I. — La conseroatùm et la tmnsfàrmalion
On a souvent confondu la providence avec la ùcm* servation du monde, et celle^i demande une étude plus attentive qu'elle n'en a obtenu jusqu'ici.
Il fout même modifier un peu l'acception où se prend ce mot. D'après la théorie vulgaire, aussitM l'œuvre de la création achevéoi commence celle de la conservation. Prise dans le sens absolu <iu mot^ là conservation ne serait dès lors qu'un maintien ift statu quo de la magnifique œuvre mise au jour par le Créateur ; ce ne serait que sa préservation de toute déviation, de toute décadence, de tout ce qui pourrait en amener l'anéantissemait* Or, s'il y a quelque chose de tout cela dans la divine Providence, il n'y a pourtant pas de stalu quo dans la marche du monde. Au contraire, tout y marche, tout y change. Dans le monde eatier rien, rien ne reste m staiu quo un seul instant ; tout y est en mouvement, en modifica-
tîon permanente : formation ou transformation, croissance ou décroissance, développement ou décomposition, telle y est la loi de tout. La seule idée d'une halte de quoi que ce soit y serait un non-sens, et de la manière dont tout y est ordonné, un non-changement serait une pure impossibilité. C'est donc autre chose qu'on doit entendre par le mot de conservation. C'est cet ordre de la divine Providence ou cette marche de la nature en vertu de laquelle toutes les forces et toutes les lois données aux existences s'y conservent à l'état normal et concourent parfaitement au jeu régulier de l'ensemble. Et puisqu'il n'y a réellement de conservation que pour l'ensemble, pour les lois, pour les forces et pour les for'mes des eiistences, tandis que celles-ci , toutes , changent continuellement de lieu ou disparaissent pour faire place à d'autres de même force et de même destination, peutêtre vaut-il mieux appeler le jeu de l'univers une transformation permanente et spéciale au sein d'une conservation apparente et générale.
La transformation de toute individualité mérite en effet une attention aussi profonde que la création de ^ensemble et la conservation des généralités.
Placée entre la création , dont il est impossible de marquer la fin, et la conservation, dont il est impossible de marquer le commencement, la transformation, qui lie les deux faits, a de ocHnmun avec eux qu'on n'en peut concevoir ni le commencement ni la fin. Le
mot qui la désigne est la traduction du terme grec métamorphose ; mais il n'en a pas le sens magique , miraculeux ; il n'implique pas Tidée d'un change^ ment opéré à vue d'œil par la volonté de quelque Deus ex machina ; il indique au contraire un changement d'une grande lenteur, tout naturel» presqu'imperceptible. On dirait* une sorte de changement du même au même. Les métamorphoses à vue n'offrent pas de questions : filles de la poésie, elles ne sont justiciables que de l'imagination qui les crée. Mais ce qui distingue la cosmologie moderne de l'ancienne, c'est qu'elle aime mieux le fait que la fable. Pour elle la transformation est pleine de difficultés ; » si bien que tout en articulant avec beaucoup de fermeté le fait général, elle est très-sobre en théories de détail. Une physique au service d'une métaphysique très-hardie identifie sans hésiter la transformation et la création continue. Tout ce qui est, ou est né ou nait encore, dit-elle, sort de la substance cosmique, de la matière brute et grossière, par voie de simple développement et de progression. L'analyse chimique fait voir que la plante est du minéral organisé ; l'animal est la plante élevée à un degré supérieur par un autre développement , l'animation ; l'homme n'est lui-même qu'un animal élevé par un développement de plus, la raison, à un degré plus haut. Et à en juger par la terre, oîi la nature organique n'occupe qu'une faible partie de la surface, de l'air et dé
Teau, lemonde entier n'est autre chose que la matière brute transformée. Mais la vraie science aime mieux ajourner toute affirmation sur des' questions d'une telle portée que d'accepter pour solutions de telles hypothèses. Car, en vain cette théorie nous dit-elle qu'il n'a fallu que du temps pour qu'une partie de la matière inorganique passât à l'état organique; que, pendant des millions ou des milliards d'années, la terre, encore en état de fusion ou dé liquéfaction, a dû ne pas contenir une seule existence organique, aucune n'y pouvant subsister ; mais que, l'écorce de Ja terre s'étant refroidie et ayant permis à l'eau de rester à l'état de liquide au lieu de s'évaporer, la plante a dû se former par l'accession de la force vitale ou de l'animation végétale, et qu'à celle-ci a dû succéder enfin l'organisation animale. Sur quoi fonder cette ciccession de la force vitale et à quoi rattacher cette succession de V organisation animale ? En réalité ce n'est pas ainsi que s'est fait ce qu'on appelle le développement terrestre. La plante, loin de se présenter avant tout être animé, n'est venue que fort tard, après les animaux de l'ordre supérieur, après les vertébrés, ayant dû attendre la formation et l'élévation de la terre ferme. Or, dès auparavant avant la constitution des montagnes et des vallées, la plaine delà terre, que couvrait^la mer, était habitée par ces animaux imparfaits et non vertébrés (les infusoires, les coraux, les éponges, les
mollusques) dont fourmillait Tocéan primitif et qui composent les montagnes d'alluvion.
Le monde végétal et te monde animal, plus parfaits, ont-ils paru simultanément ou successivement à la suite de la séparation des eaux et du continent ?
La géologie pure Tignore et elle l'ignorera peutêtre toujours. Mais la Genèse nous présente, avec raison, comme un des grands actes de la parole créatrice, comme la réalisation d'une pensée divine, et non pas comme un développement nécessaire au service d'un aveugle instinct, l'apparition des eaux et celle du continent dans un ordre de succession que la science aime à proclamer à son tour.
Ouoi qu'il en soit, la géologie et la physique semblent d'accord pour constater, avec une sorte de certitude, le fait d'une transformation incessante, créatrice et incessante au point que la métaphysique peut fort bien la qualifier de création continue. Car il est trèsvrai que les dernières découvertes de l'astronomie, les observations permanentes, semblent attester cette continuité'. Mais s'il y a naissance incessante de sphères nouvelles, cela a-t-il heu en vertu d'un développement propre de l'univers et indépendamment de la pensée créatrice ou de l'idée providentielle, en un mot en vertu d'une force inhérente à l'univers et détachée de Dieu ou distincte de Dieu?
C'est ce qu'une cosmologie scientifique se garde bien d'affirmer. Si, d'après les observations de W. Herschel
et celles de ses continuateurs, il se forme à des distances infinies, dans les espaces les plus reculés, de nouveaux corps célestes, qui n'apparaissent encore qu'à l'état de nébuleuses, mais qui déjà sont d'immenses masses de lumières ; qui, de l'état d'ignéité doivent passera celui de fluidité, puis à celui de solidité, puis prendre leurs orbites, se ranger dans un ordre voulu, tourner dans des voies prévues, se développer d'après les lois générales du monde, et se revêtir enfin des êtres que comporte leur nature et rentrer dans les desseins de l'intelligence suprême ; si, d'après les mêmes témoignages, plus loin encore commencent et avancent des créations nouvelles, la question de la continuité est tranchée. Si cela forme uû cycle perpétuel, et si ces faits sont bien constatés, la spéculation est autorisée définitivement à conclure, que l'œuvre du Créateur se continue et que ce qu'on appelle la transformation se confond réellement avec la création au point de ne pas s'en distinguer, mais non certes que l'univers, par lui-même et lui seul, est devenu créateur et continue à l'être, ou que la puissance cosmique , devenue^maîtresse souveraine, n'a plus besoin que d'elle-même pour aller créant à l'infini.
On distinguait autrefois au sein de la transformation universelle une conservation générale, celle des espèces, et une conservation spéciale, celle des individus. On disait que les individus succombent, mais
que les espèces se reproduisent. On ajoutait que dans la création entière tout s'enchaîne à ce point que si une seule espèce venait à périr, tout en souffrirait ou périrait. On avait Tair de croire qu'en ce cas le Créateur, pour sauver ce qui reste, serait obligé d'y intervenir comme le mécanicien dont l'œuvre entière se dérangerait par la ruine d'une de ses parties. Mais il y avait là une singulière erreur. Car ce ne sont pas seulement les individus qui périssent tous au bout d'un certain temps; mais il périt des espèces. Et cependant le monde marche toujours, après comme avant. C'est donc une théorie à quitter. Et pour en venir à une meilleure, les premières questions à résoudre , c'est de savoir si tout ce qui est créé doit aussi se conserver ; ou bien s'il en est une partie destinée à périr ; ou bien si le tout disparaît, vu que ce qui survit est lui-même transformé au point de n'être plus le créé primitif ?
Peut-être la vraie théorie de la conservation est elle celle-ci : périt tout ce qui n'a pas d'utilité permanente; se conserve tout ce qui est nécessaire pour que l'ensemble aille à son but. Du moins si nous en jugeons par le luxe qui règne sur notre globe, il y a réellement dans la nature matérielle une telle profusion que tout n'y est pas nécessaire. Sur la terre, en effet, il se trouve, outre ce qui est utile à ses habitants, une quantité d'autres objets qui ne sont à l'usage de personne. Dans beaucoup de choses qui sont
là pour le nôtre, nous apportons une véritable indiscrétion. Sans cesse nous anéantissons suivant nos caprices, ou immolons à nos besoins réels des milliers d'individus. C'est comme si nous nous disions sans cesse que la sagesse de la Natwre est plus grande que la nôtre, et que nous ne saurions jamais faire périr ce qui nous est toujours ou nécessaire ou agréable. Il paraît donc qu'il faut entendre la conservation divine en ce sens, que chaque chose dure en raison de la force que le Créateur y met ; et de là vient la loi qu'il donne à cette force, pour qu'elle réponde à son but.
En effet, tout est conservé jusque-là. Rien ne l'est au-delà. Ce qui prouve que l'intervention du Créateur de tout est aussi directe que permanente en tout.
Se conserve donc tout ce qui doit durer, voilà quelle serait la vraie formule ?
Mais est-il certain qu'il se conserve quelque chose de ce qui a été créé, et ne faut-il pas dire , au contraire, que de tout ce qui se produit il ne se garde rien ; que l'œuvre cosmique se modifie au point que rien ne s'y maintient ; que la conservation est au fond une constante transformaïion ? Si, des nébuleu-> ses, l'œuvre de la NcUure passe par des phases diverses à des sphères solides, et si le passage de celles-ci par des phases semblables à des nébuleuses est dans les lois cosmiques, la transformation est donc l'état permanent ? Mais alors qu'est-ce à dire, et quel est le sens de ce vaste système de métamorphoses incessan-
tes? En fàut-il induire que dans le monde entier rien n*esl définitif, que tout y est essai ou esquisse ? Que le Créateur, au bout d'un instant, se plaît à briser tout ce qu'il a créé pour un jour, et que sous son grossier symbole le mythe de Chronos dévorant ses enfants était la simple expression d'une horrible vérité? Non, car si nous en jugeons par la partie de la création qui nous est livrée, il y a partout au sein de ce qui se transforme dans Vunivèrs des êtres qui savent ou qui sentent que, pour eux, la transformation n'est pas Texclusion de la durée, qu'elle est au contraire le perfectionnement qui en est la garantie. D'ailleurs dans la nature elle-même, il y a partout un état de sécurité et de calme qui montre que le monde n'est pas seulement une œuvre ébauchée, un travail à recommencer, mais qu'il est un ensemble de travaux systématisés pour un but. Les transformations sont réelles et graves, et en ce qui concerne la terre nous n'en sommes pas aux premières évolutions. Notre globe en a subi d'immenses ; partout, jusque sur les montagnes, nous trouvons le sol d'anciennes mers ; le feu intérieur a soulevé les hauteurs primitives, les chaînes volcaniques, l'eau a transporté les monts erratV' ques. M. Agassiz a démontré que la surface de l'hémisphère boréal maintenant couverte de neiges et de glaciers s'est changée, et que la glace s'est retirée peu à peu. L'atmosphère, autrefois beaucoup plus épaisse et plus chaude, s'est raréfiée et rafraîchie.
Ces Iransfomations, on a pu les qualifier de révolutions (quoiqu'il ne faille pas prendre ce mot en son sens absolu), puisqu'elles ont fait périr les plus grosses espèces des animaux terrestres, ce mammouth, ce dînothérium et ce megathérium dont les restes gigantesques étonnent notre science. Ces métamorphoses, qui ont dû être violentes, orageuses et complètes, nous montrent jusqu'où peut aller la transformation, dont la marche continue se fait d'ordinaire avec tant de calme et de régularité. Or si ces cataclysmes sont rares, ils n'en sont pas moins dans les lois de la nature, dans les desseins du Créateur. Crises violemment exécutées, elles sont lentement préparées; et loin d'être des accidents, ce sont des combinaisons, puisqu'il n'y a pas d'accidents dans le sens de la fortuite ou du hasard. Mais ce ne sont point des saturnales. Ce ne sont point des émancipations, ni des licences, ni des jeux de la nature. Ce ne sont pas non plus de vains amusements de la part d'un Dieu, qui, d'ennui, brise ses oeuvres afin d'avoir à les refaire autres et de
se ménager des distractions devenues nécessaires : ce sont les spectacles' sensibles d'une ascension progressive, d'un perfectionnement incessant de tout ce qui est sorti d'une main parfaite.
En effet, rien ne périt. La vie ne cesse nulle part ; les formes se brisent, mais le germe d'une existence plus haute jaillit, plus frais et plus vigoureux, du sein des débris qui tombent.
Cette transformation universelle et incessante, va-telle toujours se renforçant, et un temps vienclra4-il où tout sera changé ?
Si nous en jugeons par ce globe, qui s'est transformé déjà plus d'une fois et par voie de cataclysmes qu'on a pu qualifier de créations successives, d'autres évolutions encore, de plus radicales, de plus complètes, et non-seulement une plus définitive que toutes les autres, mais plusieurs encore antérieures à celle-là, peuvent entrer parfaitement dans le but de l'ensemble.
Hais auront-elles pour effet d'amener un monde tout autre, une création toute nouvelle, dotée d'autres formes et suivant d'autres lois? N'ayons pas la prétention de l'affirmer, ni de le nier. L'univers tout entier peut changer de forme, soit imperceptiblement, soit brusquement. Des évolutions radicales s'étant faites dans celui des globes que nous connaissons, des transformations analogues peuvent avoir lieu , ou avoireu lieu dans tout le reste. Il serait même étonnant qu'ils n'eussent eu lieu que dans une seule des sphères célestes. Or s'il y en a eu dans d'autres, on doit, d'après la loi de la variété dans l'unité, admettre les unes plus lentes, les autres plus rapides^ celles-ci plus complètes, celles-là moins étendues que les nôtres, qui ont mérité le nom de créations nouvelles. Ces renouvellements ou ces créations à venir se concevront d'autant mieux, qu'on les mettra en rapport
plus intime avec celles qui doivent former l'histoire
de l'univers sj)irituel. Elles seront les yéhicules nécessaires des évolutions de ce monde intérieur auquel le monde physique sert de demeure. Or, si nous en jugeons par l'espèce humaine, qui, depuis les temps primitifs, modifie à ses grandes époques ses mœurs, ses idées, sa physionomie, tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle a, tout se transforme sans cesse dans le monde moral et tout y transformera perpétuellement.