ÉCRITS DE TRANSITION
Lorsqu'il se fut éloigné sans retour de cet Orient perfide et charmant, le comte de Gobineau, tout en mettant la dernière main aux ouvrages qu'il y avait préparés, donna quelques écrits d'une inspiration difiFérente. Ce fut, en 1861, un Voyagea Terre- Neuve, car Tintervalle entre ses deux séjours persans avait été rempli par une mission diplomatique sur le French Shore. Nous aurons Toccasion d'étudier tout à Theure de façon plus opportune ces nouvelles impressions de route.
Puis, en 1867, un roman historique vit le jour; c'est l'Abbaye de Typhaînes, étude assez dramatique, mais sans grande valeur littéraire, sur la formation des communes au temps des premiers Capétiens. Nous avons même conçu, pour expliquer Tinsignifiancè trop évidente de ce livre, une hypothèse peutêtre audacieuse à formuler sans preuves, mais que nous allons appuyer du moins par quelques indices. Ce doit être, à notre avis, une œuvre de la jeunesse du comte, d'une inspiration antérieure à la conception mûrie des thèses de VEssai, que son état d'accalmie aryaniste lui permit, aux belles heures du second Empire, de relire, de remanier peut-être sans trop de
modifications et de publier sans scrupules (sans doute pour Téducation de ses enfants, alors en âge de s'y plaire). En e£Fet, le mouvement communal n'est pas présenté sous de riantes couleurs dans ces pages, mais pourtant Fauteur ne charge pas outre mesure ces bourgeois avides d'obtenir une charte libérale. Ils lui apparaissent avec « Tair probe et résolu » , les yeux a brillants du désir de comprendre, de s'expliquer clairement^ , et ils nous font songer parfois sous sa plume aux héros girondins de cet autre roman historique échafaudé par Lamartine. D'autre part, si la noblesse garde bien dans ces pages les traits de courage aveugle, de franchise outrée, que Gobineau aime à mettre en relief, mais qui sont surtout des souvenirs de son éducation légitimiste et n'appartiennent pas en propre à sa conception de l'histoire, en revanche, rien n'est ici tenté pour nous convaincre des bienfaits du régime féodal et de l'heureuse condition des petites gens au moyen âge : cette thèse de VEssai que nous retrouverons dans Ottar-JarL Car les seigneurs du voisinage de Typhaines traitent leurs serfs avec une excessive barbarie, allant jusqu'à les accrocher vivants aux bois de leurs daims de chasse, cependant que Philippe de Cornehaut, le héros du récit, « ressemble à un génie fatal à cette race misérable. » On lit encore avec surprise des phrases telles que celle-ci :
A Né dans la noblesse, Payen aurait rivalisé avec Philippe, mais jeté par sa naissance dans les rangs de la bourgeoisie... » C'est donc qu'il n'y aurait plus d'inégalité de sang et de vertu native entre conquérants et conquis? Bien mieux, par une négligence que l'on retrouve il est vrai dans l'œuvre entière de Gobineau, et que nous avons rapportée à l'aspect peu germanique de sa propre personne, il risque ce véritable paradoxe anthropologique de donner au chevalier Philippe de Cornehaut des cheveux bruns et des « yeux noirs bien fendus » , tandis que la femme et la fille du marchand Simon, sorte d'Etienne Marcel avant la lettre, et chef reconnu des roturiers communaux, nous offriront des pupilles d'azur (1). Enfin, si le roman se
(1] Il est vrai que nous yerrons Gobineau revenir sur le tard, par un détour