AVANT-PROPOS
été tellement moissonné, que les derniers venus Ji'j' trouvent à glaner » que peu ou prou.
Mais, ce sont là des maîtres que Von ne peut qu'imiter : assuré que l'on est de ne pas faire fausse route en suivant leurs traces, et d'ailleurs, comme le disait Sainte-Beuve : « Parler de La Fontaine n'est jamais un ennui, quand bien même on serait sur de n^y rien apporter de nouveau. »
On ne trouvera donc ici aucun aperçu tout à fait neuf, ni aucune citation peu connue de ceux qu'intéressent les choses de lettres ; et si ce petit livre offre aux yeux des lecteurs indulgents quelque intérêt : ce sera le mérite de La Fontaine.
Il est des livres que l'on relit toute sa vie : de-
• puis l'âge le plus tendre jusqu'à Pextrême vieillesse ;
du moment où l'on n'est encore qu' « un fripon
d'enfant, » jusqu'à celui où il faut abandonner « le
long espoir et les vastes pensées. »
On les a nommés des « auteurs de chevet, » et ils sont proprement ce vin vieux dont parle Voltaire, qui toujours en vieillissant devient meilleur, et rajeunit les sens.
Tels Horace^ Virgile, Montaigne, Rabelais, et aussi La Fontaine : car chacun de nous ne peut-il pas dire de ses fables ce que lui-même disait de l'Astrée :
« Etant petit garçon, je lisais ce roman, « Et je le lis encore avec la barbe grise. »
Ce qui a mérité à ces quelques auteurs une si rare prédilection, c'est qu'ils nous font penser : qu^ils ont vu la vie, l'ont comprise et jugée d'une certaine manière; qu'ils se sont posé certaines questions toujours actuelles, partant toujours intéressantes, et qu'il nous importe de savoir comment ils en ont décidé.
D'aucuns « tout babillards, tout censeurs, tout pédants » s'étonneront peut-être d'entendre parler de la Philosophie de La Fontaine, se refuseront à croire qu'avec son enjouement et son insouciance, ce grand enfant ait pu jamais avancer quelque chose de sérieux et de profond; et ne laisseront pas de considérer comme mésalliés deux mots si disparates en apparence. D'autres en revanche, panégyristes enthousiastes ou détracteurs exagérés, ont voulu soit pour l'élever, soit pour l'attaquer, faire à tout prix du bonhomme La__Eon tai ng- u n philosophe armé de toutes pièces^ un dogmatique ; presque un encyclopédiste, en qui l'on pouvait découvrir le germe de toutes les. idées modernes.
Aussi bien tous se méprennent étrangement. A vrai dire, habitué que l'on est à ne voir chez « Polyphile» qu'un peintre exquis de paysages et d'ani-
maux, à ne considérer dans ses écrits que « cette manière de narrer à laquelle on ne s'accoutume point » selon M^i^ de Sévigné; l'on peut s'étonner au premier abord qu'à l'époque de Descartes, de Malebranche et de Bossuet, un auteur de contes, de nouvelles et de fables ait osé aborder des sujets si relevés et, semble-t-il, si fort en dehors de sa compétence.
11 ne faut pas demander à La Fontaine, l'un des esprits les plus indépendants peut-être qui furent jamais, ce que l'on est convenu d'appeler « un système lié; » car bien qu'il goûtât fort Platon, et qu'il eût même « un grain de philosophie », il n'eût certes pas été capable d'un tel effort, et même pourrait-on le croire trop avisé pour l'avoir tenté.
Toutefois, l'on peut dégager des fables une sorte de philosophie, faite seulement d'impressions diverses et d'idées suggérées au jour le jour par les circonstances. Le poète lui-même le disait au Dauphin en lui présentant son premier recueil : « L'apparence en est puérile, je le confesse, mais les puérilités servent d'enveloppe aux vérités im- ^portantes. » Ailleur.s, il nous avertit encore de ses secrètes intentions ;
Ne trouvez pas mauvais « Qu'en ces fables aussi, j'entremêle des traits « De certaine philosophie »
Mais ces idées philosophiques ne se rencontrent chez lui que par occasion et comme par hasard. Il faudra donc les recueillir çà et là dans quelques digressions poétiques et dans certains vers ou passages détachés.
A défaut d'un ensemble parfait et régulier de doctrine, cette recherche aura du moins le mérite de nous offrir le suc, la fleur et pour ainsi dire le bouquet de la Philosophie de La Fontaine.
Si l'ensemble des doctrines philosophiques de La Fontaine n'offre pas d'unité rigoureuse, il est permis néanmoins de chercher à découvrir dans ses écrits quelque principe dominant, quelque idée vers laquelle ses sympathies se tournent de préfé • rence. Cette idée, le fabuliste ne s'est point appliqué à nous la dissimuler : elle éclate dans sa vie et
perce partout dans ses œuvres. Naturaliste -c'est
l'imitation de la Nature, la résignation et la coni formité à ses lois que La Fontaine prêche sans cesse : Sequere natiiram. Il faut suivre la Nature, puisque tout ce qu'elle fait, elle le fait bien ; et qu'il est en définitive impossible de se soustraire à ses exigences. Aussi est-il préférable d'écouter sa
voix plutôt que celle de la raison, parce que cellelà est l'expression même de la sagesse :
« Nunquain aliud natura, aliud sapientia dicit. »
Voilà bien en propres termes la philosophie de la Renaissance, sorte de réaction contre la contrainte «qui nous fait marcher les pieds en haut et la tète en bas » ; c'est la revendication des droits de la nature contre les empiétements immoraux de « l'universel abatis », le retour enfin au paganisme et à ses libertés.
N'est-ce pas aussi « la toute substantifique moelle » du roman de Rabelais que nous « assimile » discrètement La Fontaine; et cet ouvrage est-il autre chose en soi que l'apologie parfois trop franche de la nature, même dans ses impulsions les moins nobles? La seule règle de vie qu'il enseigne et la seule morale qu'il préconise sont inscrites sur les murs de l'abbaye de Thélême : « Fais ce que voudras selon ton vouloir et franc arbitre, » et cela parce que la nature est morale; que si elle devient immorale, c'est que nous l'avons déformée . Ainsi, tous les instincts, toutes les passions sont légitimes « parce que gens libères, bien nés, bien
instruits, conversans en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux et retire de vices: lequel ils nomment honneur » (i).
C'est encore à cette même idée que revient Rabelais dans l'allégorie de Physis « qui d'abord fit naître Beauté et Harmonie, » mais à laquelle est opposée « Antiphisie qui de tout temps enfante Adomunt et Discordance, et laquelle est partie adverse de Nature » (2).
A la fin du xvi- siècle, Montaigne tient à peu près le même langage. Son précepte philosophique, si tant est qu'il en ait un, c'est de se laisser vivre, car « nous ne saurions faillir à suivre Nature »; et quant à sa personne même, « il n''a pas comme Socrate par la force de la raison, corrigé ses complexions naturelles et n'a aucunement troublé par art son inclination » (3).
La « doctrine absconse » de la Renaissance est donc qu'il n'y a au monde d'autre puissance que la Nature, qu'il faut contenter en toutes choses, «parce
(i) Rabelais. — Gat-gantua. LVII.
(2) Rabelais, — Pantagruel. IV-12.
(3) Montaigne. — Essais. III-12.
l6 LA PHILOSOPHIE DE LA FONTAINE
qu'en la suivant nous remplissons tout notre devoir en remplissant tout son objet. »
Il semble en vérité, que l'on retrouve dans cette glorification de la Nature au xvi^ siècle, les idées mêmes des Helvétius, des d'Holbach, des Rousseau et des Diderot. « Veux-tu savoir, est-il dit dans le supplément au Voyage de Bougainville, ce qui est bon et mauvais ? — Attache-toi à la nature des choses et des actions. »
Mais si l'on reconnaît ainsi au xviii*^ siècle les idées mêmes de Montaigne et de Rabelais, c'est apparemment que le courant s'en est perpétué à travers le siècle de Louis XIV. Or, c'est précisément à cette philosophie de la Nature, et non à l'athéisme, qui au dire de La Bruyère n'existe pas, car il y a toujours plus de fanfaronnade que de conviction à nier Dieu, que l'on a donné au xvii- siècle le nom de libertinage.
Bien loin d'offrir en effet, comme certains l'imaginent, une unité parfaite d'idées politiques, religieuses et philosophiques, cette grande époque semble dominée par trois influences contraires, également puissantes : d'abord celle de Bossuet, de Pascal et de Bourdaloue ; puis celle du
cartésianisme et enfin celle du naturalisme.
Très éloigné aussi d'être un fait unique chez La Fontaine, le naturalisme est encore la théorie de Gassendi, de Chapelle, de Molière et de beaucoup d'autres comme Théophile, des Barreaux et le chevalier de Méré.
Ainsi, l'on peut donc cesser de considérer le xyiii*^ siècle comme l'antipode du siècle précédent, car, comme le remarque très judicieusement M. Paulin Paris : « l'on voit que sauf la passion, et pour ainsi dire la rage du prosélytisme, ces messieurs n'étaient pas trop en arrière des sentiments philosophiques du siècle suivant (i). »
Toutefois, il ne faudrait pas se méprendre et faire de La Fontaine un émule de Jean-Jacques ou de Diderot. Tandis, en effet, que le fabuliste, jugeant faiblesse ce qui est faiblesse, excuse le mal sans le glorifier et se laisse aller à la Nature sans chercher :
« Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir » ;
l'auteur des Confessions essaie de nous convaincre que ses dérèglements sont divins parce qu'ils sont
(i) Paulin Paris, — Historiettes.
l8 LA PHILOSOPHIE DE LA FONTAINE
naturels, et qu'en dépit de ses vices, « nul homme n'est meilleur que lui » (i).
Mais, à vrai dire, il n'y a pas lieu d'être surpris du naturalisme de La Fontaine, si l'on veut bien se rappeler sa vie : d'abord cette éducation faite on ne sait où, et consistant principalement à lire les ouvrages qu'on aurait dû lui interdire ; puis cette existence plate et monotone de désœuvré de province, égayée seulement par ces aventures galantes qui ont réussi à défrayer la verve de Tallement des Réaux. Tout autorise donc à croire que dans sa jeunesse, les sympathies du poète n'allaient pas à ceux :
« Qui voulaient aux mortels trop de perfection. »
En vieillissant, ses idées ne changent point, et si quelquefois il a montré de la vivacité, c'est bien contre ce philosophe scythe :
« Oui exprime bien « Un indiscret stoïcien, »
et s'en va comme le vieillard de Tarente dont parle Virgile (2) :
(i) Jean-Jacques Rousseau. — Les Confessions. fa) Virgile. — Georgiqiies. Livre IlL
« Ebranchant, émoudant, ûtant ceci, cela ; « Corrigeant partout la nature »,
et conseille à ses amis et voisins
« Un universel abatis, »
et fait si bien en somme :
« Q.ue tout languit et meurt » (i).
Ce La Fontaine qui avait écrit dans « les amours de Psyché » Téloge de la Nature et de la Volupté, pouvait-il accepter la doctrine de mortification et de renoncement mise en pratique par le Scythe, qui retranche de notre âme :
« Désirs et Passions, le bon et le mauvais » Jusqu'aux plus innocents souiiaits ? »
Aussi s'élève-t-il contre de tels gens :
« Qui ôtent à nos cœurs leur principal ressort « Et font cesser de vivre avant que d'être mort. »
En écrivant ces deux derniers vers, La Fontaine pensait sans doute aux stoïciens du christianisme, aux solitaires de Port-Royal ; car Pascal avait bien
(i) La Fontaine. — Fables, XII-20,
« cessé de vivre avant que d'être mort, » et Tim pression glaciale que laissent les écrits d'Arnauld est bien faite pour « ôter à nos coeurs leur principal ressort. »
Ne pas prendre à la vie tout ce qu'elle nous peut procurer de plaisir ou farder la nature, c'est se rendre ridicule, et partant pour La Fontaine et Molière son ami, une des sources du vrai comique.
Sans cesse, en effet, ils ont dirigé leurs coups contre ceux dont les vices et les défauts altèrent ou défigurent la Nature, contre les conventions et les préjugés qui portent atteinte à sa toute puissance; tandis que leur affection est toujours allée vers les petits et les humbles, parce que tout franchement ils suivent « la bonne mère nature ». C'est parce qu'elles sont naturelles, que le bonhomme aime les bétes comme des frères plus petits et préfère leur âme simple au cœur compliqué des hommes. Tout bien considéré, il soutiendrait peutêtre avec le loup ;
« Que scélérat pour scélérat « Il vaut mieux être un loup qu'un homme (ij. »
(i) La Fontaine. — Fables. Xll-r.
Les animaux lui sont donc sympathiques :
•< Voilà ses gens, voilà connue il faut en user. *
Ils ne s'ingénient pas en effet comme l'homme à contrarier la Nature :
« Suivre leur appétit « C'est bien leurs délices suprêmes »
De même dans la comédie de Molière, les petites gens, les servantes, filles de la nature, s'il en fut, au bon sens naïf et aux saillies devenues proverbiales, sont vraiment des personnages de prédilection. — xVIartine des « Femmes savantes » fait ressortir par son esprit naturel, la stupidité pédantesque de Philaminte. Nicole du < Bourgeois gentilhomme » nous dit avec La Fontaine :
« Qii'il se faut contenter de sa condition » >w
et met ainsi dans tout son jour la sottise de son maître, dont l'admiration béate et bourgeoise pour la noblesse fait songer à ce mulet :
« Oui ne parlait incessamment « Que de sa mère la jument. »
Et ces autres, médecins et sacristains, ne sont-
ils pas ridicules aussi à force de vouloir sortir de . la Nature ? Le médecin Tant-Mieux et son con- } frère Tant-Pis doivent exercer à la manière de Messieurs Purgon et Diafoirus père, plutôt que de \ suivre, comme le voudrait la bonne Béralde, « la | nature qui d'elle-même, quand nous la laissons : f?.ire, nous tire doucement du désordre où elle est tombée ». (i) Quant à « ce saint homme de chat » d'une majesté fourrée, en train de faire sa prière :
« Comme tout dévot chat en use le matin »
il semble bien parent de Tartuffe. Il donne sou vent de l'eau bénite, parle le même langage dou— 'î cereux, invoque les mêmes arguments renouvelés 5 d'Escobar et regarde les souris du même « œil lui- ' sant » dont Tartuffe dévisage Elmire. — L'hypo- ( crisie est pour Molière et La Fontaine le plus honteux des vices, parce que c'est celui qui défigure le plus la Nature.
«Suivre la nature. » Voilà bien quelle a été la pensée dominante de La Fontaine et qui se dégage nettement de ses œuvres. Doit-il pour cela tomber
(i) Molière. — Le Malade Imagihaire,
SOUS les mêmes reproches dont on a accablé Molière ? A-t-il été un incroyant ? Sa mort semble prouver le contraire, et le chapitre suivant essaiera de montrer que s'il ne fut pas un chrétien très fervent, du moins il croyait à Dieu et surtout à la Providence.
DIEU. — LA PROVIDENCE
Dans La Fontaine, le clergé n'est généralement pas épargné : Messire Jean Chouart fait gaîment <<. la conduite » au cimetière (i).
« Couvant des yeux son mort »
avec force prières et oraisons. En effet :
« Il ne s'agit que du salaire. »
Nones et moines reçoivent également leur compte avec « sœur Jeanne » et les « Cordeliers de Catalogne » (2)
« Pleins d'appétit et beaux dîneurs. »
(1) La Fontaine. — Fables. VII-ii.
(2) La Fontaine — Contes et Nouvelles.
L'hermite du fromage de Hollande (i) nous donne également une assez pauvre idée des vertus monastiques.
Sans doute, le fabuliste avec l'esprit frondeur de Jean de Meung, de Rabelais et de Régnier a souvent mis en scène des mom&s fainéaiUs et paillar-ds, et n'a jamais manqué l'occasion de dauber les gens d'église. Mais est-ce une raison pour faire de lui un incrédule et un impie ? Peut-être serait-ce exagérer. La Fontaine en la circonstance n'a fait que son métier, et ce métier consistait quelque peu à se moquer des gens Son indifférence religieuse n'avait rien d'ailleurs de l'incrédulité dogmatique ; et si toute sa vie il se déroba à ses devoirs de chrétien, comme il s'était dispensé de ses obligations de père de famille et de... gardeforestier; c'était non de parti-pris mais seulement par indolence et par amour de la tranquillité^
Moitié païen, moitié chrétien, il s'éprenait tour à tour de Rabelais et de Baruch, hésitant entre la société du temple et la congrégation de l'Oratoire. Aussi bien, peut-il sembler difficile de définir net-
(i) La Foktaine. — Fables. VII-3.
, DIEU. LA PROVIDENCE 27
tement le Dieu de La Fontaine ; d'autant que dans l'esprit naïvement païen du fabuliste, il se fait une étonnante confusion entre les croyances du
Comme Hésiode « il créé un monde divin » mais approprié eg rP""^^^ ^^- ses bêtes; et il emprunte à ces dieux de l'Olympe, familiers, pas bien exigeants, parfois gaulois, certains traits de caractère qu'il transporte dans les idées modernes, et qui altèrent prodigieusement, cela va sans dire, la pure notion deJ'Etre Parfait. Ce n'est plus, en effet, le Jupiter que nous avons connu dans Homère; c'est encore moins le Dieu des chrétiens. Ce dieu à la fois solennel et débonnaire, qui après avoir ordonné que « tout ce qui respire s'en vienne comparaître aux pieds de sa grandeur » secoue sans se fâcher la crotte que l'irrévérencieux escarbot vient de déposer sur sa robe, nous apparaît dans les fables comme un de ces portraits à la physionomie toute différente, suivant qu'on les regarde de droite ou de gauche.
Assurément, cette conception delà divinité n'est rien moins que théologique ou philosophique. Qu'est-ce en effet que ce Jupiter qui, en bon père
28 LA PHILOSOPHIE DE LA l'ONTAlNE
qu'il est, frappe à côté ceux qui l'outragent ; ce Jupiter, que l'on invoque dans le péril et envers qui l'on oublie de tenir ses promesses, quand le danger est passé ; ce Jupiter qui reste coi quand l'un de ses sujets vient de lui faire une scène ; ou qui feint de rire quand on le trompe et qui rend la pareille au trompeur; ce Jupiter qui cherche un métayer pour sa ferme et un précepteur pour son filsPC'est un Jupiter vieilli, tournant au Géronte, au père de comédie ; et qui serait bien inoflfensif si l'on voulait le laisser tranquille ; car La Fontaine nous apprend dans X opéra de Daphné que :
« Ce qui fait le bonheur des dieux
« C'est de n'avoir aucune affaire,
« Ne point mourir et ne rien faire. »
Ce dieu des grenouilles, des belettes, des lapins et des souris ressemble un peu à celui de Déranger, (i) C'est le dieu des bonnes... bêtes.
La Fontaine n'est donc pas athée ; il croit à un être supérieur, dont il se préoccupe peu, il est vrai, et cependant l'homme qui ne croit à Dieu
fi) DÉRANGER. — Chansons. Le Dieu des Bonnes Gens.
DIEU. LA PROVIDENCE
que « sous bénéfice d'inventaire », ou ^ui veut tromper le ciel lui semble ridicule (i).
« Vouloir tromper le ciel est folie à la terre « Le dédale des cœurs en ses détours n'enserre « Rien qui ne soit d'abord éclairé par les dieux « Tout ce que l'homme fait, il le fait à leurs yeux « Même les actions que dans l'ombre il croit faire. »
Ailleurs, il nous invite à louer les dieux (i) :
M Je dis premièrement « Qu'on ne saurait manquer de louer largement ' « Les dieux et leurs pareils. »
Il croit surtout à la Providence et aux volontés souveraines de
« Celui qui fit tout et rien qu'avec dessein. »
Mais c'est encore une providence d'un genre tout particulier et d'une physionomie tout à fait originale dont La Fontaine a conçu l'idée ; une providence qui n'a rien de commun avec celle de Malebranche, de Fénelon et de Bossuet. Ce n'est
(i) La. Fontaine. — Fables. iV-19.
(2) La Fontaine. — Fables. I 14.
3o LA PHILOSOPHIE DE LA FONTAINE
pas non plus celle de Bernardin de Saint-Pierre et des « causes finaliers » dont se moque Voltaire^ qui voient Dieu sans cesse occupé des affaires des hommes, et pensent que s'il existe des nez, c'est apparemment pour porter des lunettes. Cependant le fabuliste prête une fois au naïf Garo un argument des plus élémentaires en faveur des causes finales (i). Si «celui que prêche sou curé» n'a pas suspendu les citrouilles aux branches des chênes, pense Garo, c'est bien afin qu'une masse trop lourde ne vienne pas meurtrir le nez de ceux qui dorment à l'ombre.
« Dieu ne l'a pas voulu, sans doute il eut raison. »
Sans en chercher toutefois la preuve dans les citrouilles, La Fontaine estime que la Providence.
« Sait ce qu'il nous faut, mieux c[ue nous ; >»
qu'elle a bien fait ce qu'elle a fait, et qu'il ne lui plaît pas qu'à chaque instant, on lui vienne demander d'y changer quelque chose. Le métayer regrette bientôt d'avoir obtenu ce privilège dange-
(i) La Fontaine. — Fables. IX-4.
DIEU. LA PROVIDENCE 3l
reux de faire la pluie et le beau temps (i), car tandis que :
« Son champ ne s'en trouve pas mieux
« Celui de ses voisins fructifie et rapporte, »
Voltaire disait d'assez irrévérencieuse manière : « Dieu a crée l'homme à son image, mais l'homme le lui a bien rendu. » La Fontaine aussi n'est pas éloigné de croire que la Providence ressemblequelque peu à l'homme. Sans doute, elle s'occupe du monde, mais elle n'aime ni les dévots, ni les indiscrets qui l'importunent et la dérangent par leurs prières (2).
« Par des vœux importuns, nous fatiguons les dieux. »
Tel cet homme qui, pour tuer une puce, pensait obliger
« Les dieux à lui prêter leur foudre et leur massue. » Donc celui qui fatigue le ciel à force de placets,
(i) La Fontaine. — Fables. Vl-^.
(2) La Fontaine. — Fables- YIII-5.
«n'est qu'un âne, et une impertinente bête, (i) ^ D'ailleurs :
« Notre condition jamais ne nous contente « Le pire est toujours la présente « Qu'à chacun Jupiter accorde sa requête, « Nous lui romprons encore la tête. »
Le mieux est donc de ne rien demander à la Prcmdence, de laisser Jes choses allerkur train si l'on ne veut impatienter les dieux et gâter ses affaires :
« Et le moins prévoyant est toujours le plus sage. »
Cependant, si l'on se trouve dans l'embarras, on risque d'attendre longtemps le secours d'en haut ; et si paresseux que l'on soit, le plus simple estencorede s'aider soi-même et de suivre l'exemple du chartier embourbé (2) : le reste viendra par surcroît.
Gardons-nous surtout de nous plaindre et de toujours accuser la Providence, parce que nos
(i) La Fontaine. — Fiihles. Vl-ri.
(3) La F0NTA151. — Fahles. VI-18.
DIEU. LA PROVIDENCE
Il réclamations peuvent quelquefois tourner contre nous :
« Souvent sa complaisance a de méchants etïets. »
Au fond, la croyance, de La Fontaine à la Providence implique une certaine paresse ; une résignation tranquille et souriante, bien plus épicurienne que chrétienne. C'est « un mol oreiller pour une tête bien faite», mais ce n'est plus l'oreiller de Montaigne. Tandis que le sceptique auteur des Essais se repose sur le doute, Tinsouciant poëte des Fables s'endort sur la croyance.
« Mors ultima linea rerum eit ». (i)
dit Horace. La mort, c'est le terme fatal ; le dernier feuillet du livre de la vie auquel il faut arriver sans avoir pu relire une fois seulement le ' passage attachant. Aussi bien la pensée de la mort revient-elle souvent sous la plume des philosophes ; mais avec des aspects bien différents juivant le sens que chacun a donné à la vie ; et tandis qu'elle occupe constamment l'esprit des uns, les autres ne s'y arrêtent que rarement parce qu'elle trouble la sérénité de leur existence.
Pour les premiers, chrétiens à la manière de Pascal, de Bossuet et de Bourdaloue : chacun de
(l) HoRACB. — Epist. I-16.
nos pas est un acheminement vers la mort, la vie n'est qu'une épreuve douloureuse et triste dont . l'issue doit être notre salut ou notre damnation. Dès lors^ tout sur cette terre n'est que vanité : gloirej( beauté, talent, tout s'efface devant la mort, et c^est d'elle qu'il nous faut apprendre à régler notre conduite ici-bas. — Pour les épicuriens comme Anacréon, Lucrèce, Horace, Montaigne ; la mort est la perte de tous les biens qui font la vie a^réable.ISi quelquefois ils pensent à la fin dernière, ce n'est pas pour se corriger de leurs défauts ou réformer leurs moeurs ; mais bien pour se rappeler à eux-mêmes que la vie est courte et qu'il en faut profiter. De même que ces squelettes d'argent, qu'au dire de Pétrone, les riches romains faisaient passer à leurs invités au milieu du repas étaient destinés à leur apprendre qu'il fallait bien manger et bien boire, tandis qu'il en était temps encore ; ainsi, la pensée de la mort les avertit que le plaisir est fugitif et doit bientôt les quitter pour ne plus revenir.
« Brevis hic est fructus hoiuullis (' Jam fiierit neque post unquaru revccare licebit (i). »
(i) Lucrèce. — De N<ittira Rernni. Livre III.
Epicurien, disciple d'Horace, hôte et ami des Vendôme, commensal des La Fare et des Chaulieu, païen d'esprit et de caractère, La Fontaine bien avant sa vieillesse et son retour aux pratiques de la religion, a cependant écrit sur la mort les plus beaux vers que l'on admire dans les fables. Toutefois, dans ses réflexions on retrouve l'influence de Lucrèce et les idées développées dans la célèbre proposopée de la Nature. La Fontaine, en effet, bien qu''il se soit rencontré quelquefois avec Bossuet, se rapproche bien plus du poète de la nature que des moralistes chrétiens ; chez lui, aucune considération religieuse, aucune idée d'un monde nouveau ouvert à l'homme.
Ce, qui d'abord frappe le fabujiste, c'est l'aveugle cruauté de la mort. Indistinctement elle appelle lenfants et vieillards, heurtant du même pied le 'palais des rois et la chaumière du malheureux :
« Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse, « La mort ravit tout sans pudeur. »
. La vie n'est pas la propriété de l'homme ; c'est un us u fr u i t q4w-44ii-peAiliLt re r e t i ré à chiiqu£.iiii=tant :
« Vitaqiie niancipio nuUi datur omnibus usu. »
Mais cette idée, banale s'il en fût, La Fontaine sait la rendre originale par le tour qu'il lui donne, de mélancolie à la fois résignée__et sereine. Dans la fable du vieillard et des trois jeunes hommes (i), nous voyons l'ordre de la nature ainsi contrarié par la mort. Dans leur orgueil et leur présomption, les trois jouvenceaux raillaient sans respect cet octogénaire qui «loin de songer à ses erreurs passées » travaillait encore pour ses arrière-neveux. Les paroles du vieillard sur la fragilité humaine et l'ignorance de l'avenir sont touchantes et sages :
« La main des parques blêmes « De vos jours et des miens se joue également « Nos termes sont pareils par leur courte durée. « Qui de nous des clartés de la voûte azurée « Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment « Qui vous puisse assurer d'un second seulement ? »
Il avait prophétisé vrai ; l'un après l'autre il vit disparaître les jeunes gens, et pleurant leur mort, grava cette mélancolique histoire sur le marbre de leurs tombeaux.
(i) La Fontaine. — Fables. XI-8.
IDÉES SUR LA MORT Sg
Ailleurs, ce qui étonne La Fontaine, c'est le fol attachement des hommes à la vie. Tout à l'heure, un vieillard faisait la leçon à la jeunesse ; mais l'exemple de la jeunesse ne doit-il pas aussi être une leçon pour le vieillard ; car c'est avec un esprit plus tranquille qu'elle accepte d'ordinaire la pensée de la mort (i).
« Tu murmures, vieillard ! Vois ces jeunes mourir,
« Vois-les marcher, vois-les courir
« A des morts il est vrai glorieuses et belles,
« Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles. »
Nous voyons alors un centenaire qui, loin de se résigner à quitter la vie, réclame toujours un délai. Il n'a pas fait encore son testament : il lui sied mal de mourir « au pied levé» sans que sa femme parte avec lui. Puis il lui faut songer à pourvoir un arrière-neveu, puis il voudrait ajouter encore une aile à son logis. C'est en vain que la Mort lui représente le nombre de ses années et lui rappelle les avertissements qu'elle lui a prodigués .
(I) La Font.\ine. — FahU.s, \'III-t.
« Quand la cause « Du marcher et du mouvement « Quand les esprits, le sentiment.
« Qiiand tout faillit en toi ».
Le vieillard n'est pas convaincu ; tous ses contemporains sont morts autour de lui et cependant il refuse de les suivre ; tant il est vrai que :
« Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret. »
/ La souffrance, la misère et la détresse ne déta- '' client même pas l'homme de la vie, et si une fois le malheureux appelle la Mort, il larepousse saisi d'horreur et d'effroi dès qu'elle se présente (i) :
« Ne viens jamais, 6 Mort ' »
Une autre fois, c'est un pauvre paysan « tout couvert de ramée» (2), que La Fontaine nous fait rencontrer par un triste soir d'hiver^ sous les arbres de la forêt dépouillés et couverts de neiges, au moment où haletant ;
(i) L.\. Fontaine. — Fables. I-iï.
(2) La Fontaine. — Fables. I-i(>.
« Il met bas son fagot, et songe à son malheur. »
Faible et brisé par l'âge il est contraint de travailler pour donner « quelquefois » du pain à sa femme et à ses enfants : il faut en outre loger les soldats et payer les impôts :
« Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde, « En est-il un plus pauvre en la machine ronde : »
Aussi, la mort est cent fois préférable à cette triste condition.
« 11 appelle la Mort. Elle vient sans tarder
« Lui demande ce qu'il faut faire
« C'est, dit-il, afin de m'aider
« A recharger ce bois, tu ne tarderas guère. »
Et, de nouveau, courbé sous son fagot, résigné, il s'efforce de regagner sa chaumière enfumée. Voilà bien le cœur humain!
« Plutôt souffrir que mourir « C'est la devise des hommes. »
Un autre lien retient encore les hommes à la vie : c'est l'illusion de se croire nécessaire et de laisser en partant des regrets à des parents et à des amis.
Hélas, c'est pure chimère, pense La Fontaine, car la première préoccupation de ceux que nous avons aimés est de nous oublier bien vite :
« On dit qu'on est inconsolable, « On le dit mais il n'en est rien. »
Et de fait, l'on ne peut toujours pleurer :
« Sur les ailes au temps, la tristesse s'envole. »
Il en est même pour qui la mort des autres est une source de profits : les héritiers d'abord ; puis le curé, blasé par l'habitude de voir disparaître tour à tour chacun de ses paroissiens, et qui, involontairement sans doute, suppute, en récitant des psaumes et des leçons, ce que les obsèques lui pourront rapporter, et satisfait
« S'en va gaiement
« Enterrer, ce mort au plus vite. » (i)
Souvent le bonhomme emprunte à Lucrèce ses idées sur la mort, mais il les adoucit quelque peu. Plus dur et plus impitoyable que Pascal, le poète
(i) La Fontaine, — Fables, Vll-ji.
latin prête à la Nature un langage terrible. Au lieu de consoler le malheureux plongé dans la misère, qui se lamente au bord de la tombe, elle Tinsulte d'une voix menaçante (i).
« Aufer ab hinc lacryniis, barathro, et compesce querelas. »
Lâche, va pleurer loin d'ici et ne m'importune pas de tes plaintes ! — Et à ce vieillard qui murmure et demande quelques jours encore pour régler ses affaires : « De quoi te plains-tu, vieillard insatiable ? Tu as joui de tous les biens de la vie, et tu t'y attaches encore r Va- t'en, ils ne sont plus de ton âge, laisse jouir les autres, c'est leur tour».
« Jam aliis concède, uecesse est, »
xMoins profond que Lucrèce, La Fontaine a quelque chose de plus élevé et de plus grave qu'Horace et Montaigne. Sans doute, il faut jouir de la vie et se garder de « mourir avant l'heure» comme le veulent les stoïciens et les jansénistes ; il ne se faut rien refuser de ce que la Nature réclame de nous, et cependant il ne faut pas s'attacher à des biens
(2) LuCRKCE. — De Niiliira Reniiii. Livre III.
passagers et dont Tattente de la mort inévitable, diminue singulièrement le prix. Pourquoi ambitionner la gloire et les richesses ?
« Tout cet orgueil périt sous l'ongle du vautour. »
Pensée très grave, que l'oa retrouve souvent chez Bossuet, et qui fait presque toujours le sujet de la première partie des Oraisons Funèbres.
C'est donc avec le sourire tranquille du sage de l'antiquité que La Fontaine accepte l'idée de la mort. La Nature veut que chacun à son tour jouisse de l'existence. Aussi bien, pourquoi la contrarier en se lamentant, puisque tout de même il faut arriver au terme.
« Un jour plus tôt, un jour plus tard, « Ce n'est pas grande différence. >♦
Puis, si l'on est iiialheureux, pourquoi ne pas aspirer au repos, et vouloir prolonger des jours qui doivent se succéder avec les mêmes désagréments t Si, au contraire, la vie a été douce ; si l'on a profité des plaisirs, pourquoi ne pas accueillir la mort comme le soir d'un beau jour? Pourquoi ne pas sortir de la vie comme un convive rassasié, tran-
quillement, et comme un philosophe contemporain (i)en remerciant la Nature du voyage agréable qu'elle nous a permis de faire ici-bas ? Je voudrais, nous dit La Fontaine :
« Qu'on sortit de la vie ainsi que d'un banquet « Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet. »
Quant à la vie future, jamais le fabuliste n'en a parlé, c'est le grand secret :
« On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité. » (i) Ernest Ren.\n". — Souvenirs d'EiiUiue et lie fenuesse.
l'amk des bétes.
Lorsque, se détournant « de la dure et sauvage histoire de l'homme », Michelet envient à étudier celle de la nature et des animaux, ceux-ci apparaissent à son imagination de poète comme « des enfants qui n'ont pu débrouiller les premiers songes du berceau ». N'est-ce -pas un peu l'idée que s'en faisait le fabuliste du xvii« siècle?
« Pour moi, si j'en étais le maître « Je leur en donnerais (de l'esprit) aussi bien qu'aux enfants. >'
Comme l'historien de l'Insecte et de l'Oiseau, La Fontaine, en effet, n'a pas borné son étude à l'animal extérieur : « Philosophe autant que pein-
LA PlULOSOPHIli DE LA FONTAINE
tre, dit Taine, il s'est également intéressé à ses facultés avec une pénétration, une justesse et une indépendance d'esprit qui étonnent, si l'on songe aux idées qui régnaient de son temps à ce sujet (i). »
Le seul genre de vie qui paraît intéressant au xvii^ siècle est celui des salons, l'on n'en admet pas d'autres; la nature et la campagne n'ont d'attrait que pour quelques rares esprits comme La Fontaine, M™« de Sévigaié, Fénelon et Poussin. L^animai ÊSl — considéré comme iin£^1-in9e utile, ne méritant d'ailleurs, en dehors des seryices qu'il peutrendrg^__^ qu'indifférence ou dédain^
Bien plus, les seuls qui lui prêtent quelque attention sont ceux-là mêmes qui le déprécient davantage; car, ainsi que souvent il arrive, l'erreur savante et l'esprit de système venaient appuyer et soutenir le préjugé vulgaire. Les philosophes les plus autorisés, Malebranche et Descartes
« Ce mortel dont on eût fait un dieu « Cliez les Païens »
ne viennent-ils pas affirmer, et de ce non con-
(l) Hirr, Taine. — La Fontaine et ses Fahles.