‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 8 sur 230 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

dosage. Outre que nous trouverons quelques indications en ce sens au cours de VEssaij c'est aussi ce que paraît enseigner une médiocre classification du premier livre, où sont précisées les proportions acceptables du mélange. Â côté du type ethnique primaire, ou race pure de tout alliage, Gobineau distingue en cet endroit un type ethnique secondaire, qui, méritant seul le nom de nation, résulte de la fusion de deux peuples purs, rapprochés le plus souvent par la conquête ; et c'est à peu près ridée de Boulainvilliers. Une telle combinaison se montrerait capable d'atteindre à Tétat d'équilibre stable, de grandeur incontestée. Mais il n'en est plus de même du type tertiaire, créé par l'immixtion d'un troisième peuple, car un temps infiniment long est alors nécessaire pour réaliser l'équilibre du produit. Enfin, dans le type quaternaire, issu de l'intrusion d'une quatrième peuplade, la confusion devient le cachet indélébile du résultat.

Or l'humanité paraît bien avoir dépassé ce dernier stade peu après le début des âges historiques aux yeux de Gobineau, si l'on en juge par les anathèmes que le mélange rencontre d'ordinaire sous sa plume au cours de son livre. « J'ai indiqué, dira-t-il plus tard (I), la double loi d'attraction et de répulsion qui préside aux mélanges ethniques, et qui est, dans sa première partie, tout à la fois l'indice de l'aptitude à la civilisation chez une race et Vagent de sa décadence, »

Certes c'est un début assez approprié à l'étude de la pensée de Gobineau, que la rencontre préalable d'une difficulté de ce genre. Si, comme Renan l'écrivait vers le même temps, dans l'Avenir de la science^ il est bon de s'enhardir aux contradictions, accompagnement nécessaire de la véritable philosophie, l'auteur de VEssai fut incontestablement philosophe. Néanmoins, il faut avouer que cette première antinomie, le mélange tout à la fois ingrédient de civilisation et agent de décadence, se résout assez facilement par la proposition conciliatrice que voici : la civilisation est une décadence dès qu'elle dépasse un certain degré rudimentaire. Et c'est bien

(i) T. II, p. 381.

là le sentiment de notre homme. Gomme les utopistejs champêtres du dix-huitième siècle, comme les romantiques individualistes du dix-neuvième, auxquels il tient par plus d'un lien, il fait volontiers fi des conquêtes matérielles de la société contemporaine. Avec certains théoriciens allemands, il distinguera plus tard la civilisation de la culture, réunissant sous ce dernier vocable ce qui lui agrée dans les acquisitions morales de rhumanité, chargeant Tautre concept de toutes les déviations, de tous les inconvénients de la vie sociale. En effet, supposons un instant avec lui que nul mariage n'ait été contracté entre les trois grands types blanc, jaune et noir; il n'y aurait pas eu de civilisation sans doute. Mais une telle hypothèse attriste-t-elle notre théoricien? Bien au contraire. En ce cas (1), la suprématie serait toujours restée aux plus belles des tribus blanches et les variétés jaunes et noires auraient rampé éternellement aux pieds des moindres nations de cette race. «C'est un état en quelque sorte idéal, puisque l'histoire ne l'a pas vu. » Le comte concède encore, il est vrai, que tout n'eût pas été gain dans cette situation idéale : le génie artistique n'aurait pas surgi, comme nous le verrons; les races inférieures n'auraient pas été améliorées, ennoblies. Par malheur, si les petits ont été élevés, les grands du même coup ont été abaissés, tt mal que rien ne compense ni ne répare, v Et les avantages du mélange demeurent ainsi des bénéfices illusoires, transitoires et trop chèrement achetés par la somme de ses inconvénients. Voilà cette fois le véritable point de vue de V Essai {^),

^ (2) Pour compléter la liste des oublis nécessaires au lecteur des vues préliminaires de VEssai^ nous signalerons la classification des peuples en nations de tendances mâles et de dispositions femelles. Les Chinois, les Romains primitifs, les Germains, appartenant à la première catégorie; les Egyptiens, les Assyriens, les Hindous, se rangeant dans la seconde. C*est là une assimilation vague, puérile et décevante que la sociologie contemporaine a le tort d'utiliser encore quelquefois et dont Gobineau a le bon goût de ne plus reparler, car il y confondait sous une étiquette commune des raôes qu'il opposera constamment, par la suite à tous les points de vue. Tout au plus peut-on discerner dès ce moment une instinctive opposition entre septentrionaux et méridionaux, que nous montrerons à la base de toutes les théories de VEstai^ bien qu'elle y demeure inconsciente la plupart du temps.

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