‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 148 sur 230 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'opposition qu'il va souligner tout à Theure entre âmes européennes et caractères asiatiques en sera moins justifiée, si nous nous souvenons de ses leçons, car c'est précisément à l'état social de l'Asie antérieure qu'il a comparé dans VEssai la a décomposition pulvérulente » du royaume bourbonnien de l'Italie méridionale. Et, à en juger par son enseignement théorique, les cerveaux seraient faits pour s'entendre aux deux extrémités du bassin méditerranéen, étant nourris par un sang mélangé de part et d'autre dans des proportions analogues (I). Mais l'auteur a besoin de donner à son héros et à son héroïne un tempérament « fin, pénétrant, impressionnable et rare » , tel que le sien propre, et, par une sorte d'instinct irrésistible, il a choisi des méridionaux (2). C'est que savoir voyager est un art délicat qui n'est pas l'aflaire de tout le monde : il y faut la connaissance du passé, le sentiment juste du présent et le goût de la flânerie délicieuse, sans souci matériel, sans but tyrannique. a J'ai connu cette vie, soupire le narrateur, et je la pleure éternellement; c'est la seule et unique qui soit digne d'un être pensant, n

Valerio Conti et son épouse voyagent de la sorte à travers l'Asie Mineure et retrouvent au passage toutes les impressions de leur devancier, l'auteur de Trois ans en Asie. C'est le muletier autoritaire, mais honnête, et les pèlerins orientaux singuliers, et les non moins étranges aventuriers européens, échoués dans ces régions lointaines, et les dangers de maladie que le diplomate français avait si tragiquement éprouvés dans les siens, et les incidents guerriers ou humoristiques du chemin. Toutefois, ces épisodes ne fournissent que le décor du drame

(i) Cette parenté n'est pas sans transparaître parfois dans les portraits orientaux tracés par Gobineau. Le khan Abbas-Rhouly {Trois ans^ p. 497), dont la mendicité ef&ontée se drape si plaisamment de gentilhommerie, est tout à fait une figure picaresque, et Gamber Âli a, dit-on, des cousins sur la Canebière. •> Il croyait plus qu'à moitié ce qu'il venait d'inventer à la minute même. » {Nou^ velles asiatiques^ p. 179.)

(2) Peut-être faut-il voir aussi dans le cboix de Moreno au Caucase et des Conti en Anatolie pour représenter l'Europe ariane» comme dans d'autres traits analogues des écrits contemporains du comte, la conséquence d'une amitié précieuse qui entoura sa vieillesse, et dont le foyer était italien : celle de Mme la comtesse de la Tour, née Brimont.

psychologique qui fait le sujet de la nouvelle et se joue dans Tesprit de la jeune femme européenne. D*abord amusée par la superficie changeante et bariolée des choses et des hommes, Lucie ressent bientôt une impression d'isolement terrifiant, une sorte de vertige d*effroi à se sentir environnée de personnes morales si profondément différentes d*elle-méme. Elle ignore quels mécanismes font mouvoir, sur ses pas, les intelligences et les volontés, quels incendies subitement éclos pourraient embraser les imaginations bizarres de ces créatures étrangères; elle redoute en ses compagnons de hasard de soudains réveils des férocités ancestrales, quand même ils apparaîtraient înoffensifs et pitoyables, quand même ils pratiqueraient SQus ses yeux les plus délicates vertus du cœur. Elle est en proie à a une réaction qui se produit assez souvent en Asie chez les gens peu ou mal trempés » . S'ils s'abandonnent alors, c'est la panique incessante, l'hallucination de l'assassinat menaçant» prochain; ils entendent des pas suspects dans les corridors; ils discernent des poignards entre des doigts inoffensifs; leurs membres se couvrent d'une sueur froide, et ils devront fuir à tout prix pour s'arracher à la démence imminente.

On ne peint pas de traits aussi précis une crise à ce point surprenante sans en avoir éprouvé quelque chose. Dès ses premiers pas vers l'Orient, Gobineau ne voyait-il pas dans ses lascars embarqués sur le Victoria a une masse silencieuse et d'apparence très douce » , mais perfide comme la femme de Shakespeare et fort capable de massacrer un équipage européen pour le jeter par-dessus bord jusqu'au dernier mousse (1)? Et nous avons encore indiqué que, vers la fin de ses études philosophiques persanes, il éprouvait une invincible sensation d'efiFroi devant les exhalaisons pestilentielles du marécage asiatique, un plaisir « nerveux » à en augmenter le désordre. Â force de subtiliser sur la race, aux lieux les moins favorables de tons à des classifications précises en cette matière, il est arrivé, comme dans ses spéculations sur la talismanique, à une

(1) Trois ans en Asity p. 51.

Page 1