XVI. La créature est libre
L'absolue liberté impliquant la parfaite intelligence, il est évident que tous les éléments qui, dans une sphère quelconque, se trouvent enchaînés entre eux par des rapports quelconques, toutes les choses qui influent en quelque manière les unes sur les autres, sont comprises dans une seule et même volonté de l'absolu; car un terme étant lié aux autres dans une parfaite intelligence comme dans la réalité, vouloir l'un c'est vouloir les autres.
Eh bien, l'univers, l'ensemble des objets de notre expérience et de notre pensée présente ce caractère de solidarité. Tous les éléments de cette pluralité infinie soutiennent entre eux des rapports plus ou moins étroits.
Et d'abord tout se ressemble. Tout est compris dans le temps et dans l'espace, tout est soumis aux mêmes lois. La môme arithmétique, la même mécanique, la même logique ont régné de tout temps et s'appliquent à toutes les régions de l'étendue. Deus omnia fecit numéro, pondère et mensurâ. L'identité de ces lois primordiales, ou des lois métaphysiques, comme on les appelle, est si évidente qu'il semble y avoir une certaine affectation à la relever. Cela s'entend de soi-même, dira-t-on.— Je l'accorde; mais pourquoi? Parce que ces lois de l'univers sont aussi les lois de notre intelligence, qui en fait partie. Dire que notre intelligence fait partie de l'univers, c'est employer une expression bien faible, bien gauche, mais pourtant juste. Les lois objectives de l'univers sont donc les lois subjectives de notre intelligence ; nous ne pouvons en douter sans mettre en question toute vérité. Cette réflexion nous fait comprendre pourquoi il nous est impossible d'admettre ou même de supposer une dérogation à ces lois objectives. Partout le carré de l'hypothénuse sera égal aux carrés des deux autres côtés du triangle rectangle. Partout les prémisses d'un syllogisme étant données, la conclusion en sortira.
LE MONDE EST UNE VOLONTÉ DE l'àBSOLU 419
L'universalité de l'empire des lois métaphysiques est quelque chose que nous supposons nécessairement a priori ou, comme je le disais tout à l'heure, quelque chose qui s'entend de soi-même. L'expérience n'a pas cessé de confirmer cette supposition. Mais rien ne nous autorise à conclure de cette nécessité pour nous à une nécessité absolue, alors même que nous ne pouvons imaginer d'aucune façon comment d'autres lois seraient possibles. Tout ce qu'une saine critique nous permet d'affirmer, c'est leur universalité de fait.
Toutes choses se ressemblent donc, toutes choses sont identiques à leur base, l'intelligence et le monde obéissent aux mêmes lois.
Ce n'est pas tout : les choses de ce monde influent toutes les unes sur les autres ; elles soutiennent les unes avec les autres des rapports de causalité. Nous ne connaissons que la plus faible partie de ces rapports; mais ils s'étendent à tout, la raison nous oblige de l'affirmer. Les mers, les montagnes, la distance du pôle, font les climats et les mœurs des hommes ; les hommes, à leur tour, diguenl lesmers, percent les montagnes et changent les climats. Ils détruisent les races des animaux et des végétaux pour leur en substituer d'autres. En un mot , l'homme agit sur la nature , comme la nature agit sur l'homme. L'influence de la nature sur l'humanité n'est pas bornée à notre globe; elle n'a pas de limites matérielles. Notre vie de chaque instant,
toute l'histoire de notre race, sont réglées par le mouvement de la terre, qui obéit à l'attraction du soleil, déterminé lui-même dan g sa marche et dans tout son être par les astres ignorés, compagnons de son existence. Les rayons de l'étoile la plus loinlaine , éteinte peut-être depuis des milliers d'années , éclairent le chemin du voyageur et portent dans son âme de douces ou de graves pensées.
Dans tout ceci , je le soupçonne , vous ne verrez que des lieux communs pour éclaircir un autre lieu commun. Il est constant que le monde matériel, intellectuel et moral forme un tout par les rapports de chaque être particulier avec tous les autres. L'univers entier est donc compris dans l'unité rigoureuse d'un seul acte : l'univers, c'est-à-dire tout ce que nous savons et saurons jamais , car ce que nous saurons est nécessairement en rapport avec ce que nous savons et ce que nous sommes : tout ce que nous savons, tout ce que nous pouvons penser, tout cela n'est que dans cet acte et par cet acte. L'univers est cet acte : une volonté de l'absolu éternelle, immuable, absolue — car c'est une volonté.
Ceci nous fait comprendre, je l'ai déjà dit, la nécessité des choses et le caractère particulier qu'un examen attentif de nous-même nous fait trouver à cette nécessité. Les choses prises en détail sont nécessaires dans ce sens que le changement d'une seule les altérerait toutes. Mais le tout*est-il nécessaire? — Il est possible d'en douter, et le doute est