VI. — Les objections contre la Providence» Le^ imper
fections du monde.
A des objections tirées des perfections de Dieu, on
en ajoute d'autres tirées des imperfections du monde.
Il est dans la marche de la nature, dit-on, des pbét
nomènes qu'on ne saurait faire remonter jusqu'à Dieu, des désordres, des négligences.
D'abord, il est dans l'univers des parties maltrai* tées dès la création même, à en juger par le specr tacle que présente notre globe. Nous en avons sur ce globe la preuve la plus frappante « dans ces lieux qui semblent destinés, comme dit Buffon, à une affreuse solitude, » dans ces tristes contrées, où la teire est surchargée par le poids des résultats confus de sa fécondité, couverte de bois épais et impénétrables, cachée sous des débris inutiles entassés par le cours du temps. Ailleurs sa fécondité est noyée dans des eaux stagnantes et corrompues, entrecoupées iau plus de terrains fangeux et de marécages habités par des animaux farouches, d'affreux reptiles et des insectes venimeux. Plus loin elle offre des régions stériles ou insalubres, inhabitées tes unes comme les autres. Partout se voient quantité de forces perdues. Puis, que d'existences animales, végétales et minérales, les unes tout-à-fait nuisibles, les autres se prêtant plus aisément au mal qu'au bien!
Un pareil désordre, reste d'un chaos indiscipliné ou effet d'une dégénération profonde, atteste évidemmwjl que, si l'attention divine se porte sur les généralités ou l'ensemble, elle ne s'étend point sur tout. Et mal avisés sont ceux qui affirment qu'elle s'y étend, puisqu'ils affirment, sans y songer, que la pensée suprême n'a pas, en tout ce qu'elle fait dads la nature, un but trèsr
précis. Elle semble, au contraire, se plaire quelquefois à laisser les forces cosmiques se gouverner ellesmêmes, et non-seulement aller comme elles veulent, témoin la forêt vierge, mais faire défaut aux règles générales et causer de cruels ravages au sein de la création divine, témoinies désorts, ou se livrer dans leur caprice et dans leur furie aux plus épouvantables bouleversements, témoin les tempêtes, les éruptions volcaniques et les tremblements de terre. On dirait, en effet, que partout où sur la terre et dans son atmosphère se manifestent la force et la vie, elles se passent par moment des fantaisies de génies malfaisants. Si le règne minéral se prête tout simplement à son rôle utile, c'est qu'il n'est doué ni de Tune ni de l'autre. Encore renferme-t-il de terribles poisons. Quant au règne organique, plante et animal, presque tout y est naturellement sauvage et dominé par des penchants si mauvais, qu'à peine abandonné ou négligé de l'homme, tout tombe dans le désordre.
Quelque zèle que l'homme y mette, il ne saurait plier des races aux habitudes qu'il impose aux individus dressés par lui avec tant de peine, et quelque génie qu'il ajoute à la sueur dont il arrose la terre qui lui est assignée pour demeure, il ne saurait lui arracher tout ce que son corps demande de vêtements pour résister aux intempéries des saisons , de nourriture pour échapper à la faim. Sa lutte contre la disette et les maladies des substances alimentaires, toujours
vive, est d'ordinaire pleine de soucis, quelquefois dx. désespoir. Aussi son corps est-il lui-même le siège de tant de souffrances, le théâtre de tant de fatigues, de travaux et de troubles physiques de toute espèce qu'il n'atteint que par voie d'exception le terme fixé par la nature elle-même.
Tout cela ne paraît-il pas prouver que les lois de la nature ne sont pas parfaites, que ses forces ne sont pas même gouvernées régulièrement ? Et ce qui semble confirmer cette opinion, c'est qu'il s'y fait beaucoup de choses sans dessein et comme au hasard. Dies naturalistes, des mathématiciens très-distingués emploient volontiers ce terme dans la question, et l'on cite Newton lui-même à ce sujet. Il est très-vrai que le grand physicien reconnaît dans les phénomènes de la nature ce qu'on peut appeler des apparences de non-valeur, de négligence, de désordre ; mais il y apporte ces deux restrictions : c'est que, s'il s'y fait beaucoup de choses dont le but nous est encore voilé, il ne s'ensuit pas qu'elles n'ont pas de but ; que la nature se perfectionne et marche vers un terme fixé. Dans ces deux corrections est la réponse , sinon à toutes les objections qui peuvent éclore dans des imaginations déréglées, du moins à celles qui sont réellement nées de l'état actuel de la science. Il faut tenir compte des ténèbres qui nous voilent les vrais desseins de Dieu. Les ténèbres sont très-profondes. Sur le but réel de la création, sur le rôle réel de la terre
dans Tunivers, sur la destinée réelle de la race humaine dans l'ensemble du monde intellectuel, sur la vocation de l'individu dans la race, nous ne pouvons que balbutier. Cela est tout simple, puisque toute notre science est provisoire. Il est des ordres entiers de faits où nous ne voyons pas encore les premières lueurs du jour qui pourra venir on son temps. La plupart des phénomènes qui s'observent dans l'atmosphère sont à déchiffrer. Il en est de même de beaucoup de métamorphoses qui se passent sur la surface de notre globe, et de presque toutes celles qui se passent dans son intérieur. La géologie Bt la météréologie, qui ont été si longtemps de simples hypothèses, et pas même des hypothèses convenues , né sont encore que dés études conjecturales , en dépit de toutes tes observations sérieuses et des progrès les plus réels. Est-il si étonnant dès lors que nous ne connaissions pas les fins des choses, et que les contrées stériles, les terrains fangeux , les forêts vierges , les tremblements de terre ou d'autres catastrophes, dont nous sommes peut-être appelés à admirer les unes et à modifier les autres, soient pour la raison d'effrayants problèmes? Les catastrophes du monde moral, les guerres et les révolutions sont, d'ordinaire, les événements les plus féconds en résultats utiles, si chèrement qu'ils soient payés, et si douloureux que soient les maux d'où ils sortent. Il en est peut-être de même des catastrophes physiques. Peut-être que, toutes
calculées, forcément amenées par les causes naturelles, elles doivent toutes aboutir à des fins heureuses.
Dans tout ce que nous pouvons suivre jusques en sa fin, il y a une fin admirable, et plus on étudie la nature sous ce rapport, plus on est frappé de stupéfaction à la vue des dispositions aussi merveilleuses qu'inénuraérables qui attestent la Providence dans les détails. Chaque branche de Thisloire naturelle, la botanique, l'ichthyologie, Tentomologié, en découvre de brillants exemples et d'irrésistibles démonstrations. Sans doute, pour l'état actuel de la science, il y a, en apparence, beaucoup de luxe dans la nature, beaucoup d'inutilités. Mais sont-ce de vains jeux, des caprices, ou des essais qui se tentent, des moules qui se brisent pour se reproduire plus parfaits et des ébauches qui se remplacent en se dépassant sans cesse? S'il est des forces qui ont l'air de se dépenser stérilement, en réalité elles s'amassent peut-être et se concentrent pour amener en leur temps des phénomènes nouveaux, qui éclateront en un jour donné comme éclatent les feux de l'électricité réunis dans les nuages les plus sombres et les plus calmes de l'horizon.
Ce qui nous porte aisément à croire aux imperfections du gouvernement de l'univers, c'est que, malgré nous, notre raison fait des rapprochements continuels entre la politique divine et la politique humaine. Les
gouvernements que nous connaissons, et les législa-
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tions qui leur servent de base, sont toutes entachées; de mil défauts. Notre volonté formulée en parda n'exprime pas une volonté pure, et quoique devenue la loi de tous, ne dispose pas des forces de tous ; m kloi humaine, chosepuissantequand elle estl exp^
sion du vrai et qu'elle a le concours de tous, est peu de<.hose quand elle n'est pas le vrai et <i^^^ ^ de cette autorité, toutes les forces Im résistent pl^ ou moins. Or, ce cas n'est pas «''^î/" f'"; traire. c'est l'état de parfaite harmonie entre le wrfejt les intérêts, entre l'ordre et les sympath«s général», l'état normal en un mot, qui est l'exception. C est ce fait commua que. sans le vouloir, nous transportons sur la politique divine. En thèse générale, nous admet., tons bien qu'entre le gouvemerhent des hommes rt celui qui régit l'univers, il y a la différence du 6ni à rinfini . Mais nous imaginons que tout ce dont nqus ne savons pas la raison, on ce qui nous choque, est désordre, négligence ou mal réel. Un peu de réflexion sur te possible et l'impossible nous convaincrait, toutefois,, que dans la politique providentielle, Vétat normal, l'harmonie entre les desseins et les forces mises «i jeu, est le seul état possible. La raison le veut impérieusement. U il ne peut pas y avoir de lois imparfaites, de forces rebelles, de troubles sorUs dune opposition, de puissances formant révolution ventable, amenant de nouvelles lois et une nouvelle autorité. Car nous le savons, en disaat les révolutions, de
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là nature, lés révolutions du globe terrestre, on emploie un terme impropre. Il y a dans l'univers de grandes crises, et il s'y fait de grandes transformations; mais son gouvernement ne change pas plus que ses forces. C'est que sto législateur et ses desseins ne changent pas. Au contraire, dans cet étal conduit en son ensemble avec un calme si maje^eux, malgré les tempêtes qui ont l'air d'agiter quelquefois certains points, tout marche constamment vers son but, au nom d'une seule loi et d'urie seule force.
Tout y marche aussi sans émeute dynastique et sans fatigues personnelles, car les forces de la nature sont aussi immatérielles que les lois, et les lois sont Dieu luimême. Rien n'empêche donc son intervention la plus directe. Si la distinction entre son acticwi médiate ou immédiate, naturelle ou surnatutelle,»a un sens pour nous, elle n'en a réellement pas par rapport à Dieu, et il lui est aussi aisé d'intervenir dans le cours du monde physique que dans le cours du monde moral, aussi aisé d'arrêter ou de faire marcher une étwle que d'arrêter ou de faire marcher une intelli^ gence.
Vil. — Les modes du gouvernement divin. La délé^ cation. La direction permanente. Le miracle.
Pour la science qui admet une intervention divine dans la marche de la nature, une intervention qui
puisse s'appeler gouvernement de Tunivers, il y a trois modes possibles : 1° une délégation primordiale; 2* une direction permanente; 3^ une intervention extraordinaire. La délégatixm est une intervention qui a lieu une
fois pour toutes.
Si la communication continue, au contraire, et ne s'interrompt jamais, c'est la direction permanente.
Si enfin elle ne se présente que le cas échéant, interrompant la délégation en certaines circonstances, coupant le cours ordinaire ou régulier de la nature, ic'est l'intervention extraordinaire, le miracle.
Au premier aspect, grande est la différence entre ces trois modes, et chacun d'eux paraît exclusif des deux autres ; au fond , ils se tiennent, et aucun des trois n'est peut-être vrai à l'exclusion des deiix autres, ni plus merveilleux qu'eux.
Et, d'abord, aucun d'eux n'est exclusif.
La délégation , dans le sens rigoureux, celui d'une abdication divine, n'est pa^ admissible ; le monde n'est pas détaché de son auteur, et Ton est bien téméraire quand on affirme que Dieu a donné à l'univers des lois et des forces propres ; que la pensée divine ne pourrait plus y intervenir sans arrêter une marche décrétée par elle-même; que, pour ne pas déranger les lois qu'elle a données à la nature, elle doit l'abandonner à son cours. Pour soutenir ce déterminisme, que professe aussi le déisme, on ne veut
pas que notre raison s'attende à une intervention, continue ou extraordinaire ; on qualifie d'illusion superstitieuse toute pensée qui la sollicite ; on fait appel aux lois dynamiques , aux normes de tout ce qui devait naître et aux types tracés d'avance pour être suivis invariablement. C'est-à-dire qu'on tombe dans le matériaUsme, . .La délégation, dans un sens restreint, est la vérité. On en distingue les agents en deux classes : forces ma" nimées ei forces intelligentes , venues de Dieu, les unes et les autres, tenant leur mission de Lui, exerçant une action propre, mais dépendant de l'action de celui qui les fait ce qu'elles sont, au point que, pour intervenir en leur jeu, il n'a nul besoin d'interrompre la règle qu'il leur a prescrite.
D'entre les forces intelligentes qui ont reçu une délégation en ce sens, celle que nous connaissons le mieux, l'homme, intervient sans cesse dans le jeu de la nature ; sans cesse il entrecoupe le cours régulier de ses lois, partout sur la terre sa main vient se joindre à celle de Dieu, et non-seulement cela se fiiit sans conflit, mais cela est voulu en ce qui concerne le globe qui nous est donné pour demeure : Dieu y fait les grandes choses et nous y charge des petites. Nous y intervenons de nos bras et de notre intelligence partout où les forces de la nature ou les lois qui président à leur jeu se prêtent à cette intervention encore plus fructueuse pour elle que pour nous. Car la
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terre, pour parvenir à sa beauté, à saiéccMcidité» à sen état de salubrité, réclame faction toujours mteUtgènte de T homme. Saas l-homme elle serait ici an désert, ailleurs un bois, plus loin un marais fétide, à peu près inhabitable. Elle l'est même dans certaines parties pour certains animaux un peu délicats, «fw chassent les autres plus grossiers, plus malfaisants et plus capables de vivre dans des terrains- incultes, brûlants ou fangeux. Abandonnée à elle-même , que deviendrait la nature terrestre? Que serait la HoUimde, que s^^ait llrlande, que serait le plus beau jardin du monde, si lamainderhomnievenaîtàs'en retirer? Ici, la nature végétale, à force d'une reproduction d'abord trop luxuriante , tombe aisément dans une sorte de su* perfétation où elle se prive elle-même d'air et de jour, de vigueur et de santé; ailleui^, sans nos soins, elle se flétrit et se meurt. La race animale, faîte en partie pour aider l'homme dans les trB;vaux qui léoondent et embellissent la terre, devient sans lui la pKMe d'une dégénération qui la dégradée! la décime tour à tour, tandis qu'elle se perfectionne en notre compagnie, grftces à cet empire que la Parole de Dieu délèguoià l'homme d'une manière si solennelle, selon la Genèse.
L'intervention si salutaire de l'homme dans le jeu des forces de k nature, dans le jeu de ses lois, est si bien voulue qu'elle est entrée primitivement dans la pensée créatrice de notre globe ; car assurément celui-
ci eût été constitué tout autrement, si le Créateur n*eût pas voulu associer rhomme h son œuvre, et livrer eeUe*oi à nos transformations oomme à nos méditations.
L'homme est appelé jusqu'à changer la formô du globe. Il abaisse des monts, nivelle des plaines , comble des vallons , coupe des isthmes, trace des canaux, règle le lit des fleuves^ abat des forêts, laboure toute la surface de la terre, et lui fait produire, non ce qu'elle veut, mais ce qu'il veut. Il y entreœupe même les forces de la nature , et il a le droit de le faire librement, moralement, dans une certaine limite. Il intervient tant qu'il veut dans le règne des existences inorganit|ue$,,oîi il est lib^e de composer ou de décomposer, comme il lui plait. Dans le règne végétal, qui est livré à son usage dans la mesure de ses besoins^ il dispose librement de toutes les existences. Il use de toutes les existences animales, se gardant bien toutefois d'en immoler avec imprudence, et s'ôtant par la loi le droit de disposer des existences humaines, dont il ne Itii est donné de disposer qu'au nom de la société elle-même.
Sa délégation n'est donc pas absolue. A toute délégation sont posées des limites. Il est probable que les habitants des autres globes ont sur ceux-ci la même action que nous avons sur le nôtre; mais ni rhomme ni tel autre agent appelé à seconder les forces do la nature ne peut faire violence aux lois de
Tunivers, ne peut en changer le cours. Il peut en disposer pour ses desseins et ses combinaisons à lui. Tout en dérobant à la nature une partie de ses secrets, il peut en embarrasser et en détourner les forces ; mais quoi qu'il fasse, il ne peut les empêcher de demeurer ce qu'elles sont, et toujours les mêmes règles président à la génération, à la reproduction, h la naissance, à la transformation, à toutes les grandes œuvres de la nature. Les mêmes forces y subsistent. Ce que l'homme en arrête ou détourne est si imperceptible dans la masse générale, et ce qu'il en prend pour son usage s'y répare si promptement , qu'on voit là une fois de plus à quel point son intervention y est voulue.
Elle doit l'être, puisqu'elle y est réglée et mesurée avec une prévision si évidente. En effet, tout atteste que l'homme n'y est pas une puissance indépendante, autonome, qu'il y est un agent. S'il peut modifier le cours de la nature et par une immixtion dans le jeu de ses forces, en améliorer les produits ou en détériorer l'organisme de détail, il est obligé, même pour ces modifications si faibles, d'en étudier les lois et d'en respecter les possibilités. Avec toutes ses forces et celles de la nature, il est impuissant à faire des anomalies, des prodiges, des miracles ; il n'est que l'instrument de desseins suprêmes dans une petite sphère qui lui est assignée avec des limites déterminées.
L'intervention de puissances intellectuelles s'arrêtet-elle partout et sur tous les globes dans des limites
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aussi précises, ou bien y en a-t-il de plus hautes auxquelles il soit réservé de déroger aux lois de l'univers et de faire des prodiges ou des miracles ? En d'autres termes, y a-t-il des intelligences supérieures qui interviennent plus efficacement que nous ? Et pour aller jusqu'à l'extrême, y a-t-il une délégation dégénérée, devenue rebelle, et à ce point contraire au gouvernement divin, qu'elle cherche le mal au lieu du bien, et qu'elle nous explique tous les désordres qui se manifestent dans la matière, toutes les imperfections qui éclatent dans la marche du monde ?
. Non. L'unité du gouvernement divin est une nécessité de la raison comme sa personnalité. La raison a varié dans les formes sous lesquelles s'est produite la conception de cette unité comme celle de la personnalité divine. Le monothéisme le plus exclusif ne saurait faire abstraction des modifications qu'il a subies dans la pensée des peuples les plus religieux. Au sein du judaïsme et du christianisme même, qui proclament avec tant d'énergie les principes de l'unité, l'on a été sur le point, plus d'une fois, de tomber dans une sorte de dualisme. Le style figuré des textes sacrés mal compris a fait très-grand l'empire du génie du mal, et sa puissance a été exagérée dans les traditions les plus anciennes du genre humain. I^ raison n'a pourtant jamais disputé sérieusement à Dieu le gouvernement suprême. Quelques degrés et qudques nuances d'action qu'il y ait au-dessous de
la sienne, il n'en est pas qui soit en debors ou à côté. A la rigueur, une délégation supérieure à la nôtre se conçoit pour le moins aussi aisément dans certaines sphères que se conçoit ailleurs une délégation inférieure. Mais un ordre unirerset subsiste en vertu d'une seule et même puissance suprême ;. nulle part l'assistance ou l'intervention des êtres qui hafoi^ tent les globes ne s'étend sur l'univers entier.
Si l'analogie nous guide bien, il est permis d'admettre que partout les êtres supérieurs, portaivt à leur demeure une affection réelle, y exercent une certaine activité, et à la rigueur on peut en supposer à qui serait tracée une sidère d'intervention ilKnntée. Mais pour n'être pas limitée à leur demeure, elle n'empêcherait ni leur mission locale, ni leur concours à l'œuvre de la direction suprême. Ce qui seul est inadmissible, c'est un empire dans l'empire. Nous verrons en pneumatologie que celui du démon même n'a jamais été soustrait au gouvernement suprêine.
Le système d'une délégation primordiale et untver* selle n'est donc pas exclusif de celui d'tme direction permanente, de cette providence continue, générde et particulière, que la raison ne saurait nier. Et à son tour la permanence du gouvernement divin est une conception aussi rationnelle que la délégation primordiale. La même loi de la raison suffisante, qui ne permet pas l'hypothèse d'un hasard, qui veut que chaque chose ait sa raison, qui veut que tout soit ammé
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dans l'univers comme Wolff Ta si bien dit : c^ Nihil «s* sine ratioiie cur. potius sit qo^m non sit ; » cette même, loi qui veut qt^ rien n'y soit afièire de^ caprice, .vôut aussi que tout y marche comme le veut l'arbitre suprême. Il n'y a pas de place dans l'univers pour des forces ou. des lois sans intelligence. Tous les faits, au contraire, y révèlent une intervention intelligente, et l'on n'y surprend ni une force, ni une loi qui exclue cette intervention. Il n'en est pas une qui ne la demande et pas une qui ne la Teuille permanente. On dit ce mode ^clusif du troisième. On dit que si l'intervention de Hj^n est permanente et si elle ne (Cesse ni ne s'interrompt jamais , elle ne saurait {dus être eœiyaordinawe. On croit que cette thèse frappe d'impossibilité toute intervention exceptionnelle , puisque Dieu ne saurait ni se reprendre ni se surprendre ; qu'elle a pour effet nécessaire de faire disparaître de l'histoire du monde matériel ces faits d'éclat qu'oa appelle les miracles. Et cependant, malgré tout cela ce mode est rejeté bien loin par les partisans exclusifs du système de la délégation. Ils veulent, non-seulement qu'en créant la nature Dieu lui ait confié les forces nécessaires pour aller à sa fin, mats, encore qu'il se borne désormais, non pas à vouloir, mais à avoir voulu, une fois pour toutes, que tout y aille. Cette intendance suprême est, suivant eux, plus digne de sa divine majesté qu'une action directe, et il serait puéril de le faire intervenir sans cesse, et
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jages encore de la grandeur de fiieu. Dieu n'est, il semble, ni pl^s grand ni plus petit qu'il n*est lorsqu'il intervient dans le jeu des forces et des lois de la nature d'une manière plus éclatante et par des mes qui nous sont inconnues, que Iforsqu'U y intervient d'une fagm Ofdin«re et par des voies qui nous sont connues. U semble, au contraire, que notre langa^ humain est trop faible, est tout bonnement absurde lorsque nous disons, qu'en certains cas supérieurs et lorsqu'il lût quelque chose de plus grand qu'à l'ordinaire, Dieu.se montre supérieur à lui-même. Quand il fait une de ces choses extraordinaires pournous et que noua qualifions de surnaturelles, nous sommes bim testés de oroire qu'il ne procède point par des voies naturelles. Mais le fait-il où ne le £ftit*il pas? Nous n'en savons rira. Soit un exemple que nous prenons dans Thisloire évangélique, abstraction faite de toute idée de dogme. S'est-il passé quelque chose d'exceptionnel ou de naturel dans la résurrection du Fils de Dieu et dans son ascension avec un corps, sinon terrestre, du moins visible ? £t ce qui s'y est passé est-il seulement contraire aux lois connues de nous ou à toutes les lois naturelles? On peut dire très-naturelles ou très-surnaturelles la transformation, successive ou instantanée, du corps de Jésus-Christ, sa réanimation au sein de la terre, ses apparitions et ses disparitions, et enfin son élévation au milieu de l'étber, où il plana sous les regards des siens. Mais le fait est que les connais-
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sances nécessaires nous manquent potrr smvre cette série de phénomènes commegcée par une transfop- D^tion, comme nous en suivons d'autres; et il y a là dérogation formelle, si ce n'est à toutes les lois de la nature, du moins aux lois connues de nous. Il y a miracle. Toutefois, dire que si Dieu est intenrenu dans ces phénomènes, mystérieux pour nous, il s'est montré ou plus petit ou plus grand que ém& ceux qu'il met à notre portée, cela est évidemment au-dessus de nos lacnltés. La philosophie qui veut se rendre compte du gouvernement de Dieu doit donc envisager les feits extraordinaires avec moins d'ambitk)n, si elle tient à ne pas se compromettre.
On dira que ce n'est' pas là une queMion de philosophie ; que c'est un problème que la religion ellemême n'aborde que ki foi dans le cœur ou la soumission aveugle sur les lèvres. Oui, la philosophie peut décliner le débat sur la résurrection ou sur l'ascension, mais non pas le débat sur le miracle ; car le merveilleux se présente partout; il est la base de toutes les religt(ms, et la théologie chrétienne, dont la philosophie ne saurait plus faire abstraction, repose sur l'extraordinaire dans tout ce qu'elle a de caractéristique.
Pour l'observation cosmoiogique la question du miracle est toute simple. La physique de l'univers, science de la matière pure, ne connaît que les forces qui s'y produisent et la manière dont elles fonctionnent, ce qu'elle appelle des lois. Pour cette physique
il n'y a pas de miracles , il n'y a que du connu et de l'inconnu. Mais la spéculation métaphysique, qui va au-delà des forces et des lois constatées par l'observation pour leur chercher un principe, entre nécessairement ou librement, sinon en plein miracle, du moins en plein mystère dès qu'elle admet, toujours nécessairement ou librement, l'idée créatrice de toutes les forces et conductrice de toutes les lois. En effet, tout ce qu'elle dit, avec tant de raison d'ailleurs et au nom de la raison la plus haute , de la raison universelle, sur la source de la vie universelle, n'est qu'une induction suggérée par l'observation ou autorisée par elle, mais nullement donnée par elle. Or, qui fait ce pas immense et donne à tout Un principe que rien ne constate^ peut à juste titre admettre le miracle.
Pour toute saine philosophie est miracle ou fait extraordinaire, non pas ce qui est contraire au cours ordinaire» des forces et des lois du monde, mais ce qui est l'effet d'une cause située au-delà de l'observation, du connu. Ce qui constitue le miracle, ce n'est pas l'impossibilité de l'expliquer (car l'intelligence ne s'explique pas davantage le cours normal des choses, elle le reconnaît), c'est son étrangeté, c'est la contradiction où il se trouve avec l'expérience commune. Or, celte espèce de miracle, non-seulement la métaphysique l'admet a priori, puisqu'elle admet que toutes les causes sont voilées ; mais elle l'admet encore aposteriori^ puisqu'elle y est forcée toutes les
fois que l'observation le -constate. Et le nombre de ces miracles est infini ; le monde en est plein. Le progrès, loin de diminuer les faits dont la cause est à connaître, tend à les augmenter sans cesse. S'il en fait disparaître quelques-uns, chaque jour, en éclairant dans . ses détails Thorizon déjà un peu découvert, il en fait naître d'autres, chaque jour; et c'est sa gloire, car il le fait en s'élevant à de nouvelles hauteurs, et en découvrant sans cesse des horizons plus vastes. La raison en est toujours à la vieille maxime de la scolâstique, naturalia prœswnwntury non prœtematuralia, seu supematuralia. Or elle n'a pas tort, puisque dans la nature entière il n'y a que du naturel ; mais la nature entière ne lui est pas révélée , et en cherchant le naturel elle touche sans cesse à l'inconnu, au surnaturel. La métaphysique est précisément la science de ce qui est au-dessus du donné, du connu, de robservé; la science de ce qui se déduit rationnellement de l'observé, du connu et du donné, scientia rerum supematuralmm e naturalUms ind/uctarum. Or, s'il est une chose qu'elle en induit avec confiance, c'est qu'en deçà et au-dessous rien ne s'explique réellement ; que le miracle, le surnaturel, est partout; qu'il n'y a qu'une seule cause qui rende raison de tout, la plus grande et la plus mystérieuse de toutes, Dieu ; que chercher en lui la cause ou des causes, c'est chercher où il s'en trouve; mais qu'entre son intervention ordinaire et son intervention extraordi-
oaire dans ce qui se passe au nom de sa volonté, toute ligne de démaroation est un trait arbitraire.
Quand on ne veut pas chercher là où va la métaphysique supranaturaliste, — et il n'y a rien d'autre qui mérite le nom de métaphysique ; — quand on aime mieux s'en tenir à l'observation pure et simple et à sa respectable ignorance, on se résigne plus volontiers à une rupture qu'à une liaison entre l'en-^deçà et l'au-delà, et l'on déclare volontiers que la marche de la nature est à ce point réglée, maîtresse d'elle-même et dotée dans l'immense trésor des causes physiques de raisons si suffisantes pour tout, qu'on ne saurait admettre de cause morale à son jeu. On ajoute que les lois de la physique sont invariables et les forces qui leur obéissent assujetties à leur empire de telle sorte que Dieu lui-même ne pourrait y intervenir, pour des desseins extraordinaires de l'ordre moral, qu'autant qu'ilchangeraiit le cours de la nature. On prétend enfin que Dieu ne saurait, vu ses perfections , avoir de desseins extraordinaires conçus en un temps donné, et que l'Être parfait ne peut avoir ni l'idée ni le besoin de changer le jeu de forces et de lois qui ne sont en dernière analyse que ses forces et que ses lois.
Mais, d'abord, n'ayons pas trop d'esprit afin d'en avoir assex. Avoir à l'égard de Dieu la prétention qu'il ne change rien au cours des choses une fois établi, que ses forces et ses lois demeurent invariables, n'es^ce pas demander que sa volonté le soit aussi? Or,
quanâ nous traduisons ce mot par celui de décrets, cela nous va parfaitement, et nous affirmons en toute confiance que ses décrets sont invariables. Mais nous ne considérons pas ces deux choses, la première que nous nous payons d'une figure, Dieu ne faisant pas de dëcr^ ; la seconde, c'est qu'un être dont la volonté est invariable, n'a pas de volonté, qu'un tel ôtre est le destin, est. la fatalité.
Ensaite,i souvenons^nous bien que ce que nous appelons la marche physique et la marche nïoraledu monde est en dernier lieu une seule et même chose. C'est du moins un seul et même système de forces et de loi& concourant aux mêmes vues finales. Cela étant, nous accorderons bien, non-seulement que dans cet ensemble il puisse y avoir, mais qu'il doit y avoir des faits qui dépassent notre science et même notre intelligenee dans ses conditions actuelles. Puis nous nous rappeUeroQS que si les forées de la nature ont une action propre, elles ne se créent pas plus une carrière à elles ou étrangère A leur auteur qu'elles ne se donnentune mission de leur chois. Elles sont toujours à Dieu et au service de Dieu, qui réellement n'y intervient pas, mais par la rais(Hi qu'il n'a jamais be* soin d'y rentrer, vu qu'il est en tout et partout, et que, rien n'étant sans lui ou hors de sa main, tout ce qui est se fait en vertu de desseins et de forces dont il est la source et la loi. Lois, forces et desseins, tout étant deXui, à Lui et comme Lui^iième, tout naît,
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passe ou se transforme selon sa pensée : phénomènes, objets, existences. Que ce soit par des voies lentes ou brusques, par des croissances rapides ou des décroissances insensibles, par des catastrophes ou des métamorphoses, peu importe. La pensée d'un jour peut trouver ce gouvernement de la pensée éternelle tantôt de point en point admirable et au-dessus de la conception humaine, tantôt imparfait et défectueux , cela se conçoit. Mais, ce qui ne se concevrait pas, c'est que l'œuvre d'une pensée éternelle fût comprise de la pensée d'un jour ; et ce qui serait le premier des miracles, c'est que l'œuvre de la Providence, le gouvernement de l'univers, fût plus aisément saisi que l'œuvre de la création, le plus grand des mystères.
La philosophie doit infiniment à la poésie, cette nourrice d'une éternelle jeunesse ; mais elle est souvent dupe de ses fictions et idolâtre de ses images. Quand elle en était encore à Varchitecte de l'upivers et au phm de la création, elle pensait que, dans cet univers fait d'après un plan arrêté mathématiquement, physiquement et moralement , tout se suivait nécessairement ; que dans la nature entière chaque corps avait reçu ses formes, ses membres , ses prc^ortions, son orbite, ses mouvements et toute sa destinée ; que tous étaient assujettis à des lois d'une telle précision, d'une régularité si constante et d'une invariabilité si absolue, qu'il n'y avait, qu'à regarder pour en avoir. le secret et qu'à procéder soi-même de la.même façon
pour disposer à son tour de cette mécanique dans une mesure à peu près illimitée. On ajoutait que l'étude de ce plan inspirait naturellement le désir d'y entrer avec toutes nos facultés, et était une chose à ce point sublime qu'elle nous montrait partout le doigt de Dieu, nous conduisait à ses pieds et dans ses bras, mais qu'il ne fallait pas songer à une intervention ni permanente ni extraordinaire de sa part ; que le seul fait d'un dessein arrêté excluait toute idée d'intervention dans une œuvre qui suit tant qu'elle dure la marche qu'il lui a prescrite.
Mais toute cette argumentation n'a jamais amené que le déterminisme, ce frère puîné du fatalisme, et n'a jamais reposé que sur un trope, le plan de Dieu ; or, la poésie elle-même n'a jamais parlé d'un plan de Dieu pour l'univers si ce n'est dans le même sens où elle parle des yeux, des pieds, des bras et du doigt de Dieu.
Ce qui est seul exact, c'est d'abord que Dieu est la sagesse et la puissance suprêmes. C'est ensuite qu'il est toujours présent dans son œuvre, par la raison qu'il n'est absent nulle part ; c'est enfin que son intervention n'est jamais extraordinaire, pour lui, puisqu'elle est constante.
Pour nous , le mode d'intervention de la Divinité nous étant inconnu et pouvant avoir bien des nuances, il est tout simple que nous l'appelions ordinaire dans les circonstances ordinaires , et quand elle est
conforme au cours des lob connues de la nature, et extraordinaire ou miraculeuse quand elle est contraire aux lois connues. Mais soyons bien persuades qu'alors elle est conforme à des lois aus^i. Et tels sont les véritables caractères du miracle : contraire aux lois
■ connues, qualité négative ; conforme h des lois inconnues, qualité positive. C'est ce qu'ont <H>mpris et dk,
1 depuis des siècles, des esprits très-éminénts, Clarke à leur tête, Clarke qui pense que parmi les choses pos^bles, il n'y en a aucune qui soit plus miraculeuse . que l'autre, quant à Dieu.
Le miracle consiste donc, non pas dans quelque difficulté attachée h la chose, mais uniquement en ce qu'elle tôt exceptionnelle à notre point de vue. La résurrection d'un corps humain, sa sortie d'un tombeau^ est un miracle; la naissance d'un corps humain n'en est pas un. Que le soleil s'arrête, c'est un miracle : qu'il se meuve, ce n'en est plus un. Or, pour Dieu chacun de ces deux ordres de choses est aussi fadle que l'autre, et Clarke a raison quand il dit qu'il n'y a miracle que pour nous, qu'il n'y en a pas pour Dieu, puisque la rareté du fait et sa contradiction avec les lois connues n'existent pas pour lui. Le rigorisme d'un dogmatiste exalté peut vouloir que ridée de miracle implique la suspension du cours de la nature. Mais dicter ainsi le mode d'intervention de Dieu dans son œuvre, est chose bien téméraire quand nous concevons si peu son gouvernement intime; et
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la ^ieoce, quand elle est sensée, ne se hasarde pas sur un domaine où elle aurait à décider, si Dieu se conforme aux lois de la nature ou s'il déroge à celles qgi nous sont connues. Nous ne parlons ici que de coi^mologie. Mais en théologie même la question de savoir si Ton peut attribuer au Créateur la puissance d'intervenir au cours ordinaire ou celle de le suspeo* dre et d'en ordonner un autre, n'en est pas une; là tout se réduit à décider si des faits d'exception ou d'intervention crus miraculeux ont droit à une foi légitime ou non ; car tout ce débat est réellement une question historique, ^u sujet de laquelle les théologiens et le& philosophes devraient se croire moins compétents que les historiens.
Les uns et les autres émettent cependant volontiers leur avis avec la prétention d'être juges exclusifs ; et la vérité ne gagne guère à cette ambition .
En cequi concerne nos textes sacrés et les grands faits qu'ils rapportent, on peut ranger les combattants sur cette matière délicate en, trois classes très-distinctes.
La première comprend les penseurs religieux atta^ chés au christianisme, tels que Newton, Glarke et Leibnitz, et tous ceux qui soutiennent avec les apôtres, avec leurs disciples et avec la tradition ohré* tienne, le sens et la valeur historique de la Bible. En montrant que ces textes sont authentiques, que tons les faits, donnés pour historiques, le sont réellemenlv et par conséquent dignes de foi, ils les distinguent
fort bien de ceux qui sont mi-poétiques, mi-mythologiques, mi-apocalyptiques. lis pensent que les miracles révèlent un ordre de choses supérieures, des personnages, des forces et des lois élevées au-dessus de Tordre que nous connaissons, et ne pouvant pas être jugés d'après le cours ordinaire de la nature. Ils conviennent, d'ailleurs, que les miracles ne prouvent rien en faveur d'une doctrine, et qu'ils ne rendraient pas vrai ce qui ne le serait pas sans eux.
La seconde classe est composée des libres penseurs d'Italie, d'Angleterre, de France et d'Allemagne, adversaires du christianisme comme de, toute révélation superrationnelle, rejetant tout ce qui semble extraordinaire, dans la marche de la Providence. Telle est l'école de Woolston, qui donne aux miracles un sens typique, allégorique ou spirituel [Six discours contre les miracles de Jésus-Christ^ dont la première édition parut en 1729, la 3* en 1787, chacune de 20,000 exemplaires); de Bolingbroke et de Hume, pour qui les miracles ne sont pas démontrables, même par l'autorité du témoignage; Voltaire, qui veut (Mélanges historiques^ Dictionnaire philosophique) que les miracles soient constatés par les premiers d'une nation ; de Reimarus, qui dit que « si l'on entend par miracle un effet dont on ne peut voir la cause, tout est miracle ; de Lessing, qui résuma pour son pays les idées et renforça les arguments des libres pen-. seurs de tous les autres pour y installer enfin ce ratio-
nalisme atanoé qui n'admet pas même rintervention de Dieu dans le jeu de la nature, appelant prévision ou inspection divine ce qu'en philosophie religieuse nous appelons Providence. « Jamais, dit cette école, le naturaliste cherchant la raison ou Texplication des choses n'appellera au secours la Divinité. L'idée de Dieu n'entre dans la mécanique céleste, qui explique le cours majestueux de l'univers, ni comme élément de calcul ni comme raison explicative des phénomènes. Les lois naturelles seules règlent le cours de ce monde. Or, les lois de la nature sont des règles qui ne statuent aucune exception ; au contraire, l'exception anéantirait la règle. Dans ce monde, il n'y a point de miracle, point de signe de la toute-puissance divine. ( Et le monde lui-même ? ) On peut calculer d'avance ce qui viendra et savoir que Dieu n'en a que l'inspection ou la vue. » Si en astronomie cela est plus ou moins vrai, cela est à côté de la question, car qui est-ce qui a jamais songé à faire entrer un miracle dans les lois de la mécanique céleste ?
Je comprends dans cette classe de philosophes négatifs les théologiens qui nient les miracles d'après les considérations des libres penseurs , et qui tout en disant les textes sacrés authentiques, en expliquent les faits naturellement, comme faisait naguère encore le docteur Paulus, ou tel autre représentant distingué d'une science arbitraire et qui n'est réellement que de la poésie.
J'y comprends aussi les penseurs plus conséquents qui déclarent les textes fabriqués, falsifiés, rédigés longtemps après les faits, et traitent de fobles, de mythes ou de légendes tous les faits religieux ou hîsto* riques qu'ils ne s'expliquent pas. Et ce sont assurément les panthéistes modernes qui se trouvent le mieux à Taise dans toute cette question. Ce qu'on appelle Providence divine ou intervention d'un Dieu personnel dans le gouvernement de l'univers, est une chose toute simple dans leur système. Le naturalisme rationaliste, en séparant son Dieu de l'univers, en lui ôtant l'intervention permanente dans le jeu des forces et des lois du monde, en fait un être inexplicable; car un Dieu oisif, occupé à regarder^ n'en est pas un, et c'est une dérision que d'en parler sérieusement. Dans le panthéisme, au contraire, D^u et la nature demeurent unis ; la source des lois etxies phénomènes est si bien en harmonie avec ces forces et ces phénomènes, qu'il y a parfaite identité. Seule** ment, suivant l'une de ses deux grandes nuances, le panthéisme fait de Dieu un pilote sans navire, et, suivant l'autre, de l'univers un navire sans pilote.
La troisième classe se compose d'un singulier mélange de penseurs de conciliatipn, qui, à force de concessions faites à d'autres, ne travaillent en réalité que pour les extrêmes, et qui, à force de vouloir démontrer aux uns et aux autres qu'ils pensent au fond comme eux, finissent par n'avoir plus ni doctrine
nette ni opinion franche. C'est ainsi que Bonnet appelle les miracles a des effets de causes iiatti/rélles déterminées d'avance : d par exemple» mettre dans un corps une grande excitabilité, c'est faire en sorte qu'en un moment prévu une résurrection s'en suive très^naturellement. Il ajoute que les faits extraordi* naires sont comme des lettres de créance données à certains hommes de la part de l'auteur des lois de la nature ; que les paroles prononcées par eux dans des occasions extraordinaires ne sont pas les causes des faits qui se produisent ; qu'elles n'ont pour objet que de réveiller l'attention des spectateurs. Qu'est-ce à dire, et comment concilier cette fantasmagorie avec ces autres principes : que les miracles ne sont impossibles qu'autant qu'on admet une nécessité aveugle, une fatalité ; qu'ils ne le sont pas avec un législateur qui domine ses lois ; que toute la question est celle de la valeur des témoignages? {Palinginésie phUosophique.)
La même conciliation inconséquente régne dans les vues de Chalmers. (De la révélation chrétienne da/ns ses rapports avec Vastronomiey Glascow 1817.)
<c Nos idées sur la réceptivité de la nature pour les influences de l'esprit et pour l'efficacité de la volonté sur la nature physique, dit h son tour un philosophe très-théologique de Berlin , ne sont pas closes. Elles sont, au contraire, susceptibles d'un développement ultérieur, aussi bien que nos idées sur les forces de la nature. Nous ne sommes donc pas en droit de rejeter
un fait par cette seule raison, qu'il est contraire à nos connaissances actuelles sur la nature. Nous ne sommes pas non plus autorisés à le déclarer un miracle, à le déclarer contraire aux lois de Tunivers, à dire qu'il a eu lieu, non pas en vertu de quelques forces à nous inconnues , mais en vertu d'une intervention immédiate de Dieu. Nous devons plutôt ajourner l'explication jusqu'à ce que nous ayons acquis une connaissance plus exacte des lois naturelles. Toutefois, il est tout simple que nous admettions des miracles, quand nous y sommes forcés par la pureté et Tautorité des témoignagnes.(SchleiermacherGlaubens]ehre,II,102.) Un philosophe d'Heidelberg va plus loin. Dans ses Prolégomènes de la dogmatique, il soutient la nécessité .des miracles, distingue le miracle reJa^i/* du miracle absolu^ et rejette le premier, qui n'en est pas un, ou qui n'en a que les apparences. 11 cite à ce sujet le mode d'action du magnétisme ou du somnambulisme, et dit qu'il y a là des lois extraordinaires , mais trèsnaturelles, sans rien de miraculeux. «Il n'y a miracle réel qu'autant que Dieu intervient extraordinairement, ainsi qu'il intervient dans les faits de l'Évangile. L'explication naturelle de ces miracles est contraire à l'esprit du christianisme, et l'explication mythique, qui prend ces récits pour inventés afm de servir d'en* veloppe à des vérités nouvelles, ne l'est pas moins. » Cela est parfait. Mais Daub xgoute que le christianisme est une comnmnian établie entre le divin et l'humain.
Cette communion egjl dans la substance morale de rhomme ce que celui qui s'est dit le Fils de Dieu et le Fils de Thomme a été dans sa substance personnelle. Or, dès lors on conçoit que cette communion n'a pas pu s'établir selon les voies ordmaires. Les faits et les dogmes chrétiens sont, les uns et les autres, dans leur union, des effets d'une intervention surnaturelle; car l'union immédiate du divin et de l'humain est impossible en elle-même : il a fallu un. intermédiaire. Cjpt intermédiaire a été une volonté divine et humaine tout ensemble. C'est cette volonté, ce n'est pas Dieu seul qui a fait des miracles ! Vouloir faire des miracles est en soi chose irrationnelle, et un homme ne peut avoir ce désir qu'autant qu'il sait que sa volonté est celle de Dieu, et que Dieu agit par lui. Si cela est, il peut s'appliquer ces mots : à Dieu rien n'est impossible. Et alors, il peut, par sa volonté, «agir sur la nature au nom de la puissance divine ; il peut faire ce qui est impossible à sa seule volonté et à sa seule nature, par exemple, rassasier des milliers d'hommes avec quelques pains, ou ressusciter des morts. Ce n'est pas directement,c'est par la volonté de Jésus que Dieu est intervenu dans les miracles de l'Evangile ; c'est à la volonté de Jésus qu'ont eu lieu l'éclipsé du soleil et le tremblement de la terre, lorsde la Passion. Mais un homme peut-il croire que sa volonté est celle de Dieu? Dieu seul peut l'y autoriser par
l'inspiration. A chaque occasion où Jésus a fait un
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niiradei il a senti Tinspiration ^owile.
Celle théorie est toute arbitraipe. Les textes sacrés ne l'appuient pas, et la vraie philosophie ne sait rien de pareil* Il est d'une métaphysique inqualifiable de vouloir limiter Vaetion divine d'après le préjugé, que Dieu, substance immatérielle, ne p^t pas agir sur la Mlure, substance matérielle.
Nous l'avons dit : Dieu, substance immatérieUe, agit pai^ les forces de la nature, qui sont chose aussi immatérielle que lui-même, et au fond c'^st bien à tort qu'on a distingué l'intervention divioe en médiate ou naturelle et en immédiate ou surnatu»relle. Tout ce, qui, dans là nature, vient de Dieu, de quelque manière que ce soit, est également naturel ou surnaturel ; Dieu agit toujours par les forces de la nature; ces forces étant immatérielles, le système des causes secondes ne lève aucune des difficultés pour la solution desquelles on l'a inventé. Si l'âme humaine agit directement sur Iqs corps, à plus forte raison Dieu peut agir sur eux. L'hypothèse d'un intermédiaire^ d'une volonté humaine conforme à la volonté divine, qui serait nécessaire pour qu'un fait miraculeux fût possible, n'est donc qu'une supposition frivole.
Résumons.
Les faits en question se passent dans le monde matériel et touchent au gouvernement de la nature, mais la cosmologie ne peut pas proclamer la réalité des miracles. Ses expérienceset ses observations aboutis^
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sent partout à des choses mystérieuses, voilées etitiexpliquées, mais jamais h des faits pareils à ceux que rapportent les textes religieux. A la théologie est donc réservé le privilège complet de discuter la réalité de ces sortes de faits; et si elle a des raisons solides, c'est-à-<lire des témoigni^es suffisants pour en établir rauthenttcité, la cosmologie, loin d'y résister, doit convenir, au contraire, que dans tout ce qu'elle sak des lois de Tunivers, rien ne s'y oppose. En effet, si le monde matériel est règlement l'image du monde spirituel, il faut y admettre sans hésiter des faits qui constituent, au nom de lois supérieures, une dérogation apparente aux lois ordinaires, une sorte d'interruption plus ou moins transitoire. La cosmologie ne doit pas s'en étonner plus que ne fait l'anthropologie. Car, dans Tordre spirituel nous admettons sans cesse des interventions extraordinaires, des communications et des grâces, des forces et des lumières supérieures à celles de la raison naturelle, dont l'action sur notre esprit ne dérange en rien la marche morale du monde. Il n'y a dans tout cela, ni modification, ni suspension, ni violation de ses lois ordinaires ; ces lois ne sont ni abrogées, ni anéanties, elles suivent leur cours habituel, comme les eaux de l'Océan après le sillage du navire qui en a fendu les flots.
Il est dans le monde spirituel une loi constatée, générale, la hi de V association des idéesy qui n'est autre chose que la loi de causalité ou la loi de la raison suffi-
santé. Elle veut qu'il ne nous vienne aucune idée qui ne soit acnenée par une autre, qui ne soit enchaînée nécessairement à celle qui en est la mère. C'est à ce point qu'une interruption, dans cet enebainement, serait une véritable impossibilité, une violation de la loi. Eh bien , il y a dans la vie intellectuelle de l'esprit interruption sur interruption , et cependant la loi subsiste invariable, inviolable. Peut la constater qui veut. Seulement cette loi n'est ni absolue, ni suprême. Elle est d'une nature très-relative, et si elle ne l'était pas, si elle n'était pas dominée par une loi supérieure, nous serions fort à plaindre. Une fois lancés dans une série d'idées, nous serions forcément menés à tout jamais où elles iraient naturellement d'elles-mêmes et à elles seules; tandis qu'au contraire, et au nom d'une loi supérieure, mais inconnue, nous secouons la chaîne dès qu'elle nous pèse ; nous rompons le fil de nos pensées quand il nous plaît ; souvent même nous quittons un ordre d'idées qui nous enchanterait à notre détriment, et nous commençons tel ordre d'idées, telle série nouvelle, qui nous plaît infiniment moins, mais que nous jugeons beaucoup plus utile.
L'étude plus approfondie du monde physique fera-telle connaître des lois analogues à celles-là ? Révélerat-elle d'autres lois essentielles, plus générales, supérieures aux lois ordinaires, et qui expliqueront la légitimité naturelle des faits dits miraculeux?
Nous le croyons, l'histoire des sciences exactes en
mains. H en est d'autres, sans nul doute,que révéleront les progrès des études, et avec la science achevée pourra disparaître jusqu'à la notion du miracle ^ d'après la vieille règle : Naturalia prœswrmmtUTy non prcBtematuralia,