dit, avec l’écrivain qui a presque idolâtré le grand conquérant, « qu’il était dévoré de l’ambition la plus démesurée qui ait jamais pris naissance dans le cœur d'un enfant de la fortune. »
Napoléon n’est pas le seul coupable; le vrai coupable, c’est la politique royale. L’empereur n’a eu qu’un tort, c’est de répudier la tradition de 89 dont il était l'héritier, pour continuer les envahissements de Richelieu et de Louis XIV, en mettant un génie incomparable au service de l’ambition française. Les rois de la vieille Europe n’auraient pas mieux demandé que de l’imiter; preuve le czar qui se fit son complice à Tilsit, preuve l’Autriche et la Prusse qui ne respectèreut jamais aucun droit, quand il s’agissait d’étendre les limites de leur domination. Nous avons l’aveu du coupable. En 1804, Gentz, le publiciste de la coalition écrit : « Tous les malheurs que l'Europe a éprouvés, tous ceux qui nous attendent encore sont la punition, et, il faut bien le dire, la juste punition de ce que nous avons substitué de misérables vues d 'intérêt personnel à la cause sacrée du droit. » Une année plus tard, une nouvelle coalition se forma contre Napoléon. Le plan que dressa l’Angleterre de commun accord avec les grandes puissances du continent tendait-il à rétablir le régime du droit en Europe? C’étaient à peu près les idées qui l’emportèrent, en 1814, au congrès de Vienne. Nous savons le mépris que l’on y afficha pour le droit des peuples, dont on disposa comme si c’était le bétail d’une ferme : l’expression est de Talleyrand. Les monarques qui s’étaient ligués contre l’ambition démesurée de Napoléon, imitèrent leur maître ; ceux qui avaient jeté les hauts cris quand l’empereur annexait Gènes, ou les villes anséatiques à la France, disposèrent de Gènes sans se soucier ni de ses vœux ni de son droit; il n’a pas dépendu de leur bon vouloir que les villes anséatiques ne fussent réunies à la Prusse dès 1805. Quant à l’Italie, il va sans dire que ce n’était qu’une dénomination géographique, sans en excepter le patrimoine
LE PROGRÈS DANS L'HISTOIRE
de saint Pierre, ni l'antique cité de Venise. Faut-il ajouter que le meurtre de la Pologne, loin d’étref réparé, fut définitivement consommé ? Ce n'est certes pas le droit qui régna dans les conseils de la Sainte Alliance; la royauté ne connaît qu’un droit, c’est la force.
Nous arrivons à un nouvel acte de la Révolution ouverte en 89. Le mouvement de 48 a échoué ; cela ne doit pas nous empêcher de rendre justice aux idées de 89; l'avenir leur appartient, et elles finiront par l’emporter malgré les erreurs et les défaillances des hommes. Parmi ces idées la plus bienfaisante est celle de paix, en tant que la^>aix est synonyme de droit. Quand les barricades s’élèvent à Paris, le monde tremble. En 48 on pouvait s’attendre à un bouleversement universel ; dans les hautes régions, on croyait que c’était la fin du monde. Grande fut la surprise de l’Europe, lorsque le gouvernement provisoire, par l’organe de Lamartine, proclama que la république c’était la paix. Tels étaient depuis longtemps les sentiments de l’illustre poète, devenu homme politique. Ses fautes furent grandes, mais la postérité applaudira aux paroles que nous allons transcrire :
« La guerre, bien loin d’être un progrès dans l’humanité, est un meurtre en masse, qui la retarde, l’afflige, la décime, la déshonore; les peuples qui jouent avec le sang sont des instruments de ruine et non des instruments de vie dans le monde; iis grandissent, mais ils grandissent contre les desseins de Dieu, et finissent par perdre eu un jour de justice tout ce qu'ils ont conquis par des années de violence; le meurtre illégitime n’est pas moins crime dans une nation que dans un individu. La conquête et la gloire le décorent mais ne l'innocentent pas ; or tout crime national est un fondement faux qui ne porte pas, mais qui engloutit la civilisation. »
Lamartine répudie- non seulement toute pensée de conquête, mais aussi toute idée de propagande par la voie des armes. Il dit très bien que la république est une question de progrès et de civilisation : « Un peuple se perd en devançant l’heure de sa maturité, comme il se déshonore en la laissant échapper sans la saisir. » La
PAIX RT DROIT
république ne s’impose pas par la force; les peuples ne peuvent demander plus de liberté que lorsqu’ils sont capables d’en supporter davantage. Dans cet ordre d’idées, la guerre, fût-ce pour la propagande des principes républicains, est absurde tout ensemble et injuste. « La guerre, dit le manifeste, n’est pas le principe de la république française, comme elle en devint la fatale et glorieuse nécessité en 1792. Entre 92 et 48, il y a un demi-siècle. Revenir, après un demi-siècle au principe de 92, ou au principe de conquête de l’empire, ce ne serait pas avancer, ce serait rétrograder. La révolution d’hier est un pas en avant, non en arrière. Le monde et nous, nous voulons marcher à la fraternité et àja paix. » Le manifeste explique parfaitement que les causes quijen 92 firent déborder la révolution sur l'Europe, n’existent plus en*48. A la fin du dernier siècle, les philosophes seuls voulaient la paix et avec elle le règne du droit. Aujourd’hui, grâce à cinquante années de liberté de penser, de parler et d’écrire, la philosophie est devenue populaire. « La raison, rayonnant de partout, par dessus les frontières des peuples, a créé entre les esprits cette grande nationalité intellectuelle, qui sera l’achèvement de la Révolution française v et la constitution de la fraternité internationale sur le globe. » Les principes mêmes que la république a inscrits sur son drapeau conduisent à la paix et au droit entre les nations : « La république a prononcé en naissant trois mots qui ont révélé son âme : liberté, égalité, fraternité. Le sens de ces trois mots appliqués à nos relations extérieures est celui-ci : affranchissement de la France des chaînes qui pesaient sur sa dignité; déclaration d’alliance et d’amitié à tous les peuples. Si la France a la conscience de sa mission libérale et civilisatrice, il n’y a pas un de ces mots qui signifie guerre. Si l’Europe est prudente et juste, il n’y a pas un de ces mots qui ne signifie paix (1). »
Ce manifeste restera; c’est celui de l’avenir. L’avenir est au peuple, et le peuple, c’est la paix. L’idée de paix] n’est point celle de quelques penseurs, ce n’est pas le rêve de quelques poètes. Il en a été ainsi dans le passé ; mais la philosophie aussi bien que la poésie est une prophétie qui se réalise à mesure que la lumière de la vérité pénètre dans les masses. Dieu veille à ce que les résultats
(I) Lamartine, Histoire île la révolution de 1848, t. 11. iLiv. u, §§ 7 el 15.)
LE PROGRÈS DANS LHISTOIRE
ÜIB
soient d’accord avec la vérité; il veille à ce que les haines nationales s’éteignent, à ce que les peuples se rapprochent pour devenir ce qu’ils sont en essence, les membres d'une grande famille. Le manifeste du 48 ne doit donc pas être considéré comme l'œuvre d’un.homme, Lamartine était l'organe de la conscience générale. Lui-même remarque que pour la première fois peut-être dans le monde, la paix est devenue populaire. « Un conquérant ferait aujourd’hui, dit-il, l’effet d'une bête féroce contre qui s’ameuterait le genre humain. » Gloire à Dieu, qui a permis ce progrès à l’humanité (1).
N° 5. La paix perpétuelle
La philosophie du dix-huitième siècle est la philosophie de la paix : tous les sentiments qui l'inspirent conduisent à la paix, l'humanité, le droit, la liberté. Cependant à la fin de ce siècle pacifique, la Révolution éclate, et à sa suite une guerre qui bouleverse l’Europe jusque dans ses fondements. Il y avait de quoi décourager les philosophes; ne devaient-ils pas croire qu’ils avaient fait fausse route, en proclamant que la paix était la loi du genre humain? 11 se trouva, en effet, un prophète du passé qui, déroulant les pages de l’histoire, et les voyant toutes tachées de sang, s’écria que la guerre était éternelle. De Maistre est le type des hommes qui s’attachent à la tradition, au lieu de pénétrer dans les profondeurs de la conscience humaine. Nous opposerons à sa désolante - doctrine, celle d’un philosophe illustre. Kant, le penseur solitaire de Kônigsberg, ne s'effraya point des excès qui souillèrent la Révolution; il ne désespéra point quaqd il vit que la République se faisait conquérante, après avoir renoncé, dans une déclaration solennelle, à toute pensée d'agrandissement. Il avait salué le mouvement de 89, comme l’aurore d’une ère nouvelle; il resta fidèle à son enthousiasme. Les faits qui semblaient donner un démenti à ses espérances, ne le touchaient guère : il savait que c'est la pensée qui gouverne le monde. Si les principes de 89 sont l’expres-
(I ) Lamartine, le Passé, le Présent el l’Avenir de la république, liv. il, chap. u, g ï.
PAIX ET DROIT. 617
sion de la vérité, l’avenir leur appartient, en dépit des faits. Parmi ces principes se trouve la paix ou le droit qui doit régir les rapports des peuples. Kant, sans s'émouvoir du bruit des armes, écrivit, au milieu d’une guerre universelle, un projet de paix perpétuelle. Il y a quelque chose d’admirable dans cette sérénité du philosophe et dans son attachement inébranlable à la vérité. Est-ce une illusion? Écoutons d’abord le penseur allemand (1).
Pourquoi Kant s’est-il épris d’un si vif enthousiasme pour la Révolution? C'est qu’il y voit la réalisation du droit. Que veut la France en 89? Elle a conquis la liberté, et elle entend se constituer comme nation souveraine. C’est l’avénement du principe de l’individualité. L’individu est souverain dans son domaine, la nation aussi est souveraine. Si les nations sont de Qieu , si elles ont droit à l’indépendance, il ne peut plus être question de conquête ni de guerre. Voilà pourquoi Kant applaudit à la France républicaine : pour lui, la république est synonyme de paix et do droit. Kant dit, dès 1795, ce que Lamartine dit cinquante ans plus tard dans le manifeste de 48. A ses yeux droit et paix se confondent. S’il prêche la paix perpétuelle, c’est pour que le droit règne dans le monde entier. Kant prévoit qu’on lui reprochera d’être un utopiste, un rêveur; il ne s’en émeut pas. Partisan décidé du progrès, il sait que l’utopie c’est l’idéal à distance, et que l’idéal finit par se réaliser dans les limites de l’imperfection humaine.
Qu’est-ce qui rendait le projet de Saint-Pierre chimérique et presque ridicule? C’est qu’il voulait établir la paix perpétuelle entre les rois, alors que les rois sont poussés par leur ambition égoïste à la guerre perpétuelle. Comment espérer que le droit puisse régner entre les nations, alors que le despotisme qui est la négation du droit gouverne les États? Il y a là une contradiction logique qui fait de la paix perpétuelle entre les princes une impossibilité'absolue. La Révolution mit fin au despotisme, et par là elle rendit la paix possible. Voilà pourquoi Kant l’accueillit avec un enthousiasme qui résista à toutes les déceptions. Comme base de son projet de paix perpétuelle, il veut que tous les peuples aient une organisation républicaine. Le mot de république, dans la doctrine de Kant, ne signifie point une forme particulière de gouvernement.
(1) Kant , zum cwigrn Frieden.
LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
Pour lui, la république est le règne du droit; elle existe là où la nation est libre et souveraine. Si tous les peuples étaient libres et souverains, le droit serait par cela même assuré entre les nations, et, avec le droit, la paix. Conçoit-on, en effet, que les nations détruisent le droit dans les rapports qui les régissent, alors que le droit est la base de leur existence? Ce serait un suicide, or la passion ou la folie peut pousser un individu à s’ôter la vie, mais une nation tout entière ne devient pas folle. Dès lors la guerre permanente fera place à la paix perpétuelle, du jour où les nations remplaceront les rois dans la direction de leur destinée. Autant l’état de paix est impossible pour les monarchies, autant la paix est naturelle aux républiques.
L’on a dit qu’aucune forme de gouvernement n’empêche les excès des passions humaines. Il y a eu des républiques conquérantes; l'aristocratie paraît être le gouvernement conservateur par excellence, néanmoins la constitution de Rome était aristocratique alors qu’elle marchait de conquête en conquête. C’est donc, dit-ou, une espérance chimérique que d’attendre la paix perpétuelle d’une forme quelconque de gouvernement (1). Il est vrai qu’il y avaitquelqne chose d’utopique dans les idées de Kant, mais ce n’est pas l’idée de paix. Il supposait la république établie dans tous les États, non pas seulement une constitution républicaine, mais l’empire du droit reconnu , organisé. Cette espérance était loin d’être une réalité, en 1795; elle est encore aujourd'hui un idéal qui est bien loin de nous. Mais ce qui n’est point, sera. L’utopie de Kant se réalise sous nos yeux, lentement, comme se font toutes les transformations sociales. Quand ce travail sera achevé, l’œuvre de la pacification aura fait un pas décisif.
Dans la pensée de Kant, il faut encore autre chose que la constitution républicaine des peuples pour établir la paix entre eux. Le philosophe n'est pas utopiste à ce point qu’il croie que les peuples libres soient nécessairement pacifiques : la passion peut les égarer. C’est dire qu’il faut une garantie pour le maintien de la paix. Kant la cherche dans l’association. Il ne demande pas que les nations forment une société universelle, un État qui embrasserait
(I) Anctllon, Tableau des révolutions du système politique en Europe, t. I, pag. 13 et suiv.
PAIX ET DROIT
!’humanité entière, ce serait la monarchie sous la forme de république ; si elle assurait la paix contre toute résistance, elle deviendrait un danger pour la liberté. Kant préfère un moyen moins sûr, mais qui sauvegarde les droits des individus et l’indépendance des peuples : c’est une association libre, sans une autorité de coaction. Il en résultera que la paix sera imparfaite, mais tout n’est-il pas imparfait parmi des êtres imparfaits? Le philosophe compte encore sur un appui plus puissant. Il dit que la nature porte les hommes à la paix. Par là il entend l’action que Dieu exerce sur l’humanité; n’est-ce pas la providence qui rapproche les peuples par les mille liens que créent leurs besoins, leurs intérêts? N'est-ce pas la voix puissante de la nature qui dit aux hommes que s’ils veulent qu’on respecte leurs droits, il faut qu’ils respectent les droits des autres?
On le voit, Kant rha fait que formuler les principes de 89. C’est une grande autorité pour la Révolution d’avoir été consacrée par la philosophie, et c’est aussi un grand préjugé en faveur de la philosophie d’avoir pour elle la voix des peuples, car la voix des peuples est la voix de Dieu. Qui croirait qu’après la philosophie du dixhuitième siècle, après la révolution de 89, il s’est trouvé des philosophes qui ont répudié l’héritage de ce grand siècle, qui se sont inscrits en faux contre la conscience générale! Cousin s’est mis à dém outrer philosophiquement que la guerre est nécessaire, qu’elle est un instrument de progrès, qu’elle est éternelle. L’idéal de la philosophie et de la Révolution était la paix perpétuelle ; Cousin veut que l’idéal du genre humain soit la guerre. Écoutons un instant le philosophe français ; il y a de graves enseignements dans sa fausse doctrine (1) :
La guerre a sa racine dans la nature des idées des différents peuples, qui étant nécessairement bornées, partielles, exclusives, sont nécessairement hostiles, agressives, tyranniques; donc la guerre est nécessaire. Il ne faut pas nous en piaiudre, car c’est par la guerre que le progrès s’accomplit. Si la guerre n’est autre chose
(1} Cousin Cours de l'bistoire de la philosophie, IX* leçon.
680 LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
que la rencontre violente, le choc des idées exclusives des différents peuples, il s’ensuit que dans ce choc l’idée qui sera plus faible sera détruite par la plus forte, c’est à dire sera absorbée et assimilée par elle ; or la plus forte idée dans une époque est nécessairement celle qui est le plus en rapport avec l’esprit même de cette époque. Chaque peuple représente une idée. Le peuple qui représente l’idée le plus en rapport avec l’esprit général de l’époque, est le peuple appelé dans cette époque à la domination* Quand l’idée d’un peuple a fait son temps, ce peuple disparaît, et il est bon qu’il disparaisse; mais il ne cède pas la place sans résistance. De là la guerre. Il faut y applaudir et la glorifier; car elle aboutit à la défaite de ceux qui ont fait leur temps , et qui entravent le progrès de l’humanité.
La conséquence de cette réhabilitation de la guerre est désolante, c’est le fatalisme du succès. Au moyen âge, on disait : vive qui vainque! Ce cri, qui est celui de tous les peuples barbares, la philosophie prétend l’élever à la hauteur d’une doctrine. On ne voit ordinairement, dit Cousin, dans le succès que le triomphe de la force. Non, il faut qu’il y ait nécessairement un vaincu, et le vaincu est toujours celui qui doit l’être. Accuser le vainqueur d’avoir abusé de sa force, c’est prendre parti contre l’humanité et se plaindre du progrès de la civilisation. Il faut dire plus: le vaincu est vaincu parce qu’il a mérité de l’être: le vainqueur l’emporte, parce qu’il sert la civilisation, et il la sert parce qu’il est plus moral, parce qu’il est meilleur. De là suit que le signe du grand homme, son caractère propre est qu’il réussit. Quiconque ne réussit pas, n’est d’aucune utilité au monde. Le cardinal Mazarin demandait une seule qualité aux généraux qu’on lui recommandait : est-il heureux? Il pratiquait la philosophie de Cousin. Voilà pourquoi les hommes attachent la plus grande gloire aux conquérants qui ont rempli le monde de leurs exploits. Ils se prononcent pour le vainqueur, par ce juste instinct qui leur dit que le parti du vainqueur est toujours celui de la meilleure cause, celui de l’avenir, tandis que le parti du vaincu est toujours celui du passé. Le grand homme vaincu est un grand homme déplacé dans son temps; son triomphe eût arrêté la marche du monde ; il faut donc applaudir à sa défaite. Brutus est vaincu, preuve qu’il était le représentant du passé. Auguste est vainqueur, donc il était l’homme de l’avenir.
PAIX ET DROIT. • 621
' Démosthène a mis son éloquence au service du droit, de la justice, de la liberté : il a succombé, donc il avait tort. Comment croire qu’un homme qui est battu ait été un grand orateur?
Faut-il réfuter celte justification de la force? relever tout ce qu’il y a de creux sophismes dans ces hautaines formules? Nous préférons laisser ce soin à un apologiste de la force, vrai sophiste, dans le bon comme dans le mauvais sens du mot, c’est Proudhon. Quand on a affaire à un sophiste, il faut se garder de le prendre au sérieux. Qui nous dit qu’il n’y a pas une haute ironie dans les paradoxes de cet écrivain qui aime tant les opinions paradoxales, et qui a trop de bon sens pour croire à ce qu’il dit? Non, Proudhon ne parle pas sérieusement quand il prétend que la guerre est la source de la religion, que les peuples guerriers sont des peuples religieux; que le christianisme est une religion de guerre, et que sans la guerre il n’y a pas de théologie, que partant la guerre est divine. Il se moque de Cousin, il ridiculise la [philosophie de la guerre. Proudhon se moque encore de l’Église et des sectes chrétiennes qui toutes invoquent l’assistance du ciel, avant les batailles. « C’est, dit-il, çomme si la justice humaine, confessant son impuissance , suppliait la justice divine de faire connaître par la bataille de quel côté est ou sera le droit; en langage un peu plus philosophique, comme si les deux peuples, également convaincus que la raison du plus fort est ici la meilleure, voulaient par un acte préalable de religion, exciter en eux la force morale, si nécessaire au triomphe de la force physique (1). »
On le voit, Proudhon a aussi sa philosophie de la guerre, c’est celle de Cousin, seulement le sophiste y met une logique brutale qui confond le philosophe. La guerre est donc un jugement de Dieu ; ce n’est pas assez dire. Les jugements ne font que déclarer le droit, le droit est antérieur à la sentence, le juge ne le crée pas, il l’énonce. Il n’en est pas ainsi delà guerre, elle produit le droit, le résultat de la guerre étant précisément que le vainqueur obtienne ce qu’il demandait, non pas seulement parce que, avant le combat, il avait droit, en raison de sa force présumée, de l’obtenir, mais parce que la victoire a prouvé qu’il en était réellement digne. C’est dire qu’il y a dans la force même un droit qui lui est inhé-
(I) Proudhon , la Guerre et la Paix, t. fl, pag. 130.
6ii LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE.
rent; Proudhon l’appelle, dans son énergique langage, le droit de la force. Les apologistes de la guerre disent que la force est la garantie nécessaire du droit ; ils ne voient pas que, si la force joue un si grand rôle dans les affaires humâmes, c’est qu’apparemment ce droit de la force, qu’on n’a pas même le bon sens de reconnaître, est lui-même le point de départ et le fondement de tous les droits. Partant de là, Proudhon met la force la plus brutale, célle des sauvages, au dessus de la prétendue science du droit international. Écoutons notre sophiste : « Pourquoi les nations sont-elles en guerre et font-elles appel à la force? Montesquieu n’en sait rien. Et comment pourrait-il s’en douter? Il ne reconnaît pas le droit de la force. IJ cite en souriant, les Iroquors, dont le droit international n’était pas fondé, selon lui, sur les vrais principes. Mais les Iroquois qui mangeaient leurs prisonniers, et justement parce qu'ils les mangeaient, en savaient plus que Montesquieu sur le droit des gens (1). »
IVest-oe pas là l’idéal de l'ironie, cette muse favorite de Proudhon?
Nous terminons ces Études par les paroles que nous avons écrites en commençant la publication de la seconde édition >« Le sentiment du droit s’est singulièrement affaibli depuis une dizaine d’années dans le domaine de la politique. Même en ce qui regarde la constitution de l’État et l’exercice de la souveraineté, le fait a usurpé la toute-puissance; le droit n’est plus qu’un voile pour couvrir la domination de la force et pour lui donner l’apparence de la légitimité. Que sera-ce si nous entrons dans la sphère des relations internationales? Au risque de passer pour un rêveur et un utopiste, l'auteur de ces Études se propose de prendre en main la cause du droit : il a la bonhomie de croire que tous les faits du monde sont impuissants contre l’idée du juste. Vainement lui dira-t-on d’ouvrir les yeux pour voir le fait triomphant, il persistera dans la conviction que le triomphe est passager , comme le sont les maladies du corps humain, car la domination de la force et l’affaiblissement de la notion du droit sont de véritables maladies.
(i) ProwUion, 1» Paix et la Guerre, t. I, pag. **5.
PAIX ET DROIT
Les sociétés reviendront à la santé. Il est de toute impossibilité que le fait l’emporte définitivement sur le droit. Le droit étant de Dieu, tandis que les faits qui le détruisent viennent des hommes, dire que le droit succombe, ce serait dire que les hommes ont détrôné Dieu. Heureusement Dieu est la seule puissance que les fusils les plus perfectionnés n'atteignent point. Peu importe donc la victoire de la force sur le droit; les vaincus peuvent hardiment appeler à l’avenir, l’avenir ne leur fera pas défaut. Mais comme Dieu n’aide que ceux qui s’aident eux-mêmes, il faut maintenir haut et ferme notre drapeau , il faut lutter pour combattre la dangereuse maladie que nous venons de signaler. Du jour où les hommes seront revenus au sentiment du droit, la force aura cessé de régner, car ce sont les idées qui gouvernent le monde. »
Nous avons écrit nos Études dans cet esprit. On prétend que l'histoire prouve à chaque page l’empire de la force. Oui, la force règne dans les relations des peuples ; mais l’histoire nous montre à quoi elle aboutit. Le monde ancien était réellement fondé sur le droit du plus fort, et la force y était hautement proclamée comme la maîtresse du monde. Qu’arriva-t-il? L’antiquité succomba sous la force. Si nos sociétés modernes n’avaient d’autre appui que la force, elles auraient le même sort. Heureusement il n’en est pas ainsi. Un principe, inconnu des anciens, s’estjrévélé en 89, le droit de l’individualité humaine. Il a déjà opéré des miracles. Sous son influence, les classes sociales se sont transformées, l’esclavage a disparu ; pour la première fois depuis que le monde existe , tout homme est une personne, et a des droits qu’aucune puissance ne lui peut enlever. En même temps que les droits de l’homme ont été proclamés, les droits des nations ont été reconnus. Mais il faudra des siècles pour que ce principe nouveau entre dans les mœurs. Alors seulement le droit régnera dans le monde, et avec le droit la paix.
Dès maintenant un immense progrès s’est accompli dans les relations internationales. Chez les Grecs, le peuple le plus civilisé, le plus humain de l’antiquité, la guerre était l’état naturel des hommes, la paix n’existait qu’en vertu d’une convention. Voilà le vrai règne de la force. Aujourd'hui la paix , et partant le droit est devenu l’état normal du genre humain. Chez les anciens, la force était en réalité un instrument de progrès, elle unissait les peuples.
LE PROGRÈS DANS L’HISTOIRE
Aujourd’hui la violence n’est plus nécessaire pour unir les hommes; le développement pacifique des facultés humaines a créé mille liens plus puissants que la force. Est-ce à dire que la force disparaîtra et que la paix sera perpétuelle? On a attaché trop d’importance à l’idée de paix; on y voit un idéal, et on voudrait le réaliser par une organisation unitaire du genre humain. La paix n'est pas plus le bien absolu que la guerre n’est le mal absolu. Certes, la paix est l’état naturel des sociétés, mais elle n’est que l’une des conditions de l’association humaine, c’est à dire un moyen. Gardons-nous d’y voir le but suprême de nos efforts. C’est pour réaliser la paix à tout prix que Hobbes a formulé la théorie du despotisme; c’est pour donner à l’humanité ce bien suprême que le Dante a écrit la théorie de la monarchie universelle, et la monarchie serait aussi le tombeau de la liberté. C’est la liberté qui est le but idéal de notre existence sur cette terre, parce que la liberté est la condition de toute vie, de tout progrès. Liberté individuelle 'et indépendance nationale , telles sont les bases de l’association humaine. Quand elles seront solidement assises, le règne du droit sera assuré autant qu’il peut l’être. La paix sera-t-elle perpétuelle? sera-t-elle garantie par un lien légal qui soumettra les peuples à une autorité supérieure? Nous avons émis des doutes, mais ce ne sont que des doutes. Qui oserait poser des limites au genre humain? Il n'y a pas de colonnes d’Hercule pour la perfectibilité humaine. Voilà encore un enseignement que l’histoire nous offre. Le progrès n’est pas une théorie, c’est un fait. Notre but, en écrivant ces Études, a été de mettre ce fait dans tout son jour. Si nous avons réussi, nous n’aurons pas consacré en vain une vie d’homme à un travail sans relâche. En tous cas nous rendons grâces à Dieu, de ce qu’il nous a permis de l’achever; nous lui rendons grâces de ce qu’il nous a donné la passion de l’étude, comme compagnon de la vie, et comme consolation!