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La Philosophie de l'organisme

Le présent ouvrage est constitué, j)our le fond, par les vingt leçons que M. Hans Driescti a professées en 1907-1908 à IT'niversité d'Aberdeeii, dans une des chaires fondées en 1885 par Lord Adam Gifford pour chacune des quatre, universités écossaises. Il a paru d'abord en anglais sous le titre The Science and Philosophie of ihe Organism (London, A. et C^h. Black), puis en allemand, sous le titre Philosophie des Organischen Leipzig, Engelmann, 1909). Une seconde édition allemande paraîtra sans doute dans quelques mois, ne comportant de changements appréciables que dans le second \o\ume, changements dont il sera tenu compte dans la traduction française; c'est là une des raisons pour lesquelles le tome I*''" de cette traduction paraît seul aujourd'hui.

Ce tome I*"' était composé en 1911, au moment où la plus inhumaine des guerres vint montrer la fragilité de l'idéal humanitaire en quoi certains esprits généreux, au non^bre desquels M. Driesch lui-même, mettaient leurs espérances. Ce n'est pas sans amertume que nous pouvons lire aujourd'hui les dernières liirnes de la Préface de l'édition anglaise (reproduite plus loin), où l'auteur affirmait sa foi en l'internationalisme de la culture morale, intellectuelle et esthétique, (^es lignes élairnl écrites en 1908. On a pu apprécier depuis lors ce (pic \ aul la vrrlu civilisatrice

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de la science, de l'art, des aspirations morales, lorsque ces énergies spirituelles, si peu efficaces par elles-mêmes en notre pauvre nature, ne sont pas surélevées par l'énergie divine qui jadis réalisa la chrétienté.

Les sentiments 'de M. Driesch sont d'ailleurs demeurés foncièrement étrangers au pangermanisme et à la gallopliobie. Il a refusé de donner son nom au manifeste des intellectuels allemands et à toute démonstration analogue.

En exprimant ici la haute estime et le respect que je lui porte, il me plaît de montrer que ceux qui ont toujours dénoncé dans le scientisme allemand et dans la philosophie issue de Kant un dissolvant mortel de l'intelligence et de la civilisation, savent discerner et accueillir, parmi les œuvres de la pensée allemande, celles qui utilisant la patience et le souci du détail propres au .tempérament germanique, mais échappant au caporalisme d'Etat et au mysticisme de laboratoire, viennent enrichir le patrimoine universel de la raison. Car nous n'ignorons pas, nous non plus, que le pur effort vers la vérité, comme vers la beauté, s'il exige dans ses conditions humaines l'ordre et la force de la cité, et une culture naturellement nationale, transcende, en lui-même, toutes les différences de race et de nationalité.

Driesch, actuellement professeur de philosophie à l'université de Cologne, s'est rendu célèbre par ses recherches expérimentales sur la physiologie du développement embryonnaire. Il débuta au laboratoire de Haeckel, puis s'apercevant que ce dernier ne lui offrait que des nuées, il rompit avec lui pour se

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loiinuM', à la suite de His et de Wllhelm Houx, vers l'étude véritablement scientifique de la morphogénèse animale. De 1891 à 1900 il poursuivit à Naples les expériences les plus instructives sur les larves d'oursin. Lorsque je Tai connu à Heidelberg, en 1906-1907, il était tenu à l'écart par la science officielle; ses travaux devaient toutefois s'imposer par eux-mêmes à l'attention des philosophes et des >avants. .le pense avoir été l'un des premiers à les signaler au public français, dans un article de la Revue de Philosophie (1),

La Philosophie de l'Organisme rassemble les résultats les plus saillants d'une série de publications antérieures (2), et peut être considérée comme l'exj)0sé complet de la philosophie biologique de l'auteur. Cet ouvrage a été suivi de plusieurs autres études, qui abordent cette fois les problèmes de la philosophie pure (3).

Zoologiste venu assez tard à la philosophie',

,1; Le néo-vilalisme en Allemagne el le danvinisnie, " lieviic de Pliilosophie ■>, l'''' octobre 11)10.

(2) Voir plus loin : Préface de rautenrà Fétlil. anglaise, p. 2.

(3) Citons en particulier :

Ordnunf/sle/ire {c\n System d. Logikiin weitesten Sinni, 1912. >«' Doctrine (le l'ordre •>, un système de logijpie au sens le plus large;.

Leib und Seele. 1916, 2*" éd. 1920. [« Ame el Corps », une réfutation du parallélisme psycho-pliysiquej.

Wirldichkeihlehre (ein metapliysischer Versuch), 1917. -' Doetiine de la réalité», une recherche méta|)liysi(jue].

\V7.s'.s<'/i und Denken, 1919. [Savoir et Pensée .

Logische Sludien iiber Enlwicklnng, I el II. [Ktudes logiques sur le développement). Dans les comptes rendus des séances de TAcadémie des Sciences de lleidelherg, 1918 et 1919.

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M. Driesch a abandonné depuis 1902 les recherches expérimentales (1), pour se consacrer, selon l'usage, à l'élaboration d'un système et d'une W eltanschauung originale. Sur les positions adoptées par lui dans l'ordre de la philosophie pure, où il reste possédé malgré*tout par le démon de l'agnosticisme kantien, et où il s'efforce de partir d'un pur « solipsisme idéaliste » pour dépasser le point de vue des néo-kantiens, et pour parvenir à une métaphysique du réel, tout hypothétique d'ailleurs, nous aurions, tout en louant les intentions de Tauteur et son ingéniosité dialectique, les plus expresses réserves à formuler. Mais ce qui nous importe dans la Philosophie de l'Organisme^ ce ne sont pas les allusions qu'on y peut rencontrer (dans le second volume surtout) à telle ou telle théorie de la connaissance, c'est le puissant effort d'analyse par lequel l'esprit s'y élève, du détail expérimental le mieux contrôlé, à des conclusions démonstrativement établies concernant les premiers principes de la vie organique.

Les travaux biologiques de Driesch représentent à ce point de vue, dans l'histoire de la science, un événement de haute signification, qui mérite la considération de tous les esprits réfléchis. Après le règne du pur phénomène et du fait brut, après trois siècles de mathématisme, ils n'annoncent rien de moins qu'une restauration de lOi Philosophie naturelle, au sens où Aristote et les scolastiques entendaient ce mot, restauration que bien des symptômes permettent de

' (1) Il les a reprises une dernière fois en 1909 (fusion de deux œufs, donnant un produit de développement unique plus volumineux).

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prf'voir aussi du côté des sciences de la matière inorganisée, mais qui a beaucoup plus de chances de s'effectuer sainement du côté des sciences de la vie, où le risque de s'égarer dans les rêveries idéalistes est bion moindre. Comment ne pas être frappé de ce fait que travaillant s^ns aucune intention doctrinale préconçue, et même avec une substructure philosophique et un outillage intellectuel d'origine kantienne, entièrement dégagé par conséquent de toute influence aristotélicienne^]), Driesch a été contraint par l'expérience à revenir à Tidée de Veniéléchie, et à une conception de la vie qui est substantiellement celle d'Aristote ? Il ne lui a fallu pour cela, — avec une grande fidélité à analyser rationnellement le réel, — que les leçons qu'une petite larve d 'oursin lui a données (car c'est l'étude du développement de Vechinus, telle qu'elle est résumée dans la première « preuve de l'autonomie de la vie », qui a fait jaillir en lui, brusquement, en 1895, l'idée mère de son « vitalisme » . 11 est ilifdcile de ne pas voir là un signe de l'inépuisable fécondité des conceptions d'Aristote et de nos vieux maîtres du xiii^ siècle, comme des possibilités ouvertes de nos jours à la pensée thomiste, seule ca|)able d'assimiler dans une synthèse vivante et progressive les matériaux accumulés par la science.

(!) Les auteurs philosoplii(|uos que Driesch a le plus fréquentés sont avant tout Kant et Schopenhauer, puis Descartes, Locke et Hume, l'ries, Heihart et Lol/e. C'est dire qu'il est placé en plein cour;inl uioiU'rne, et (jue, malgré sa sympathie pour .Vristole «1 pour Leibniz, il ignore presque entièrement la tradition (ie la philosophia perennis. Ajoutons qu'il avait construit sa théorie « vitaliste » avant de conrnulrt' les «euvres d'Aristote (et celles de Hartmann).

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Ce qu'on appelle proprement le vitalisme a ma vaise réputation ; et il est trop clair que depi Paracelse et Van Helmont jusqu'à Stahl et l'école Montpellier, les vitalistes ont largement mérité le discrédit scientifique. L'école néo-vitalisie qui s'e développée, en Allemagne surtout, depuis une tre taine d'années, en réaction contre le mécanicish officiellement régnant, se contente souvent, elle auss d'hypothèses et de concepts mal élaborés; sinon d< plus médiocres chimères. Mais hâtons-nous d'ajoutf que Driesch occupe une place tout à fait à part dan cette école. Il se distingue en effet par une rigueur d pensée, une précision et une prudence de méthode qui donnent à son œuvre une valeur scientifiqu incontestée ; d'autre part la doctrine qu'il professe es fort improprement désignée par lui comme « vitaliste » son véritable nom serait bien plutôt animisme (ai sens que l'Ecole donne à ce mot). Elle ne loge paj dans l'organisme une « force vitale » intelligente oi quasi-intelligente, qui interviendrait dans les phéno mènes comme un agent efficient surajouté aux éner gies physico-chimiques et les contrariant au besoin Elle reconnaît au contraire dans l'organisme un prin cipe immanent de détermination spécifique, simple el inétendu par lui-même, qui ne peut être valablemen conçu que comme ce qu'Ari.stote appelle une « caus< formelle », de telk sorte, ajouterons-nous dans notn langage, que le corps vivant est déterminé par cett( « forme substantielle » dans son être même, et tien .d'elle toutes ses qualités, y compris les activité! physico-chimiques qui sont chez lui les « instruments j nécessaires du principe de la vie. La philosophi<

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biologique de Driesch, c'est la doctrine d'Aristote rejointe par un savant dressé aux méthodes modernes, mais étranger aux études proprement métaphysiques, et qui parvient à retrouver, — après quels circuits laborieux, — certains concepts fondamentaux du péripatélisme; ne nous étonnons pas que ces concepts ne soient souvent saisis par lui que du dehors, et dans leur usage scientilique bien plus que dans leur signification propre; admirons [>lutôt la manière dont il les dégage des phénomènes observés, et dont il réintroduit dans la science (contre son gré, et en dépit de son propre système) avec sa prospeklive Potenz, la «listinction de la puissance et de iacle ; avec son entéléchie », la doctrine de la matière et de la forme ; avec sa « linalité dynamique», la grande idée arislolélicienne de Yacliviié immanente.

(Ju'on me permette ici une remarque : Par rapport à la philosophie d'Aristote et de saint Thomas le < néovilalisme » de Driesch n'apporte aucune conclusion nouvelle, il apporte seulement à la théorie de la la vie proposée par cette philosophie une vérification nouvelle, appuyée sur tous les documents de la biologie (\\|)érimentale, et valable au point de vue de notre science positive. Est-ce à dire (|ue jusqu'aux travaux de Driesch l'animisme n'était pas établi d'une manière scientifi([ue ou vérilablenuMit (b'Mnonstiative? Non. mais il «'lail T'Iabli (h'Mnonslralivement dans un (Hitre ordre que crliii dr la science expérimentale, dans un ordre plus élevé, qui exige j)lus de formation <lu côté de rintelligcnce qui travaille et moins de détail expérimental et conceptuel du côté i\v la matière sur laquelle on travaille. Il y a là. en somme.

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