OPTIMISME ET CHRISTIANISME
cet optimisme contredit le sens des termes, parce qull est contraire aux lois de Pesprit qui a créé ces termes ? Le mot mal, pris dans sa généralité, ne signifie quoi que ce soit, et dans ce cas, il n'y a point de problème du mal; ou bien ce mot signifie ce qui ne doit pas être^ comme lorsqu'on dit: ce que vous faites est mal. L'optimisme fataliste se résume donc en cette formule: ce qui ne doit pas être, doit être. On ne peut l'entendre qu'ainsi: ce qui nous semblerait ne devoir point être, doit être pourtant; le mal n'est qu'une illusion, et cette illusion est elle-même un bien; en réalité il n'y a point de mal. L'optimisme supprime donc la différence du bien et du mal. S'il est logique, s'il est fpanc^ il le doit proclamer, et donner ainsi la mesure de sa valeur morale. L'optimisme éteint l'espérance, Toptimisme brise le ressort de l'acti- • vite. Tout est bien autour de nous, nous sommes bien tels que nous sommes. Restons ainsi, restons ici. Laissons pleurer, laissons mentir, n'entreprenons pas de changer le monde! Voilà l'optimisme. Le sentiment chrétien est de tous points contraire à celui-ci. Leur antipathie est déclarée. Le sentiment chrétien est le mélange d'une double folie, que notre société proscrit et dédaigne à Tenvi l'une et l'autre, et dont les noms mêmes tombent en oubli: l'héroïsme et l'humilité. Aux yeux des gens d'esprit, ce qu'il y a de plus absurde dans le christianisme, c'est sa morale. Pour la métaphy-
sique de Nicée on a parfois des respects qui ne tirent pas à conséquence, pour le Sermon sur la montagne on a des haines sourdes et sans mercL Le chrétien ne croit pas que tout dans le monde soit bien tel qu'il est, il croit que le monde est malade: mais il croit que le monde peut être guéri. Il a la présomption de penser que son affaire à lui c'est de le guérir, et il se met à la brèche, sans mesurer du regard le rapport entre ses forces et la tâche qu'il entreprend. Il aura fait assez pourvu qu'il se soit donné tout entier à son ouvrage, et tant qu'il ne s'est pas donné tout entier, il n'a rien fait.
Le chrétien ne ménage pas ses forces, parce qu'il ne compte pas sur ses forces. Il n'est pas content du monde, il n'est pas plus content de lui- ' même. Il se sait et se sent malade, mais lui aussi peut être guéri; il sera guéri. Son idéal n'est pas une chimère; son idéal, c'est l'avenir; son idéal, c'est la vérité. De lui-même il ne peut rien, maisi il peut tout par la prière. Jusqu'où portera-t*il son étendard? Il l'ignore. Dieu peut se servir de lui. Dieu peut se servir d'un autre. Son affaire à lui, c'est la fidélité dans l'humilité: < Quand je suis faible, dit saint Paul, c'est alors que je suis fort. > Qu'il reste obscur et sans fruit apparent, luttant contre ses propres misères, il ne se découragera point. Qu'il renouvelle la face du monde, loin de s'en enorgueillir, il se prosternera dans la pous-
sîère, effrayé non moins que ravi de voir que son Dieu fasse de telles choses, et qu'il les accomplisse par un tel organe. Ce mécontentement de soi-même, ce besoin d'un complément, cette gratitude attendrie pour le bien qu'on a pu faire, cette ambition qui se porte à tout, comptant sur la puissance qui vient du dehors, qui vient d'en haut, c'est le fond de l'âme chrétienne, où le dogme et la morale sont une seule et même chose , la propre substance de la foi. Une folie , sans doute , mais si grande que nos yeux myopes ne la mesurent plus.
Si l'optimisme est bien convaincu, s'il est sérieux, à la bonne heure, le monde ira comme il peut aller et chacun de nous en tirera ce qu'il en peut tirer. Soit! Mais s'il lui restait quelque doute, s'il s'avisait que sur quelques points les choses pourraient aller mieux, qu'il laisse faire le chrétien, s'il le trouve. Il le reconnaîtra à la flamme. Pour le christianisme sans la flamme, pour le dogme formulé par des légistes, pour la morale prêchée par des lèvres charnelles, c'est un spectacle désolant, qui justifie bien des répugnances : corruptio optumi, pesmma.
Un dernier mot: Vous constaterez que tout en nous hâtant beaucoup, nous n'avons pas essayé d'éluder les questions qui s'offraient dans le cours de notre étude. Il s'en est élevé plusieurs, d'ordres assez divers : toutes ont été soumises à l'emploi de la même méthode. Le rationalisme et la tradition,
l'espèce et l'individu, le déterminisme et le libre arbitre, la nature et le miracle, l'humain et le divin, partout nous avons rencontré des délBilés, des alternatives tranchées, avec sommation de prendre parti pour ou contre. Partout nous nous sommes soustrait à ces sommations; partout nous avons essayé de faire voir que ces alternatives en apparence inévitables ne le sont pas en réalité, que leurs abstractions contradictoires sont également insufSsantes, que la solution propre à satisfaire l'esprit humain en traduisant le fait réel, ne se trouve que dans la synthèse. On voit se produire un résultat identique lorsqu'on essaye d'appliquer le même procédé, dans le vaste champ des idées morales, à résoudre les oppositions fameuses du devoir et de l'intérêt, de l'amour et de la justice, de la raison autonome et de la loi divine. Portés à la vraie hauteur, ces termes opposés se pénètrent et se confondent. Us se confondent précisément dans l'idée chrétienne. La méthode de synthèse est la méthode proprement chrétienne, qui repose sur l'homme-Dieu. Il faudrait comprendre en effet que si les faits chrétiens sont vrais, nous ne devons pas y voir de gigantesques dérogations à la nature des choses, mais la nature des choses eUemême, et la clef du phénomène universel. Mais il en est de la doctrine chrétienne sans la logique chrétienne comme de la doctrine chrétienne sans le sentiment chrétien : ce sont des monstres.
La logique n'est qu'un instrument, on n'a garde de l'oublier. Celle que le christianisme suggère et commande peut servir à l'exposition d'une pensée antichrétienne. Pour comprendre la suprême raison du christianisme, la logique ne saurait suffire, il y faut joindre le respect absolu de l'idée morale. Et l'intérêt moral n'est point encore assez, il faut y joindre la fidélité de l'observation, une soumission docile à l'expérience, qui ne permette pas à l'esprit de s'arrêter jamais dans un résultat abstrait, sans l'avoir fait passer par l'épreuve des faits de tout ordre. L'expérience scientifique enfin n'aboutit guère qu'à poser des questions. Pour y voir clair, pour les résoudre, il est besoin, je le crois, d'une autre expérience, incommunicable, l'expérience du cœur, le don de Dieu, l'amour de Dieu, la présence de Dieu dans l'âme, la communion de Dieu.
Les théologiens , privés d'une logique appropriée aux choses qu'il s'agit pour eux de rendre, sont trop souvent conduits par la leur à représenter euxmêmes comme inconcevables les données essentielles de leur croyance, tellement qu'on croirait la foi compromise du moment où l'on commencerait à se douter que ce qu'on tient pour la vérité pourrait bien se trouver possible. C'est pourquoi il est absolument nécessaire de distinguer entre le christianisme et la théologie. Les chrétiens sont imis de cœur et se reconnaissent à travers toutes les théologies, même à travers les théologies dont
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les formules offensent et contredisent le plus directement le sentiment chrétien.
L'ambition qui veut le juste, qui veut le grand, qui veut le vrai et qui les croit possibles ; le sentiment de sa faiblesse propre, de sa misère propre ; le mépris du moi, le besoin de pardon, le besoin de changement, le besoin d'une autre force que la sienne propre, la soif de Dieu, voilà ce qui fait le chrétien.