‹ La Philosophie de la liberté, [Tome] 1: L'IdéeChapitre 85 sur 86 · L'OPTIMISME · texte numérisé non relu

L'OPTIMISME

et tous les essais de systématisation, c'est le sentiment fondamental: ce sentiment est celui d'un besoin, et d'un besoin satisfait. C'est l'amour, sans doute, mais c'est l'amour déterminé d'abord par l'humilité, plus exactement par le repentir, ensuite par la gyatitude ; mieux peut-être l'amour réveillé par la gratitude, qui provoque le recueillement, la componction et le repentir.

Voici le nœud, voici le point vital pour la philosophie expérimentale et spéculative, Trouveas-vous que le monde soit de tout point tel qu'il doit être? L'être humain se trouve-t-il lui-même tel qu'il doit être? Les philosophes se prononcent pour une double affirmative qui leur semble inévitable a priori. Je dis inévitable, car l'esprit fait effort pour s'y soustraire; un tel optimisme est triste à mourir. Il faut donc tout absoudre, tout approuver, tout admirer I II faut au moins nous bien mettre dans l'esprit que ce qui nous afflige, ce qui nous offense et nous humilie, est dans l'ordre et ne changera jamais. L'humanité n'est pas optimiste, car l'humanité veut espérer; l'optimisme est le tombeau de l'espérance. Les religions n'ont qu'un mot, et ce mot c'est un cri: qui délivrera? Crépuscule d'un bonheur tombé, aurore de la gloire entrevue, le pinceau n'a pas d'autres couleurs, le chant qui s'éveille nous parle d'un monde meilleur, le cœur frémit, l'âme cherche à sortir, le Dieu veut naître. NonI les douleurs de l'enfantement seront des

douleurs stériles. Il n'y a rien au-delà de ce mur ; il n'y a rien de plus propre que cet égout. Arrangez-vous de vos misères, vous n'en guérirez pas. Cette commune Iftcheté, c'est la condition de notre nature; cette universelle souffirance, c'est Tordre universel: ces sanglots sont notre hommage au Tout-Puissant, qui a tout créé pour le mieux. L'optimisme met en système cette chose horrible entre toutes, le sourire du désespoir.-

S'il est désolant, l'optimisme, il est encore plus malsain. La vie morale consiste à changer ce qu'on trouve mal en soi-même et tout autoui* de soi. Si toutes choses sont bien comme elles sont, pourquoi changer, pourquoi peiner? Ce n'est pas le fait qu'il faut transformer pour le rapprocher de l'idéal, c'est ce bien idéal qu'il faut conjurer comme un fantôme hostile à nos joies. Ou si nous finissons par nous en accomoder, puisque enfin, tout étant bien, il faut s'arranger de tout, sachons le prendre pour ce qu'il est, pour un fantôme, sans essayer jamais de le faire passer dans la vie, ce qui nous rangerait tout aussitôt parmi ces gens dont l'ingénieux chevalier de la Manche est resté le patron et le modèle. Tout accepter, tout approuver, afin de tirer parti de tout, voUà la seule morale logiquenient compatible avec le système qui fait du mal non pas un accident temporaire et réparable, mais un élément de l'ordre étemel des choses.

Est-il encore intéressant de faire observer que

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