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LES ORIGINES DE L*ARYANISME HISTORIQUE

L'aryanisme est une philosophie de l'histoire qui attribue les acquisitions morales et matérielles de Fhumanité à Finfluence à peu près exclusive de la race aryenne. Son corollaire, si Ton transporte dans Tavenir probable les conclusions sorties d'une telle conception du passé, c'est l'empire du monde promis à l'Aryen. — Il semblerait donc, au premier abord, que ces deux thèses soient issues de l'examen du rôle joué dans le monde par les Aryas de l'Inde, par leurs descendants et leurs congénères, puisque le nom qu'elles portent est emprunté à ces lointains conquérants. En fait, l'on sait que le vocable « aryen » est l'un des plus ambigus qu'ait adoptés la langue scientifique du dix-neuvième siècle. Et, dans ie cas particulier qui nous occupe^ il exprime un aboutissement plutôt qu'une origine : l'aryanisme et l'impérialisme aryen (1) sont des extensions toutes contemporaines, fruits des vues mondiales qui naquirent récemment

,1} Notons que dans le sein de l'impérialitme aryen on compte déjà des (lérirés anglais, américains, allemands, français même. (Voir dans la revue C Européen la série d'études intitulée : Impérialistes français, M. Doumer, etc.}

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du progrès inouï des communications entre humains. Ces théories ambitieuses et imposantes sous leur costume exotique et dans leurs prétentions démesurées ont eu des débuts modestes. On les a vues naître dans les différents pays de l'Europe de considérations locales et restreintes, puis grandir avec les succès de leurs fidèles, s'annexer peu à peu les conquêtes de l'érudition moderne, les interpréter au gré de leurs préventions^ jusqu'à embrasser enfin le globe entier dans leurs espérances d'avenir, comme dans leur vanités rétrospectives. — L'aryanisme historique est parti du féodalisme au dix-huitième siècle, s'est appuyé sur le germanisme au début du dix-neuvième et a endossé un peu plus tard l'uniforme oriental, qui lui a laissé son apparence définitive. Il garde naturellement quelques traits persistants de son origine et de son éducation première, au point que, le plus souvent, le vêtement hindou s'écarte à nos regards pour laisser entrevoir soit les formes vigoureuses de la doctrine pangermaniste, avec toutes ses avidités conquérantes, soit la silhouette bieu reconnaissable de la poh tique féodale, fournissant un effort désespéré pour rajeunir une lois de plus des charmes bien fatigués par l'action du temps. Nous allons examiner successivement ces trois racines différentes d'un arbre assez vivace aujourd'hui, comme le constaterait quiconque sait en reconnaître les fruits tentateurs, à l'étalage bariolé de la production intellectuelle du temps présent.

Toutefois, avant de nous engager dans ces recherches délicates, nous méditerons un instant sur cette pensée salutaire, que toute philosophie est d'ordinaire un poème personnel, dicté par des préoccupations et des intérêts éminemment individuels, à ce point que les philosophes sont peut-être les poètes les plus originaux de tous les temps.

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Et la philosophie de Fhistoire ne fait pas exception à cette règle. C'est une remarque dès longtemps présentée par les hébraïsants, et consignée déjà par le jeune Renan dans revenir de la science, qu'on en pourrait chercher Torigine dans les Apocalypses de TAncien Testament. Daniel ou le Voyant de Pathmos ne se donnaient guère pour des inspirés, mais plutôt pour des exégètes, des historiens armés de toutes les connaissances de leur temps. La forme de la vision dont ils revêtaient leurs écrits n'était qu'un scénario nécessaire, une rhétorique obligée, une technique d'art qui s'apprenait dans les écoles de l'Orient. Eh bien ! leurs continuateurs sur ce terrain difficile n'ont pas abandonné leui^ méthodes intellectuelles, s'ils ont délaissé leurs procédés d'exposition. Apocalypses, les œuvres de Vico, de Rousseau, de Hegel, de Comte; apocalypses, les hvres plus récents que nous passerons en revue. Naguère, alors qu'un imprésario américain étalait à Paris la plus belle collection de phénomènes humains qui ait jamais été réunie, disaient les affiches, l'un d'entre eux, rhomme-squelette, fort intelligent et fort vaniteux, soumit à l'approbation de savants visiteurs un Uvre spéculatif qu'il avait écrit pour établir la signification décisive et Timportance prépondérante de la monstmosité dans la nature. Le squelettisme lui semblait la fleur de l'évolution humaine. Notre âme est ainsi faite; ne l'oublions jamais, afin de nous épargner des surprises pénibles et des indignations superflues à la rencontre de certains paradoxes excessifs, ou de quelques contradictions trop flagrantes; et munis de ce viatique, abordons Texameu des antécédents de l'aryanisme comtemporain.

La philosophie de l'histoire, toujours au service des passions humaines, a dû borner tout d'abord ses réflexions

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aux cadres nationaux et ses aspirations directrices à la défense des intérêts de clocher. Plus tard seulement les progrès du savoir, le développement des relations entre peuples, ont étendu son regard et ses prétentions à l'Europe d'abord, puis enfin au globe tout entier. Or, sur les premiers essais de la réflexion historique, sur son évolution en France depuis le lointain moyen âge, nous possédons une étude véritablement classique dans les « Considérations » qui ouvrent les Récits des temps mérovingiens d'Augustin Thierry, remplissant presque la moitié de l'ouvrage. Ces pages magistrales mettent précisément en relief l'aryanisme au premier degré de son évolution, c'est-à-dire sous sa forme féodale : en sorte qu'il nous pourrait suffire d'y renvoyer le lecteur, s'il n*y avait intérêt à mettre en relief, dans l'exposé de Thierry, des faits dont il n'a pu reconnaître lui-même toute l'importance. Il croyait en effet parler de controvej^ses épuisées, raconter des dissentiments éteints et accomplir en toute sécurité sur ces matériaux déclassés une œuvre de pur historien. Or, les antagonismes et les rancunes qu'ils jugeait expirés sous le paternel éteignoir de la monarchie bourgeoise couvaient cependant sous la cendre. Les événements de la seconde moitié du dix-neuvième siècle les ont attisées de nouveau, et elles ont alors jeté des flammes plus ardentes qu'elles ne l'avaient fait jusque-là. Un semblable réveil change le point de vue de l'observateur du passé : il doit souligner et dégager certaines tendances, que Thierry nota sommairement à titre de curiosités intellectuelles, mais qui ont prouvé par la suite leur vitalité persistante et leur actuelle portée; peut-être même nous sera-t-il permis d'interpréter différemment quelques-uns des résultats de cette patiente enquête. Cherchons donc dans les

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Considérations sur C histoire de France ce qui pourra préparer rintelligence de notre sujet.

Thierry avait été amené à Texamen des temps mérovingiens, à l'étude de la lutte initiale entre les civilisations barbare et romaine, par Finfluence de Chateaubriand et par Fenthousiasme éveillé dans son âme juvénile à la lecture des Martyrs; les guerriers francs y entonnent quelque part an chant de guerre ossianique, dont le pathétique nous laisse aujourd'hui aussi froids que les casques à aigrettes des Romains de David; mais le rhétoricien de Blois qui lisait en 1810 ces phrases redondantes en reçut comme un choc électrique, quitta la place où il était assis et se mit à parcourir la salle d'étude où il travaillait, faisant sonner ses pas sur le plancher et récitant à haute voix l'invocation guerrière des Barbares à leur héros Pharamond. Sa pensée mûrie Tayant amené par la suite à des sympathies plutôt romaines que franques (bien qu'il ait toujours cherché Timpartialité et l'ait peut-être atteinte dans les Considérations) j il est curieux que son point de départ ait été aussi romantique, aussi germain, aussi aryaniste même. En commençant son examen des vues théoriques qui fleurirent, au cours des siècles, sur les origines ethniques et politiques de notre pays, il établit d'abord que les érudits du moyen âge avaient, en général, oubhé les luttes entre Francs et Gaulois romanisés, pour faire descendre le peuple français, conçu comme un tout, de Çrancionj fils d'Hector; et même que cette légende virgihenne garda faveur jusqu'au dix-septième siècle auprès de quelques attardés. Pourtant la noblesse conservait un impérialisme instinctif, un vague souvenir de conquête, tout en supposant cette conquête chrétienne, apostolique, réalisée par les preux de Charlemagne sur des mécréants plus ou moins

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sarrasins. Et cette primitive philosophie historique servait déjà de base à des tendances foncièrement pratiques; à défaut de résistances durables de la part des manants, elle se tournait surtout contre les empiétements du clergé. Thierry cite une protestation des hauts barons en 1247, dont le style est admirable de fermeté ironique dans la revendication et d'aversion dédaigneuse contre le droit écrit, cette charte des vaincus du cinquième siècle. Quoi, les clercs, appuyés sur leurs momeries, prétendent se tailler une part égale à celle des braves dont le sang fut versé jadis pour s'emparer du royaume et le convertir à la vraie foi ! « Qu'ils soient ramenés à l'état de la primitive Église et que, vivant dans la contemplation pendant que nous, comme il convient, nous mènerons la vie active, ils nous fassent voir les miracles, qui, depuis longtemps, se sont retirés du siècle ! »

Non moins présent demeurait à la mémoire de la noblesse sou privilège vis-à-vis de la royauté : l'élection primitive du monarque par ses pairs; car les formules du sacre rappellent, jusqu'au treizième siècle, cette institution égalitaire et ce privilège de la chevalerie. En résumé, Thierry lui-même accorde à cet ordre de la nation un fonds d'esprit libéral et un patriotisme véritable, étendu à toute la France, que les autres classes ne possédaient pas à cette époque! Mais, remarquons-le, ce patriotisme avait uniquement en vue des intérêts de caste : c'est déjà l'égalité au sein d'un groupe, d'ailleurs impérialiste vis-à-vis du reste du monde.

La bourgeoisie gardait pour sa part le souvenir fort net de l'origine romaine de ses constitutions municipales. « Lorraine est jeune, et Metz ancienne, » proclamaient les bourgeois de cette vieille cité, opposant à la conquête

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féodale les droits du premier occupant; et le tiers état montrait en général un étroit mais vif sentiment de patriotisme local. Quant au peuple des campagnes, réduit en servage bien avant la domination romaine, il ne possédait nulle tradition historique et ne trahissait que de loin en loin son esprit de corps, par des soubresauts momentanés de révolte. Mais alors, chose singulière, il proclamait parfois cette égalité de valeur humaine que lui déniaient les fils des conquérants. « Les seigneurs ne nous font que 4u mal, disent les vilains du roman de Rou ; pourquoi nous laisser traiter ainsi? Nous sommes des hommes comme eux, nous avons la même taille^ la même Jor ce pour souffrir ^ et nous sommes cent contre un. »

Sur ce fonds d'obscures tendances divergentes, les légistes vinrent, à dater du douzième siècle, jeter Tunifoiine teinte des traditions juridiques romaines; ils élevèrent pierre par pierre l'édifice de la monarchie absolue, qu'ils firent l'héritière du procédé gouvernemental des Césars. , Pourtant, au seizième siècle, la Renaissance allait four* nir de nouveau, et plus sûrement que par le passé, des armes érudites aux intérêts matériels opposés, toujours demeurés aux prises par des moyens divers, sans cesser jamais la lutte féconde qui est la condition primordiale de la vie pour les groupes humains comme pour les individus. La science naissante ruina d'abord, non sans difficultés, la thèse troyenne officielle, et établit sur ses débris deux théories dont nous allons voir l'antagonisme croître dès lors avec les années. La première rangeait les Francs ou Français parmi les peuples de race germanique; l'autre les faisait descendre de colonies gauloises émigrées d'abord au delà du Rhin, puis ramenées plus tard dans leur ancienne patrie par les événements, attribuant en somme

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à ces conquérants une origine exclusivement celtique ou gallo-romaine, et les fondant de nouveau avec la masse gauloise par un simple retour vers leurs premiers foyers. Or, comme le remarque ici Thierry lui-même, en raison des vicissitudes de notre histoire nationale, il y avait quelque chose de vrai dans chacune de ces assertions divergentes : la noblesse germanique, la bourgeoisie celtique, le clergé chrétien, les légistes romains pouvaient tous attester le passé en faveur de leurs doctrines contraires sur la nature de la société et le gouvernement de l'État^ tt II se trouvait sous chacune de ces croyances un fonds de réalité vivace que le progi-ès scientifique pouvait modifier, compléter, transformer, mais non pas détruire. » C'est fort bien dit, et l'auteur des Considérations aurait dû songer par la suite à cette prudente appréciation avant de prononcer prématurément la clôture du débat vers 1840« Le premier écrivain de valeur qui mérite d'être encore écouté de nos jours sur ce sujet intéressant se montre nettement germaniste et antiromain. François Hotman, dont le nom seul d'ailleurs et la conversion au protestantisme font pressentir les affinités germaines, prit en égale aversion la monarchie absolue et les empiétements parlementaires. Dans sa Franco-Gallia (1574), il conçoit un type de royauté subordonné à une grande assemblée nationale, sorte de constitution anglaise, où la permanence eût . été concédée aux états généraux. Il eut seulement le tort, assez fréquent chez tous les utopistes sociaux, de prendre son rêve pour une réalité récemment évanouie, et d'assurer que cet idéal avait été un fait jusque vers le milieu du quinzième siècle, malgré les usurpations incessantes de la maison capétienne, m Notre chose publique, écrit-il, fondée et établie sur la liberté^ a duré onze cents ans dans son

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.état primitif. » C'est trop dire, mais Tinspiration de ses lignes leur survivra : Finfluence du livre de Hotman fut si durable qu'elle persista jusqu'au début du dix-huitième siècle, pour se voir remplacer, sans transition, par l'action analogue du comte de Boulainvilliers.

D'autre part, la thèse qui faisait des Francs un groupe gaulois rentré dans son pays, inaugurant par là les prétentions du celtismç contemporain, fut favorisée sous Louis XIV par l'accalmie momentanée des discordes intérieures, au lendemain de l'orage de la Fronde. Elle sei*vait admirablement et la vanité du pays et les intérêts nationaux, car elle appuyait tout à point, sur des titres historiques, les conquêtes projetées par le monarque vers le Rhin. La mode érudite décréta donc soudain les axiomes suivants dont l'aspect est décidément celtiste : les Francs, ^ Gaulois d'origine, repassèrent le Rhin pour délivrer leurs frères de la servitude romaine; en moins de quarante ans, ils y réussirent, et la faible résistance qu'ils rencontrèrent chez Tindigène donne lieu de croire que cette entreprise n'avait pas été faite sans la participation de ce dernier. Donc, pas de conquête, sinon relativement à l'expulsion des Romains oppresseurs, et nulle opposition de race dans les Umites de la France actuelle. Cette fusion se fait « d'ailleurs au détriment de la noblesse, se voit ramenée au niveau ethnique de ses serfs. Mais ce résultat est alors voilé par le succès de nos armes et de l'impérialisme français; car bientôt çe^ celtisme envahissant se plut à faire Gaulois les Vandales, les Burgundes, les Hernies, les Huns eux-mêmes, tant il est vrai que l'histoire est toujours la servante des passions actuelles de ceux qui l'écrivent; et de telles opinions furent considérées comme « des plus glorieuses pour la nation » ^

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La réaction germaniste, impossible en France à cette heure d'action commune et d'élan général, se produisit au delà du Bhin, où elle naquit de la crainte des ambitions françaises. Leibniz fut le plus autorisé parmi les interprètes de ces protestations inquiètes. Il recula rorigine des Francs jusqu'aux rives de la Baltique, à la grande indignation de Thierry, qui s'échauffe sans sujet, car le fait est certain, quelque long temps qu'ait duré d'ailleurs cet exode des tribus germaniques envahissant l'Europe et quels que soient les mélanges dont elles furent affectées en chemin : seul le nom de « Franc » est peut-être né en effet sur les rives du Rhin.

Après cet intermède celtique, le comte de Boulainvilhers reprit, nous l'avons dit, la pensée de Hotman, mais .en lui donnant un sens nouveau qui va dominer le dix-huitième siècle. Hotman était un bourgeois cultivé, Boulainvilliers un grand seigneur : ce n'est donc plus le caractère égàlitaire, libéral et répubUcain du germanisme^ généreusement étendu à tout le peuple gaulois, que ce dernier va mettre en relief; mais bien au contraire il en fera ressortir l'aspect exclusif et féodal, en le restreignant à une classe et en rejetant le reste des citoyens ou dans le celtisme ou dans la romanité. Il reprend en un mot la pensée des grands feudataires du treizième siècle et de quelques chroniqueurs du même temps : celle de la conquête^ qui aurait partagé pour toujours la nation en vainqueurs et en vaincus, différents par la race et par le sang.

Il faut nous arrêter un instant sur cette conception de la conquête, qui est l'idée impérialiste par excellence, et que nous retrouverons en conséquence sous mille formes diverses au cours de nos études. L'impériaUsme entendu à la façon d'un Clovis ou d'un Gecil Rhodes est en somme la

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glorification des minorités énergiques^ toujours prêtes à « prendre la responsabilité » des masses de courage et de culture inférieure. Renan, attaquant le suffrage universel, a bien résumé un jour ce colloque éternel qui s'échange entre les différents groupes humains (1). Le suffrage universel, disait-il, part de cette idée que le plus grand nombre est un indice de force : cela serait vrai si le préjugé égalitaire était en fait la loi de nature; mais la minorité peut être plus énergique, plus douée, plus versée sans le maniement des armes que la majorité, a Nous sommes vingt, vous êtes un, dit le suffrage universel : cédez ou nous vous forçons. — Vous êtes vingt, mais/ai raison, et à moi seul, je peux vous forcer : cédez, ditThomme armé » (2). Combien cela est juste : non seulement la raison du plus fort est toujours la meilleure, mais encore le plus fort a presque toujours la conviction parfaitement sincère quHl a raison de façon absolue, qWil agit par la volonté d'un dieu et pour le bonheur de ses adversaires, dont la résistance le remplit d'étonnement. Cette idée de la conquête est donc de celles dont Thierry disait tout à l'heure que, fondées dans les faits, elles doivent persister toujours. Il en cite en effet quelques apparitions sporadiques au cours des âges; mais, de même que le germanisme large et républicain du protestant Hotman, que le celtisme extensif des sujets savants de Louis XIV, cette dernière philosophie de:rhistoire ne devait prendre d'importance et de retentissement qu'à l'heure où elle pourrait servir quelque intérêt, soudain

^1) Bé/orme intellectuelle et morale ele la France, p. 303.

(2) C'était le tentiment de Çromwell, ce précurseur puritain de l'impérialisme anglo-tazon . «Vous avez contre vous, lui disait-on, neuf hommes sur dix — Qu'importe si les neuf sont désarmés et si le dixième est armé jusqu'aux dents. » (Voir l'étude pénétrante de M. Filon, Bévue des Deux Mondes^ 15 no- Tcmbre 1902.)

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menacé dans sa quiétude. Ce fut le cas durant les premières années du dix-buitieme siècle, lorsque la haute noblesse, jusque-là peu discutée dans ses prérogatives, vit s'élever au-dessus d'elle des ministres bourgeois, des parlementaires entreprenants. Elle entendit aussi, pendant les guerres de la succession d'Espagne, les sourdes protestations de Fopinion publique, réclamant quelque droit de contrôle sur des entreprises qui engageaient à ce point, dans un intérêt dynastique, la fortune et la prospérité publique. Elle revint alors à ses titres historiques pour y chercher quelque moyen de défense, et le comte de BoulainviUiers se fit le porte-parole de ses frères de caste. Issu d'une ancienne famille, dit Thierry, et très épris de l'illustration de sa maison, il s'était adonné d'abord aux études historiques pour rechercher les titres, les alliances, les souvenirs de ses propres aïeux. Il lut donc beaucoup avec cette pensée, et, ayant éclairci à son gré ses antiquités domestiques, il fut frappé des conséquences qu'il lui sembla permis d'en tirer pour l'interprétation de celles du pays . Il avait compris la liberté des mœurs germaniques, et s'était passionné pour elle : il la regardait comme Tancien droit de la noblesse de France et comme son privilège héréditaire. Tout ce que les derniers siècles avaient successivement abandonné au fait d'indépendance personnelle : le droit de se faire justice soi-même, la guerre privée, le droit de guerre contre le roi, plaisait à son imagination, et il voulait, sinon faire revivre tout cela, du moins donner à ces réahtés, devenues presque incompréhensibles à des temps moins vigoureux, une place plus éminente dans l'histoire nationale. « Misère extrême de nos jours, » s'écrie-t-il avec une fierté dédaigneuse, dans l'un de ses ouvrages inédits, « qui loin de se contenter de

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la sujétion où nous vivons, aspire à porter l'esclavage dans le temps où Ton n'en avait pas Tidée. » Mais il faut remarquer qu*à ces élans d'indépendance vis-à-vis du pouvoir royal il joignait une « froideur imperturbable » à Tas- ^ pect de la servitude et des souffrances du peuple au moyen âge : en un mot, qu'il avait, pour le présent comme pour le passé, la conviction d'une égalité native entre tous les gentilshommes, et d'une immense inégalité entre eux et la plus haute classe du tiers état. Retenons ces traits : ils caractérisent ce que, faute d'un terme adopté par l'usage, nous avons nommé lej féodahsm^ » du dix-huitième siècle. Quant au système proprement historique de Boulainvilliers, il sera bon pour nos études d'en retenir les propositions suivantes. Parla conquête initiale, tous les Gaulois devinrent f sujets, les Franks ou Français d'origine demeurant exclusivement et universellement nobles : ces derniers seuls sont libres, égaux et compagnons. Clovis ne fut que le général d'une armée volontaire qui l'avait choisi pour la conduire dans des entreprises dont le profit devait être commun. Charlemagne restitua à la nation française les assemblées nationales, tombées en désuétude sous les derniers Mérovingiens; mais elles pâlirent rapidement de nouveau, puisque, bien loin que ce fût un parlement général qui décernât la couronne à Hugues Capet, à l'exclusion de la race carlovingienne, on peut dire qu'il eût été impossible, par ce moyen légal, de transférer la royauté dans une famille qui n'y avait aucun droit, si l'usage des parlements nationaux avait subsisté dans son intégrité. L' « usurpation » d'Hugues Capet jouera un grand rôle dans les controverses historiques qui précéderont la période révolutionnaire. Et il semble que c'ait été un descendant de ces hommes libres, dépouillés de leur prérogative au dixième

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siècle, qui, au dix-huitième, oublieux des services rendus par la monarchie créatrice du pays, refusant d'accepter une prescription millénaire, ait donné le signal des représailles dont Féchafaud de la place de la Concorde fut le terme, aux heures tragiques de la terreur. Boulainvilliers souligne en effet de tout son pouvoir Tégalité origiaaire des membres de la noblesse conquérante : on ignorait, ditil, les distinctions de titres, depuis mises en usage; les Français ne connaissaient point de princes parmi eux, et même la parenté des rois ne donnait aucun rang(l);Ne senton pas ici rhomme qui, à Fégal de Saint-Simon, a souffert des honneurs de cour prodigués aux princes du sang, aux « princes étrangers » , aux bâtards royaux? Deux événements néfastes, poursuit-il, ont amené la ruine graduelle de cet état de choses : l'affranchissement des serfs et l'élévation, les progrès, l'anoblissement de la bourgeoisie, couronnés enfin par son accession aux grands emplois sous les derniers règnes. Car l'auteur de ces doléances sent bien que Richelieu et Louis XIV ont été les plus rudes adversaires des fils des « Français » et que, pour l'abaissement des grands, ces hommes ont plus fait en un demi-siècle que toutes les entreprises des rois capétiens n'avaient pu faire pendant huit cents ans. Aussi n*osa-t-il pas pu}>lier du vivant du grand roi des considérations si téméraires : elles ne furent offertes au public qu'après la mort du monarque et celle de l'auteur (1727). Système à deux faces, l'une

(1) Il est carieux de noter que ce fat la marquise de Boulainvilliers qui, cinquante ans plus tard, recueillit la petite Jeanne de Saint-Rémy-Valois, mendiant dans les rues de son domaine de Passy, et qui, ayant fait reconnaître par d'Hozier « le sang des rois » dans cette aventurière, prépara de loin par cette charité malheureuse l'affaire du collier et la chute de la royauté. Ajoutons que, chez la comtesse de La Motte, le sang royal avait subi d'humbles mélanges^ sa mère et ses aïeules étant simples paysannes champenoises.

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toute démocratique^ tournée vers la royauté^ l'autre toute aristocratique ^dirigée vers lepeuple,.dit Thierry. Ces deux tendances restent caractéristiques de tout groupement impérialiste : égalité au dedans, inégalité la plus considérable possible vers le dehors. En considération de la première de ces tendances, Thierry veut bien reconnaître à ce grand seigneur comme à ses ancêtres du treizième siècle un véritable instinct de la liberté politique. Boulainvilliers fut u r homme des états généraux » à la fin du règne de Louis XIV, et par là sa renommée de publiciste s'établit indépendamment des autres propositions de son système : il fut le premier champion des « libertés germaniques » , que d'autres se chargeront de revendiquer pour les ordres auxquels il les refusait, et par là devint, contre son gré, Tun des premiers ouvriers de la Révolution. Ce mérite comparatif apparaîtra mieux encore si on le rapproche du duc de Saint-Simon, qui, tout en appréciant ses écrits, rejeta la portion républicaine de ses vues, pour ne conserver que la féodale. L'auteur des Mémoires capitule entre les mains de Tabsolutisme, peut-être parce qu en dépit de ses prétentions au sang de Charlemagne il nlgnore pas qu'il doit au seul caprice de Louis XIII Télévation de sa maison. En conséquence, il nie la souveraineté collective et Tégalité de tous les Francs : il montre un roi barbare seul conquérant de la Gaule et distribuant à ses guerriers les terres conquises, selon le grade, la fidélité, les services de chacun; sans doute ces « services » pourront même consister plus tard à ne point trop cracher dans le cor de chasse du monarque, comme Tallemant le dit du jeune Rouvroy avant son élévation à la pairie. Mais les vrais féodaux n'avaient pas les mêmes motifs pour partager les vues serviles de ce parvenu, que

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rien ne préparait à garder la tradition de la conquête. Une pareille thèse : a II y a deux races d'hommes dans le pays, » pour la première fois nettement soutenue, devait susciter des discussions et des contradictions passionnées; cette fois pourtant la réaction ne fut pas celtique et gauloise, comme après Fceuvre d'Hotman; partie du sein de la bourgeoisie parlementaire, héritière légitime des légistes du moyen âge, elle se découvrit une tradition plus consacrée et plus glorieuse pour lutter avec succès contre les prétentions barbares : elle se fit toute romaine et classique, et c'est désormais ce caractère que présentera surtout, en France, Tantithèse du féodalisme franc. En effet, le tiers état, ramené dans son ensemble au niveau des serfs du moyen âge par la théorie nouvelle, protesta, dès 1730, par la plume d'un conseiller anonyme du parlement de Rouen. Ce publiciste s'attache exclusivement aux restes de la çiyijisatîon romaine comme à la seule base de notre histoire nationale : il montre les libertés communales maintenues, le régime municipal subsistant sans interruption. On ne saurait, dit Thierry, faire une abstraction plus complète et plus dédaigneuse de ce qu'il y eut de germanique dans les vieilles institutions et les vieilles mœurs de la France. Nous croirions entendre l'accent d'un Syagrius, d'un Sidoine Apollinaire pleurant sur la romanité près de s'engloutir sous les flots de la barbarie. « Quelle désolation pour les campagnes et les bourgades de ce pays d'y voir exercer la justice par un caporal barbare à la place d'un décurion romain ! » Toutefois, avec le sentiment de l'égalité civile, avec une aversion décidée pour les privilèges de la naissance, le parlementaire normand garde, comme il convient à sa caste, l'admiration de la richesse et l'acceptation sans réserve des privilèges de l'argent.

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L'abbé Dubos, fils d'un échevin de Beauvais, reprit et soutint par des arguments plus scientifiques la thèse du précédent écrivain, insista sur les origines toutes romaines de la royauté comme de la bourgeoisie française, et, diplomate de carrière et de tendances, crat écarter les prétentions conquérantes de Boulainvilliers en voyant dans les Francs les «^alliés» des Gallo-Romainj contre les autres barbares de l'Est. UJaisait ainsi la^ fusion ^française par traité et contre le germanisme, à Tinverse des celtistes du dix-septième siècle, qui l'avaient réalisée contre Rome en proclamant les Francs frères et alliés des Gaulois contre l'oppression latine. Mais il faut avouer que cette seconde alliance, si elle eut lieu en effet, avait ressemblé singulièrement à un protectorat imposé, à une colonisation armée, à une conquête, qui le parait un peu moins pour n'avoir pas rencontré de résistance sérieuse. Dubos y trouvait toutefois l'avantage de reporter du cinquième siècle au dixième Tinstaïlation, dès lors abusive, de la noblesse •dans des privilèges que rien ne justifiait plus à cette époque, et qui, en pleine paix, auraient fait de la Gaule un véritable pays de conquête : il substituait par là, sur les écussoas féodaux, les couleurs odieuses de 1' « usurpation » à l'éclat imposant de la victoire, sans expliquer d'ailleurs comment une telle usurpation avait été possible. Usurpation, mot dangereux que Boulainvilliers avait exploité contre la royauté et que le tiers tournait à présent contre toute la noblesse, s'efforçant de la rendre dans son ensemble complice d'un abus de pouvoir et d'une flagrante illégalité.

Lorsqu'en 1748, à la fin de l'Esprit des lois^ Montesquieu voulut donner son sentiment sur les origines de notre histoire, il se trouva donc en présence des deuxinter-

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prétatioDs antagonistes de Boulainvilliers et de Dubos, qui comptaient Tune et Tautre de chauds partisans. U^'acçepte, quant à lui, ni l'une ni l'autre, car la première « semble être une conjuration contre le tiers état etTauti-e une conjuration contre la noblesse » (1). Toutefois, il se montre assez indulgent au fier gentilhomme, son demifrère de caste. « Boulainvilliers avait, dit-il, plus d'esprit que de lumières, plus de lumières que de savoir, mais ce savoir n'était point méprisable, parce que, de notre histoire et de nos lois, il savait très bien les grandes choses. » Et cette sentence spirituelle s'appliquerait admirablement au continuateur du théoricien féodal, dont ce livre a pour objet d'étudier la pensée. Quant à Dubos, le président an parlement de Bordeaux le réfute avec quelque passion et rétablit nettement contre les fades suppositions diplomatiques de l'abbé le fait de la conquête. Puis il ajoute cette remarque dont nous aurons également l'occasion de reconnaître la finesse : « Cet ouvrage a séduit beaucoup de gens, parce qu'il est écrit avec beaucoup d'art, parce qu'on y suppose éternellement ce qui est question... Le lecteur oublie qu'il a douté pour commencer à croire. » Et Thierry, plus impartial que Dubos^ plus clairvoyant pour le côté germanique de nos origines, mais attiré pourtant vers le défenseur du tiers par de secrètes affinités, ajoutera à propos de son méritoire effort d'érudition : « Dans un ouvrage de ce genre, la passion politique peut devenir un aiguillon puissant pour l'esprit de recherche et de découverte; si elle ferme sur certains points l'intelligence, elle l'ouvre et l'excite sur d'autres; elle suggère des aperçus, des divinations, parfois même des élans de génie auxquels

(1) Voir VEsprit des hiSf liv. XXX, chap. x et xxiii e( suivants.

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létude désintéressée et le pure zèle de la vérité n'auraient pas conduit. » Que cet aveu si franc chez le consciencieux travailleur soit notre justification pour avoir poursuivi dans leur prolongement, et même dans leur élargissement ambitieux, les idées excessives, que, de bonne foi, il croyait à jamais rejetées dans le néant par les clartés de Férudition moderne !

Cependant, sous l'influence de Montesquieu, qui rétablissait et glorifiait en somme le fait de la conquête ; sous la poussée grandissante du tiers état, de plus en plus prépondérant dans la nation, se produisit une philosophie de 1 histoire dont les résultats matériels furent immenses, car elle nous conduit à la veille de la Révolution, qu'elle prépare. Cjest celle de Mably, popularisée par Rousseau. Aux héros de Plutarque, dont maint trait de caractère flattait les passions du temps, le bon Rollin venait d'appUquer un vernis chrétien et germanique qui préparait admirablement Tamalgame essayé par Mably. Ce dernier revint à peu près à la conception de François Hotman : i^cndre à tout le peuple français dès ses origines le bénéfice^des libertés germaniques, par le libre choix de son statut personnel, choix qu'à tort d'ailleurs il supposait avoir été accordé originairement à tous les citoyens, vainqueurs ou vaincus. La tradition romaine, en somme bureaucratique et despotique en Gaule, appui de la monarchie plutôtque de la démocratie, se trouvait ainsi éliminée sans aacun détriment pour la masse et pour la cause de la liberté générale. Gharlemagne devient sous la main de Mably le restaurateur des droits poUtiques du peuple, un monarque constitutionnel exemplaire; avec Dubos, il faut voir u l'usurpation « de la noblesse après ce grand empereur, vers le dixième siècle, et réclamer, à titre de remède,

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le rétablissement des champs « de Mai « sous leur nom modernisé d'États généraux.

Cette tentative de réconciliation nationale dans le sein de la liberté germanique, cette suppression pratique du dangereux concept des deux races par Tidentification de la plus humble et de la plus hautaine, dans une commune prétenlioQ, rencontra une approbation presque universelle. Voltaire a montré, lors du coup d'État de Maupeou contre les Parlements, la cour et la ville discutant à l'envi tf des Gapets les lois fondamentales » . Et les femmes du monde se mêlent à la polémique; Mme d'Egmont, aidée de son amie parlementaire Mme Feydeau de Mesmes, envoyait au roi de Suède un mémoire sur les origines de la monarchie française et les « usurpations • de la royauté. La noblesse libérale se rallia faute de mieux aux vues de Mably; ce fut dans ses rangs qu'une femme, Mlle de Lézardière, se leva pour opposer plus nettement encore au despotisme impénal romain, incarné dans la monarchie, la liberté franque étendue sans hésitation à la nation tout entière. En effet, comme Tavait proclamé son maître, elle affirme à son tour que les Francs, en frappant d'une "main les Gaulois conquis, leur donnaient de l'autre au même moment le partage de la souveraineté. Illusions humanitaires de l'époque ! C'est, conformément à l'esprit de Rousseau, l'oubli des brutalités de la vie sociale, l'idylle rationahste et le triomphe de la politique sentimentale.

Ainsi, avec cette école, triomphait à la veille de 1789, dans la société cultivée, un féodalisme ou un germanisme extensif, accueillant volontiers dans son sein toutes les classes de la nation. Toutefois, aux yeux des agitateurs sortis des couches inférieures du tiers état, une vue si coaciUatrice servait malles haines et les rancunes accumulées.

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par les sièdes contre les ordres privilégiés de l'État. Les violents^ les combattifs, préfèrent s'attacher de nouveau à ridée de la conquête, mais en la retournant, conformément à Téquilibre alors transformé des puissances sociales, mais en tirant de cette conception guerrière la condamnation bratale de ceux-là mêmes qui l'avaient impiiidemment évoquée. I/abbé Sieyès écrivait dans son célèbre pamphlet sur le rôle politique du tiers : « Le tiers état ne doit pas craindre de remonter dans les temps passés. Il se rapportera à Tannée qui a précédé la conquête^ et, puisqu'il est aujourd'hui assez fort pour ne pas se laisser conquérir, sa résistance sans doute sera plus efficace. Pourquoi ne renverrait-il pas dans les forêts de Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d'être issues de la race des conquérants et d'avoir succédé à des droits de conquête? La nation, épurée alors, pourra se consoler, je pense, d'être réduite à ne plus se croire composée que des descendants de^Gaulqis et des Romains, En vérité, si Ton tient à distinguer naissance et naissance, ne pourrait-on pas révéler à nos pauvres concitoyens que celle qu'on tire des Gaulois et des Romains vaut au moins autant que celle qui viendrait des Sicambres, des Welches (1) et autres sauvages sortis des bois et des marais de l'ancienne Germanie?... Le tiers redeviendra noble en devenant conquérant à son tour. » Yojl^ des paroles à retenir : elles marquent la portée exacte de tout impérialisme, intérieur ou extérieur, qui, s' appuyant sur la force, perd le droit de protester contre ses retours et ses vicissitudes. Des

(1) Par noe confusion assez plaisante, l'abbé prend ici poar un nom de tribu germanique celui que les Germains donnent aux nations romanisées, et qu'au dix-neurième siècle les érudits d'outre-Rhin ont cru retrouver jusque chez leurs ancêtres aryas. Ceux-ci nommaient MIetchha les races dont ils étaient entourés.

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accents analogues retentiront plus d'une fois à nos oreiUes, car le féodalisme retourné fut souvent le caractère des revendications démocratiques à notre époque. C'est en somme la tradition gallo-romaine de Dubos qui prête ici des armes au polémiste révolutionnaire ; mais son collègue Tliouret, député du tiers état de Rouen aux États généraux, prendra de toutes mains les réquisitoires contre a l'usurpation » . Dubos en accusa la noblesse, Boulainvilliers la monarchie, Mably Tune et l'autre; le conventionnel justifiera par tous leurs arguments l'exécution de Louis XVI, comme les massacres de septembre; incertain d'ailleurs si le meilleur fondement de la Révolution serait romain ou germanique, mais décidé à appuyer de tous les étais des convictions égalitaires, que n'ébranla pas la perspective prochaine de la guillotine.

Il nous reste à suivre brièvement dans les premières années du dix-neuvième siècle le prolongement de controverses que la Révolution n'arrêta pas. Au lendemain de la crise, le porte-parole de la noblesse et des survivants de l'ancien régime fut le comte de Montlosier, dont les idées exercèrent une grande influence sur la polémique des partis entre 1814 et 1820. Ancien émigré, admirateur enthousiaste d'un monde féodal qu'il n'avait vu qu'en rêve (trait que nous retrouverons chez ses continuateurs), cet écrivain se montre encore plus violent dans les termes que son précurseur Boulainvilliers. Toutefois, il n'adopte pas précisément la thèse des deux races. D'une part, il sentait maintenant trop mélangé ce parti ultra dont il incarnait les passions, pour lui offrir dans son ensemble l'assurance d'un origine franque. D'autre part, le sentiment national avait été trop exalté par les guerres de la Révolution et de

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TEmpire pour que des Français eussent désormais bonne grâce à se réclamer d'ancêtres allemands. Aussi n'est-ce [jlus deux races, mais deux « peuples » séparés par des caractères non ethniques, mais politiques et économiques, que Montlosier s'efforce d'opposer l'un à l'autre. Les i;raj5 Français^ incarnés maintenant dans la noblesse et ses partisans, sont les fils d'hommes libres, issus indistinctement d'ailleurs des trois races, gauloise, romaine et germaine. Et les anciens eslaves, de toutes races également, employés d'abord à l'exercice des métiers par leurs maîtres, sont les j>èi^s du tiers état. En sorte qu'aux yeux de cet historien, conti'e un peuple nouveau, étranger presque, la noblesse a toujours raison dans ses revendications en quelque sorte nationalistes, pour employer un mot tiré du vocabulaire politique actuel. Pur déguisement en somme de la théorie de la conquête !

Celle-ci souriait bien davantage à la^bqur^oisie dans toute sa crudité, parce que, consciente de sa force, la classe moyenne y trouvait à la fois des armes morales pour le présent et des espérances pour l'avenir. Aussi est-ce cette formule précise qui fait le thème du pamphlet de Guizot intitulé : Du gouvernement de la France depuis la Restauration et du gouvernement actuel, 1820. L'auteur semble continuer directement Sieyès, lorsqu'en termes violents il accepte à son tour la distinction des deux peuples, mal fondus, amalgamés seulement en apparence avant 1789, et qu'il appelle de ses vœux la revanche et la conquête des fils desclaves^. N'était-ce pas déjà la morale des esclaves révoltés qui tient tant de place dans les spéculations de ce début de siècle.

Parvenu en ce pointde son exposition, Augustin Thierry se croit pourtant au terme de sou œuvre; la thèse 'de

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Dubos, négative de Texercice du droit de conquête par les Francs, était reprise en partie par les aristocrates devenus prudents dans le malheur; tandis que celle de Boulainvilliers, Tasservissement des Gallo-Romains, était acceptée fièrement par la roture, et retournée contre ses auteui-s. Admirable expression philosophique du retournement des forces sociales. « Cet étrange revirement devait être, et hit en effet, leur dernier signe de vie, » conclut l'écrivain des Considérations, Quelle erreur! La thèse de la conquête a dominé au contraire, parfois sous d'autres noms, parfois à visage découvert, toute la seconde moitié du dix-neuvième siècle, comme nous essayerons de le démontrer. Mais le bon Thierry s'imagine que, depuis 1820, la nouvelle école historique des Guizot, des Mignet, avec ses méthodes patientes et ses scrupules d'impartialité, atteint à l'objectivité parfaite. Et en voici la preuve à ses yeux : elle s'efforce, dit-il, d'établir le rôle vraiment libéral de la royauté sous la troisième race, point de vue conforme à la tradition des classes bourgeoises^ qui, rejeté à tort par l'école philosophique du dix-huitième siècle, a passé défi^ nitivement dans la science. Qui ne reconnaîtrait ici le point de vue étroit non pas d'un disciple de M. Guizot professeur, mais surtout d'un des bons et fidèles électeurs censitaires du grand ministre de la monarchie de Juillet. C'est tout simplement l'opinion d'un honnête partisan du « juste milieu », pour qui 1830 « a fixé le sens des révolutions antérieures » et que 1848 pénétrera de stupeur. Il applaudit à l'importance attribuée enfin à la grande lutte des légistes contre l'aristocratie féodale, à la réhabilitation de l'élément romain de notre histoire, cette vieille tradition du tiers. Mais il reconnaît avec une parfaite bonne foi que le point extrême de cette réaction antigermanique est ua

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excès : c'est ï Histoire du droit municipal en France, de Repquard, un Provençal, pénétré de patriotisme méridional. Cet écrivain, dit-il, n'a pas même lu ï Histoire du droit romain au moyen âge, de Savigny, publiée à Heidelberg de 1814 à 1826, et bien supérieure à son travail. Condamnation impartiale, et réserve méritoire, qui établit assez que Thierry n'avait aucun droit d'arrêter à son époque le tableau des philosophies de l'histoire de France dignes d'occuper l'attention publique. Lui-même reste trop engagé, malgré sa bonne volonté, dans les partis pris de caste et d'éducation pour assurer avec autorité que la passion a dit enfin son dernier mot.

Dans une très belle étude sur les Origines de la France contemporaine de Taine, M. Brunetière écrivait en 1885 : « Il n'est pas superflu d'ajouter que le libéral M. de Montlosier lui-même n'hésitait pas à reprendre la thèse de Saint- Simon et de Boulainvilliers, et, contre tel hobereau dont les ancêtres, comme ceux de M. Jourdain, avaient peut-être vendu du drap à la porte Saint-Innocent, mais qui n'en revendiquait pas moins au nom de la conquête franque ses privilèges d'ancien régime, il fallait qu'Augustin Thierry, relevant l'attaque, reprit et commentât encore les fières paroles de Sieyès. » Eh bien ! ce retour offensif de Guizot ou de Thieriy n'a pas terminé les hostilités et d'autres devront leur succéder dans le champ clos. Les penseurs de 1820 eurent presque toutes les illusions qu'ils condamnaient chez leurs prédécesseurs au nom du sens historique; à leur tour ils furent des hommes passionnés, dont les passions n'avaient changé que de nom. Us crurent jugés sans appel des procès qui traîneront longtemps encore; en revanche, ils estimèrent près de sortir du néant des sentiments altruistes que l'humanité n'a jamais connus et ne

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connaîtra pas de sitôt. Non^^resprit de la conquête, Timpérialisme, n^fesjtpas mort : il est seulement, avouons-le,toujiours prêt à changer de patrie et de parti, de mot d'ordre et de drapeau : à passer des Celtes aux Germains, des Latins aux Saxons, de Bpulainvilliers à Sieyès, du château à Tatelier, peut-être un jour de la famille blanche à la race [aune; il garde son caractère dans ses voyages, et c'est folie de l'oublier.

Et n'est-ce pas au fond l'esprit de conquête qui allait susciter et nourrir tout d'abord une thèse historique destinée à élargir, en se l'annexant jusqu'à un certain point, le féodalisme ou germanisme français du dix-huitième siècle? Nous voulons parler du germanisme national et allemand du temps. présent. Parallèlement à l'idée abstraite et classique d'humanité, l'époque moderne a vu grandir la conception de la nationalité et de la race. Après la rupture de cette unité européenne au moins idéale qu'avaient créée au moyen âge la catholicité et le Saint-Empire, chacun des groupes ethniques mis en situation de faire entendre sa voix dans le monde, par le crédit de ses savants, mais surtout par la puissance de ses armes, incomparable résonnateur, comme les événements ne l'ont que trop démontré ; chactine^dës grandes nations culturales s'est empressée de faire à son profit la philosophie de l'histoire. Nous l'avons dit, ce furent, sous Louis XIV, les Celtomanes frangais qui ouvrirent la marche, comme il seyait à l'état tenu parla France dans le groupement européen de cette époque ; longtemps le celtisme poursuivit sa carrière, et le premier grenadier de France, La Tour d'Auvergne, avait été lui-même, avant de prendre le mousquet pour appuyer efficacement ses vues, l'un de ces érudits complaisants qui décou-

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vraient partout sur le globe des Celtes et des Gaulois (1). La réaction ng^Tnanique sortit, comme nous l'avons indiqué, des guerres françaises sur le Rhin, et Leibniz en fut le premier interprète. Elle grandit au dix-huitième siècle avec Tère frédéricienne dont M. Lévy Briihl a si bien montré l'influence latente dans la préparation des idées patriotiques et unitaires de l'Allemagne. Les luttes de la Révolution, l'occupation napoléonienne, la porteront à son comble et prépareront 1813. Un de ses apôtres les plus écoutés fut He.rder, qui, en dépit de son cosmopolitisme critique, désirait tant pour l'Allemagne le retour à son originalité première. A ses yeux, l'histoire^ romaine est une « histoire de démons^) , Rome une caverne de brigands : les Latins ont apporté au monde une u nui^dévast^trice » . Non moins funestes furent les effets de la renaissance classique du seizième siècle, écho de la conquête latine. « Depuis ce temps-là, dit-il, nous avons tout reçu des mains des Latins... Plût au ciel que l'Allemagne à la fin du moyen âge eût été une île comme la Grande-Bretagne. » Et il écrivait dans sa Philosophie de l'histoire de C humanité (2) : " L'histoire du monde enregistre avec bonheur que le^^stème des nations germaniques a protéjgé les débris delà culture humaine contre les tempêtes des siècles, développé l'esprit public en Europe et étendu lentement, silencieusement, son action sur toutes les contrées du

(1) La race oe s'en est jamais éteinte, si Ton juge par le ilruidisme de George Sand, par ces dîners « celtiques » où Kenan vieilli saluait avec un sourire des Hongrois, des Lithuaniens, des Hindous, des nègres même ; par l'ouvrage récent de M. Tollaire, Celtes et Hébreux (Paris, 1899^, où il est établi qu'Homère fut un barde gaulois et Tolède la Jérusalem de la Bible. Sur un ton plus sérieux, M. L.-Paul Dubois nous a dit récemment en de belles éludes le rg^eil celtique de, l'Irlande, et M. J. Qardoux attribue pour une part au sang des Celtes la supériorité grandissante des États-Unis dans la lutte mondiale.

(2J T. XVHI, p. 6.

xxTni INTRODUCTION

globe. » Voilà la notion du passé et le programme de Tavenir pour le germanisme. L*Europe tout entière esi l'œuvre de la civilisation barbare, et le reste du monde attend d'être repétri à son tour avec ce levain miraculeux. Car, pour Herder, le rôle futur de sa race est aussi démesuré que celui des peuples latins est minime, malgré les apparences. « Nous avons encore beaucoup à faire, au lieu que d'autres nations entrent dans le repos après avoir produit ce dont elles étaient capables. »

Ces idées, d'abord adoptées par la seule Allemagne savante, allaient se répandre hors de ses frontières par les mêmes causes qui avaient fait pour un temps le succès du celtisme : supériorité militaire et prééminence intellectuelle, armée prussienne etjiniversités saxonnes. Nos histo— riens contemporains : un Lavisse, un Vandal, un Sorel, ont bien vu le résultat inattendu des victoires, puis des désastres français au début du dix-neuvième siècle. M. de Vogiié "^ Ta traduit dans une langue admirable (1); il a montré ces missionnaires de la rédemption jacobine, partis pour réformer et libérer le genre humain, mais emportant avec eux Cl Tirréductible et trouble dépôt d'animaUté » qui sommeille en chacun de nous et s'y réveille si vite par les nécessités du combat : convoitises, violences, despotisme du plus fort, oppression, concussions même. « Alors commence le malentendu, qui serait presque comique si les suites n'en avaient pas été si tragiques pour nous. Nos Français se flattaient de semer dans le monde l'idée abstraite de liberté; la graine change d'espèce sous leurs doigts : ils y sèment l'idée d'indépendance nationale. » Et de cette réaction contre la France impérialiste est sorti le

(i) jRevue des Deux Mondes, i*' février 1900. « Au seuil d'un siècle. »

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siècle des races et des nationalités. Une fois de plus, la philosophie s'allie alors aux intérêts matériels, aux avidités politiques et économiques. « J'ai pu, poursuit M. de Vogiié» suivre sur place cette ingénieuse collaboration de la politique et de la science, à Fépoque où les petits peuples des Balkans s'éveillaient de leur long sommeil et réclamaient leur indépendance. Des tuteurs complaisants déléguaient chez ces peuples des savants qui ne Tétaient pas moins... archivistes qui font métier de fournir aux familles des généalogies somptueuses. Un délire de race, des batailles gagnées avec des glossaires, des cartulaires d'archives, des chansons de folk-lore, le sang généreusement versé pour la restauration d'une légende historique, ces phénomènes sans précédent ont caractérisé la mentalité poUtique d'une partie de l'Europe au dix-neuvième siècle. » C'est, sur un théâtre restreint, la réalisation de la prophétie de Nietzsche, que la conquête du monde se fera au nom de principes philosophiques. Mais, avant d'instruire ces comparses, les premiers rôles avaient naturellement commencé par mettre ordre à leur gré dans leurs propres papiers de famille. Nous ne saurions faire ici l'histoire du grand mouvement germaniste. Rappelons seulement qu'au lendemain de la guerre libératrice, à la voix de Fichte, d'Amdt, de Kœrner, il s'exalta jusqu'aux ridicules du teutonisme. On vit la jeunesse d'outre-Rhin affichant ses convictions dans son costume, porter la redingote noire serrée à la taille, le cou nu au-dessus d'un grand col rabattu, les cheveux longs et flottants, la toque foncée aux plumes éclatantes, de vastes bottes à revers, tandis que certains proposaient pour les femmes l'ajustement de Tusnelda, qui laisse à nu le sein gauche; on entendit ces patriotes naïfs jurer par Arminius et Bârberousse, chanter les forêts

XXX INTRODUCtlON

de la Germanie, accompagner de leurs acclamations les fantaisies les plus étranges du monomane Jahn, le Turnyater. Avec lui, ces jeunes enthousiastes voulaient séparer TAUemagne de la France par une ceinture de déserts que Ton peuplerait de bêtes fauves; ou encore, avec Gœrres, ils juraient de raser la ville de Strasbourg, en ne laissant debout que sa vieille cathédrale gothique pour parler à la plaine d'Alsace de la grandeur allemande. A la Wartburg, en 1817, ils brûlèrent quelques livres d'allure cosmopolite, un bâton de caporal, une natte de cheveux et un corset de femme, unissant ainsi dans une commune flétrissure la réaction politique, la sainte-alliance, le despotisme militaire et la frivolité welche.

La philosophie du droit avec Hugo, Savigny, Mùller, Haller surtout, appuyait plus ou moins décidément ces prétentions exaltées. Hegel, malgré ses tendances françaises et encyclopédiques, leur prétait sur le tard Tappui de son tout-puissant enseignement, en datant de la période germanique de l'humanité ses étonnants progrès modernes. Gervinus, Lassen, dont nous dirons l'influence, Feuerbach, marchaient sur ces traces. Et le tr amenda diplomatique de 1840, qui fît craindre à l'Allemagne une nouvelle invasion française, vint encore exalter à un degré insoupçonné parmi nous les rancunes et les prétentions de nos voisins. En 1842, Quinet lisait avec stupeur dans le Manuel de r histoire universelle de Léo cette phrase caractéristique :

; « La race celtique, telle qu'elle s'est montrée en Irlande et en France, est toujours mue par un instinct bestial (f/iierischer Trieb)^ tandis que nous autres Allemands n'agissons jamais que sous l'impulsion de pensées et d'inspirations

• vraiment sacrées. » Enfin, en 1844, Amédée Thierry, en tête de la troisième édition de son Histoire des Gaulois,

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avouait que ses conclusions sur les origiues celtiques et gauloises de la Belgique avaient soulevé dans ce pays des protestations indignées. Les Belges tiennent à se croire Germains. « A l'aigreur qui perçait sous la critique, à Texcessive sévérité des jugements portés sur nos pères comparés aux anciens Teutons, il m'a été facile de reconnaître qu'on mêlait une question de politique contemporaine à uae question d'histoire spéculative, parfaitement désintéressée dans mon livre. » Telles étaient les conséquences de la propagande germaniste. Et déjà la science allemande, uon contente de mettre en valeur ses propres titres historiques, jetait un regard inquisiteur et jaloux dans ceux des différents groupes ethniques de l'Europe. Par exemple, la carrière de Fallmerayer, le savant historien de Trébizonde et de la Morée, offre de la sorte un aspect tout politique : il ne cessa de mettre son savoir au service de ses préjugés de race contre la Russie, et de travailler en ce sens l'opinion publique sur les difficiles problèmes de la question d'Orient. Il dénonçait, dans les Hellènes modernes, de purs Slaves, mal venus à prétendre quelque chose sur l'héritage de la Grèce classique. Cependant que l'excellent Quinet, s'abandonnant aux impulsions de son cœur, écrivait naïvement : « Je crois comprendre mieux la figure de Philopœmen, son ardeur de dangers, son esprit de stratagème, depuis que j'ai senti sur mes joues les moustaches fauves de Nikitas. » Une autre lumière de l'érudition germanique, Niebuhr, retrouvait de son côté et mettait en pleine lumière dans la primitive histoire romaine la conception féodaliste des deux races^ l'une conquérante et patricienne, l'autre vaincue et plébéienne. Il peignait les luttes intestines de ces deux nations juxtaposées dans l'État latin et finissait par étendre à tout le monde antique, à Sparte, à

Kxii INTRODUCTION

Athènes, à Garthage, les lois de cet impérialisme latent* Entre les thèses ambitieuses du germanisme grandissant et les dernières tentatives du féodalisme français expirant, la soudure aurait pu se faire assez logiquement, comme on le voit. Les revendications de la noblesse en eussent été rendues européennes par la création d'une sorte d'Internationale de l'aristocratie d'origine barbare. Thierry signale parmi les disciples de Boulainvilliers au dix-huitième siècle le comte du Buat, qui, à l'aide d'une érudition puisée en Allemagne, fait déjà quelque effort pour se détacher des préjugés historiques de l'école française. Et le titre de son livre : Des origines de r ancien gouvernement de la France^ de t Allemagne et de t Italie^ dit assez qu'en effet son regard a dépassé nos frontières. Toutefois, le patriotisme national était dès lors un sentiment trop exigeant pour qu'il fût prudent de risquer ce pas compromettant. Les émigrés seuls devaient l'oser. Et ne trouvaient-ils pas dans l'Allemagne, attardée et féodale encore, plus d'un aspect flatteur à leurs passions poUtiques? L'un d'eux, Charles de Villers, se rallia d'enthousiasme au germanisme le plus naïf en ses vanités : il s'en fît l'apôtre à Paris et périt d'ailleurs victime d'une tentative d'autant plus ingrate qu'elle se produisait à l'heure d'Iéna et de Leipzig (1). Par la suite, il demeurera toujours comme un jarfum d'émigration sur ceux qui s'essayeront à suivre ses traces. Et nous avons vu Montlosier, bien qu'émigré lui-même, obligé, pour être écouté, de faire place égale aux Romains, aux Gaulois et aux Germains parmi ses vrais Français : un germanisme avoué eût semblé trop nettement dirigé contre l'ensemble de la nation après les événements de

(1) Voir notre étude dans la Revxiv de Paris {i^ octobre 1902).

INTRODUCTION «X"i

1815. Sur la possibilité de conclure une alliance si impopulaire, la réaction française, quand elle n'ignora pas, recula.

Les savants de profession hésitèrent moins toutefois ^lans une constatation historique à laquelle ils n'attachaient plus de portée polémique pour leur part, et Thierry écrivait sans ambages (1) : « Le mépris intraitable des derniers conquérants de la Gaule pour ce qui n était pas de leur race a passé, avec une portion des vieilles mœurs germaniques, dans les mœurs de la noblesse du moyen âge. Li'excès d'orgueil attaché si longtemps au nom de gentilhomme est né en France... C'est de là qu'il s'est propagé dans les pays germaniques, où la noblesse antérieurement se distinguait peu de la simple condition d'homme libre. » De plus modernes observateurs diraient à Thierry que les mêmes raisons ethniques ont agi en France et en Allemagne, un peu plus tardivement peut-être dans ce dernier pays. Mais, quoi qu'il en soit, il reconnaît du moins ici l'origine germanique, conquérante, impérialiste, de l'aristocratie européenne.

Au contraire, il y a dans l'Ancien régime^ de TqcqueviUe, un bien curieux chapitre (2) dans lequel, tout en constatant que l'Europe du moyen âge eut partout des institutions identiques, et pourtant antiromaines, l'auteur se refuse obstinément à prononcer le mot qui donnerait la solution du problème, c'est-à-dire l'identité ethnique de la classe ou de la race dirigeante, le fait d'une civilisation « gothique » étendue sur l'Europe occidentale. « Mon but n'est pas de le rechercher... il n'entre pas dans mon sujet de le raconter... » Telles sont les échappatoires par les-

(1) Béeit des temps mérovingiens^ chap. v. (t) Chap. tv.

xxiiv INTRODUCTION

quelles, dans sa défiance obstinée des théories de la race, le fin penseur trompe sans cesse Timpatience d'un lecteur qui le presserait de révéler enfin le mot de Ténigme, s'il n'était suffisamment renseigné, d'autre part, grâce aux leçons des Guizot et des Thierry. Aussi, Rémusat, recom* mandant l'ouvrage de son ami aux abonnés de la Revue des Deux Mondes (1), ne (ait-il pias difficulté de proclamer pour sa part Forigine germanique de toute raristocratie européenne. L'Allemagne, malgré ses sourdes rancunes contre l'ennemi héréditaire, avait alors retrouvé des sympathies parmi nous, et au lendemain de son retentissant échec politique de 1848, on ne la craignait pas en Europe. De plus, Rémusat venait de lire l'œuvre d'un protégé de Tocqueville, dont l'étude fait l'objet de ce volume, nous voulons dire ï Essai sur t inégalité des races humaines, du comte de Gobineau. Là, la soudure est faite si nettement entre féodalisme et germanisme, que les deux concepts en deviennent difficiles à séparer l'un de l'autre. Gobineau les avait toutefois amalgamés, noyés presque dans un troisième dont il nous reste à indiquer l'origine : Faryanisme proprement dit.

Peu de temps après la naissance du germanisme allemand apparurent sur l'horizon scientifique les premières lueurs de Hudologie, appelée aune si rapide et si brillante carrière. Ge n'est point ici le lieu de retracer dans ses détails la soudaine révélation à l'Europe des langues et des littératures de l'Inde ancienne, à l'heure même où peutêtre elles allaient disparaître pour toujours, par la faute de leurs négligents dépositaires orientaux. Les voyages

(1) l*' août 1856.

INTRODUCTION xxxv

audacieux, les trouvailles inespérées des Anguetil-Duperrop, des Jones, ouvrirent les sources cachées ; puis on vit entrer en ligne les érudits géniaux de la première heure, les Çolebrooke, les Schlegel, les Bopp, les Humboldt, les Grimm, les Burnouf, les Lassen. Et, tout d'abord, TOccident éprouva une sympathie jgurement littéraire pour des œuvres qu'il sentait confusément parentes de sa propre pensée. Mais bientôt les découvertes de la philologie comparée révélèrent Tidentité d'origine du sanscrit et des gi*ands idiomes européens : grec, latin, lithuanien, celtique, gothique. Ce fut alors une sorte d'enivrement : la civilisation moderne crut avoir retrouvé ses titres de famille, égarés durant de longs siècles, et Faryanisme naquit, unissant dans une même fraternité toutes les nations dont la langue présentait quelques affinités sanscrites (1).

Toutefois, deux courants assez nettement délimités se marquèrent bientôt dans le sein de ce fleuve un peu trouble encore : le courant iûdo;;^européen, extensif, accueillant, embrassant tout TOccident non sémitique dans sa sympathie, et le courant indorgermanique, étroit, soupçonneux, désireux de réserver aux seuls Germains Théritage précieux du Véda, et cherchant, pour exclure les voisins

(1) ^uiourd^hui la mode tcienCifique a changé : on affecte de n'admettre entre les peuples dits aryens qu'une g^rçnié de langue n'impliquant aucune consanguinité de race. On a rajeuni à l'extrême les monnments littéraires ou artistiques des civilisations hindoues et iraniennes, au point d'y voir plutôt des succédanés que des prototypes de la pensée grecque, romaine et germanique. On afKrme que l'idiome lithuanien est le plus ancien du groupe, que la culture çuropéenne est autochtone, ^ut^re mère de celle de l'Asie. (Voir U Miratje oriental de M. Reinarh.) En un mot, le concept aryen a singulièrement pâli, eo attendant que quelque réaction énidite lui apporte nn éclat renouvelé, et plus éblouissant peut-être que celui de son précédent zénith. C'est le cours ordinaire des choses en ces matières. L'idée aryenne n'en a pas moins dominé toute la philosophie historique du dix-neuvième siècle, servi de costume ù quelques-unes des passions éternelles de l'humanité, et ce point seul nous inti?-

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romans ou slaves du partage de ces dépouilles philosophiques et morales, toutes les raisons bonnes ou médiocres qui se montraient capables de servir son avidité jalouse. Vers le milieu du dix-neuvième siècle, l'érudition française se voyait obligée de protester contre ce qualificatif mesquin et mal conformé d'u indo-germanique ». Avouons qu'il est cependant la traduction adéquate de la plupart des nuances aryanistes que nous aurons à considérer.

Cependant, la première ivresse de cette reconnaissance î

fraternelle une fois dissipée, on ne tarda pas à remarquer que les descendants des Aryas de Tlnde différaient assez sensiblement de leurs cousins occidentaux; les représen- j

tauts de la grande compagnie commerciale britannique qui j

maintenaient en respect, avec l'appui d'une poignée '

d'hommes, des centaines de millions d'indigènes n'étaient I

pas d'humeur à considérer ces derniers comme des égaux; et la seule nuance de leur teint les tenait à distance de la race anglo-saxonne, si chatouilleuse sur ce point, comme l'indique encore le préjugé de couleur aux États-Dnis. Or le climat expliquait bien jusqu'à un certain point ces modifications d'épiderme et de mentalité; mais, par Tétude attentive des textes sanscrits, on crut s'apercevoir bientôt qu'elles avaient d'autres causes encore. Les' Aryas s'étaient introduits en conquérants dans le Pendjab; et, par toute la péninsule, dont ils ne soumirent d'ailleurs qu'une infime portion, ils rencontrèrent d'innombrables populations aborigènes plus ou moins nègres. Les grandes épopées sanscrites, en confirmant ce dualisme originaire de la civilisation védique, apportaient une nouvelle contribution à la tliéorie des deux races (1), éclairaient les luttes initiales entre élé-

(1) Bien loin de pâlir dans la science contemporaine, la conception des deux races est aujourd'hui considérée par d*éminent8 sociologues comme « une loi

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ments ethniques autagonistes, mais aussi, par une nouveauté que nous allons voir féconde, laissaient pressentir les réconciliations ultérieures et les jpjlan^es rapidement consommés. Vers le milieujdu dix-neuvième siècle, Pavie résumait assez bien dans ses études sur Y Inde ancienne et moderne ces constatations récentes de la science indologique. Lisons avec lui dans le Mahâbhdrata la description des indigènes de Tlnde, qui s'y montrent peints sous les traits de créatures anthropophages, terrifiantes par leur vigueur et leur férocité. Les fils de Pandou, ayant abordé la carrière des aventures, dans laquelle Rama s'était illustré avant eux, se trouvent, après quelques jours de marche dans les solitudes des forêts vierges, en présence du rakchasQj qui est peut-être, dans la continuité du folk-lore aryen, le père lointain de l'ogre du Petit Poucet.

« Or, comme les Pandavas dormaient en ce lieu, ils furent aperçus par un rakchasa, nommé Hidimba, venu de la forêt voisine et qui avait pris position sur un arbre. Cet être cruel, mangeur de chair humaine, très puissant, doué d'une force immense, noir comme la nuée en la saison des pluies, à Tœilfauve, àla forme horrible, à la bouche armée de longues dents, avide de chair humaine et tourmenté par la faim, aux hanches pendantes, au ventre pendant, «î la barbe et aux cheveux rouges, au cou et aux épaules forts comme un gros arbre, aux oreilles en pointe,

naturelle de la formation des Etats » . On retrouve dans la plus lointaine histoire, dans celle de l'Egypte, du Mexique, du Pérou, une claHse de conquérants étrangers, dominant la plèbe du haut de ses châteaux forts. (Voir en particulier les onivres de Louis Gnmplowicz, surtout Alig. Staatsrecht, Innsbriick, 1897, p. 68 et suivantes. ) £t peut-être est-il vrai que, sans la contrainte de la conquête, la raison grandissante n'aurait pas suffi à créer Tappareil de coercition nécessaire & la constitution de la cité antique, plus encore des grands Étau anciens et modernes. La raison émancipée a hérité tout faits ces vastes corps bâtis par la force : aura-t-elle la force de les régir de façon durable ; les expéfiences do passé en pourraient faire douter.

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hideux à voir, regardait à loisir ces fils de Pandou, héros aux grands chars. Les doigts levés, grattant et secouant sa rude chevelure, à plusieurs reprises, il ouvre sa bouche avec un bâillement, le rakchasa à la grande gueule, après avoir regardé en bas; et, tout joyeux, l'être au grand corps, doué d'une grande force, qui vient de flairer la chair humaine, dit à sa sœur : « La voilà trçuvée enfiu, la « nourriture que je préfère. Ma langue s'humecte de la « graisse qui en découle; elle lèche ma bouche tout à l'ena tour; mes huit dents aux pointes aiguës, dont l'étreinte « est difficile à supporter, enfin je les plongerai dans ces « corps bien gras et bien tendres... »

Il n'est pas superflu, comme on le verra, de contempler un instant dans cette image réaliste le nègre indigène qui va devenir l'ancêtre des générations ultérieures des Aiyas. Car précisément lasoeur du rakchasa, ainsi interpellée par le monstre, ne^^geut contempler les princes magnanimes sans être touchée de leur beauté. Elle s'éprend du puissant Bhimaséna : elle changera de forme pour lui plaire^ et cette transformation magique de la rakchasa est une expression poétique de l'attrait exercé sur les guerriers blancs par les filles de couleur, qui apparurent désirables à leurs yeux. Celle dont il s'agit ici devient parfaitement belle par les prestiges de son art infernal; son front déUcat se rougit de pudeur, et, après quelques péripéties, elle obtient du héros pur un mariage temporaire, tandis qu'il se reposera pour un instant des fatigues de son existence aventureuse. De cette union sort la race métisse, et, bientôt, le teint foncé des mulâtres l'emportera jusque dans les familles souveraines sur la blancheur distinguée des premiers rois. Peu à peu, dit Pavie, dans la société indienne, envahie par les éléments étrangers, se montreront les vices

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du sauvage : la colère, la violence, Tamour du jeu, la férocité, les passions grossières dont on n'apercevait pas même le germe dans Fàme si pure de Rama, et qui se développent au grand jour dans les héros du Mahâbliârata. Ceux-ci n ont plus qu'une grandeur et une vertu relatives : la légende a beau les élever au rang de fil§^ des dieux pour voiler par une agréable fiction \^^\blesse^dej[eursjnères^ ils ne sont plus que des hommes, supérieurs au reste des mortels par quelques côtés seulement. Ajoutons qu'ils conservent malgré tout des traits assez voisins de ceux de la chevalerie du moyen âge : rois pillards, barons cantonnés sur les pics des montagnes, d'où ils ne descendent que pour opérer des razzias dans la plaine; sorte de féodalité oppressive, usant de la supériorité de sa valeur et de son armement; et les descriptions d'armes, de bannières, d'armoiries presque, abondent dans le Mahâbhârata, Il conviendrait même, afin d'être complet dans l'énumération des éléments dont est sorti l'aryanisme historique, de jeter, sur la trinité féodale, germanique et ai-yenne que nous avons décrite, l'uniforme commun du romantisme, si fort à la mode vers 1830, et qui s'adapte si parfaitement à ces truculents personnages. Leromantisme, c'est la réaction individualiste extrême contre les empiétements d'une société de plus en plus exigeante avec le progrès matériel. Il s'en va, par une pente naturelle, chercher vers les origines, avant le resserrement du lien social, son idéal et ses modèles. Il remonte avec Rousseau, son père authentique, jusqu'aux forêts vierges peuplées d'hommes des bois. Sans retourner aussi loin, l'aryanisme doit beaucoup à Jean-Jacques, et qui* conque regarde vers le passé emprunte quelque chose des ridicules et des manies de ses innombrables disciples. L'étude de la religion des Hindous appuyait dès lors les

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conclusions tirées des transparents symboles de leurs épopées. On reconnaissait, dans ce panthéon bigarré, à côté des dieux aiyens, personnifications assez pures desforces naturelles, d'étranglés fétiches de sauvages et de grossiers démons indigènes. Krishna, que les brabmanes^ confondirent plus tard à dessein avec leur Vishnou, est, à l'origine, une divinité dont le nom même signifie not'r; son visage, de couleur foncée, a le reflet bleuâtre de Taile du corbeau; ses images gardent la physionomie fortement accentuée qui distingue les tribus d'extraction et de caste inférieure, adonnées au travail des campagnes. C'est le dieu lubrique^ des bergers grossiers qui se plaisent aux cultes orgiaques. Il ouvre les portes du paradis à tous les mortels sans acception de naissance, et il apparaît au peuple sous les traits d'un héros. d[e la jraçe indigène^ prêt à s'émanciper de la tutelle brahmanique.

On pressentait même dès le milieu du dix-neuvième siècle que rhérésie bouddhiste n'était pas très différente en ses origines de ces réactions indigènes contre la religion des conquérants Aryas (l). Après la période des grandes gueires épiques, la bourgeoisie productrice prit de l'importance dans la société védique, et Cakya-Mouni sera son homme, malgré sa naissance illustre, sorte de précurseur de Mirabeau ou de Philippe-Égalité. A ce point que les brahmanes orgueilleux, refoulés durant mille ans par la doctrine libérale qui condamnait les castes, ne reprendront le dessus qu'à grand renfort de concessions aux instincts de la populace, et en remplissant de divinités hideuses leurs temples dégradés. Par là, non seulement

(1) M. Sénart a montré depuis dans ses belles études bouddhiques la parenté qui lie le kricbnaïsme au vischnouïsme et au bouddhisme^ simple épanouissement du brahmanisme populaire. (Voir Rbr ax, Nouvelles Études d'histoire religieuse.)

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Vhistoire intérieure de la grande péninsule asiatique se •montre encore dominée par une lutte de races, non seulement elle offre à son tour une série de compromis suc- <:essifs entre conquérants et conquis, mais, trait nouveau, -ces compromis sont réglés par la fusion et le mélanf;e grandissant d^ deux peuples que rapprochent leur longue cohabitation. Les idées fondamentales du féodalisme et du germanisme se retrouvent à l'autre extrémité du globe : Francs contre Gallo-Romains, Germains contre Latins, Aryas blancs contre nègres autochtones font à peu près même figure; et, de plus, un réactif particulièrement sensible, la teinte de Tépiderme, révèle ici une opération chimique mal aperçue dans les*civilisations occidentales; le renseignement de la couleur laisse soupçonner que les vainqueurs furent vaincus par leur propre faiblesse, que leurs rigides règlements de castes furent une barrière insuffisante aux entraînements sensuels des individus, que les maîtres s'abaissèrent par la mésalliance, en relevant d'autant la valeur de leurs anciens esclaves. Nous allons voir cette inspiration grandir dans une imagination complaisamment disposée, et Faryanisme historique et politique, appuyé sur les deux précurseurs dont nous avons esquissé le développement, complété par la théorie du mélange pour la première fois nettement systématisée, sortir tout armé du cerveau prédestiné du comte de Gobineau. Penseur incomplet, sans doute, par quelques côtés puérils, mais dont Tétude est très propre à servir au moins d'introduction dans une sphère intellectuelle où devront vraisemblablement s'acclimater les poumons des enfants du vingtième siècle.

Il est un écrivain français, mort depuis plus de vingt ans, qui, presque ignoré de son vivant dans son pays d'origine, y demeurerait oublié pour jamais si certaines tendances de sa pensée et, plus encore, certaines circonstances de sa vie n'avaient appelé sur lui l'attention d'un des cénacles les plus actifs de la pensée contemporaine : cénacle groupé au sein d'une nation étrangère dont l'opinion et la voix se trouvent avoir, pour plusieurs motifs, un retentissement exceptionnel à l'heure présente. De la sorte, ce nom, déjà emporté au loin sur les ailes du Temps, semble répercuté soudain par un écho puissant vers les lieux où jadis il se perdit dans le tumulte de la foule, et les esprits attentifs se surprennent à prêter l'oreille pour chercher la cause d'un phénomène si singulier.

La renommée allemande de notre compatriote le comte de Gobineau est l'œuvre de Richard Wagner et de ses disciples. Si les rares nouvelles qui en passèrent le Rhin n'ont trouvé jusqu'ici en France qu'une fugitive attention, l'on connaîtra bientôt les raisons d'une semblable réserve. Mais, au prix de quelque effort d'objectivité, s'il est nécessaire, ne serait-il pas intéressant d'examiner enfin les titres de cette gloire inattendue, en se plaçant sur le terrain même où ses germes furent semés dans l'obscurité longtemps avant que des mains exotiques s'avisassent d'en exploiter, à leur bénéfice, les profuses moissons. Et ce travail n'apparaitrait-il pas plus utile encore si nous en devions voir non seulement satisfaite notre curiosité

légitime, mais encore accrue notre intelligence des problèmes politiques et sociaux de notre âge?

Il existe depuis quelques années en Allemagne une « Association gobinienne » (Gobineau-Vereinigung), qui compte parmi ses membres des Français (I) aussi bien que des Allemands, mais à la tête de laquelle figurent le professeur Ludwig Schemann, de Fribourg-en-Brisgau ; M. de Wolzogen, wagnérien plus célèbre encore que le précédent, et le prince Philippe Eulenburg, un fidèle, lui aussi, de Bayreuth. Cette énumération établit suffisamment le caractère plutôt germanique de la célébrité actuelle de récrivain français. Ces zélateurs convaincus se proposent, à titre de but immédiat, la traduction allemande des œuvres principales du comte. Et déjà les Nour velles asiatiques^ la Renaissance et V Essai sur F inégalité des races humaines ont été mis à la portée de nos voisins dans leur langue maternelle. — En exposant à ses concitoyens les grandes lignes de ce projet d'édition, M. Schemann s'exprimait de la sorte : « Grâce à la chaleureuse et infatigable propagande de Richard Wagner, un petit groupe restreint, mais choisi, est convaincu parmi nous depuis des années qu'on doit considérer le comte de Gobineau non seulement comme un précurseur, un initiateur dans les sphères les plus fécondes de l'histoire culturale. » Ailleurs, dans l'introduction des iVouvelles asiatiques^ qu'il a traduites tout d'abord, le même publiciste proclame Gobineau a Tun des hommes en tous points les plus extraordinaires de ce siècle, pourtant riche en esprits éminents » , ou encore u l'un des plus grands parmi ces héros inspirés de Dieu^ sauveurs et libérateurs envoyés par Lui à travers les âges » (2). Que si l'on s'étonnait d'abord ea présence de telles e£Fusions, nous rappellerions que l'on se trouve en compagnie wagnérienne; or c'est là le style habi^

(1) Oo peut en compter en 1901 une dizaine contre cent cinquante Allé* manda.

(2) M. Schemann a publié dans la Revue des Deux Mondes des 15 octobre et l*' novembre 1902 des lettres de Mérimée à Gobineau précédées d'une introduction biographique qui peint son état d'esprit et ses sentiments vis>à-Tis de notre compatriote.

tuel de la liturgie dans une petite chapelle où les qualificatifs pompeux sont de rigueur et font partie du canon de Toffice. Qu^y a-t-il de mieux à faire cependant, en présence de semblables promesses, que de tirer profit, s'il est possible, d'enseignements théoriques qu'on nous annonce si précieux, et de chercher notre part tardive en des jouissances artistiques qu'on nous promet à ce point raffinées.

Le comte Joseph-Arthur de Gobineau naquit à Ville-d'Avray le 14 juillet 1816 (1), et c'est une singulière ironie du destin qui contraignit un ennemi si décidé de la Révolution française à fêter tout ensemble chaque été l'anniversaire de sa naissance et celui de la prise de la Bastille. Son père fut officier dans la garde royale; son grand-père avait été conseiller au parlement de Bordeaux, et cette famille de robe faisait néanmoins remonter son origine à la maison féodale normande de Gournay : généalogie audacieuse dont nous reparlerons longuement, car elle a joué un rôle capital dans l'existence du dernier rejeton mâle de la race. Trois tendances, qui, se composant entre elles, imprimeront par leur résultante une

(1) Les QDÎqoes toorces actuelles de la biographie de Gobineau sont, à part les confidences de ses ouvrages, quatre esquisses sorties de la plume d*amis personnels. Deux d*entre elles ont une origine française : ce sont les introductions placées en tète de deux publications posthumes, la seconde édition de VEssai sur Vinégalité des races (Paris, Didot, 1884) et le poème d'Amadis (Pion, 1887). La signature de l'une est B., de Tautre, MHT.

En Allemagne, les Bayreuiher Blàtter ont consacré deux articles à la mémoire du comte. Le premier, paru au lendemain de sa mort (1882, numéro de novembre-décembre), est anonyme et intitulé : Graf Arthur Gobineau y ein Erinnerunfjshild aus Wahnfried : il repose évidemment sur des conversations et des confidences recueillies par le cercle wagnérien. Le second (1886, numéro de mai), par Philippe von Hertefeld : Eine Erinnerung an Graf Arthur Gobineau, offre quelques souvenirs sur ses dernières années.

Le professeur Schemann prépare cependant une biographie définitive d'après les papiers du comte, dont il est le dépositaire.

Enfin, au moment où notre volume allait être imprimé, a paru une étude du docteur E. Rretzer : /. A. Graf von Gobineau. Sein Leben und sein Werhe (Leipdg, 1902). Au point de vue biographique, elle ne renferme presque rien qui ne se trouve aux sources indiquées, mais nous a fourni pourtant quelques détails utiles. Quant au point de vue critique, il y c*^ assez voisin de l'attitude adoratrice da professeur Schemann.

lorsque, pour complaire à son père, il se prépara sans grande conviction aux examens de Fécole de Saint-Gyr, les caractères persans et sanscrits se substituèrent-ils trop souvent aux formules algébriques sur les tableaux de Técole.

Il obtint enfin la permission de renoncer à la carrière des armes et d'obéir à sa vocation savante ; mais le résultat d'une formation intellectuelle si capricieuse fut de lui interdire les grades universitaires les plus humbles, de le laisser en quelque sorte un autodidacte, un fantaisiste, un amateur même. C'est là une prédisposition à la vue incomplète des choses, une probabilité grande d'erreur et de partialité, mais peut-être, en revanche, la condition la plus favorable à l'originalité de la pensée.

Ajoutons qu'on trouvera beaucoup de romantisme en Gobineau, trait peu surprenant si nul homme de sa génération n'a entièrement échappé à cette mode intellectuelle, et si pourtant la plupart de ses contemporains étaient moins préparés par leur caractère et par leur milieu à en accepter la tyrannie.

En résumé : atmosphère familiale imprégnée des efSuves féodaux du légitimisme intransigeant; contact prolongé avec le germanisme, alors en plein épanouissement; sympathies préparées par le commerce de l'Inde et de l'Iran avec les ambitions de ce germanisme, occupé dès lors à se développer en aryanisme universel; enfin romantisme instinctif (1) jusque dans les aridités de la spéculation ethnographique, nous retrouvons en cet esprit qui s'approche de sa maturité tous les traits que nous avons signalés et analysés d'avance comme les sources de l'aryanisme sous sa forme politique, historique et ethnique.

Après 1830, Arthur de Gobineau, tenu à l'écart de toute carrière officielle par les opinions immaculées des siens, vécut

(i) Il serait amusant de rapprocher à quelques points de Tue Gobineau de Barbey d'Aurevilly, le dernier-né du romantisme. Normand authentique, celuilà, et te donnant, avec plus de raison que le comte, pour descetidant des ■ corsaires • du Nord ; exagérant le catholicisme et le légitimisme fantaisistes, et d'ailleurs unissant trop souvent la naïveté a la truculence. Il a, pour sa part, ses fidèles au delà du Rhin. (Voir notre étude sur la réaction contre le féminisme en Allemagne, Revue des Deux Mondes^ 15 avril 1899.)

d'abord quelque temps au fond de la Bretagne, dans un milieu provincial « fort respectable, mais fort étroit, qui ne pouvait qu'ennuyer un jeune homme déjà plein d'ardeur et de curiosité d'esprit « • Il dut pourtant trouver quelque distraction à considérer avec intérêt, sinon avec sympathie, l'existence et le caractère des paysans armoricains, car on rencontre dans son grand ouvrage des observations précises sur leur constitution physique et morale. — Vers 1835, il se rendit à Paris auprès de l'oncle original dont nous avons parlé, et, réduit pour toutes ressources financières aux libéralités intermittentes de ce quinteux personnage, il mena jusqu'en 1848 une existence difficile et solitaire de travailleur acharné, poussant plus avant ses études orientales et recueillant dès lors les matériaux de son Essai sur fînégalùé des races; car cette œuvre témoigne d'une lecture considérable et n'a pu être improvisée durant les loisirs de la carrière diplomatique, qu'il venait d'entamer, lorsqu'il la publia en 1853 et 1855. «— Sa collaboration était acceptée bientôt par le Journal des Débais (1) et par la Revue des Deux Mondes, Dans ce dernier recueil, on rencontre à la date du 15 avril 1841 une étude sortie de sa plume sur Gapodistrias, l'homme d'État grec qui venait de disparaître de la scène politique. Il n'est pas superflu de s'arrêter un moment à ce premier écrit : le style en est déjà assez personnel, quoique afiFectant la tenue grave et gourmée mise à la mode par l'école doctrinaire; les jugements montrent l'auteur fort au courant de la question d'Orient et décidément opposé à l'action russe dans la péninsule balkanique, ce qui était du reste la tendance générale de l'Europe occidentale en ce temps. Mais, circonstance frappante si l'on songe à ses doctrines futures, il se révèle dans ces pages assez peu sympathique aux façons autoritaires de Capodistrias, assez indulgent à l'indiscipline foncière des Grecs contemporains, en un mot très voisin de Stendhal, a A un peuple joyeux, moqueur, ami de l'indépendance, il voulut opposer les assimilations et les classifications qu'il avait

(1) Da moins son biographe de reliai l'affirme ; mais on ne trouve pas son nom dans la liate des collaborateort de cette feuille qu'a donnée le Livre du Cettienaire du Journal des Débats,

admirées dans le Nord.,, S'il eût tenu les yeux fixés non sur le pouvoir absolu dans Nauplie, mais -sur l'entrée d^un citoyen chej d'autres citoyens dans Constantinople régénérée^ un Tite- Live, un Tacite, un Machiavel, eussent étç Bers plus tard de raconter ses actions... Vienne le jour où la France bien inspirée se souviendra que la révolution grecque attend Tarme au bras son signal pour continuer sa route, et le monde entier verra qui doit l'emporter du bon droit ou de la rapacité des vainqueurs de Beyrouth et de Saint-Jean-d'Acre. » Ces lignes, qui sont d'un libéral philhellène à la mode du temps, feront sourire quiconque connaît les œuvres de la maturité de Gobineau. Il n'y a rien là de ses idées ultérieures, rien même des vues ethniques contemporaines d'un Fallmerayer : et il n'est pour ainsi dire pas un de ces qualificatifs bienveillants qui n'eût plus tard révolté notre homme sous la plume de tout autre publiciste. Ajoutons qu'à vingt-cinq ans on reflète plutôt qu'on n'éclaire de ses propres rayons. La crise de 1848 et le cours des années dégageront la personnalité du jeune penseur. Si nous ajoutons à ces graves travaux quelques essais poétiques sans intérêt (I) qu'il publia dès lors, inaugurant par là une constante et assez malheureuse propension versificatrice, nous aurons dit tout ce qui nous est connu de cette

(i) Ce sont : en 1844, un drame ultra-romantique en trois actes et un pro> logue intitulé : les Adieux de don Jaan^ et portant en sus-titre cette indication mystérieuse : les Cousins d'Isis; puis, en 1846, la Chronique rimée de Jean Chouan et de ses compagnons, où les opinions légitimistes de Tauteur se donnent libre cours par la peinture épique de la contre-révolution dans le Maine. Le professeur Schemann indique . encore parmi les œuvres du comte trois romans sans date ûxe : le Prisonnier chanceux^ dont noua n*avons pu retrouver aucune trace bibliographique ; Ternove, que le docteur Rretzer identifie assez vraisemblablement (en conséquence d'une communication verbale mal comprise) avec le Voyage à Terre-Neuve de 1861, dont nous parlerons en son lieu; enfin, les Aventures de Nicolas Belavoir, Les années 1852*1853 ont vu paraître en effet sous ce dernier litre un roman en quatre volumes in-8% dont l'auteur se dissimule sous le pseudonyme d'Ariel des Feux: c'est une imitation de Dumas père, et l'intrigue qui se noue en 1588 rappellerait sans doute assez exactement la Dame de Monsoreau. Mais Gobineau était plongé à cette époque dans la préparation de son ouvrage capital : VEssai sur l'inégalité des races humaines, qui parut en quatre volumes de 4853 à 1855; et on ne l'imagine pas volontiers occupé simultanément de deux si dissemblables besognes.

période de recueillement et de préparation dans son existence.

Les éyénements de février et de juin allaient modifier le cours de sa destinée. Fréquentant quelques salons littéraires, ceux des Rémusat, des de Serre, des peintres Âry et Henri Scheffer, il avait mérité le suffrage honorable et précieux d'Alexis de Tocqueville. Et ce spéculatif, devenu pour un moment ministre des affaires étrangères du prince Louis-Napoléon, donna à son jeune ami une haute marque de confiance et de distinction en l'appelant au poste de chef de son cabinet. Aussitôt après la chute de son protecteur, Gobineau obtint comme compensation un poste de secrétaire à la légation de Berne. Il ne cessa dès lors de poursuivre une carrière diplomatique qui le conduisit à travers TEurope, TAsie et TAmérique jusqu'à Tannée 1877, époque de sa retraite définitive, qui ne précéda sa mort que de cinq ans.

Ce fut pendant son séjour à Berne et à Francfort que ses idées, stimulées et mûries plus rapidement encore par les convulsions sociales du milieu du dix-neuvième siècle, se condensèrent dans cet Essai sur tinégalité des races humaines^ le plus important de ses ouvrages, qui parut, par moitiés, chez Didot en 1853 et 1855, et va nous arrêter longuement. C'est en effet le seul de ses écrits qui ait exercé une influence directe sur certains ouvriers de la philosophie contemporaine. Les autres, non moins intéressants par quelques côtés, nous feront plutôt pressentir et comprendre des mouvements parallèles à leur propre direction : ils ne sauraient prétendre à les avoir suscités, au lieu que VEssai a été lu et commenté à diverses reprises par les esprits actifs au sein de l'Europe pensante. Nous nommerons la période théorique (on pourrait presque dire utopique) de l'existence du comte, celle qui vit la préparation et la publication de ce travail important.

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