‹ La Philosophie de la LibertéChapitre 38 sur 103 · PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LEÇON

D« la place de la morale dans la science. — La philosophie cherche à connaître les choses par leur principe. Elle exige «ne recherche préalable de ce principe , et comprend ainsi deux disciplines. — La morale cherche la règle de la volonté humaine. Pour obtenir une morale scientifique , il faut la déduire de la science du principe premier. Critique des systèmes qui traitent la morale comme une science indépendante.

Messieurs,

Des événements où nous ne voulons voir les uns

et les autres qu'une dispensation providentielle

m'ont exclu de la chaire que j'occupais depuis huit

ans. Votre bienveillance m'appelle à continuer dans

cette modeste chambre l'enseignement que je vous i. i

offrais naguère de la part de l'Etat. Je vous en remercie du fond du cœur. Le déplacement que je rappelle pour la première et la dernière fois r\' exercera aucune influence ni sur l'esprit de ces leçons ni sur leur forme. Veuillez accorder à votre ami l'attention sur laquelle votre professeur avait pris la douce habitude de compter, et s'il en abuse quelquefois, ne vous en plaignez pas trop haut. Je n'ai pas seulement besoin de votre indulgence, j'ai besoin de votre appui.

Le sujet de notre cours est le plus élevé qui se puisse imaginer : la philosophie morale. Il a pour but direct de fonder sur des convictions solides ces résolutions du cœur que l'éducation tout entière cherche à produire. L'intérêt des études et de la culture en général, l'intérêt particulier de la philosophie, si les Grecs l'ont bien nommée, se concentrent ici comme dans un foyer.

Cet hiver, je ne pourrai que vous introduire dans la philosophie morale, en en marquant la place, en en déterminant le principe. Ce dessein m'oblige à remonter assez haut. La science que nous abordons s'annonce comme une partie d'un tout plus vaste ; pour comprendre la partie, il faut jeter un coupd'œil sur le tout. Qu'est-ce donc que la philosophie ? L'usage ne permet plus d'embrasser sous ce beau nom l'ensemble du savoir humain, et cet usage, à le bien examiner, se fonde sur la nature de la science elle-même, comme sur la nature de l'agent qui la

crée, l'esprit humain. La science a pour objet tout ce qui existe pour l'esprit, tout ce qui le frappe et tout ce qu'il peut atteindre. L'esprit de l'homme s'éveille au milieu du monde ; assailli par une foule de sensations diverses, il réagit bientôt sur elles ; il s'efforce de les saisir, de les fixer. Il les constate, et, guidé par des lois qu'il ignore, il assigne à chacune d'elles une cause, un objet. Enumérer, décrire les objets, les êtres qui l'entourent et les changements que ces êtres subissent, comme ceux qu'il éprouve lui-même, en un mot constater des faits, telle est la première occupation de l'esprit. De ce travail naît une science, la science expérimentale, la science d'observation, une dans sa méthode et dans son but, quelle que soit la diversité des objets qu'elle embrasse. Cette science s'étend chaque jour, il est impossible d'en tracer les limites.

Mais les eussions-nous atteintes, ces limites, eussions-nous recueilli tous les faits, nommé tous les êtres, la curiosité de l'esprit n'en serait point satisfaite, et le but de cette curiosité ne serait pas atteint. Nous ne voulons pas seulement connaître ce qui est et ce qui se passe, nous voulons le comprendre ; si nous accordons notre intérêt aux faits, c'est que nous en espérons l'intelligence: Comprendre donc, comprendre tous les faits fournis par l'observation, comprendre l'expérience : tel est le but de la pensée ; la vraie science est intelligence. Cette science s'appelle la philosophie ; nous pouvons

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définir celle-ci, l'intelligence de l'univers. Est-il peut-être besoin de dire ce que c'est que comprendre ? Ce mot est clair par lui-même, ;et son étymologie en marque le sens. C'est réunir, c'est concentrer, c'est lier les faits, saisir leurs rapports, leur unité, leur principe. C'est ramener à l'unité la pluralité des perceptions et des choses. L'esprit a besoin de cette unité, et, par sa constitution même, il l'affirme. Cette affirmation est au fond, ou plutôt elle forme le fond de l'intelligence, elle en constitue la faculté la plus intime et la plus élevée à la fois : on la nomme la raison.

Nous pouvons différer d'opinion sur la nature du principe universel, car avant les recherches de la science nous ignorons ce qu'il est; mais nous ne pouvons pas, en continuant d'affirmer et de penser quoi que ce soit, mettre en doute qu'il n'y ait un tel principe. Les athées eux-mêmes n'en contestent guères la réalité ; ce qu'ils contestent, c'est que ce principe soit revêtu de qualités qui permettent à l'homme de soutenir avec lui des rapports moraux, et de le nommer du nom de Dieu, qui implique de tels rapports.

Ignorant si la philosophie existe déjà ou si elle est encore à faire, nous ne pouvons la définir que par son idéal, c'est-à-dire par l'intention de l'esprit qui cherche à la produire. L'idéal de la philosophie n'est autre chose que l'intelligence parfaite, l'intelligence des choses telles qu'elles sont réellement.

La philosophie doit donc comprendre l'essence du principe universel et comprendre toutes choses comme découlant du principe universel conformément à sa nature. Elle expliquera les choses particulières telles qu'elles sont pour le principe universel, car c'est là leur vérité vraie, et la philosophie doit nous enseigner la vérité vraie. Dès lors elle conformera sa marche à la marche de la réalité ; ses premières propositions auront pour objet ce qui est le premier dans Tordre réel, puis elle passera à ce qui dans Tordre réel vient ensuite, et les liens qu'elle établira pour la pensée entre les divers objets dont elle s'occupe, seront l'expression fidèle des rapports qui unissent les sphères diverses de la réalité ; en un mot, elle reproduira dans son ordre et dans son enchaînement, Tordre et l'enchaînement de l'univers. L'intelligence des effets par leur cause, voilà la philosophie que Tesprit humain a cherchée dès son premier essor, celle qu'il s'est efforcé d'atteindre dans toutes les époques vraiment fécondes, et qu'il poursuivra jusqu'à ce qu'il l'obtienne ou qu'il s'éteigne. La philosophie descend du principe universel aux choses particulières. On pourrait exprimer cette idée par un mot en disant que la philosophie est progressive.

Cependant nous ne pouvons pas entreprendre une telle philosophie sans un travail préliminaire. Pour exposer la nature du principe universel et la manière dont il produit ses conséquences, il faut con-

naître ce principe avec certitude et clarté ; la diversité des religions et des systèmes contradictoires fait assez voir qu'au début de nos recherches nous ne le connaissons pas ainsi. Sa réalité est évidente, son essence est un problème, le problème par excellence, celui qui renferme la solution de tous les autres.

Descendre de l'universel au particulier, de l'absolu au relatif, voilà le but. S'élever à l'absolu et à l'universel, telle est la condition. Si nous ne voulons pas renoncer au but, nous ne saurions nous affranchir de la condition. Nous aspirons à l'intelligence des effets par leur cause, mais le plus souvent nous connaissons les effets avant d'en comprendre la cause. Il faut donc remonter des conséquences au principe ; avant d'atteindre la déduction, la philosophie progressive, qui seule peut réaliser notre idéal, il faut construire l'édifice, ou si vous voulez l'échafaudage d'une philosophie que vous me permettrez d'appeler régressive, puisqu'elle s'efforce de remonter des conséquences à leur antécédent absolu. La régression seule est insuffisante, la science progressive seule est impossible. L'idée de la philosophie réclame l'une et l'autre. Ce double mouvement est marqué plus ou moins distinctement dans tous les systèmes ; il résulte de la nature même de l'esprit humain.

Voilà, Messieurs, en quelques traits, L'idée générale de la philosophie. Ce n'est qu'un cadre ou

plutôt le contour extérieur d'un cadre, dont nous n'avons point dessiné les compartiments ; mais il suffit de cet aperçu pour que nous puissions aborder notre sujet particulier. Quelle est la place de la philosophie morale? A laquelle des deux grandes divisions que nous venons de marquer appartient-elle d'après la nature de son objet? Et d'abord, quel est cet objet ?

La morale est l'art de régler l'activité libre de l'homme, l'art de la vie. Comme tout art, elle suppose avant elle une science ; cette science ne peut être que celle du but de la vie. Le mot philosophie morale signifie dans notre langage philosophie de la morale ou morale philosophique, tout simplement. Ces idées semblent suffire pour répondre à notre question.

Nous passons notre vie dans le monde, il agit sur nous et nous agissons sur lui ; pour savoir réellement ce que nous sommes, il faut savoir ce qu'il est, et pour connaître notre but, il faut connaître le sien. Mais au problème des destinées s'enlace le problème des origines. Savoir une chose c'est en connaître le commencement, le milieu et la fin. Nous n'aurons l'idée de nous-même et du monde que si nous connaissons l'auteur du monde et notre auteur. La morale se place donc tout naturellement dans la philosophie progressive, elle en est la conclusion, la couronne, car la perfection de la vie est le but dernier de tous les travaux de la pensée.

Pour mériter le nom de science, la morale doit être déduite d'un principe. Elle devient philosophique lorsqu'on déduit son principe lui-même du principe universel. La philosophie morale dépend donc de la science du principe universel, qu'on appelle généralement la métaphysique.

Tout cela s'entend assez de soi-même. Il faut voir maintenant ce que la morale attend de la métaphysique, ce dont la morale a besoin pour être constituée et pouvoir marcher. Ici nous sortons des questions de forme et de nomenclature; vous ne m'accuserez pas de vous y avoir retenu trop longtemps. Nous entrons déjà dans le fond des choses, l'intérêt commence, les difficultés commenceront peut-être aussi.

La morale, disons-nous, est l'art de régler l'activité humaine. Pour que cette idée ait un objet, pour que la morale soit possible, il faut deux choses : il faut d'abord que la volonté soit libre, puis il faut au-dessus d'elle un principe propre à servir de règle à sa liberté.

Si la volonté n'était pas libre, il n'y aurait pas de morale, et plus généralement il n'y aurait pas d'art. La science de la volonté se bornerait à la description de ses phénomènes, à la théorie de ses lois nécessaires. La morale est autre chose. Si la liberté n'était pas réglée intérieurement, dans son essence, la prétention de lui imposer une règle serait une folie. La science, même la science pratique, ne pro-

duit rien qui ne soit avant elle ; elle constate ce qui est, soit l'existence manifeste, soit la puissance cachée. En révélant cette puissance, elle concourt sans doute à sa réalisation, mais elle ne la crée pas. Une morale que les philosophes auraient faite serait une morale factice. La science ne dicte point de devoirs à la volonté, elle lui fait connaître ses devoirs.

Les deux conditions que nous venons d'énoncer sont donc bien réelles. Mais est-il besoin de metaphysique pour les remplir? A quoi bon, direz-vous peut-être, remonter jusqu'au principe de toutes choses ? Ne trouvons-nous pas en nous-même tout ce qu'il faut : la certitude immédiate de notre liberté et le sentiment d'une obligation ? Toute la morale n'est-elle pas comprise dans ces deux faits intérieurs, et, sans sortir de nous-mêmes, ne pouvons-nous pas la déployer comme une science indépendante ?

— Je m'empresse de reconnaître que nous trouvons en nous ces deux grandes choses : la liberté et le devoir. Ces faits ont une immense valeur dans le sujet qui nous occupe. La morale repose sur eux toute entière ; mais conclure de là qu'il faille la détacher du tronc de la philosophie, ce serait non pas exagérer, mais affaiblir l'importance de ces principes et tomber dans une assez grave erreur. J'ai l'espoir de vous en convaincre si. vous me suivez avec attention.-

Remarquez-le d'abord, l'idée d'appuyer la morale

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uniquement sur des vérités psychologiques parait une suggestion du découragement. La philosophie ne peut consentir à aucune émancipation de ses provinces. Elle est une ou elle n'est pas. Le principe de l'être et le principe de la connaissance se confondent nécessairement en elle. Son altier programme est l'explication universelle par le principe universel ; rien de plus, rien de moins. Fonder la morale exclusivement sur des faits de conscience, comme on les appelle, ce serait donc renoncer à la philosophie et la déclarer impossible4, à moins peut-être qu'on ne prétendît faire rentrer la philosophie toute entière dans la morale, en élevant le sujet de la conscience, l'esprit individuel, le moi, en un mot, au rang du principe universel et absolu. Ce point de vue * ne pèche assurément pas par un excès de timidité, vous seriez tentés plutôt de lui reprocher autre chose; cependant, nous ne l'écarterons pas au moyen de l'ordre du jour, nous l'examinerons quand le moment sera venu.

A ceux qui désespèrent de la philosophie, nous répondrons d'abord qu'il sera toujours temps de les écouter lorsque nous aurons tenté l'aventure; mais surtout nous leur répondrons qu'il faut, s'ils ont raison, désespérer également de la morale, du moins comme science, car l'idée d'une morale indépendante contredit son propre point de départ. Ce

* Hume, Kant, les Ecossais. * Fichte.

point de départ, c'est le sentiment d'une obligation intérieure. Nous trouvons en nous ce sentiment d'obligation, et nous sommes contraints de lui reconnaître une autorité péremptoire. Tel est le fait ; mais de ce fait que pouvons-nous, que devons-nous forcément conclure ? Une obligation ne se conçoit pas sans un être qui oblige ; une loi de la liberté suppose un législateur, une sentence suppose un juge. N'eussions-nous aucun autre moyen de connaître Dieu, ce qui est bien possible, nous le connaîtrions par le cri de notre conscience. La conscience est une méthode qui conduit à Dieu ; mais si nous reconnaissons un Dieu, nous sommes forcés de nous en occuper et de chercher la science de Dieu, nous nous posons nécessairement le problème de la métaphysique, et la morale n'est plus une science indépendante ; car du moment que la métaphysique existera, il faudra bien qu'elle produise sa morale. La loi du devoir écrite dans notre cœur nous atteste notre dépendance, elle nous révèle l'existence d'un principe supérieur à l'humanité. Dès lors nous nous abuserions volontairement, si nous refusions de tenir compte de ce principe dans la construction de la science et de l'y mettre à sa place.

Je m sais jusqu'à quel point cette argumentation vous paraît claire, mais l'histoire de la philosophie nous fait assez voir qu'elle ne manque pas de farce. Quelques pe^uçs qqj cependant esssiyé d'arifaGtew

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la morale à l'empire de la métaphysique, les uns en contestant directement ce que nous venons d'alléguer, en niant que le devoir implique l'idée d'un principe supérieur à l'homme, les autres en niant le devoir. Réglons d'abord notre compte avec ces derniers au plus vite et pour n'y plus revenir.

La négation du devoir est une erreur de fait, une violation du devoir lui-même, un outrage à l'humanité. Ensuite elle rend toute morale impossible. Où trouverons-nous la règle de la volonté, si la volonté n'a pas de règle en elle-même t La chercheronsnous, avec les utilitaires, plus bas que la volonté, dans les conséquences agréables ou désagréables des actions ? Ce chemin ne saurait nous conduire au but. L'expérience m'enseigne la manière d'atteindre certains résultats, dans la supposition que je les veuille, mais elle ne peut pas faire que je les veuille. S'il me plaît de négliger mon profit, personne n'a rien à me dire, l'utilitaire moins que personne. Celui-ci part du fait supposé, que tous les hommes cherchent constamment leur avantage particulier; le fait est absolument faux, mais fût-il vrai, cette unanimité ne serait qu'un accident, si nous sommes libres. La morale utilitaire n'aurait de valeur que relativement à ce fait accidentel s'il était susceptible de constatation ; or la morale digne de ce nom ne porte pas sur une volonté déjà déterminée dans sa direction, la morale est absolue; nous demandons une règle qui nous enseigne ce qu'il

faut vouloir. Ainsi l'utilitarisme n'est pas une morale. Où la morale finit, l'utilitarisme commence. L'utilitarisme ne serait vrai que si la volonté n'était pas libre dans le choix des buts qu'elle se propose ; mais alors encore, alors surtout, il n'y aurait pas de morale au sens de notre définition. On s'abuserait plus cruellement encore, en essayant, suivant la tradition de l'école anglaise, que le positivisme moderne a renouvelée, d'asseoir un système de morale sur les penchants bienveillants de notre nature. La réalité de ces penchants est certaine et malheureusement aussi leur faiblesse, mais ces penchants ne sont qu'un fait; tant mieux pour mes voisins s'il me plaît de leur obéir, l'expérience journalière montre assez que chacun n'y cède pas. Comment sur un penchant fonder une obligation, un devoir? c'est impossible. Et si l'on se borne à m'expliquer qu'en me laissant guider par ces penchants généreux de préférence aux penchants égoïstes, j'assurerai mon propre bonheur et celui des autres, on retombe évidemment dans l'utilitarisme déjà réfuté.

Des observateurs plus attentifs ont reconnu que la volonté se sent à la fois libre et obligée par une loi, qui ne cesse pas d'être absolue, quoiqu'on puisse lui désobéir. Mais voulant à tout prix renfermer l'objet de la science dans l'esprit qui l'élabore, ils refusent de conclure du fait de l'obligation à l'existence d'un être envers qui nous soyons obligés, et s'efforcent de trouver la règle de la liberté

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dans la liberté elle-même. Système ingénieux et profond, dont il est facile d'indiquer le vice, difficile d'estimer la valeur assez haut. Suivant cette doctrine, l'homme est isolé de tout. Il ne connaît que lui-même. Il ne relève que de lui-même, car ce qu'il ne saurait connaître n'est rien pour lui. H se sent obligé et cependant il est libre, son essence est la liberté. II n'y a rien au-dessus de sa liberté. Cette lfoerté, qui lui paraît limitée, il faut prouver qu'elle est réellement illimitée, disons mieux, il faut la rendre illimitée. Tel est le sens de la loi morale, le devoir n'est autre chose que l'impulsion q»i nous porte à l'affranchissement absolu. Supposons qu'il en soit ain&i, admettons la parfaite régularité du système, admettons-en la conclusion; je ne demande que la permission de l'analyser.

Si le système dont il s'agit est vrai, voici ce qui est prouvé : c'est que, pour se réaliser sans contradiction, la liberté doit suivre une ligne déterminée, que nous appellerons le bien moral. Il y a une règle inhérente à la liberté dans ce sens que, pour se maintenir, pour se développer, pour se réaliser pleinement, la liberté doit se conformer à cette règle. Ou bien la liberté l'accomplira, ou bien elle se mettra en contradiction avec elle-même ; elle se détruira, elle s'anéantira. Mais pourquoi la liberté, la faculté de faire ou de ne pas faire serait-elle obligée de se conserver, pourquoi ne pourrait-elle pas ^'anéantir? L'expérience nous atteste qu'elle en a le

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pouvoir, et vous le reconnaissez, mais vous lui défendez d'en user. De quel droit ? — Apparemment du droit de la raison ; il est absurde que la liberté se contredise, et se suicide. — Mais pourquoi voulez-vous que la liberté ne soit pas absurde î Cette interdiction que vous prononcez n'est point comprise dans Tidée pure et simple de la liberté. En réalité vous ne partez pas de Tidée de la liberté pure et simple, vous partez de Tidée de la liberté chargée de l'obligation de se maintenir et de se réaliser; votre analyse a ramené la richesse de la vérité morale à Tabstraction de la vérité logique, vous avez montré que tous les devoirs de la volonté libre se résument pour elle en un seul devoir, celui de ne point se contredire ; mais en revanche vous avez revêtu le principe de la vérité logique d'un caractère moral qui demeure absolument inexpliqué. Dès l'abord vous supposez tacitement que la volonté conséquente est le bien, que la volonté inconséquente est le mal ; c'est-à-dire qu'au lieu de déduire, selon votre promesse, les idées du bien et du mal moral de la pure liberté, vous partez d'une volonté pour laquelle il existe dès le principe un bien et ub mal, en d'autres termes d'une volonté soumise à une obligation. Vous avez escamoté l'obligation L'obligation, que vous prétendiez faire sortir de la volonté plane toujours au-dessus d'elle. Votre principe ne peut pas s'écrire : Je suis liberté, mais seulement : la liberté doit être. Votre liberté reste

affectée d'un devoir inexpliqué, il vous reste à faire comprendre pourquoi lalibertéestobligéeenversellemême. Je ne dis pas que cette morale ne soit pas excellente, et qu'il ne soit pas fort beau de résumer tous les devoirs dans ce seul mot : la liberté doit être Je prétends simplement qu'il faudrait nous dire pourquoi. Il ne suffit pas d'invoquer ici la logique, puisque la question est précisément de savoir d'où vient le caractère moral de la vérité logique. La chose ne paraît évidente de soi que pour celui qui ne saisit pas où git le véritable problème. Pour avoir voulu se passer de métaphysique, la morale dont nous parlons se change elle-même en métaphysique, et perd son caractère essentiel. Elle se nomme à bon escient transcendante, car elle remonte audelà de son objet et le perd. Elle recherche quels éléments, quels facteurs donneront comme produit l'obligation morale primitive. L'obligation morale que nous sentons devient pour elle un phénomène ; elle explique ce phénomène, mais elle en détruit la portée en l'expliquant. Elle nous fait voir que le mal moral est en dernière analyse une contradiction logique : je le crois volontiers ; mais si l'idée morale est complètement absorbée par l'idée logique, qu'estce à dire, sinon qu'au fond la sphère morale n'a pas de réalité propre î Ce n'est pas le résultat que l'on cherchait, ni celui qu'il fallait chercher.

Les observations que je viens de présenter portent sur le système de morale indépendante le plus

scientifique et le plus conséquent, le système idéaliste de Fichte. Toute morale analogue, conçue en dehors de l'idéalisme, et qui prétendrait néanmoins à une valeur définitive, reposerait sur un vice de méthode. Elle serait écartée par cette simple observation : Si vous reconnaissez un principe de l'être supérieur au moi, vous devez en tirer votre science du moi et par conséquent aussi les règles de sa conduite, sans cela vous choquez la méthode et vous ne pouvez obtenir aucun résultat vraiment certain. Si vous ne reconnaissez aucun principe pareil, vous ne sauriez donner de la conscience morale que des explications incompatibles avec son autorité 4.

Ce n'est pas sans intention que j'attire d'abord votre attention sur ces questions de forme. Elles ont une importance décisive.

En nous rapprochant du fond, nous reconnaîtrons dans tous les systèmes de morale exclusivement fondés sur le sentiment intime un défaut facile à prévoir. Ce défaut, c'est précisément l'absence de

1 Le lecteur appliquera facilement cette critique au point de vue remis à la mode par le journal la Morale indépendante, qui fonde le devoir sur le droit au respect que s'attribuerait chaque personnalité. 11 est logique sans doute d'accorder à son semblable ce qu'on exige pour soi-même ; cela est logique, mais nullement nécessaire, comme chacun ne le sait que trop. Le point décisif c'est que, dans le cas particulier, nous sommes tenus moralement d'observer la logique. L'obligation reste le fait premier, et n'est point déduite. (1866).

fond, de substance, de contenu positif. Ils démontrent éloquerament qu'il y a un devoir, proposition peu contredite; ils en établissent à merveille la valeur absolue ou la sainteté, et puis c'est fini. Quand il s'agit de dire en quoi ce devoir consiste, vous les voyez dans un cruel embarras. Ils allèguent bien, mais ils ne prouvent guère, et surtout ils ne prouvent pas ce qu'il faudrait prouver.

Un principe n'est digne de ce nom que s'il produit ses conséquences de lui-même. Le devoir en général n'est rien; il faut qu'il se fractionne et se débite dans la pluralité des devoirs. Si le sentiment général du devoir est notre unique principe, il faudra trouver dans ce sentiment l'idée de nos devoirs particuliers et par conséquent l'idée des relations morales ou des sphères d'activité dans lesquelles ces devoirs s'exercent. Fichte seul a compris la grandeur du problème, et s'est efforcé de le résoudre. De la conscience morale il conclut à la nécessité des sexes, de la famille, de l'état, de l'église, et les introduit ainsi dans la pensée. Sa déduction est insuffisante, arbitraire, artificielle , mais enfin c'est une déduction. La foule des moralistes vulgaires n'a pas pris tant de peine; ils n'y ont pas même songé. Ils empruntent à l'expérience l'idée des diverses relations morales, et donnent à l'individu, sur la manière dont il doit se conduire dans cet ensemble de relations, des conseils plus sages en eux-mêmes que rigoureusement motivés. Cela

ne suffit pas plus aux besoins de la pratique qu'à ceux de la science. En effet, les relations dont il s'agit, les sphères où s'applique le devoir sont ellesmêmes un produit de la liberté morale. L'essentiel n'est donc pas de me dire ce que je dois fairç dans la famille, dans l'état, dans l'église, tels qu'ils sont aujourd'hui; il n'est guère besoin de science pour cela. L'essentiel est de m'enseigner ce que doivent être la famille, l'église et l'état. Si l'expérience nous l'apprend seule, notre morale sera régie par l'histoire, tandis qu'elle devrait en ordonner les mouvements. Changeant d'un siècle et d'un climat à l'autre sous l'empire d'une loi étrangère, qu'elle ne comprend pas, la morale ne saurait acquérir l'autorité d'une science, elle demeure incapable de faire avancer l'humanité.

Nous ne séparerons donc pas l'art de la vie de la science des choses, nous ne renoncerons pas, avant d'y être forcés, à l'unité que la pensée réclame ; nous ne déserterons pas sans combat le drapeau de la philosophie. Tout en proclamant bien haut que la conscience morale est essentielle à l'homme, et que lorsqu'elle parle, ses ordres sont immédiatement obligatoires indépendamment de toute conviction théorique, nous demanderons avec Descartes l'intelligence des effets par les causes. Nous chercherons la loi de notre activité dans le but de notre existence, si du ;moins notre existence a sa raison dans un but; et cette raison, nous la chercherons

dans le principe absolu. Nous laisserons la morale à sa place dans l'organisme de la scieqce, nous la traiterons comme un corollaire de la métaphysique, de la philosophie première, quand nous aurons une philosophie première.

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