IDEE DE DIEU SELON RICHARD DE SAINT- VICTOR
Cette théorie, conforme à l'esprit du mysticisme, n'est cependant pas mystique au sens propre du mot. Son ambition ne va qu'à justifier le dogme par le raisonnement. Le principe sur lequel la déduction se fonde est peut-être évident pour le cœur, qui abrège les calculs de la pensée, mais il ne serait pas impossible de le démontrer logiquement, en faisant voir que l'amour, l'amour gratuit, la pure charité dont parle, Richard, est la liberté réalisée. On concilierait ainsi dans une.seule conception les deux idées les plus hautes, peut-être, que la théologie ait conçues dans les grands siècles de la foi.
Si l'amour, perfection réalisée, manifeste la pure essence de la liberté, il est à peine besoin d'indiquer combien l'idée de l'amour réalisée par la Trinité aide à comprendre la contingence du monde, c'est-à-dire la création libre. Dieu est amour et l'amour veut un objet; toutefois Dieu n'a pas besoin du monde, parce qu'il trouve éternellement en luimême l'objet de son éternel amour. Plus concrète et plus intime que ce qu'on a dit depuis, la doctrine de Richard de Saint-Victor précède cependant l'entier épanouissement de la scol astique. La puissance de la spéculation s'explique chez lui par la ferveur
de la croyance.
La philosophie chrétienne jaillit de la foi ; mais
durant toute la période scolastique la raison et la foi
tendent à un divorce, dont la consommation marque
une époque nouvelle. Au point de vue providentiel,
ce divorce est un progrès; nous pouvons déjà nous expliquer dans quel sens : au point de vue de la scolastique elle-même , c'est une décadence. Apres Thomas et Scot il n'y a plus que des thomistes et des scotistes; laissons-les dormir en paix.
Il est pourtant une pensée que nous devons recueillir dans cette course à travers les siècles, où nous cherchons à rassembler les éléments épars de notre philosophie. Elle se présente à sou heure, au soir du moyen âge, au crépuscule de la renaissance, tandis que la foi est vive encore et que la philosophie indépendante se cherche elle-même. C'est une vue sur la méthode. Reymond deSabunde, que tout le monde connaît par Montaigne, essaya dans sa Théoloyie naturelle de prouver, même aux incrédules, la vérité de tous les dogmes chrétiens. Ce n'est plus le point de vue de la scolastique officielle, qui n'accorde à la raison qu'une part; ce n'est pas non plus celui d'Anselme, qui reconnaît la nécessité de la foi pour comprendre ; c'est une philosophie nouvelle. Reymond de Sabunde, le médecin mystique, cherche ses preuves dans la nature ; son style est populaire ; il tend la main aux Paracelse, aux Bohme, à la philosophie orageuse du XVIme siècle. La plus remarquable de ses idées, reproduite par Kant avec éclat, et de nos jours par un autre médecin, le docteur Bûchez, est d'élever l'intérêt de la vie morale an rang d'un critère de la vérité. La vérité se trouve, suivant Reymond, dans la doctrine la