CHAPITRE II S
Toutefois, le plus singulier des engouements de Gobineau porte sur un poème qu^il eut Thonneur de découvrir, et que, dans ses dernières années, séparé de ses souvenirs persans par bien des vicissitudes intellectuelles, il songeait encore à traduire et à publier in extenso (1). Nous voulons parler du* Koush'Namehj dont il raconte en termes émus la précieuse conquête. Ce trésor fut découvert à Tabriz, entre les mains d'un juif, et défendu à grand'peine contre les convoitises Jes amateurs indigènes d'antiquités nationales. C'est un des plu& beaux manuscrits qu'on ait jamais vus (2), copié sur u ce gros papier de soie épais comme du parchemin qu'on nomme papier de Kambalow et qui ne se fabrique plus nulle part en» Asie avec la même perfection. Ce papier est jaune nankin, d'un grain serré et si fin qu^il est naturellement lustré et que la plume de roseau y court sans peine » . L'écriture est admirablement lisible, les frontispices furent peints avec l'amour le plus minutieux et le mieux inspiré : il est impossible de voir u plus de goût, un goût plus sévère » , et les ex-libris, dont l'un semble royal, ajoutent à la valeur de ce morceau de choix. Mais la perfection de son extérieur parait avoir malheureusement trompé Gobineau sur les qualités historiques de son contenu. Les satisfactions du bibliophile et celles du critique ne vont pas toujours de pair. Ici, le héros, qui n'est autre que Cyrus, porte le nom significatif de Koush Pyldendan, c'est-àdire Roush aux dents d'éléphant. Il est, en effet, doté de dents^ énormes et proéminentes, d'oreilles larges et tombantes, de poil et de cheveux rouges. Ses yeux pourtant sont bleus, mais parce qu'à l'avis de l'auteur musulman du poème c'est une monstruosité de plus; les populations sémitiques ou sémilisées professent, en effet, pour cette particularité une répugnance marquée, à ce point qu'un pareil trait fut toujours considéré parmi elles comme a le signe infaillible d'une incurable perversité » . Ajoutons que les Chinois reconnaissent de leur côté dans l'azur de Tiris une preuve de l'origine diabolique des^
(1) Biographie en tête d'Àmadis.
Européens, et qu'à leur exemple un spirituel critique français (1), peu flatteur d'ordinaire aux Anglo-Saxons, sans doute parce qu'il les voit de trop près, nous l'assurait récemment : nul regard ne peut contenir plus de méchanceté froide que celui de certains yeux bleus d'outre-Manche. Quoi qu'il en soit, à part cet unique trait arian, tout le reste de la personne de Koush incarne le nègre féroce et terrible qui s'opposa aux premières conquêtes blanches, le dyw de la légende iranienne dont nous connaîtrons tout à l'heure les particularités repoussantes. Et c'est à un poète qui aperçoit sous cette forme odieuse le héros des siècles purs, l'homme le plus décisif de l'histoire du monde, comme nous le verrons, que notre aryaniste s'en va demander, sans scrupules, de précieux, d' a inestimables matériaux » pour une construction purement ariane! Est-il permis de pousser aussi loin la légèreté du jugement, l'auto-suggestion même? Et la possibilité d'une semblable erreur, commise en parfaite bonne foi, n'éclaire-t-elle pas d'un jour éclatant certains traits passés et futurs de la physionomie morale de Gobineau? En fait, il ne tire rien du Koush^Nameh^ sinon de vagues scènes de féeries orientales et, à propos de la mort apocalyptique du héros Gyrus, une démonstration du grand souvenir laissé par ce monarque dans la mémoire des hommes. Résultat de mince intérêt pour lequel nous n'avions pas besoin des fumeuses fantaisies et des a moments de délire (2) » avoués par son admirateur lui-même chez l'auteur de cette épopée fantastique.
LA MÉTIIODiS
A mesure qu'il avance dans son œuvre, l'historien des Perses se permet d'ailleurs un usage de plus en plus bizarre et
(i) M. Ao^ttin FiLOR.