CHAPITRE II
forcé des légendes musulmanes (1), et finit par en faire passer jusqu'à la méthode dans les pages de son livre érudit. Gomment •donc expliquer autrement que par la familiarité de ces dangereux conseillers les déclarations de principe que nous allons lire? Sommes-nous tentés, par exemple, d'attribuer quelque valeur à une exacte chronologie, voici de quoi nous guérir de •ce préjugé septentrional (2). a Le caractère précis, arroganty rigoureusement déterminé qui est propre à un chifFre, ne parait que Vinsolence de terreur, et, en vérité, n'est pas autre chose. » Nous autres Occidentaux, a nous voulons de la précision, fût-elle factice, et des assertions directes et rigoureuses, fussent-elles fausses. » N'a-t-on pas vu un archéologue fran- 'çais placer précisément en 1885 avant Jésus-Christ le tremblement de terre qui sépara TOssa de TOlympe, ajoute le comte d'un air vainqueur? Exagération sans doute, lui répondront les esprits conciliants, mais combien moins périlleuse après tout que la disposition contraire : V Histoire des Perses suffirait à l'établir au besoin.
Quant à l'appréciation morale des faits, ainsi ordonnés au préalable d'une main indulgente, Gobineau sait trop bien qu'on écrit toujours l'histoire sous l'empire de la passion pour essayer de réagir contre un mal inévitable. Tite-Live et Tacite offrent de frappants exemples de partialité : les moines du moyen âge péchèrent par un dangereux mépris des choses de ce monde, tandis qu'ils dénigraient cette active société féodale, qui incarnait la vie sous leurs yeux, en demeurant aveugles pour ses mérites, et forgeaient de leurs mains a les armes cruelles dont les historiens du dix-huitième siècle ont meurtri la mémoire des chevaliers (3) » . Si Boulainvilliers fut peut-être un penseur inexact en u invectivant pour la noblesse » , Augustin Thierry, de son côté, en voyant a matière à pamphlet dans l'héroïsme normand vainqueur de l'Angleterre, n'a produit que des plaidoyers en faveur du tiers éiat». En
(i) Voir t. II, p. 232, note, l'extraordinaire analyse des éléments prétendds historiques renfermés dans le Bahman'Nameh,
général, V homme ne ment pas; il ne cherche pas volontaîrement, sciemment, à travestir les faits : seulement il s'abuse aisément sur leur caractère, sur leur nature, sur leur portée, et tt il introduit ainsi cet élément réfractaire que ni les écrivains philosophes, ni les conteurs, ni même les chroniqueurs ne réussissent à dompter n . Bien plus, pour les Arians, c'est une sorte de fatalité intellectuelle qui les conduit dans cette voie toute subjective, car l'histoire n'est à leurs yeux qu'une matière première, et on ne la traite comme elle doit l'être (1) a qu'en l'employant à toute autre chose qu'elle-même ^ .
C'est trop évidemment là un plaidoyer pro domo sua chez Gobineau, à qui l'on accorderait peut-être qu'il est permis de se résigner à la partialité comme à un inconvénient inévitable, mais non sans maintenir, contre son avis, qu'il est dangereux d'en accepter délibérément l'influence et de l'ériger pour ainsi dire en principe d'action, comme il l'a fait dans les lignes suivantes : m Puisque l'homme n'est jamais assuré de bien voir, alors, dit-il (2), je prends mon partie je me préoccupe avec assez peu d'exigence de la réalité matérielle des faits, je me contente de la réalité relative dont il m'est impossible de douter, et, dès lors, je me sens maître décrire une histoire qui, ne dédaignant rien, prenant tout, enregistrant avec la conscience de son droit les assertions les plus invraisemblables c/, si ton veut, les plus Jolies^ sera beaucoup moins celle des faits que celle de l'impression produite par ces faits sur l'esprit des hommes. » Il résultera de cette nouvelle conception quelque chose de semblable à une statue ude proportions en vérité assez grandes et assez nobles, bien que d'attitude peut-être un peu étrange, et qui méritera sans doute d'occuper une place dans un coin quelconque de l'arc triomphal de l'humanité » . Voilà qui est peu sérieux, et pourtant, avouons-le, la discussion de principes qui accompagne cette caractéristique profession de foi est en vérité du meilleur Gobineau ; il s'y montre à la fois fin et spécieux, pénétrant et excessif, modéré par endroit et
(1) T. II, p. 299.