CHAPITRE III
erroné. Les Afghans aiment leur constitution populaire, Tintérét qu'elle apporte dans leur existence agitée, les notions d'indépendance et de dignité personnelle qu'elle aide à maintenir parmi eux : le courage, Tintelligence qu'elle les oblige à déployer et l'élévation de caractère que cette activité noble ne peut manquer de leur procurer. Peut-être un tel état de chose engendre-t-il maint désordre secondaire, mais il met un peuple à l'abri des révolutions générales, de ces irrémédiables calamités auxquelles en Asie les pays de despotisme sont si fréquemment exposés. Dans la Perse ou dans l'Inde, les passions d'un souverain vicieux se font sentir à chaque portion de ses États; au contraire, un certain nombre de petites républiques, solidement organisées et animées d'une ardeur soigneusement entretenue, se trouvent toujours prêtes à défendre contre les entreprises d'un tyran leur territoire naturellement fortifié. Et le voyageur britannique, interrogeant un vieillard sur les inconvénients de la constitution nationale, en obtenait cette réponse : a La discorde, nous l'acceptons, les alarmes de même; le sang versé, nous y pouvons souscrire... Ce dont nous ne voudrons jamais, c'est d'un maître. »
Toutefois, si Elphinstone nous fait ainsi pressentir Gobineau et le fier Mohsen, il en est de Bellew en Afghanistan comme d'Eastwick dans l'Iran, et la peinture qu*il a donnée de ses hôtes d'un temps les montre sous un jour déplorable (I). Il décrit ces prétendus gentilshommes a hérissés de préjugés, vindicatifs à l'excès, avares jusqu'à la parcimonie » , masquant seulement ces vices du caractère national par des dehors affables, un empressement de commande, une franchise apparente qui sont autant de pièges pour la confiance de Tétranger. Les spectacles qu'il assure avoir contemplés de ses yeux confirment assez bien, il faut Tavouer, cette appréciation sévère. Il a vu des dissensions sanglantes fomentées à dessein par l'autorité entre l'élément civil et le parti militaire afin de mieux contenir l'un par l'autre; il a entendu les gémissements des malades et des pauvres, ostensiblement pillés par les gardes du prince
(i) Journal of a political Mission to Afghanistan. London, 1802.
héritier, et surtout il a noté des pratiques odieuses de (aux monnayage officiel, répétées jusqu^à cinq fois au cours de sa brève mission. Pourtant, à son tour, il ne laisse pas d*admirer la sauvage indépendance, le patriotisme ombrageux, Torgueil national qui maintiennent quelque cohésion parmi ses bandits. Mais il attribue en partie, ces qualités à un motif peu flatteur, qui avait été souligné par Gobineau dans le caractère persan malgré sa partialité pour Tlran. Ces gens préfèrent, ditBelIew, souffrir le dommage qui leur est infligé par une force supérieure, pourvu qu'ils conservent l'espoir de se trouver quelque jour en situation de dominer à leur tour et d^ écraser un plus faible qu'eux-mêmes. C'est en somme le véritable état de nature, et un pèlerinage hygiénique sur les plateaux afghans eût été salutaire à Rousseau. Ajoutons que l'importance de plus en plus considérable qui est échue dans la politique de l'Extrême- Orient à cet État tampon interposé entre les colosses moscovites et britanniques a rappelé souvent depuis lors l'attention de l'Europe sur la psychologie de ses habitants. L'émir Abdour-Bahman a fait publier avec un plein succès une traduction anglaise de son journal intime, et ses lecteurs se sont généralement trouvés d'accord pour voir en ce monarque non pas précisément un preux des anciens âges, mais plutôt un habile et rusé diplomate, prêt à prendre de toutes mains, en accordant le moins possible en retour (1).
Les Nouvelles asiatiques se terminent par la Vie de voyage, qui, nous ignorons pour quelle raison, n'a pas trouvé place dans la traduction allemande de M. Schemann (2). Ces pages sont cependant d'un intérêt singulier pour l'étude du caractère de leur auteur et forment, avec leurs contradictions subtiles, leurs élans de sympathie, leurs reculs pleins de frayeur vague, la véritable conclusion de sa période asiatique.
Il conduit, dans ces régions qu'il a tant parcourues luimême, un jeune ménage napolitain. Pourquoi napolitain?
(1) Ses instructions à son fils, envoyé par lai en mission auprès de la reine Victoria, sont aussi un morceau de haut goût. [Monthly Review^ juillet 1901.)
(2) Non plus que la Danseuse de Shamaka.