La philosophie de la foi chez Newman
Un examen objectif des doctrines de Xewman paraîtra toujours aux gens avertis difficile et périlleux. Ce qui l'est peutêtre plus encore, c'est d'entreprendre cet examen lui-même. Un tel effort suppose à la fois qu'on connaît Newman, — et donc qu'on est sous le charme, — et qu'on essaie de se détacher de lui pour le juger, — et donc que le charme est momentanément rompu. Or, ne rompt pas ce charme qui veut. Si Newman n' » engourdit » pas ses disciples, comme le faisait Socrate, au dire d'Alcibiade qui compare sur ce point son maître à la torpille marine, au moins semble-t-il les « enchanter )), dans le plein sens magique du mot, à la façon du divin Platon. Et il y a bien du platonisme en effet chez Newman. Non pas sans doute le platonisme des Idées, pour lesquelles il se montre indiscrètement méprisant, mais celui, moins fréquent et plus subtil, du style et de l'âme môme. Newman est platonicien par la divine aisance d'un style ailé, par le mouvement harmonieux et tranquille d'une pensée abondante et pure, par la nostalgie aristocratique d'un monde extérieur et supérieur au monde de la matière, par un alliage original de tendresse discrète, d'ironie et de grâce quasi féminine qui peut prêter une si étrange séduction aux idées les plus abstraites. Le vieux philosophe et le cardinal anglais sont vraiment deux séducteurs de même famille. On les imagine volontiers rêvant d'une même catégorie de lecteurs, ou plutôt d'auditeurs et d'amis : âmes jeunes, généreuses, « sentant poindre leurs ailes », impatientes d'idéal, chez qui le cœur très noble accompagne toujours et devance souvent la raison. Tels nous apparaissent les jeunes partenaires du Socrate platonicien dans les Dialogues. Tels on devine les jeunes Oxfordmen aux University
Sermons. Tel on se sent devenir à lire sans défense les Dialogues ou les Sermons. Comment demander maintenant à ces amis (( enchantés » de se muer brusquement en critiques impartiaux, c'est-à-dire de considérer les maîtres aimés à peu près comme des << objets » indifférents à mesurer et à juger sans sympathie préalable? La tâche ne peut que paraître étrangement impie aux disciples de la première heure, — l'heure la plus longue.
Elle devient cependant possible aux disciples des heures suivantes. On a pu extraire des Dialogues la théorie des Idées, sans que le prestige du divin Platon ait paru en souffrir, ni ses œuvres perdre des lecteurs. C'est un essai de critique analogue qu'on veut tenter ici pour Newman. Mais le génie saxon s'y prête beaucoup moins que le génie grec. Il est relativement facile, en effet, de retrouver sous l'abandon des Dialogues la trame nette et solide de doctrines logiquement enchaînées. Au lieu que chez Newman la plasticité de la forme n'a d'égale que la plasticité du fond. Le système des pensées — si ce mot n'est pas aventureux ici — y est à peu près invertébré, presque amiboïde, et rien n'est plus périlleux que l'effort de dessiner un équivalent d'ossature à un tel organisme. Les doctrines s'y enveloppent et s'y impliquent réciproquement plus qu'elles ne s'y enchaînent et ne s'y subordonnent. Les idées se posent légèrement à côté beaucoup plus qu'à la suite les unes des autres. On a sans cesse devant soi des affirmations u simultanées », inhabiles à prendre u la file », à constituer des séries linéaires comme les désire et les attend la géométrie de vos cerveaux gréco-romains. Lorsqu'enfin on est arrivé à esquisser une synthèse et une systématisation, à enfermer Newman dans des formules, fût-ce dans ses propres formules et dans ses propres textes, on ne peut échapper à une impression étrange et pénible, celle que l'on ressent par exemple à faire apparaître par la radiographie un squelette décharné et laid dans un corps rayonnant de vie et de beauté.
Pourtant il faut bien se résigner à « radiographier » Newman, si l'on veut juger son œuvre, — non pas lui, mais son œuvre. Lui, il appartient à ses admirateurs d'abord, et aux historiens ensuite. Ni les uns ni les autres ne sauraient songer
à détacher rhomme de son milieu, de ses événements, de ses conversions, de ses luttes, etc. Mais il y a quelque chose en son œuvre qui déborde Thomme et sa vie, une doctrine de la croyance qu'il a mise en circulation, c'est-à-dire quelque chose d'impersonnel et d'intemporel en quelque façon. Cette doctrine se peut donc détacher de sa personne. D'ailleurs ne s'en estelle pas détachée depuis longtemps déjà pour faire le tour du monde qui pense à la façon d'un système indépendant? Le newmanisme est de plus en plus distinct de Newman, comme le platonisme l'est de Platon. C'est le newmanisme seul que nous voulons retenir ici. 11 s'agit donc de tout autre chose que de biographie, même de biographie d'idées. Le commentaire biographique d'un système peut aider à faire comprendre ce système. Il aide peu à le juger. Il est une condition nécessaire et insuffisante de la critique. Il ne peut qu'être sympathique; or, la sympathie a ce double effet vis-à-vis des livres comme vis-à-vis des amis de faire bien comprendre et mal juger.
La littérature newmanienne tend heureusement à dépasser maintenant la phase des biographies. Sans en venir encore à la phase de la critique, elle est entrée dans celle des expositions d'idées. M. Brémond, dont on • connaît les excellentes études sur la vie intérieure et extérieure de Newman, a entrepris l'exposition de sa pensée systématisée et, pour ainsi dire, désincarnée. 11 nous offre aujourd'hui sa Psychologie de la foi (1) dans un très beau livre écrit avec enthousiasme et sagacité, selon une méthode originale qui donne à un ouvrage tout en citations et en extraits, l'attrait d'un ouvrage d'une seule venue et d'un seul auteur. Les longs textes, bien choisis, y sont reliés par des « paragraphes de soudure » assez newmaniens pour que l'auteur ait cru pouvoir continuer à y faire parler la plupart du temps Newman lui-même. 11 semble que le graud cardinal ait dicté ces notes qui relient les excerpta de ses œuvres à un secrétaire intelligent, modeste et dévoué jusqu'à aider sans le dire le grand seigneur négligent à ordonner ses pensées et à « composer à la française ». Cette con-
(1) Newman : Psychologie de la foi, par II. Bhkmom) ;in-12, collection <« la Pensée chrétienne », Paris, Bloudi.
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stante collaboration fait le charme du livre et l'éloge du secrétaire. Il faut vraiment bien de la souplesse pour s'identifier ainsi à une pensée aussi mobile que celle de Nevvman, pour la (( vivre » au point de pouvoir à chaque instant la prolonger ou la traduire, sans jamais donner l'impression de la fausser à un lecteur que l'on pourvoit en môme temps de tous les moyens de contrôle. Cela suppose une véritable consubstantialité de pensée entre le Maître et le Disciple. Si une telle attitude ne permet pas d'attendre une critique de Fœuvre exposée (1), et par là même laisse intacte une des deux études nécessaires, à tout le moins annonce-t-elle une intelligence pénétrante des doctrines. C'est donc avec sécurité que nous allons nous engager à la suite de M. Brémond (2), au cœur de la théorie nevvmanienne de la croyance, et rassembler en un tableau synthétique, aussi compréhensif que possible, les éléments indispensables à l'examen objectif que nous avons entrepris.