‹ La philosophie de la foi chez NewmanChapitre 8 sur 8 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Impuissant déjà vis-à-vis du problème de la raison, le lidéisme ne l'est donc pas moins vis-à-vis des divers problèmes de la foi, qu'il mutile tous par suite d'une mutilation initiale et persévérante de la raison. Il fausse la psychologie de la foi subjective, compromise par l'exclusivisme des affirmations sentimentales. Il fausse la philosophie de la foi objective, ramenée à tort à un simple problème dévie personnelle. Il fausse enfin l'apologétique, réduisant les preambida fidei à un art d'user exclusivement des mobiles de crédibilité au détriment constant et irréparable des motifs de crédibilité.

Si nos critiques sont justes, il faut donc conclure à l'échec du newmanisme comme essai de philosophie fidéiste. Conclusion pénible à écrire, surtout quand on la dégage d'un livre où l'on nous présente « cette merveilleuse Grammar of Assent qui est pour plusieurs d'entre nous, et qui sera plus encore pour les générations prochaines ce que la Somme de saint Thomas et le Discours sur la Méthode furent pour les générations précédentes » (p. 8). Non, ni Somme ni Discours sur la Méthode. A moins toutefois que le fidéisme ne soit lui-même l'objet d'un acte de foi. <( Que pour nous tous croire en Newman, — comme on disait jadis à Oxford, — soit une façon et une raison de croire à tout ce que l'Eglise nous enseigne, à toutes et à chacune des vérités révélées » (p. 5). A la bonne heure I Mais alors il ne s'agit plus de philosophie, ni de Sotume^ ni de Discours « pour bien conduire son esprit ».

LA VillLOSOPHlE DE LA FOI CHEZ NEW MAX 111

Le newmanisme écarté, il reste Newman. La philosophie ne saurait faire tort à la psychologie, ni le vase de moindre valeur faire négliger la liqueur excellente qu'il a le lort impardonnable de contenir.

11 reste Newman, le mystique à la personnalité infiniment séduisante et attachante, l'analyste merveilleux du sentiment religieux sous toutes ses formes.

11 reste Newman, le psychologue de génie, l'initiateur de la plus moderne psychologie, l'initiateur méconnu des professionnels, méconnu, ce qui est moins vraisemblable, de ses propres disciples, qui n'ont guère vu en lui que l'apologiste et le mystique ; on peut môme ajouter : méconnu de luimême ; car, tout entier aux questions religieuses, il ne semble pas avoir pris conscience de la portée universelle de ses analyses. Toute une étude est à écrire sur la Grammar of Assent envisagée comme premier essai sur la vie intérieure profonde et les premières manifestations de la raison spontanée. C'a été le bonheur de Newman que le fidéisme l'ait conduit directement à l'étude attentive de l'àme humaine. Etranger volontairement aux grandes synthèses, il a pu échapper au danger de réaliser sa doctrine fondamentale dans une sociologie mort-née, comme celle des Traditionalistes de l'école de de Donald, ou dans une métaphysique nébuleuse, comme celle des Doctrinaires du sens commun et des disciples de Lamennais. Le fidéisme a été pour cet Anglais la méthode réelle et positive des âmes fidéistes, et il l'a réalisé dans une psychologie de la croyance avant la raison réfléchie ou hors de la raison réfléchie. Gela lui valut de scruter la vie de l'àme, antérieure ou extérieure aux idées claires et à la parole pensée ou parlée, de pratiquer le tout premier le retour aux « données immédiates de la conscience ». De l'orientation de cet efTort résultent des analyses inappréciables sur la psychologie de l'idée comme pur état de conscience indépendant de ses symbolismes ultérieurs, et sur le dynamisme finaliste qui nous fait aller d'idées en idées, d'affirmations en affirmations, de découvertes en découvertes, antérieurement au travail de vérification logique qui authentiquera ces divinations et ces découvertes en science démontrée, et ces croyances organiques en foi valable et justi-

fiée. Il fut vraiment un précurseur. — Nul psychologue n'a eu plus que lui le sens de la vie, et nul plus que lui n'a possédé le don de la clarté et de la pénétration dans l'analyse des mouvements les plus secrets, les plus mêlés et les plus indistincts de l'ame. L'impression d'obscurité que laisse souvent l'ensemble de son œuvre est étrangement combattue par l'impression extraordinaire de netteté et de lumière que produisent chacune de ses analyses de détail. Jusqu'en ceci nous retrouvons l'opposition radicale à établir entre sa psychologie et sa philosophie. La première est d'un maître évoluant avec une aisance souveraine dans les questions les plus difficiles et les plus obscures. La seconde, osons le dire, est d'un homme inexpérimenté qui philosophe presque contre son gré, et le plus souvent à son insu, par simple besoin de justification personnelle, et qui, n'arrivant pas à dominer sa synthèse, s'y embarrasse comme une petite fille dans sa première robe longue.

La grande erreur de Newman a été de croire qu'il pourrait se passer de philosophie pour étudier la foi. Les philosophes ont constamment été pour lui les représentants de la « raison raisonnante », son ennemie personnelle. Il s'est dit qu'il les traiterait comme inexistants. De là cette attitude originale qui consiste à s'enfermer en sa conscience, dans le silence de la vie intérieure qui lui fut toujours si chère, et à s'interroger longuement, en toute sincérité, sur son âme, ses problèmes et leurs solutions personnelles. Cela s'appelle fuir le tumulte de la dialectique et des discussions, revenir à la nature et à la vie, qui se moquent de nos discours et de nos tintamarres de cervelle, etc. En réalité, cela s'appelle refuser le travail acquis par l'humanité antérieure et faire tout commencer avec soi. Si l'on s'en tient à une monographie, on risque de faire de la littérature intéressante. Si l'on veut universaliser ses analyses, en tirer des conclusions générales (et Newman l'a voulu), on s'expose à la fois au danger de redécouvrir l'Amérique ou de la rebaptiser, et au danger de mettre en doute les vérités les mieux établies. Enfin, par un talion vengeur, pour n'avoir voulu être d'aucune école, on se trouve être de l'école de tout le monde, et s'inspirer des idées générales qui flottent inconsistantes dans l'atmosphère intellectuelle. Pour n'avoir accepté

aiiciino philosophie, on se trouve professer celle du sens commun sans critique, avec sa métaphysique rudimentaire et les solutions rudimentaires qu'elle donne de tous les grands prohlèmes. Il ne nous a été que trop facile de retrouver en Newman, sous la forme personnelle et intéressante qu'il leur donne, nombre de ces idées anonymes qui portent leur marque et leur date et permettent de situer avec certitude une doctrine. Il nous a été plus facihi encore de signaler les emprunts inconscients qu'il a faits, en puisant dans le sens commun de sa génération, aux philosophies contemporaines de sa jeunesse et de son âge mûr, aux philosophies empiriste et surtout écossaise, qui certes ne méritaient, ni l'une ni l'autre, d'inspirer sa pensée ou de lui fournir des cadres. Newman restera malheureusement un psychologue de génie qui n'a pas trouvé sa philosophie.

La Chapelle-Montligeon (Orne). — Imp. de Montligeon.

Bibliothèque

du Giand Séminaire

de Nancy

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