‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 228 sur 230 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

voix de sirèncc, dans lesquelles il s'efforce à reconnaître une intonation familiale, et Jean-Jacques, lecteur du Chardin, ne s'habilla-t-il pas en Arménien, se jugeant fort oriental par-ses goûts de paresse et de songerie chimérique (I)?

Enfin, les événements de 1870 ramènent le comte à quelques espoirs impérialistes d'avenir; mais, ces prévisions n'étant pas en faveur de ses compatriotes, il ne lui reste qu'à se réfu* gier dans un stoïcisme tout individuel, disposé à accorder à la société ce qu'il ne peut lui refuser de ses actes, pour se retrancher avec tout son orgueil dans la forteresse de son intelligence; prêt en conséquence aux renoncements dédaigneux, à l'ascétisme raisonné, non moins qu'aux apothéoses personnelles trop faciles et à l'évocation d'un passé divinisé dans une sorte de rêve extatique. Et il y a encore beaucoup de Rousseau vieilli dans tout cela, d'un Rousseau plus courageusement, plus décidément stoïcien, par bonheur, mais se donnant volontiers sans doute, comme à Florizel, la figure

D'une bonne, sensible et noble créature Que l'erreur, non la faute, égara loin du ciel.

Au total le blanc de l'Hindoukoush, le Scythe d'Asgard, le Donzel de la Mer Amadis, apparaissent dans l'œuvre du penseur, qui voudrait leur ressembler, assez analogues à l'homme de la nature dans Jean-Jacques, de passions fortes et pures, de cœur droit par privilège de naissance et, dès l'origine, exempts de barbarie ou de perversité. Ce privilège de socialité instinctive est donc seulement retiré par le disciple de Boulainvilliers à l'humanité de son ensemble, et surtout aux masses de notre Europe, que Rousseau en avait trop libéralement, trop exclusivement dotées. Il est corrigé par le concept de la lutte et réservé, comme il l'était par l'opinion des temps anciens, à des races, à des aristocraties conquérantes. Voilà le secret de l'impérialisme gobinien, et son grand intérêt comme symptôme, car le comte a été fort suivi dans cette voie. Ce

(1) N'est-ce pat un singulier jeu de la destinée qui fit de ces deux hommes les habitants successifs du château de Trye-en-Vexin, le premier en 1768 comme hôte du prince de Conti, le second comme propriétaire, de 1855 à 1877.

H germanisme » du sentiment que la critique contemporaine reconnaît d'ordinaire à Rousseau est assez logiquement réservé dans ce système aux seuls Germains et à leurs proches parents aujourd'hui disparus, tandis que son premier apôtre en avait trop étendu le domaine (1).

Au total, on accorderait justement à Gobineau, pour parler le langage de Técole schopenhauerienne, qui Ta si imprudemment élevé sur le pavois, la qualité d'un génie intuitif plutôt que logique. De tels hommes se voient rectifier par des esprits de moindre envergure, mais ne s'en sont pas moins révélés dans leur domaine propre créateurs certains et inspirateurs féconds. Dans rhistoire des idées, la valeur des œuvres s'établit non par leur mérite intrinsèque, mais par la portée, la durée de leur influence. Et celle de Gobineau a été réelle, bien qu'assez inaperçue jusqu'à présent par la plupart, peut-être exagérée en revanche par certains fervents peu discrets; — aussi, à ceux qui estimeraient disproportionné à son objet notre effort d'exégèse aryaniste et gobinienne, nous demanderons de suspendre leur appréciation : ils jugent excessive l'importance que nous avons attribuée à des fantaisies de dilettante ; qu'ils ne se hâtent pas de prononcer de la sorte avant d'avoir sous les yeux les pièces du procès, que nous nous réservons de produire. La suite de nos études sur ce sujet aura en partie pour but et, nous l'espérons, pour résultats d'explorer le domaine et de délimiter les contoursde l'influence du comte, ou, à son défaut, des idées qui l'ont guidé lui-même et dont il offre en tout cas un précieux exemplaire. — Nous verrons que, continuant les capricieuses directions de son allure désinvolte, ou, du moins, établissant parallèlement aux méandres de sa pensée la direction de leur cours, ont coulé maints ruisseaux séduisants de la pensée contemporaire, parfois grossis en torrents impétueux par le tribut des tendances politiques du jour ou par l'afflux des causes économiques profondes.

£t s'il nous était permis d'indiquer dès à présent, sans pou-

(1) Voir l'ouvrage de J. Texte : /.-/. Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire. Hachette, 1896.

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