‹ La Philosophie de la LibertéChapitre 59 sur 103 · RE ¥ MON D DE SA B UN DE · texte numérisé non relu

RE ¥ MON D DE SA B UN DE

plus propre à nous rendre meilleurs. C'esl essentiellement par leur utilité pour la morale qu'il prouve ou croit prouver l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu.

S'il est vrai que la volonté soit le principe et le but de notre être, deux axiomes impliqués l'un dans l'autre et dont chacun repose sur sa propre évidence, il est impossible que la doctrine de Reymond de Sabuude ne renferme pas le germe d'une méthode légitime. C'est une pensée excellente; mais, comme toutes les choses excellentes, elle devient détestable lorsqu'on l'entend mal. L'intérêt de la vertu ne saurait remplacer l'évidence. L'intérêt pratique est une méthode certaine, mais anticipée, qui donne les théorèmes sans les preuves ; la logique seule est l'instrument des démonstrations. Le cœur fournit le thème, l'intelligence le développe; et la tâche de l'intelligence ne sera accomplie que par la constitution d'une doctrine qui subsiste par sa propre force, sans l'appui du cœur. Le cœur ne demanderait rien à l'intelligence s'il pouvait tout lui donner: disons mieux, il lui demande tout, parce qu'il lui donne tout.

Ce que nous appelons ici le cœur pourrait également se nommer la foi, de sorte qu'en les généralisant, les principes d'Anselme et de Reymond de Sabunde se rejoignent. En effet, le christianisme a fait naître dans l'âme des besoins auxquels il peut seul satisfaire. La morale chrétienne est devenue

ira LBÇOX T

celle de l'humanité; mais, quoiqu'on pensent les esprits superficiels, la morale chrétienne est inséparable du fait chrétien. Le théiste sérieux qui accepterait la morale toute entière, telle qu'elle est dans notre conscience moderne, sans donner créance aux promesses de l'Evangile , ne pourrait aboutir qu'au déchirement et au désespoir. Au désespoir, parce que les pensées de son cœur le condamnent; au déchirement, parce que sa condition inexplicable contredit l'idée de Dieu. Telle était l'idée fondamentale de l'apologie dont Pascal a laissé les débris magnifiques, et que notre maître, Yinet, avait reprise. Il a dû, lui aussi, la laisser inachevée ! Le côté positif de leur doctrine, c'est qu'il y a dans l'âme humaine un raccourci du christianisme que la fidélité morale peut faire sortir de son obscurité, une lumière qui éclaire tout homme venant au monde, pourvu que la volonté mauvaise ne l'éteigne pas. Le christianisme est en nous, comme il est devant nous; l'un répond à l'autre et le complète. Croire à L'intimité de la conscience morale ou croire au christianisme serait donc une même chose. Mais pour que la science chrétienne soit véritablement une science, il faut que la subjectivité de son inspiration disparaisse, il faut qu'elle se démontre tout entière à la raison.

Suivant le christianisme, le but de l'histoire est une complète assimilation de la volonté humaine à la volonté divine, et de la pensée humaine à la vé-

PHILOSOPHIE DE LÀ IKNAlSSArSCK 103

rite divine. La science devrait donc apparaître eomme un libre produit de l'esprit humain. Mais (♦affraraehissement de l'esprit humain commence nécessairement par. la négation des doctrines fondées sur l'autorité. Les Pères de l'Eglise ont formulé le dogme chrétien, les docteurs du moyen âge l'ont raisonné. Il ne suffit pas de le posséder et de le raisonner, il faut le reconstruire librement, en le tirant de nous-mêmes, afin que sa parfaite conformité avec notre essence devienne manifeste. Toute assimilation suppose une décomposition préalable. Cette assimilation est le but marqué à la philosophie moderne, que nous ne pouvons pas considérer comme achevée aujourd'hui, car jusqu'ici nous n'avons guères assisté qu'au travail de décomposition.

Il faut donc que le christianisme disparaisse de la surface pour germer dans la profondeur.

La démolition du grand édifice de la chrétienté est en même temps une restauration, la restauration de l'esprit ancien, la restauration du paganisme. L'époque où s'accomplit ce double travail s'appelle la renaissance; le nom est juste; mais la renaissance ne pouvait être qu'une transition : le produit du mouvement qu'elle imprime à l'humanité est entièrement nouveau, c!est l'esprit moderne.

La philosophie moderne, qui formule cet esprit, doit finalement exprimer la pensée du moyen âge avec la liberté de l'antiquité. Cette liberté fermenta longtemps avant d'éclater, et néanmoins elle se dé-

40* LKÇON T

clara avant d'être mure. Les premiers pas sont incertains. La raison veut s'affranchir de toute autorité; elle n'y réussit pas du premier coup, mais elle prélude à cette révolution en changeant de maîtres. Platon et le véritable Aristote remplacent l'Aristote de la tradition; toutes les écoles de la philosophie grecque et romaine sont remises en honneur avec plus ou moins d'éclat et de succès; les essais de systèmes originaux aboutissent à des combinaisons éclectiques. Tel est le caractère général de la philosophie du XVIme siècle, qui ne manque ni de talent, ni d'ardeur, ni même de méthode, mais bien d'un point de départ fixe et légitime. Elle remonte le cours des siècles, au lieu de se placer au commencement éternel de la pensée. L'Italie est alors le principal foyer du mouvement philosophique. Celuici nous paraît avoir atteint son plus haut point chez Giordano Bruno, qui simplifia le néoplatonisme et compléta pour ainsi dire la philosophie ancienne, en corrigeant le péripatétisme sur un point capital. L'analyse d' Aristote est impuissante à réduire le principe matériel, à le ramener à l'unité, c'est-àdire à l'expliquer. Distinguant les conditions de l'existence d'un être en cause matérielle, cause efficiente, cause formelle et cause finale, elle démontre bien l'identité intérieure des trois dernières : l'agent, l'idée et le but; toutes trois sont de nature active et spirituelle ; mais la matière, la puissance dont tout est formé, reste en dehors : l'être suprême

Page 1