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DE LÀ PERSONNALITÉ

L'acte de volonté que nous demandons constitue la personnalité de la créature. La personne en effet est l'être libre^qui se pose et se reconnaît comme tel. Nulle personne n'est telle que par son fait. La personnalité n'est pas l'attribut d'une chose, mais l'acte d'une force. Au fond tous les attributs réels des êtres sont dès actes.

Une controverse assez vive s'est élevée sur la question de savoir si la personnalité implique une limitation ou si l'être absolu peut être personnel. Les partisans de la première opinion la soutiennent en disant que l'être ne peut pas se reconnaître luimême et se poser en qualité de moi sans se distinguer par là d'autres êtres, et sans entrer en rapport avec eux.

Nous pourrions accorder qu'il en est ainsi, tout en repoussant la conséquence qu'on en tire contre la personnalité divine. Nous n'avons pas enseigné que Dieu soit personnel de sa nature ; nous avons enseigné, que son essence est un insondable mystère, parce qu'il est liberté. Comme la personnalité humaine, la personnalité divine ne peut être qu'un fait. Bien entendue, la doctrine catholique de la Trinité nous ferait comprendre comment l'être parfait distingue éternellement en lui-même une pluralité de personnes. Nous avons évité de nous prononcer sur ce sujet sublime, parce qu'à nos yeux la pensée humaine n'atteint Dieu que dans ses rapports avec le monde, et que nous sommes loin de donner les

limites de nos connaissances pour bornes à la réalité. Si Ton tient à faire de la personnalité de Dieu une proposition philosophique çxpresse, sans abandonner l'idée que la personnalité est nécessairement relative, on pourrait dire encore que Dieu se constitue comme personne par l'acte même de la création. Ceux qui nient la personnalité divine nient probablement aussi la création; aussi n'ai-je pas la prétention de les réfuter par cette remarque; je veux montrer seulement que leur analyse de la personne n'ébranle rien. Dieu n'est pas une personne dans le sens humain, une personne qui délibère, qui change d'avis, en qui se succèdent une infinité de modifications finies. Dieu est un acte immuable, éternel; mais cet acte, qui est l'Amour, suppose derrière lui l'intelligence et la liberté, éléments constitutifs de la personnalité. Ainsi la proposition que toute personne est limitée, que toute personnalité est relative, n'exclurait pas le Dieu personnel. Mais cette thèse, prise en elle-même, est fort contestable; elle repose, ce me semble, sur la confusion des idées d'universel, d'infini et d'absolu; ainsi que sur une interprétation abusive des faits de conscience. Que l'homme ne se reconnaisse pas comme personne sans apercevoir d'autres personnes ; c'est incontestable, et cela s'explique aisément; il n'en résulte pas que cette relation soit essentielle à la personnalité. On pourrait dire avec le même fondement que la personnalité implique la conscience d'un corps :

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ce qui serait vrai dans le même sens. Nous ne connaissons aucun motif rationnel de contester la personnalité divine.

Quant à la créature, en prenant possession de la liberté qu'elle a reçue, elle devient personne. Cet acte décisif peut s'accomplir de plusieurs manières, mais le but ne peut être atteint que d'une seule : ce but, c'est qu'en prenant possession de sa liberté, l'être créé la consolide.

Ce but est la volonté de Dieu. Dieu veut leiien de la créature ; il veut que la créature veuille son propre bien, parce que pour elle il n'y a pas d'autre bien que le bien qu'elle veut. Par une extension naturelle , on applique le nom de bien à des instruments— la fortune, à des symptômes — le plaisir, mais proprement le seul bien , c'est le but, le bien c'est être, agir, vouloir. Le bien de la créature est de s'unir à Dieu. La pénétration réciproque des deux volontés peut seule faire de la volonté finie une volonté pleine et féconde; séparée de Dieu, la créature libre s'abîme dans le néant de la contradiction. Pour être et pour être elle-même, la créature doit se distinguer de Dieu par un acte qui l'unisse à lui. Aimer est le nom d'un tel acte. La liberté posant la liberté, telle est la forme de la création : le sens en est l'amour attendant l'amour.

En aimant Dieu, la créature se plonge incessamment dans la source de l'être et boit les flots d'une jeunesse éternelle. Elle se veut elle-même, mais

non pour elle-même. Elle se veut, afin que Dieu soit réalisé en elle. Elle ne se veut pas comme but, mais comme moyen. Elle s'offre à Dieu comme organe pour accomplir ses desseins. Elle devient transparente à Dieu, elle est traversée et pénétrée tout entière par le souffle de Dieu. C'est ainsi, car il est beau qu'il en soit ainsi, c'est par la libre volonté de ta créature que l'absolu reste l'absolu, malgré les restrictions qu'il s'impose en créant, parce qu'il franchit toutes ces restrictions. Le cœur de l'être libre est l'objet du triomphe de Dieu. La victoire que Dieu remporte est la seule vraie victoire, car la liberté est la seule vraie puissance. Ce qui fait l'éclat de sa couronne, c'est qu'il incline les cœurs.

Par l'amour de la créature pour son auteur, tous les problèmes de la pensée sont résolus. L'œuvre de la création est achevée. Dieu s'est enrichi, s'étant donné la seule chose qui possède une valeur réelle. Lui, l'absolu, qui de son essence est tout, s'abaisse, en créant, à la sphère des relations ; il consent à n'être pas tout, pour redevenir tout par le fait de la créature. Il consent à devoir quelque chose à la créature, et, merveille ineffable, il y réussit, car l'amour a toujours du prix.

Dieu dans le mystère de son essence éternelle — Dieu se limitant lui-même pour donner place à l'existence, à la liberté finie, et contredisait ainsi sa propre nature, parce qu'il est plus grand que sa nature, — Dieuse rétablissant dans l'absolu, sans tou-

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tefois absorber la créature, à la fois tout et Seigneur de tout : tels sont les trois termes que l'amour unit incessamment. La formule de Hegel, l'affirmation, la négation et la négation de la négation ; r harmonie se réalisant par le contraste, cet admirable type logique de tout développement, de toute histoire et de toute vie n'est qu'un pâle reflet du rapport réel entre Dteu et le monde. Celui-ci, dans sa réalité substantielle, est un rapport de volonté, il repose tout entier non sur la nécessité de l'essence absolue, mais sur une libre résolution. La spéculation logique s'abuse en prenant pour une nécessité des choses mêmes l'infinité éternelle du fait. Ainsi s'explique et se confirme dans notre point de vue l'étrange paradoxe de Descartes , que la logique ellemême est contingente et dépend du libre arbitre de Dieu. La logique universelle est une effluve de l'amour.

Dans l'amour de la créature pour son Dieu, le but de la création est atteint. L'univers s'explique comme une réalité morale. Tout se résout en rapports de volonté. L'esprit est satisfait. On sent qu'il n'y a plus rien à demander. La métaphysique est achevée. La morale en un sens l'est aussi. Il ne nous reste plus rien à déduire de l'idée de la créature libre, telle que nous la concevons a priori. La morale purement spéculative se résume en un seul précepte : Aimez Dieu. En ces deux mots la science morale est accomplie, telle du moins que nous pou-

vous la concevoir au moyen de nos données actuelles.

La morale est accomplie, et, chose singulière, en ^accomplissant, elle s'évanouit. Dans la pleine réalisation du but universel il n'y a plus de morale, car il n'y a plus de devoir. L'idée du devoir est celle d'une conduite conforme à notre nature essentielle, c'est-à-dire à la volonté absolue qui nous fait être, mais ce devoir nous pouvons réellement l'accomplir ou ne pas l'accomplir. Le devoir ou l'obéissance supposent la possibilité réelle de ne pas obéir, et par conséquent la présence de plusieurs motifs d'action différents. Si tout absolument parle en nous dans 4e sens de l'obéissance, elle va sans dire et cesse proprement d'être de l'obéissance. Ainsi pour que l'amour de Dieu soit un devoir, il faut qu'il y ait dans la créature quelque chose qui l'en détourne. Nous trouvons bien cet élément dans la créature avant toute espèce de détermination de sa part, mais nous ne le trouvons plus en elle lorsqu'elle aime Dieu. Justifions successivement ces deux assertions :

Avant toute détermination, dans la créature telle que la pure pensée nous la fait connaître, il y a certainement à côté de la puissance qui la sollicite à l'amour de Dieu, une puissance qui l'en détourne. Dans cet état fugitif de l'innocence, nous ne pouvons pas attribuer à la créature une conscience réfléchie d'elleHMême et des conséquences de la décision

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qu'elle est appelée à prendre. Soa intelligence est

encore virtuelle comme sa volonté, elle a la faculté de se comprendre, mais proprement elle ne se comprend pas. Elle se sent libre, elle est heureuse et flére de la puissance qui palpite en son sein, mais elle ne saurait apercevoir la contradiction à laquelle est attaché l'exercice de cette puissance. Ignorant les périls de la liberté, elle croit n'avoir qu'à se poser comme libre, comme reine de la création, comme créatrice elle-même. Le sentiment de Ja dignité qui réside en elle l'incite à se vouloir d'une manière absolue, à se prendre elle-rûême pour but, à se poser comme le but universel. Telle est la séduction qui la détourne de Dieu.

Cependant nous ne pouvons pas admettre qu'elle n'ait primitivement aucune conscience du lien qui l'unit à son auteur; nous n'admettons point cette idée, non pas à cause des terribles conséquences que nous apercevons déjà, mais parce que l'analyse sincère du sujet nous en détourne. L'intelligence créée, qui n'existe que par l'acte et dans l'acte de Dieu, n'est pas sans conscience quelconque de son rapport avec Dieu ; seulement cette conscience est substantielle et non pas formelle, spontanée et non pas réfléchie. En un mot, l'âme innocente sent Dieu, mais elle ne le comprend pas.

Il y a donc dans la créature un instinct, une voix qui lui dit : ne t' éloigne pas de Dieu, regarde à Dieu; c'est le sentiment de son .origine. Il y a un in-

stinct, une voix qui lui dit: régne, sois libre, jouis de toi-même, adore-toi toi-même; c'est le sentiment de sa force, le sentiment de sa liberté. Quant à la signification profonde de ces deux instincts contraires, quant aux conséquences du choix intérieur qu'elle va faire entre eux, la créature ne les connaît pas. Elle est précisément dans les conditions qui assurent le caractère moral de sa décision: d'un côté l'intérêt apparent, de l'autre la voix intérieure de la conscience.

Mais supposons que celle-ci soit écoutée, supposons que la créature aime Dieu, alors la lumière se fait, l'illusion s'évanouit et nous ne trouvons plus de puissance capable de détourner l'âme d'aimer toujours. Elle trouve dans l'amour de Dieu sa fin, son accomplissement, la réalité de son être. Et puis l'amour" de la créature pour son Dieu n'est pas comme l'amour de Dieu pour elle^ un amour de pure grâce, c'est un sentiment de reconnaissance. Nous aimons Dieu parce qu'il nous a aimés le premier. L'aimer, le vouloir tel qu'il est, c'est le vouloir tel qu'il nous aime; l'aimer, c'est le sentir, c'est le voir, c'est l'entendre, c'est se pénétrer, c'est s'abreuver de son amour. D'où pourrait venir la pensée d'interrompre une telle relation lorsqu'elle est comprise? et cette relation, notez-le bien, ne peut pas exister sans être comprise. La créature qui aime Dieu se fonde incessamment en Dieu, elle renouvelle incessamment elle-même la merveille de

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sa création. Elle renaît toujours jeune et toujours belle, car elle trouve en Dieu la vérité de son être, et la beauté, c'est la vérité; si la beauté nous apparaît ici-bas comme un mensonge, c'est le monde lui-même qui est mensonge. L'âme respire en Dieu l'air et non pas le vide. Dieu est son élément, son lieu, sa patrie. Ce n'est qu'en le possédant qu'elle se possède, puisque la réalité de son être est tout entière dans l'amour qui la produit. En l'aimant, elle s'aime, car elle sait qu'elle est encore lui; comme en l'aimant, Dieu s'aime lui-même, sachant qu'elle, c'est encore lui, non pas tant parce qu'il la fait être que parce qu'elle l'aime. L'amour est la profondeur et la force, la source inépuisable de la force et de la profondeur. On peut le dire même de l'amour terrestre, symbol&j Ig&uissant de l'amour véritable. Il y a plus de réatt* de plus de substance et plus de lumière dans un solive) et dans une larme que dans tous les systèmes desle^es. Comment un devient-il deux? comment deux ne font-ils qu'un? ces énigmes, qui confondent la logique et qu'il faudrait pourtant déchiffrer si l'on veut s'expliquer le monde, le premier ignorant venu en a le mot, lorsqu'il aime. Il sait par cœur tous les mystères, il les sait si bien qu'il joue avec eux; et le jeu lui-même est un mystère que les philosophes n'expliqueront pas de sitôt. Dans tous les jeux il y a quelque chose de l'amour. L'amour est la seule chose sérieuse, mais l'amour joue, parce qu'il est heureux; il est heu-

reux parce qu'il est libre, parce qu'il est la liberté. Pour qu'il devienne un esclavage comme nous le voyons, il faut le renversement de tous les rapports. Aimer, c'est vivre, aimer, c'est se sentir vivre, aimer, c'est se posséder, aimer, c'est se donner, aimer, c'est se doubler. Aimer Dieu, ce n'est pas se doubler seulement, c'est affranchir son être, au sens le plus vrai, des limites de l'existence finie, c'est se donner la plus haute réalité possible, c'est s'élever soi-même à la puissance de l'infini.

Et si le sentiment n'est que l'écho du fond de notre être, si le bonheur n'est que la conscience de la force, de l'harmonie et de la vérité, comme le malheur est la conscience du désaccord intérieur, du mensonge et du néant ; il est impossible que l'amour de Dieu, perfection du Je' (^perfection de notre être, ne soit pas aussi lajr sçtftude du bonheur.

Ainsi l'âme qui aime Diqfur a riche, libre, heureuse; elle aussi se trou^i)*atisfaite et n'éprouve plus aucun besoin. Qu est-ce donc qui pourrait l'arracher à cette condition? Ce n'est pas l'ennui; car l'ennui n'est que le sentiment de la disproportion entre le principe de notre activité et l'objet dont elle est occupée. Si l'ennui nous atteint au sein de nos joies, c'est que nos joies sont la parodie du bonheur. Celui qui est heureux n'a pas besoin d'être diverti. L'amour de Dieu ne laisserait pas de place au désir du changement ; rien ne peut en détourner l'âme qui l'a réellement goûté.

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Dès lors, comme je viens de le dire, la notion de devoir ne s'applique à l'amour de Dieu que dans un sens transitoire. Du moment où il s'est produit, cet amour est un fait, il est la vie de la créature ; il n'est plus un devoir, puisque la possibilité de le négliger, subsistant toujours idéalement, n'est pourtant plus une possibilité réelle. Avec l'accomplissement de la loi morale, toutes les diversités de l'existence et de la pensée viennent se fondre dans le pur élément de l'amour.

* Ainsi nous avons épuisé, je ne dis pas la science a priori, proprement il n'en existe pas de telle, mais les conséquences de la première vérité expérimentale, la certitude que Dieu a créé. En somme, nous avons vu que les destinées de l'univers sont remises à la liberté de la créature et que, pour que le but positif de l'univers soit atteint, il faut que la créature libre se décide à aimer Dieu.

Maintenant, pour arriver à l'intelligence du monde réel, dont la pensée a besoin, et sans laquelle il est impossible d'asseoir solidement aucune règle pratique, nous devrons nous demander comment la créature libre s'est déterminée, quelle est en fait, dans le monde tel que nous le connaissons, la situation de la créature libre relativement au problème inhérent à sa nature. Ici le raisonnement ne peut plus rien nous apprendre, car il s'agit d'un fait positif, d'un acte de liberté. Pour résoudre la question que

nous venons de poser, il faut nécessairement recourir de nouveau à l'expérience, il faut consulter la nature, l'histoire et notre propre cœur.

C'est l'existence réelle du monde et de notre raison qui a fourni la base de nos déductions précédentes. En considérant de la manière la plus générale le monde où nous vivons, nous avons trouvé qu'il est l'œuvre de l'amour de Dieu. C'est de l'homme, seule créature libre que nous connaissions, que nous croyons avoir démontré qu'il est fait pour aimer Dieu. La créature, avons-nous dit, est voulue pour elle-même; or l'être libre est seul susceptible d'être voulu pour lui-même, parce qu'il possède seul les qualités propres à faire de lui un but pour la volonté divine. C'est donc nous qui sommes l'objet voulu: le reste n'existe que pour nous ou pour les êtres moraux comme nous. Si nos déductions sont exactes, nous sommes appelés à déterminer nous-mêmes ce que nous sommes.

Et maintenant que sommes-nous? Voilà la question, la question pressante, inévitable, la question constamment posée à chaque être*humain. Au fond, c'est la seule question. Elle ouvrirait à nos regards un champ d'investigations tout nouveau.

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