I.A r'HlLOSOPniE UE LA PilX
lieu racial, et que la concurrence se déploiera en sous forme de libre émulation industrielle, conimei'ciale, scientifique. Mais cette forme de la concurrence n'est pncoro guère rassurante. Qui peut garantir que l'inégale répartition des richesses ne demeurera pas, dans un avenir indéQui, l'occasion de luttes violentes entre les pays de surproduction el les peuples pauvres, arriérés ou vieillis ? Un mineur du sud de la France n'arrive à extraire que 170 tonnes de houille par an, tandis que le mineur d'Ecosse extrait plus du double dans le même temps ; or, malgré cette disproportion, le mineur américain arrive à disputer notre marché au mineur écossais. Est-il évilable que la teatation vienne au premier de fermer au second les portes de son pays, et au troisième, celle de les forcer ?
Certaincsécoles socialistes, il est vrai, reprenant à leur compte ridée d'une nécessaireévolution des sociétés humaines, reconnaissent que la guerre est inséparable d'un état social fondé sur la concurrence économique, el tirent parti de cette objection pour conclure que la question de la paix universelle se résoudra le même jour que la question sociale, — jour lointain oii une commission de représentants de l'humanité tout entière réglera d'autorité la production et la répartition des richesses du globe. Les théoriciens de ces écoles n'ont pas de
îinc à montrer que, sous nos yeux, certains phénolènes économiques, tels que les grands trusts d'Vméip, semblent s'acheminer tout droit vers celle soluîon. Mais ces transformations, qui sont encore des armes de la concurrence, conduiront-elles à la paix ? plies détruisent, sans doute, la concuiTcnce entre les
trepriscs moins étendues, mais c'est en les tuant. Et li nous garantit que les dénaocraties de l'avenir, si les se substituent d'emblée aux organisateurs de ces rndicats fantastiques, se montreront bumaines envers races plus faibles ou moins favorisées par le sol et
climat ? L'exemple des Etats-Unis, renotiçant à leur îGtique traditionnelle de paix, mettant la main sur Philippines sons prétexte d'affranchir Cuba, impoint à celle-ci une Constitution profitable à leurs propres itérais, appuyant de leurs canons l'insurrection de marna, cet exemple n'est-il pas singulièrement sng-
stif et menaçant? Comment, en définitive, de la
issance, source habituelle de la violence, de la ;hesse et de la corruption, découleront jamais la lixet la justice, si ceux qui les détiennent ne sont pas, tas que de nos jours, des pacifiques et des justes?
l.\ THILOSOl'HIE DE LA PAIX
Ainsi, un doute radical plane sur l'avenir de l'évolution pacifique de rhuiijanité. L'histoire, avec des motifs d'espérance, nous fournit des cas inquiétants de retour à la barbarie. L'expérience d'hier ne décide pas ce que sera demain, cl, par suite, ne fournit aucune règle à notre action.
Et cependant, la nécessilé d'agir nous presse. Il nous faut, talonnés par les problèmes pratiques que nul ne peut éluder, savoir si nous consentirons h l'inertie, l'injustice, à la guerre perpétuelle, ou si nous voudror retTott, l'équité et la paix. El la réponse que ne peul nous fournir la considération du fail, nous la demaaderons h. la philosophie du droit. Le problème : « Qi deviendrons-nous ?» se subordonne ainsi à celui-ci (( Que voulous-nous faire? n, qui dépend de cet autre i( Qu*est-il juste que nous voulions :' »
Mais, sur ce terrain proprement philosophique, nouai rencontrons encore des difficultés et des objeclions.J Il s'est trouvé une école, et, qui plus est, une école idéa-liste, pour contester cette dislinclion du fait et du droil et alïirmer que l'évolution historique n'est autre que U réalisaljun logique de l'esprit dans les choses, et qu'ainsi la raison ne saurait concevoir un ordre mora de l'univers autre que celui qui s'est déroulé à traversai les siècles. On a reconnu la conception liégélienne de
tA PAlï
m plillusophic de riiisluiie qu'il importe de résumer brièvement ici (i).
D'après Hvgcl, l'Ktat est la plus haute réalisation de l'idée de iibcrté, que la faniiSlu cl la société civile nvilisfnl à un moimlre degré; car c'est la conlrainle de l'Elat qui met l'individu, qu'il le veuille ou non, en possession de ses droils. Pour assurer la p'us entière lîl>erlé des individus, il importe que l'Etat soil souverain ; et cetle souveraineté ne connaît pas plus de liniites au dehors qu'au dedans, car s'iî abdiquait devant une force exlérieure, l'Etal remellrait en question U»uUs les franchises intérieures. Ainsi les Etats se dressent les uns en face des autres comme autant de personnes absolues, et la jfuerre naîl de cet antagonisme iuévilablo.
Nécessaire, continue Hegel, la guerre est doublement morale. Elle l'est par ses efl'ets internes, car elle arrache les caractères à rhabilude déprimante de la sécurité et du confort ; elle apporte à l'homme civilisé une utile expérience de la fragilité, et, par suite, du prix incsiimable des biens qu'il est menacé de perdre ; enlin elle resserre,
(i) i'.{. IIicGKi., Werlir, édition complùlc, Bi-rliii iMSa cl suiv., [iriiicipalement : Philos, des liechts [l. VIII, §§ 3ai ot fiiiïv.) et Philos, (fer tjfschichiv (t. IX),
tA PiriLOSOPBIE IW 1% PAR
en face du danger commun, le lien cixnque et l'autorité du pouvoir ceûlral.
Elle est morale, aussi, et bienfaisante par ses eflels mêmes sur \a vie internationale. C'est elle, en définitive, qui fonde la paix des traités, et la suprématie ffu'elle assure aux vainqueurs n'exprime pas un accidentel succès de la force. Puisque J'iiistoirc exprime nécessairement la rf5alisalïon de rcsj)ril dans le monde. la victoire met en état de remplir sa mission civilisatrice la nation la plus aple, par sa force et sa vertu, à accomplir les destinées de l'univers. De là le rôle, dans riiisloîre, des ti peuples hisloriques i>. Hébreux, Grec», Romains, efe., et des « hommes historiques •>, de j^'rands conducteurs d'hommes, Alexandre, César, Lu-' iher, Nupok'on. De ces u héros » de l'humanllé, il est vain de se demander, avec les pédants d'école (Sc/jh/meisler). .s'ils ont été moraux, justes et compa lissants, ni s'ils ont clé hetneux : en fait leur destinée a près toujours été tragrique. Qu'importe ! Ils ont été les i^anc melfeurs en scène du drame hislnrique, dans Lequel II heurt des [tassions et des intérêts se résout toujours at profit de la plus grande liberté. Ainsi les guerres et loj révolutions des Empires répondent à la (inalité mystérieuse qui conduit l'humanité et la nature entière le triomphe final de l'esprit. Il est vain, dès lors, de s^
i.A pniLOsopfrre t>t: i .v paît
demandfr si la guerre est bonne en droit. Le droit et le fait roïnridoni fions le développement d'un univers mrt par la poussée interne de l'idée.
Telle est, d^nns ses grandes lignes, la conception hégélienne fki rôle moral de la guerre dans l'histoire. On n'allend pas que j'apporte ici de celte théorie une critique en règle qui inipliquemit un examen des principes métaplnsiqiies do tout le système. Mais il <;nffît. pour en montrer la laiblesse. de remarquer que Hegel lï'a pas été conséquent nrec son propre svsièmc et qu'il est contradictoire d'admettre comme nécessaire entre Etats la giTCrre que ces Ktats doivent «npprimer entre familles et enire tndÎAidits. Pourquoi ériger en absolu, en entité sociale. l'Etat qui n'est qu'un groupement de groupes, plus artiliriel, souvent plus variable dans sa forme, dans son étendue, dans sa durée que les groupements naturels qnî le composent ? Qui ne voit que la logique du système de Hegel le conduisait précisément à concevoir, au-dessus de l'Etat, la seule puissance Juridique qui puisse prétendre .^ quelque caractère de souveraineté absf»hie. puisqu'elle ne connaîtrait plus d'antagonistes autour d'elle, l'humanité tout entière organisée en société de droit?
Quant aux arguments de Hegel sur les bienfaits intérieurs de la guerre, ils me jiaraîtraient autrement
LA PHaO SOPHIE UE lA PAES.
L-onvaincants. — s'ils ne porlaicnt à faux. CerlesJ l'hislorien, d'accord sur ce. point avec le moraliste, peuf nous prouver par les finis qu'un grave péril national a^ souvent suscité de mâlrs courages cl de bienfaisantes réconciliations entre les citoyens divisés. Mais nou^ avons précisément montré plus haut que les laits ne suffisent ii rien prouver en l'espèce puisqu'on peut toU' jours leur opposer d innombrables faits contraires : le trahison, la débâcle devant l'ennemi, l'inulile cruauté du vainqueur, les féroces représailles des vaincus. MaisJ fùt-il même établi qu'en fait la guerre engendre plus de vertus que de vices, qu'elle élève le niveau moral des combattants, au Ueu de les ramener à la mentalité des sauvages, en quoi, je le demande, la légitimité me raie de la guerre en apparaîtrait- elle mieux fondée] Qui donc a jamais osé déclarer bons l'incendie etTînoi dation parce qu'ils suscitent l'héroïsme des sauveleursî Quel bomrac d'Etal oserait infecter de bacilles le sources et les rivières, ou détruire les moissons, |>oui ouvrir un champ plus vaste à l'activité des médccinsjj des garde-malades, h la charité des riches, à l'abnégaJ tion de tous les altruismes? Par quel monstrueux privilège la guerre serait-elle, de toutes les formes dumalj k seule qu'il serait vain on sacrilège de combattre pa
^gar3 pour les bienfails accidentels qui. parfois, en llténuenl ou en font oublier l'iiorreu!- ?
Qn'iinporle. nu rcsle, la moralité des conséquences,
si le principe même de la giierrc est immoral? Et c'est
)icn là, au bout du corapte, le noeud du problème.
)n ne fonde rien sur l'absurde, on ne juslilie rien par
qui est injuste radicalement. Or la guerre est l'ab-
[surdité ni(5me et la souveraine injustice.
Elle est absurde, car elle est l'abdication de l'esprit
lômc en face de la force: elle suppose un consente-
lent tacite ti fonder un droit sur une éventualité dont
la détorniinaliun écliappe à loule prévision rationnelle,
toute estimation morale ; elle est absurde parce qu'elle
l'établit aucun rapport de raison entre l'elVort et le
iccèa. Que penscrait-fm d'iuî homme qui tirerait à
jiîe ou face pour résoudre un cas de conscience ou
choisir une carrière? Il n'y a guère moins d'absurdité
attendre des hasards du combat rétablissement ou la
opération du ilniil. L'bisloire n'est qu'une longue
plironique des bonnes causes perdues au tribunal de
ïars, un martyrologe des nations écrasées uniquement
ïrcc qu'elles étaient moins nombreuses» moins e>er-
4ti
f.X l'IIlLOSOPHI
cées à la guerre, moins bien équipées, ou simplement parce cjue l'adversaire avait ou pour alliées la lamine, la peste ou la tcmptilc. Trop d*cxoiïiples récents se sont déroulés sous les yeux, de noire génération pour qu'i| soit besoin d'nji citer un seul.
Et quand bien mômf un prodigieux hasard aurait tmijoiHs incliné le sort des bataiUes au profit des justes causes^, notre protestation contre rinjiistice de la guerre resterait fondée en raison. Nous protesterions contre toute revanche sanglante, du l-elle rendre l' Alsace-Lorraine mahresse de ses destinées. Absurde, en effet, la guerre est toujours injuste, si nous définissons If droit, non la consécration écrite des accidents de. l'histoire, mais la règle mutuelle, librement consentie par ceux qu'elle oblige en vue des besoins de la vie commune. Quelles r|ue soit d'ailleurs leurs conceptiorta morales ou religieuses, les hommes veulent quelejiisfe ne soit pas seulerrient le légaf, mais aussi le bien ; ilsi tendent à identifier la sphère des droits et celle des devoirs, à amender là loi f-ar le modèle de l'impératif* moral. Or, la guerre peut bien fonder un état légal, mais non un r[,Tt jnsir. puisqu'elle exclut du pacte social la liberté de Time des parties, et qu'elle impose à l'activité du vaincu d'autres fins que celles qu'il lient, et qu'il recherche h tort ou à raison, pour les mciileureSi
LA PinLOSOPmE HE tA. PAIX
Et de fait. les vainqticnrs seuls proclament la jastire dn Dieu des combats : les vaincus n'ont pas coutume de chanter : Te Deam tatidanuts . . . !
A celte conception à\\n droit fondé sur la liherle et la raison, on objectera peut-être que Texistence des sociétés ne saurait se réduire à des termes purement rationnels, et que la concurrence vitale est au nombre de CCS facieni's, à la fois naturels et inystérieux, qui f^ivorîsent réclosion laborieuse de l'état juridique entre individus et entre nations. Il n'est que trop vrai. L'idéaliste ne saurait oublier le contraste brutal de îa réalité et de SCS propres conceptions. t( Le temps ne consacre que les œuvres où il a eu sa part ». Ce mot du tragifpie grec, repris par un homme d'Etat français dans une circonstance mémorable ( i), exprime avec force les concessions qttn l'homme d'action est tenn de faire à la tradition. On ne réforme un étal social qu'en s'appuyant sur cet état même. On ne fondera un droit de la paix qu'en renonçant ;\ l'utopie de tracer d'emblée une carte poliliqun du monde dont le dessin réparerait toutes les injustices et désarmerait toutes les tjrannies. Mats antre chose est de subir les nécessités
(i) \f. Comités, ail biinjucl franco-anglais ilti ^jO iioverabro rgo».
i.A l'iinosnriiiE i>e i.a paix
réelles de la nature, autre chose de renoncer à insérer dans cette nalure, qui n'est pas entièrement rigide et rebelle à notre action, l'action de notre libre effort. Ce n'est pas le lieu de refaire ici l'examen du problème de la liberté. Mais, que la liberté soit un pouvoir de conunen- \/ cément absolu, ou simplenicnl la dclerminatinn inlérieure des actes individuels par des motifs rédécbis, elle ne s'en oppose pas moins de quelque fii<;on à la causalité nalurelle, inconsciente, extéiieurc el mécanique. C'est précisément dans la mesure où les événements humains sont régis non seulement par des influences cosmiques, mais par des passions, des idées et des voliliuns individuelles, qu'ils constituent, suivant l'expression de Michclet, « l'hisLoiie progressive de la liberté » . Car dans la passion même tressaille une spontanéité étrangère à l'ordre mécanique, source de contingence et de création.
Libre donc à une philosophie paresseuse de proclamer l'élernité, vuirc la légitimité de la guerre, soiis prétexte qu'elle rentre dans 1' v ordre de la nature ». C'est au contraire dans l'émancipation de la loi dénature, par les victoires de la liberté sur le mécanisme, du conscient sur l'inconscient, que la raison aperçoit la méthode de son véritable développement. Pour elle, il n'y a pas, à proprement parler, de « droit naturel » ; il n'y a de
droits que ceux qut sonl intelligibles, discutés et consentis ; et la guerre, justement parce qu'elle n'est que « nalurcUe d, parce qu'elle supprime le consentement et la discussion, ne peut fonder aucun droit. Seules, des personnes morales, — qu'elles soient d'ailleurs des individus ou des collectivités, — sonl autorisées à signer des contrats et à fonder des sociétés. Voilà pourquoi ce que Kant(i) appelait « laconstitution d'une société civile administrant le dioit universellement », e^t la Cn
(i) Kant avait aiîmirablcment <îisccrné ce caractère foncièrement rationiwl et volontaire de la croyance h la paix untversellu. Non jms qu'il nu crût k mie sorte de corn pi ici lé de la nalurc avec les fins morales de riitimaniLé. Il a même devancé ses conlemporaiiis dans l'aflinuation formelle de la croyance au progrès. A travers !ps lulles confuies des individus el des races, il aperroit un « dessein de la nature " rjui tend à réaliser un ordre meilleur. Les distordes mêmes de l'étal do nature Jui apparaissent comme le slifuulunl indispensable qui a poussé riioniaia hors de la barbarie el tui a fait chercher la liberté par le droit. Mais il a toujours rnaiiilerin le earactère purement ititelligible de l'idéal pacifique. La « [tait [lerpéliiclle n est, pour lui, une idée su sons rigourousenieiit kantien du leniie, c'est-à-dire un concept forgé *l i>riori el dont la \aleur reste indépendante de toute adéquation cipéri inenta le. 11 a pu dire en ce sens que oetlo idée est irréalisaLle (unausjiihibar], qu'elle est «eulcmetit un « princi|ie régula- Iciir », une maxime d'action : " I^a raison moralement pnitiqiiu nous adresse ce veto sans a}>j)cl : il ne doit point v avoir de guerre ». Cf. Projet de paix peipélaelie ; Idée d'une iiistoirc antverselle de la nature : Doctrine du Droit, etc.
suprême qae doivent se proposer toutes les volontés bonnes. Il se |>eul que l'évolution historique se prête complaisamment à lélaboraLion de l'idéal pacifique. Mais il serait, aussi arbitraire de penser qu'elle pousse la complaisance jusqu'à se passer de notre effort que de l'y croire invinciblement rebelle. Tout grand prof,'rès est à la foia effet de causes mécaniques et œuvre d'invention et de liberté. L'histoire, si elle est incomplète quand on. n'y voit que des actes voulus, devient inintelligible dès qu'on les supprime. La paix, est donc à la fols une conclusion nécessaire du passé et un idéal qu'on doit faire descendre, degré par degré, sur la terre. Telle est la vérité dont il fout nous convaincre nous-mfimes et convaincre autrui. Croire au progrès est bien ; mais combien il serait vain d'espérer en la paix à venir sans vouloir de toutes ses forces le droit qui la fonde et la justifie 1