CHAPITRE PREMIER
habile, mais évidente échappatoire; et quiconque cherche à s'assurer de la sorte une ligne de retraite se résigne d'avance à ne pas nous persuader en vainqueur.
Indiquons en passant que, sans la prendre corps à corps comme les précédentes, Gobineau, guidé par un pressentiment d'avenir, écarte encore une théorie historique d'origine française, mais dont l'élaboration se poursuivait entre les mains de Karl Marx au moment même où se préparaient les pages de YEssaî : c'est la conception économique ou matérialiste de l'histoire, qui devait fournir une si brillante carrière durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle. » Quand, dit-il, une révolution durable se produit au sein des sociétés, c'est que les passions des triomphateurs ont, pour rebondir, un sol plus ferme que des intérêts personnels : sans quoi, elles rasent la terre et ne montent à rien. » Et l'argument n'est pas beaucoup meilleur que la plupart de ceux dont nous venons de passer la revue.
Après ce carnage de forces morales ou physiques, le terrain reste à la race qui apparaît sans conteste désormais comme l'unique agent de l'histoire. Ce ne saurait être cependant la race immobile et figée dans une résistance invincible aux influences du dehors. Car elle ne fournirait point en ce cas le secret des vicissitudes humaines. Si pourtant nous avons rejeté, d'accord avec notre guide, la plupart des influences extérieures qui sont d'ordinaire considérées comme façonnant les dispositions innées des hommes et des peuples, quel sera donc le ressort de cette évolution de l'individu, qui commande elle-même les transformations des empires? En ce point, apparaît l'idée personnelle de Gobineau et le fondement de sa construction historique. Ce ressort sera le mélange des races. Le mélange? fixons donc dès à présent notre attention sur cet axe invariable autour duquel tourneront désormais nos remarques, nos acquiescements, nos rares satisfactions logiques, et plus souvent nos éionnements, nos objections, nos réfutations nécessaires:
▼01M direz eu de dire que ni la superstition, ni l'athéisme, ni rimmoralité, ne toeot les sociétés. {Revue des Deux Mondes, loc. cit.)
Nous apprenons en débutant que ce mélange est nécessaire à la naissance de la civilisation chez ses ouvriers futurs. Seules en effet seront .susceptibles de progrès les tribus qui possèdent la tendance au croisement, tendance pour laquelle rhomme éprouve par nature une « répugnance » analogue à celle que montrent en ce sens les animaux, mais qu'il lui faut vaincre s'il veut s'élever dans l'échelle des êtres. Il existe donc, en faveur des races les mieux douées, une « loi d'attraction » à laquelle elles obéissent; et, dans ce cas seulement, elles forment un peuple d'élite, un peuple souverain, armé comme tel d'une propension marquée à se mêler à un autre sang (I) w . Voilà qui est précis, semble-t-il, et qui permettrait de conclure à l'utilité du mélange à la fois pour les deux parties intéressées. Eh bien, quiconque s'arrêterait à l'impression dé ces pages ini* liales se figurerait un Gobineau totalement différent du véritable. La propension aux unions mixtes qu'il marque ici du caractère souverain sera pleurée par lui comme une fatalité déplorable; ce croisement qu'il a proclamé salutaire, il consacrera le reste de son livre et de sa vie à le maudire. C'est le poison du mélange qui a dégradé, qui tuera l'humanité (2). Et, par une préoccupation familière à l'aristocrate d'éducation qu'il était, le mélangt de la part des nations nobles ne sera plus à ses yeux que la « mésalliance » bientôt punie dans les enfants des coupables.
Peut-être faudrait-il, il est vrai, en présence d'une contradiction qui deviendra bientôt évidente, l'expliquer par une propriété singulière du mélange qui n'aurait de vertu qu'à petite dose ; véritable remède homéopathique, dont on devrait user par quantités infinitésimales, en évitant avec soin tout abus d'un dangereux stimulant; et les races nobles ne seraient condamnées que pour n'avoir pas su régler ce minutieux
(2) Kant avait écrit déjà : u 11 est permis de juger avec rraisemblance que le mélange des races, qui éteint peu à peu les caractères, n'est pas avantageux, quoi qu'en dise une prétendue philanthropie, n (H. S. Chamberlain, Grund» iayen, p. 261.) Et Disraeli, dans Conin^sby, par la voix de Sidonia : « La race est tout : il n*y a pas d'autre vérité, et toute race doit périr, qui abandonne imprudemment son sang à des mélanges. »