‹ La Philosophie de l'organismeChapitre 2 sur 41 · VIII PREFACE · texte numérisé non relu

VIII PREFACE

une question de lumière. Celui qui va dans la nuit en séclairant d'une lanterne sourde ou en frottant des allumettes doit user de beaucoup plus de circonspection et procéder à beaucoup plus de vérifications de détail que celui qui s'aide d'un projecteur électrique. C'est pourquoi le métaphysicien paraît téméraire à ceux qui disposent d'une lumière moins élevée. Il n'avance pas selon le mode de leur science, sans doute; mais il avance selon le mode d'une science plus haute. S. Thomas va même jusqu'à comparer à ce point de vue la hiérarchie des sciences à la hiérarchie des purs esprits, dans laquelle les supérieurs, pour communiquer ce qu'ils voient aux inférieurs, doivent diviser et détailler pour eux leur concept, et le proportionner ainsi à une lumière intellectuelle moins puissante. C'estainsi que « le médecin, qui plus que tout autre considère les choses dans le détail du particulier, ne peut pas recevoir immédiatement ses principes du métaphysicien, qui connaît les choses par les principes les plus universels ; il les reçoit du biologiste (du philosophe de la nature) qui a des principes plus restreints et plus détaillés que le métaphysicien. Mais le philosophe de la nature, dont la considération est plus universelle que celle du médecin, peut recevoir immédiatement du métaphysicien les principes de sa considération ))(!).

En comparant la théorie de la vie chez Aristote et les scolastiques d'une part, chez les savants modernes d'autre part, on se rendrait bien compte, et de l'appauvris'sement intellectuel et de l'accroissement matériel

(1) De Verilate, q. 9, a. 1, ad 3.

PREFACE IX

que la science humaine a subis en brisant la hiérarchie rappelée ici par S. Thomas, et en isolant de la métaphysique et de la philosophie de la nature les disciplines expérimentales. J'indiquerai seulement, au point de vue méthodologique, que pour établir la doctrine animiste trois voies peuvent être suivies : le métaphysicien, connaissant déjà, par une détermination plus étroite de ses principes universels (puissance et aclcj la composition hylémorphique de la substance corporelle en général, n'a qu'à s'assurer que l'organisme vivant est doué d'activité immanente et constitue un corps substantiellement un [uniim per se), spécifiquement différent des autres corps, pour conclure que sa forme substantielle est le principe de sa vie.

Le philosophe de la nature, supposé que n'étant pas encore en possession de la doctrine hylémorpliiste.il doive au contraire dégager cette doctrine de l'étude des corps vivants, devra montrer qu'un corps doué d'activité immanente et substantiellement un (et par conséquent absolument différent d'une machine), est nécessairement composé d'un principe d'être indéterminé par lui-même (matière) et d'un principe d'être spécilicateur et déterminant (« forme», appelée « âme » dans le cas du vivant) : impossible en effet, entre autres arguments, de rendre raison sans cela du fait fondamental de l'assimilation, par laquelle l'organisme transforme d'autres substances en luimême.

Enfin le biologiste expérimental, supposé ([u'il doive s'élever par ses seuls moyens à une philosophie de l'organisme, devra établir d'abord, sans se servir des concepis d'activité immanente et d'unité substantielle

PREFACE

(qui transcendent l'ordre de la science des phénomènes) (1 ) que le corps vivant est quelque chose d'absolument irréductible à une machine physico-chimique : démonstration laborieuse et compliquée, qui fait l'essentiel des preuves développées par Driesch. Après quoi seulement il pourra conclure à l'existence de quelque « facteur » de spécification, irréductible à toute constellation d'agents spatiaux, « facteur E » ou « psychoïde », qu'un scrupule de prudence scientifique l'empêchera toutefois de dénommer « âme », parce qu'il ne le saisit que du dehors et n'en discerne pas métaphysiquement la nature. C'est ainsi que M. Driesch espère amener à une juste notion philosophique de l'organisme vivant les esprits attachés aux disciplines de la science positive. Encore ne suis-je pas certain que ceux pour lesquels tout concept non mécaniquement représentable risque de faire sombrer la science dans le gouffre des « entités scolastiques » soient aptes à comprendre la force de son argumentation.

J'ai insisté sur les vues qui dans les leçons de M. Driesch présentent à mon sens un intérêt primordial pour le philosophe. Mais sous beaucoup d'autres rapports, ces leçons offrent matière aux plus utiles ré-

(1) Sans doute le concept de «finalité dynamique» est déjà comme une vue extérieure prise sur le concept plus profond d'activité immanente. Mais dans l'ordre suivi par Driesch, c'est seulement après avoir exclu toute possibilité d'explication par une «machinerie» quelconque, que Ion conclut que l'organisme est vraiment le siège d'une «finalité dynamique», tandis que le philosophe de la nature, avec l'outillage intellectuel dont il dispose, peut établir directement que le corps vivant est doué d'activité immanente, d'où il suit qu'il est irréductible à une simple machine.

PRKFACE XI

flexions; elles contiennent en particulier une mise au point très sage de la question du transformisme. D'autre part, bien qu'elles aient été prononcées i! y a une douzaine d'années, leur documentation n'a pas vieilli dans l'ensemble (1), et elles proposent aux professionnels de la science comme au public cultivé une synthèse des plus suggestives des principaux résultats acquis jusqu'à présent par la biologie.

Jacques MARITAIN.

(1) Parmi les travaux nouveaux il conviendrait toutefois de mentionner ceux qui concernent la Génétique expérimentale, qui a pris ces dernières années des développements si importants, comme ceux qui concernent le problème de l'immunité (théorie de Tadsorption de Bordet ; recherches de Delezenne, Fourneau, M"« Ledebd, sur les venins, de Murphy sur l'immunité à regard des greffes^ et le problème de la fécondation (recherches de Lillie, Delage, Loeb, Goldewski, sur la parthénogenèse). Mais il n'y a rien là qui vienne infirmer la synthèse biologique exposée dans la Philosophie de l'Orf/anisme ; au contraire les idées de Driesch recevraient plutôt des résultats acquis (par la Génétique en particulier, au sujet du transformisme) une confiiiuation remarquable.

PREFACE

Page 1