‹ La philosophie de la religion: Tome 1Chapitre 1 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'ezîtienoe du inonde •pîriiuel. Ses etpèoet.

l.— La pn&umatologie et la psychologie spéculative. — Définitions. — Cowp^'osil historique.

La pneumatologie est la science des êtres spirituels finis dont Texistence est donnée à la raison d'une manière suffisante.

1/ensemble de ces êtres est le monde spirituel de la philosophie moderne. Ce n'est pas le monde des anges et des démons de Tantiquité ; ce n'est pas le xofffAo^ voY}To?, le monde des intelligibles de Platon ; ce n'est pas le monde des dieux intelligibles (0«ot voïîToi) de Plotin ou de Proclus : c'est l'immense série des existences intelligentes , sensibles et libres ou morales, et en un mot analogues à l'homme, telles que la raison les conçoit répandues dans toutes les parties de l'univers.

Voilà ce que nous appelons le monde spirituel.

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Ud grand théologien a dit que le monde est Tensemble des impérissables images de Dieu. Si cela est vrai, c'est-à-dire s'il existe quelque part des images impérissables de Dieu, ce doit être dans le monde spirituel, et puisqu'il est la plus belle de ses œuvres, le monde spirituel doit être au moins la plus fidèle de ses images.

Mais cette œuvre est-elle belle?

Pour l'empirisme, il n'est qu'un seul ordre d'êtres spirituels, l'espèœ humaine ; et toute sa pneumatologie se borne à la psychologieou à l'anthropologie spéculative, qui donne à notre admiration un être merveilleusement doué ; mais l'homme est-il le nec plus ultra de la création spirituelle?

L'empirisme n'enseigne rien au-delà.

Le rationalisme n'est pas confiné dans le domaine sensible. Aussi la raison humaine est saisie, depuis qu'elle existe, d'un autre encore, du domaine intelligible, d'un ordred'êtresspirituelsanaloguesàl'homme, collatéraux ou parallèles, inférieurs ou supérieurs à l'homme, ou enfin intermédiaires entre l'homme, intelligence conditionnelle , et Dieu , intelligence inconditionnelle. La foi à ce domaine et des théories môme sur ces êtres sont entrées si profondément dans la pensée humaine qu'elle ne peut plus en faire abstraction. La spéculation tout entière, três-créatrice et très-hardie, a proclamé un monde d'esprits analogues à l'homme. Très-confiante en elle-même, elle y a

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distingué des claies les unes plus élevées que les autres. Elle en a admis de semblables à Dieu, le réflé* chissant aussi directement que Tenfant réfléchit le père, et elle les a qualifiées d'autant de divinités émanées de son sein. Elle en a supposé d'autres» émanées de celles-là, mais moins parfaites et qualifiées d'Éons. Elle a parlé de fils des dieux ou du Dieu suprême» engendrés par sa puissance et cbafgés d'une portion de son gouvernement.

Ces croyances n'ont jamais eu la valeur d'une théorie ni la prétention d'une science, et les idées sur ce sujet ont singulièrement varié selon la diversité des peuples. Mais la saine raison de l'humanité n'eût admis, à aucun prix ni dans aucun pays, un univers vide et désert , privé d'habitants intelligents et libres dans toutes ses parties, une seule exceptée, la terre. Elle s'est done crue autorisée à le peupler d'une manière ou d'une autre, tour à tour mythologique, poétique, mystique, métaphysique.

Ces conceptions et ces formes se touchent et se confondent toujours dans l'histoire de l'esprit bu» main, de même que les intelligences se tiennent et se suivent dans l'univers entier : celles-ci ne feront qu'un seul et même monde, qu'une seuleet même famille, celles-là, qu'une seule et même étude ou plutôt qu'une seule et même aspiration.

En effet, la pneumatologie mythologique et la pneumatologie poétique, qui ont régné d'abord, sont

suivies de près de la pneumatologie métaphysique et mystique, si bien que, dans l'antiquité tout entière, il n'est pas de religion, positive ou spéculative, qui ne mette, h côté de TÈtre suprême, divers ordres d'intelligences qui s'en rapprochent plus ou moins.

La plupart des anciens systèmes partent de ce principe, que l'absolu est inconnu, noenip àyv<a<nôç, qu'il ne se manifeste que dans les divinités secondaires. De là, dans la spéculation philosophique de l'Orient, et en partie encore dans celle de la Grèce platonicienne et néoplatonicienne, tant de théories sur l'éonologie, et si peu sur l'Être suprême.

Les textes du judaïsme, ceux de Philon et ceux de la Kabbale, précurseurs des enseignements du christianisme, donnent au contraire une théologie plus riche et une pneumatologie plus sobre, quoique très-mystique et très-métaphysique.

De même que la philosophie se glisse dans la pneumatologie poétique, la poésie se maintient dans la pneumatologie philosophique. La pneumatologie platonicienne est très-brillante de poésie. On peut en voir les plus belles indications dans le Bcmquet de Platoriy où ce philosophe met dans la bouche de Socrate des opinions ou des rév^ations venues de la sage Diotima. On y donne pour intermédiaires entre les dieux et les mortels les démons qui transmettent aux hommes les ordres et les volontés des dieux, et aux Dieuxles prières et les sacrifices des hommes. Pour que

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tout se lie dans T univers, cesdémons remplissent l'espace. Les dieux n'ayant pas de commerce direct avec nous, c'est par eux que nousarriventla sagesse divineet les dons du génie. Les oracles, les initiations, les expiations, les divinations et les opérations magiques ont lieu par leur intermédiaire. De là vient l'expression .«( d'homme en rapport avec la Divinité par les démons, » âoufMvioç àvYÎp. C'est sur cette base que les nouveaux platoniciens, Plotin à leur tête, ont établi la pneumatologie mystique. C'est sur cette base aussi qu'un célèbre disciple de Porphyre, Jarablique, en offre une théorie complète dans son ouvrage De Mysieriis Mgyptiorvm^ où il distingue quatre classes d'esprits subterranés.

Jamblique est le premier qui, à l'exemple des gnostiques, met des démonides à côté des démons. Pour lui, ces théories n'étaient pas de simples spéculations métaphysiques ; il croyait à des rapports suivis avec ces êtres, et il enseignait mystérieusement l'art de se mettre en communication avec eux. Toutefois, la théorie de Proclus , plus riche encore, est la fleur de la pneumatologie gréco -orientale. Outre les anges et les héros, elle admet cinq classes dont la dernière est en quelque sorte corporelle, c'est celle des esprits sublunaires, la transition vers l'espèce humaine.

Le moyen-âge a modifié, mais il a conservé en partie et même enrichi cette pneumatologie mêlée de poésie et adoptée par la philosq)hie.

En effet, à côté des spéculations scolastiques se sont posées les traditions populaires, et celles de l'Occident ont souvent rivalisé de hardiesse et d'attraits avec les plus brillantes créations de T Orient. On en a la preuve surtout dans cette mythologie du Nord, qui met des gnomes, des sylphes, des sylphides, des salamandres et des ondines à côté des grandes, divinités, des héros et des puissances cosmiques de TOrient.

Le domaine de la pneumatologie a été cultivé sans trop d'interruption jusqu'à nos jours, tantôt sous la forme très-ambitieuse d'une science des esprits, tantôt sous la forme plus ambitieuse encore d'une théorie des intuitions ou des visions.

On la trouve sous la forme scientifique dans les écrits de Hollmann [Institutiones pneuma^tologicB et theologiœ naturalis. Gottingœ, 1740); de Couenz (Nouveau système des Êtres spirituels. Neuchâtel, 1742, 4 vol. in-2), et d'Engelken (Vernmiftgrunde von der Wirklicheit vmd dem Wesen der Geister, Leipzig, 1744, in-8).

On la trouve sous une forme plus merveilleuse, et d'une manière qui dépasse même les prétentions de la théurgie ou de la pneumatologie ancienne, dans les Arcana cœlestia de Swedenborg ( 8 vol. in4).

Le criticisme, j'entends celui de Kant, se railla trop frivolement de quelques faits qui eussent été d'autant plus dignes d'un examen sérieux de la part de ce philosophe , que les contemporains du vi-

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sionnaire étaient plus capables d*y démêler Timpossible et le possible. Les rêves d'mi mùsionnaire com^ mentes pa/r les rêves d*wn métaphysicien ne firent pas faire un pas à la spéculation ; et Tun des con-^ temporains les plus hardis de Kant, Jung^Stilling, ajoutant aux visions de Swedenborg une foule de traditions analogues, en a fait avec une confiance qui n'atteste que la sûreté de sa foi la base de sa Théorie des esprits. [Geisterhandey Nuremberg, 1809.)

A toute cette théorie mystique, est opposée diamétralement la pneumatologie sceptique» qui ne se borne pas à lacritique, mais aboutit à la négation. Pour elle la pneumatologie n'est que de la psychologie y comme pour Tathéisme la théologie n'est que de l'anthropologie. D'aprjss elle, l'homme s'est créé des esprits de même qu'il s'est créé un Dieu ; il n'y a d'autre esprit que l'homme, comme il n'y a d'autre Dieu que lui.

Et, sans doute, préserver l'humanité d'erreur et l'empêcher de croire à ce qui n'a pas de raison, c'est l'une des deux missions de la philosophie ; mais l'autre, c'est d'enseigner à l'âme ce qu'elle doit nécessairement savoir et de lui apprendre ce qu'elle peut raisonnablement admettre. Or, cette seconde misrion, la métaphysique des derniers temps ne la remplissait plus, soitqu'elle craignîtden'êtrepas assez philosophique en professant sa foi aux intelligences supérieutes, crainte que Platon, par exemple, n'avait guère;

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soit que, devenue exclusive sous les séductions d'un panthéisme despotique, elle n'admit plus dans l'univers autre chose que cette substance unique à la fois intelligence et matière, étendue et pensée, qui n'est ni Dieu ni univers à force d'être neutre.

Depuis que la philosophie est mieux inspirée, nous professons une pneumatologie d'autant plus digne de foi qu'elle jaillit plus simplement de la nature des choses : de la nature de Tâme, de celle de Dieu et de la constitution de l'univers. Fille légitime de la psychologie et de la théologie, la pneumatologie s'appuie sur la science la plus positive, la cosmologie, et ce sont peut-être les découvertes les plus admirables dans le monde matériel qui ont ramené avec le plus d'autorité la foi au monde spirituel. Elles lui ont apporté tout ensemble de nouvelles forces et de nouveaux aliments. Et plus s'accroîtront ces magnifiques découvertes — je ne parle pas de celles si douteuses encore en leurs inadmissibles caprices qui agitent tant d'esprits graves et frivoles , je parle de celles des deux Herschell, de M. de Humboldt et d'Arago, qui révèlent de plus vastes demeures que les hypothèses les plus hardies des poètes de tous les siècles — plus s'accroîtront ces magnifiques découvertes, plus elles donneront d'élan aux conceptions de la métaphysique et de force à la saine pneumatologie.

Cela est dans Tordre. De même qu'il appartient à chaque siècle de se foire une Uiéologie plus forte et

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plus pure, en raison de tous ses progrès, de méoie il appartient à chaque génération de se faire une pneumatologie qui réponde à toutes ses lumières.

A ce titre, la nôtre demande une régénération et l'autorise grande et étendue.

La première question qu'on doit envisager sous un nouveau jour, c'est celle de l'existence. elle-même d'un monde spirituel aussi vaste et infiniment plus important que le monde matériel.

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