‹ La philosophie de la religion: Tome 1Chapitre 2 sur 23 · II. — V existence du monde spirituel · texte numérisé non relu

II. — V existence du monde spirituel

Si l'immensité de l'univers et l'infinie variété de la création qui s'y révèle démontrent quelque chose à la raison humaine, c'est l'existence d'un monde spirituel, puisqu'il est impossible de croire qu'entre Dieu et nous, et qu'outre Dieu et nous, il n'y ait dans l'univers aucun autre être intelligent. Se persuader que nous sommes aprèsl'Esprit absolu les seuls esprits ; que dans le monde entier un seul de tous les globes, un seul et un des plus petits, est habité par des intelligences morales et libres, et que tous les autres ne sont faits que pour nous servir d'encadrement ou de spectacle, c'est nous constituer à volonté le centre du monde et nous poser en céleste empire dans le milieu des espaces infinis. Loin de se dire la première après l'Intelligence infinie, l'intelligence humaine doit admettre au contraire un nombre indéfini et in-

(0 ràfiÙMATOLOGIE.

définîment varié d^étres spirituels. Dam le monde spirituel doivent régner la môme variété , les mêmes nuances et les mêmes transitions que dans le monde matériel, la même loi d'affinité universelle et d'élévation successive qui est celle de ce monde.

Sans doute, nous n'avons, sur le monde spirituel, aucun témoignage sensible; mais chaque chose se démontre d'après sa nature : pour le monde rationnel, la raison. Et s'il faut ajouter aux arguments généraux que nous venons de citer des arguments spéciaux, le sentiment universel de l'humanité, la plus forte preuve de l'existence de Dieu, est aussi la plus forte preuve de celle d'un monde fait à son image.

Des êtres de l'univers spirituel viendront-ils un jour se révéler à notre raison d'une manière sensible?

C'est une question.

En voyant partout s'élargir Thorizon de la science et les diverses parties de l'univers se révéler toujours davantage les unes aux autres, nous pouvons bien nous flatter d'être admis successivement à une série de révélations beaucoup plus grandes encore. Mais, à d^aut d'autres arguments, nous avons ceux de la spéculation.

En attendant qu'il nous soit donné, sur cette matière, des faits sensibles, la raison doit se contenter des faits rationnels, et elle doit proclamer en leur nom, à titre de dogme, l'existence sur les divers globes d'êtres- analogues à l'homme, variés de sphère en sphère, nuancés sur chacune d'elles comme la race

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humaine est nuancée sur la sphère terrestre, mais subordonnés tous à la même loi morale, de même que toutes les existences matérielles obéissent à la même loi physique dans Tunivers tout entier.

Pour ceux qui doutent, la grande objection contre cette croyance , c'est la question de Thabitabilité des sphères, c'est la difficulté d'assigner des demeures à ce monde spirituel si innombrable.

Mais d'abord l'analogie des phénomènes constatés sur le globe terrestre et sur les autres permet des inductions sur la faculté présente ou future de tous de re^ cevoir des habitants. En second lieu, puisque nous aimons à croire que ce sont des êtres terrestres (êtres dont l'enchaînement et l'affinité offrent des fails si merveilleux dans les variétés de leur organisme et dans celles de leur destinée) qui ont motivé la création de notre globe, ne sommes-nous pas forcés en quelque sorte d'expliquer d'une manière analogue l'existence des^utres? De même que la terre est essentiellement l'habitation des êtres qui s'y trouvent, qu'ils en disposent, la cultivent, l'exploitent et l'embel* lissent à leur gré, dans une mesure de liberté proportionnée à leur nature et à la nature de sa deistinée, de même la raison d'être des autres globes est dans l'exir stence d'esprits semblables à l'homme.

Bien entendu qu'il doit régner dans ce monde toute la variété qu'exigent la différence des constitutions et la richesse des desseins qui président à l'univers.

En efifet, la saine philosophie ne peut pas nier l'existence d'êtres intelligents , d'esprits autres que rbomme, supérieurs ou inférieurs, habitant les autres globes, transitoirement ou en permanence.

On peut critiquer aisément toutes théories présentées sur cette matière, et contester avec toutes sortes d'apparences ce que telle religion ou telle philosophie nous enseigne de positif sur ce sujet; mais ce qui est impossible, c'est de produire des raisons acceptables contre l'existence de tous êtres intellectuels ou moraux autres que l'homme. La critique a chicané le mot de ciel comme désignation d'une demeure, et contesté les êtres qu'on y admet, par la raison que ce terme ne s'applique à aucune des sphères en particulier, et qu'il est plus poétique que scientifique. Mais le mot âel ou cieux signifie très-bien, soit un certain espace dans l'espace, soit un certain ensemble de sphères, et nulle raison sérieuse n'empêche que cet espace, que cet ensemble, soit une demeure. La philosophie négative a contesté aussi la nature, l'organisme, la mission et les fonctions attribués à telle classe d'esprits ou à telle autre. Et elle peut nier que des êtres distribués dans l'immensité de l'univers soient les messagers de Dieu ou qu'il en fasse ses intermédiaires auprès des hommes. Mais ce qu'elle ne doit pas nier, en thèse générale, et ce que la bonne philosophie comprend parfaitement, c'est l'existence d'êtres intelligents, soit sur chacune des

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s{^ères célestes, soit sur la plupart ou les plus belles d'entre elles. Un penseur très-ingénieux, Schleiermacher, a pu dire ceci au sujet des anges de TÀncien et du Nouveau-Testament : a II n'y a rien dlmpossi- » ble dans la théorie de ces anges, rien qui contre- Tf> dise à la conscience pieuse ; mais nulle part cette » opinion n'est entrée dans lé cercle de la doctrine » chrétienne proprement dite. Elle peut donc conti^ » nuer à se trouver dans le langage, sans que nous » soyons obligés de nous prononcer sur sa réalité. » D'autres ont pu suivre dans cette voie de négation mitigée le célèbre théologien de Berlin. Mais on doit convenir que, pour un théologien, c'est là une opinion étrange, car jusque-là on ne distinguait guère un cercle de doctrme chrétwmie proprement dite d'un autre cercle de doctrine chrétienne improprement dite. Remarquons d'ailleurs que ces négations se bornent à une seule classe d'êtres, celle des anges du judaïsme et du christianisme servant de messagers entre le ciel et la terre. Ces êtres sont donpés par la Bible, il est vrai, et une négation pareille est de la part d'un théologien une singulière distraction, car d'ordinaire lorsqu'il s'agit d'une doctrine aussi positivement enseignée par les textes sacrés, on y apporte, pour l'atténuer, un peu plus de science. On la met sur le compte du style, on en fait un orientalisme; on a 'recours à un mythe, un symbole, une allégorie. L'illustre docteur de Berlin est même dans ces cas un des maîtres de

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Tart qu'il dédaigne icî. Il trouve donc inutile d'y recourir. Cependant son scepticisme ne va pas très-loin et n'attaque pas les diverses classes d'esprits plus ou moins analogues aux hommes qui peuvent habiter les divere globes, les divers systèmes solaires.

Quant à ceux-là, il ne les nie pas. /"F. sa Glmtèmslehrôj t. I, p. 203.) D'autres sont allés jusqu'à les nier aussi. A. les entendre, les intelUgences dont parlent les systèmes religieux ou les systèmes philosophiques, ne sont que des personnifications de forces ou de phénomènes, de pures créations de la science, de la poésie ou de la foi. Des personnifications de ce genre se trouvent dans les textes sacrés, cela est vrai ; mais affirmer qu'il ne s'y trouve pas autre chose, et que la Bible ne professe pas la personnalité des esprits, bons ou mauvais, c'est trancher la question au re* bours de ces textes.

Quoiqu'il en fût d'ailleurs, pour la spéculation rationnelle l'existence du monde spirituel ne fait pas, et ne peut pas faire question^ Il faudrait à l'amour-propre de la raee humaine un degré de fatuité qu'elle n'a pas, pour soutenir que les seules intelligences admissibles dans l'univers, c'est elle, c'est cette poignée d'hommes qui se trouvent sur la terre, sur cette étoile si petite en comparaison de tant d'autres, jouant un rôle si inférieur dans le système solaire dont elle fait partie, et un rôle presque insensible dans l'ensemble des systèmes solaires. Cela est frappant à ce point qu'avec

une l^itime hardiesse on peut professer dans toutes ces sphères Texistence d'une multitude d'êtres intelligents qui motivent l'ensemble de leurs demeures comme nous motivons reiistence de la nôtre.

Et ne serait-il pas très-insensé de dire que» dans cet univers si vaste, tous les desseins moraux de Dieu se* raient atteints, encore qu'il n'y aurait de créatures morales que sur un seul point et sur un des astres les moins considérables? Loin de croire les intelligences humaines, les seules après Dieu, et par conséquent les plus élevées, les plus parfeites après Lui, la saine philosophie, vu qu'il y a des milliers de milliers de globes, doit afBrmer des milliers de milliers d'espèces intelligentes. Loin de prétendre exclure autrui dans cette multitude de myriades, l'homme doit se glorifier d'y être admis. Il ne faut pas se borner à dire que toutes nos idées de Dieu et tous les faits observables dans sa création autorisent cette doctrine, il faut dire que tous l'exigent. En effet, la raison peut tenir l'existence d'esprits semblables à l'homme pour tout aussi certaine que celle de Dieu. Elle ne doit pas enseigner de théories spéciales sur ces esprits; elle doit n'adopter que sous condition d'être rationnelles celles qu'on présente, et se réserver le droit de critiquer toutes celles qui seront présentées encore et qui n'auraient pas ce caractère ; mais elle ne doit pas prétendre clore le débat et fermer la lice devant les générations h venir. Car si l'on ne conçoit pas très-

bien la possibilité de grandes découvertes sur ces êtres, on n'en voit pas tout-à-fait non plus l'imposdbilité. Ce qui est d'ailleurs certain» c'est que l'existence des esprits étant donnée à l'examen par la raison, à la foi par la révélation, et tous les systèmes religieux l'enseignant encore, nul ne peut en faire abstraction. Chacun, au contraire, doit s'expliquer sur le but et l'origine, la nature et les attributs, la mission et les oeuvres^ les rapports et la destinée de cette multitude indéfinie d'êtres qui constituent le monde spirituel avec nous, vivent sous la même direction suprême et la même loi que nous, sont tous subordonnés et coordonnés selon les mêmes vues et concourent, dans l'immensité des siècles et des mondes, à la réalisation des mêmes desseins.

m. — La vanété et les espèces du monde spirituel. Les familles^ les classes^ les nombres^ les organismes. Uespèce humaine.

Un savant anglais ayant soutenu dans un écrit remarquable [Essay of plurality ofworlds) que la terre, la plus grande des planètes du système solaire, était le seul monde habitable, Brewster l'a réfuté dans un traité plus remarquable encore. (More World than one, the creedof the philosopher and the hope of Christian, Jjondony 1854.) Le célèbre physicien, en essayant de démontrer qu'il y a d'autres sphères habitées dans notre système planétaire, a peut-être répandu sur la

question un jour plus éelatant qu'aucun de ses nombreux prédécesseurs, mais il n'a pas mis fin au débat. Cette démonstration aussi est, comme tant d'autres, comme celle de l'immortalité de l'âme, comme celle de l'existence de Dieu, facile et difficile, la force des arguments dépendant de l'état des intelligences.

L'existence du monde spirituel admise, le principe de la variété y est de rigueur. Donné par tout ce que nousconnaissons du mondematériel et du monde spirituel, il ne peut pas être l'objet d'un doute en ce qui concerne la partie inconnue de ce monde. Et quand on considère qu'il est inscrit en caractères absolus au cœur des êtres moraux qui nous sont connus; quand on considère toutes les nuances d'organismes et de facultés de l'espèce humaine, non-seulement on n'hésite pas à admettre des espèces différentes, mais on en admet une multitude indéfinie. La raison succombe à la seule conception de ce qu'elle est forcée d'en concevoir dans l'immensité de l'univers. Si, dans une sphère aussi limitée que le globe terrestre, la richesse des nuances est telle qu'il n'y a pas plus d'identité dans les esprits de même famille et d'une éducation toute semblable que dans les corps; si, au contraire, chaque existence morale est une individualité véritable, distincte de toute autre sous tous les points de vue, quel moyen de se faire une idée nette de la richesse totale des nuances sur ces millions de globes qui presque tous sont plus étendus que le nôtre ?

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Nulle limite ne peut être cançuo dans le nombre des sphères, ûuUe ne peut être admise dans le nombre des espèces et des familles.

Le principe, qu'il y a autant d'espèces que de globes habités, parait forcé ainsi que cet autre, qu'il en sera ajouté autant d'espèces nouvelles encore qu'il y aura de nouvelles sphères ou de régions habitables.

Ces principes ont un certain degré d'évidence.

La répartition des êtres sur des lieux divers est donnée par leurs différences naturelles.

A son tour, elle amènerait nécessairement des nuances dans les esprits, quand même elles ne seraient pas primordiales.

Un anthropologiste distingué de nos jours aime à faire prévaloir cette idée, que, dans la création de chaque globe et dans leur développement spécial, il y a eu déploiement d'un principe animé, d'une âme individuelle. Mais dans le vague où s'arrête cette pensée, n'expliquant ni la nature du principe qu'elle entend, ne le qualifiant ni de matériel ni de spirituel, n'y rattachant aucune induction précise, on n'en voit pas la portée. (Perty, die Bedeutmig der AnthropoUh gie fwr Natv/rvnssmchaft wnd Philosophie. )

Ce que la raison peut proclamer comme autant d'axiomes, quant aux espèces et aux nombres de chacune d'elles, c'est d'abord ce principe, que la multitude des espèces répond à celle des globes habités, chacun servant de demeure à une espèce di^

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férente ; c'est ensuite cet autre principe, que le nombre des êtres de chaque espèce est proportionné à retendue de sa demeure.

Que ces intelligences soient unies à des organismes ianalogues au nôtre ; qu'elles n'habitent leurs sphères que transitoirement, comme nous croyons habiter la nôtre ; qu'elles soient appelées à d'autres sphères, au bout d'un temps d'épreuves, comme nous croyons devoir être appelés ailleurs un jour, c'est ce qu'on ne saurait enseigner sans témérité. On peut affirmer, au contraire, que leurs organismes doivent être différents du nôtre et très-divers entre eux. Or dès lors, il est à supposer qu'il en est qui se prêtent aux mêmes résidences à perpétuité. En effet, il faut prendre garde de ne pas se tromper à ce sujet, en prenant un fait spécial pour une règle. En parlant de l'usage que les êtres moraux d'une certaine espèce, les anges des textes sacrés, ont fait de leur liberté, ces textes sont amenfe à les distinguer en deux classes : celle des bons esprits et celle des mauvais. Mais cette distinction relative à un grand fait de décadence morale ne s'applique qu'aux créatures spéciales désignées sous le titre de messagers ou à'anges de Dieu ; et elle n'a rien de commun avec la distinction générale des diverses espèces répandues sur la diversité des globes, qui ne sont pas limitées sous le point de vue physiologique ou intellectuel à deux espèces. Il est vrai que, dans toutes les espèces, la même distinction morale se

retrouve, qu'il y en a partout de bons et de mauvais. Mais chacun sent que, dans une appréciation faite sous le seul point de vue éthique, on fait abstraction des nuances organiques, comme on fait abstraction des différences de races en rangeant tous les hommes dans les deux catégories de vertueux ou de vicieux.

La preuve que la spéculation religieuse n'entend pas réduire les espèces elles-mêmes à deux et nier rinfinité de leurs nuances, est fournie par les textes de tous les systèmes. Ceux de Tlnde parlent de trois cent trente-trois millions de divinités, de génies et d'esprits de toute espèce. Ceux de la Perse, qui constituent deux empires en lutte, les composent de toute une série de classes. Ceux du judaïsme et du christianisme donnent également des indications formelles, non pas sur des sphères diverses, mais sur des classes diverses dans l'espèce, et sur des rangs variés dans la même famille. Les termes génériques sont ceux d'Armées célestes, d'Anges et d'Archanges, de Chérubins et de Séraphins, de Puissances, de Trônes et de Dignités. C'est une induction légitime, que leur variété soit infinie. Et il n'est pas possible d'admettre que, sur la totalité des globes et dans toutes les parties de l'univers, il n'existe qu'une seule classe d'intelligences célestes, toutes qualifiées de même et toutes identiques, toutes, par exemple, spiritualités absolues ou spirituaUtés pures, ne se distinguant les unes des autres ni parles nuances de leurs facultés, ni

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par celles de leur destinée. La variété de demeure, d'atmosphère, de chaleur, de climat, de végétation, de conditions cosmiques de tout genre, doit au contraire nous convaincre de la variété des espèces, les unes collatérales à Têtre humain, les autres supérieures, d'autres encore inférieures.

S'il est tout simple que la pneumatologie humaine soit pour nous la plus essentielle, le point de départ pour toutes nos inductions et le point central auquel aboutissent toutes nos doctrines, il n'en suit point que nous soyons les premiers, ni non plus que nous soyons les derniers dans un monde aussi varié, aussi immense, et qui offre à la raison des séries d'êtres aussi indéfinies. Le genre humain ne saurait se déclarer ni l'espèce absolument supérieure, ni l'espèce absolument inférieure ; il serait aussi contraire à la raison de proclamer soit l'une soit l'autre de ces opinions, que de proclamer dans l'immensité dé l'univers la seule existence de l'esprit humain à l'exclusion de toute autre. La mythologie et la poésie, qui ont beau jeu à cet égard, ont créé une infinité d'êtres, les uns inférieurs, les autres supérieurs à l'homme. Elles ont été peut-être dans le vrai encore en en créant d'autres (tels que les sylphes, les gnomes, les ondines et les salamandres) qui sont considérés comme inférieurs à l'homme sous quelques rapports, et supérieurs sous d'autres, par exemple en sagesse et en puissance.

Lascience n'a pasle droitd'adopter c^scréationssous

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leurs fonnes positives et avec leurs fictions spéciales^ mais la philosophie a le droit de prendre partout ce qui est conforme à la raison. Or, rien n'est plus rationnel,que de ne pas mal placer une espèce aussi remarquable que celle de ce globe. Si d'ordinairo on nous assigne le dernier rang ; si Ton met tout le reste des ôtres intelligents dans l'intervalle qui nous sépare de l'infini ; si l'on fait ainsi de Dieu et de l'homme les deux tQrmes extrêmes, on procède avec peu de logique. Pourquoi serions*nous les derni^s? Il n'y a pas plus de raison pour cette hypothèse que pour celle qui nous met les premiers, ou celle qui nous dit les seuls, thèses absurdes, l'une et l'autre.

Saint Paul nous guide parfaitement quand il fait, dans des textes connus, les anges supérieurs à l'homme sous quelques rapports et nous attribue l'infériorité dans d'autres textes. Ce qui résulte avec évidence de ces prétendues contradictions, c'est précisémentce fait, que si nous ne sommes pas les premiers d'entre les esprits, nous ne sommes pas non plus les derniers. Il est à ce sujet des indications dignes d'attention dans la pensée de l'humanité. D'après la mythologie grecque, tout démon (ce mot pris dans son acception grecque) est supérieur à l'homme ; mais au-dessous des démons il est une foule de génies, tels que les nym* phes, les dryades, les hamadryades, les néréides, et tantd'autres tous inférieurs à l'homme.

S. Bernard émeten faveurderhommeuneidée qu'on

a qualifiée de singulière» mais qui est assurément re^marquable, celle que» selon les desseins de Dieu, rhomme devait être élevé au-dessus de la nature des anges, et que Tun de ceux-ci, Lucifer, Tayant appris, l'orgueilleux esprit envia ce bonheur à Thomme» sentiment de jalousie qui fut la cause de sa chute.

Un philosophe de nos jours voudrait admettre une seule espèce d'esprits, l'espèce humaine semée sur tout l'univers ; mais il est trop sage pour ne pas y marquer de grandes nuances. <x La nature essentielle de l'huo manité, dit Reinhokl (Système de Métaphysique , x» p. 431), se révèle partout et toiqours dans l'uni- » vers (sic) et de la même manière, par des proprié- » tés identiques dans la particularité; mais il faut que, » sur chacun des globes habités par des êtres pen* » sants, il y ait un degré, une nuance spéciale, de » l'organisme somatique. Cette modification doit ré- » pondre à la condition physique du globe et au de- » gré de développement déterminé de la vie spiri- » tuelle dans ces êtres. En ce sens, il faut admettre x» dans l'espèce humaine, cosmique ou générale, une » variété infinie d'espèces. En même temps, il faut » admettre que, sur chaque globe, il n'existe qu'une » seule race ou espèce fondamentale, un seul ty- » ped'organisation, répondant aux conditions phy- » siques de chaque globe. » Il y a là un degré de liberté spéculative qui n'est pas autorisée par la science. Bien ne nous apprend que la nature essentielle

de l'humanité se révèle dans tout Tunivers ; rien ne nous dit que, sauf des variétés infinies» tous les êtres moraux soient delà grande espèce humaine qualifiée de cosmique ; rien ne nous permet de croire qu'il n'y a qu'une seule et même race sur chaque sphère, et puisque nous en comptons jusqu'à cinq sur une sphère aussi limitée que la terre, pourquoi en admettre une seule sur chacune des autres? Rien ne permet non plus de supposer la condition ou la nécessité d'un organisme matériel partout.

M. Reinbold, en peuplant avec tant de facilité le monde, laissé désert par des hardiesses négatives ou des timidités sceptiques, s'élève d'ailleurs d'une manière très-remarquable au-dessus de la métaphysique vulgaire. Il faut pourtant s'élever plus haut encore, poser plus de classes et de différences entre les êtres, et en concevoir qui, en dehors ou au-dessus de l'organisme matériel et de la condition générale de l'espèce humaine, touchent à une situation où cesse la différence entre l'esprit et la matière.

Les distinctions et les nuances entre les êtres qui composent ensemble la totalité du monde spirituel devront-elles durer à perpétuité ; sont-elles nécessaires à tout jamais pour que le dessein de l'ensemble soit réalisé, ou bien devront-elles cesser un jour, grâce au progrès de toutes les classes?

Les espèces ne se confondent pas dans la nature, et la loi la plus générale dans la création physique, est

l'analogie dans la variété. S'il en est de même^ dans le monde spirituel, rien ne nous autorise à croire qu'un jour il n y aura qu'une seule et même classe d'êtres moraux, tous esprits purs sans organisme.

D'ordinaire on croit que l'unité des natures est demandée par la communauté de l'ordre éthique ; mais la preuve que la variété ne détruit pas l'unité de la loi morale nous est mise sous les yeux dans l'espèce humaine, oii la même loi morale est donnée à tous, malgré la variété indéfinie des nuances qui constituent l'individualité. Si nous penchons pour la cessation des différences, ce qui nous guide c'est peut-être la fausse ambition d'être délivrés de tout organisme pour entrer dans la classe des anges ou des esprit» purs. Mais cette ambition, on doit à juste titre la qualifier de fausse, puisque la raison ne conçoit pas notre existence sans organisme, et que la religion nous assigne dans l'avenir un corps glorifié.

Des raisons majeures prouvent donc le maintien des différences.

Faut-il admettre des différences extrêmes, par exemple, chez les uns, une matérialité et des imperfections d'organisme qui les mettent près de la brute; chez les autres, une spiritualité et des perfections d'organisme qui les rapprochent de Dieu ?

Faut-il admettre enfin que l'existence plus spirituelle de ces derniers n'est pas leur état naturel et primitif; qu'elle est au contraire une condition ulté- T. u. 2

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rieure et conquise» comme le sera notre état futur ou la condition qui nous est réservée dans les cieux?

Faul-il ajouter que tous les esprits, de quelque classe qu'ils soient» entreront un jour dans les rangs de ces êtres qui sont dès à présent plus parfaits que nous, et qui l'ont été dès leur origine ; faut-il proclamer le principe, que tous ne formeront en définitive qu'une seule et même classe sans distinction, ni nuance aucune ?

Ni la raison, ni les traditions du genre humain ne sont en faveur de ce système, que les textes sacrés n'exigent pas non plus. Ces textes indiquent , au contraire , une hiérarchie marquée et donnent aux fiasses des anges des dénominations diverses. (Ephés. 1, 12, Col. 1,16.)

La question la plus difficile sur les êtres du monde spirituel est celle du nombre, et cependant il est bien évident qu'on n'en saurait parler qu'en termes généraux ; on s'accorde donc facilement sur ce principe, que tout est inénumérable, dans les espèces, les nuances, les demeures même. Les textes de toutes les religions en parlent dans le même sens que la poésie, et les nôtres n'aiment que les mots de multitude, de légions, d'armées célestes.

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