ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET C
FÉLIX ALGAN, ÉDITEUR
108, BOULEVARD S AINT-GEHM AIN. 108
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La publication récente des lettres de Lamennais au baron de Vitrolles (i) a été pour nous une occasion de revenir à l'étude de ce grand et singulier personnage, qui, après avoir fait tant de bruit pendant sa vie, a été si négligé et si oublié depuis sa mort, sort commun aux grands agitateurs, aux polémistes, aux écrivains de combat. La bataille finie, ou remplacée par d'autres batailles, on abandonne les combattants à leur gloire et à l'oubli. Mais, quoique ses livres aient vieilli, Lamennais ne sera jamais complètement oublié, car il est un des plus curieux sujets d'étude que la psychologie puisse se proposer. Aucun homme n'a présenté sous une forme plus aiguë et plus dramatique le spectacle étrange d'un complet renversement d'idées, d'une renonciation absolue à un système, et de la conversion également absolue à un système contraire. Ordinairement ce genre de conversion se fait de l'incrédulité à la religion. Saint Augustin en est un des plus mémorables exemples. Ici, il s'agit au contraire de la conversion inverse, de la religion à la libre pensée, de la doctrine autoritaire à la doctrine libérale et même révo-
(1) Correspondance de Lamennais, 3' volume. Ce volume, publié l'-'ir les soins de M. Eugène Forgues, fait suite aux deux autres volumes de Correspondance publiés d('jà par son père, M. Emile Forgues, d'après les indications et sur les prescri])tions de Lamennais lui-même.
P. Ja>et. — Lamennais. 1
lulionnaire, et cela non dans la jeunesse, à l'époque où rimaginalion, molle encore, se prête à tous les moules, mais dans la pleine maturité, après un rôle éclatant et comme une mission d'en haut dans le camp abandonné. C'est cette grande crise qui fait de Lamennais un personnage unique dans notre siècle.
D'autres que lui, sans doute, ont passé aussi de la cause de l'autorité à celle de la révolution : Lamartine, Victor Hugo, Chateaubriand lui-même, malgré sa fidélité d'office à la légitimité ; mais aucun d'eux n'était prêtre, apôtre, prophète ; aucun n'avait pris parti avec tant de violence et d'exagération en faveur des doctrines du passé. C'est pourquoi la vie de Lamennais est un drame dans lequel se concentre tout un siècle. Personne, dans ce siècle, parmi ceux qui ont vécu de la vie de la pensée, n'a échappé au trouble d'une situation semblable. Qui n'a été tantôt séduit par le prestige d'un passé traditionnel plein de grandeur et de majesté, tantôt entraîné par l'impulsion enivrante d'une foi nouvelle et dune liberté illimitée ? Mais ces luttes, d'ordinaire, n'atteignent guère que la superficie de l'âme. La plupart s'en tirent en faisant des concessions aux deux systèmes, tantôt à la tradition, tantôt à la révolution; on passe d'un côté, ou de l'autre, selon les circonstances, et lorsqu'on se trouve en présence des exagérés de l'un ou l'autre parti. Suivant le mot spirituel du poète, « on déjeune avec les classiques, on dîne avec les romantiques » ; et d'ailleurs ce n'est pour la plupart que la moindre partie de la vie : on fait ses affaires, on soigne sa famille, on va aux eaux, sans être autrement troublé. Imaginez, au con. traire, une âme violente et profonde, qui n'ait pas d'autre
I,A l'IlIl.oSOPIIIL I>i: I.VMKNNAIS à
iiMiTÔl dans la vi<' (|in' l'iiilrirl des idées, pour (|iii le problèiiie relifçieux, philosophique et politique est tout; supposez une âme d"a|)ôin', enivrée d'absolu, ayant on horreur toute espèce de transaclion, et à qui la vérih' a loujours apparu sous forme tranchée et extrême ; supposez, dis-je, que celte ûme soit atteinte par la crise que nous décrivons, que le vent du siècle soit venu tout à coup la toucher et l'ébranler, dès lors, au lieu de ces timides compositions qui satisfont le vulgaire, et aussi, — il faut le dire, — les sages, vous aurez une révolution tolale, un renouvellement absolu, une violence aussi extrême dans le nouveau sens que dans le premier. De même que, dans les tragédies, rintérêt, pour être dramatique, doit se concentrer dans une action unique ; de même le conibatdu siècle entre le passé et Tavenii', pour apparaître dans toute sa grandeur, a di\ se condenser dans une seule àme et en un innnit'iit nni(|ue. Tel est le haut et persistant intérêt que présente la vie de Lamennais, et qui donne à tous ses écrits et aux phases diverses de sa philosophie nu caractère si émouvant. On n'a rien à ajouter, comme peinture de la personne et du caractère, à ce (luun iiraiid écrivain ('crivitil) sur Lamennais quelque temps après sa mort; mais l'on peut, par une histoire précise de ses idées, par l'analyse suivie de ses travaux, essayer de rendre claire la révolution surprenante qui a tant scandalisé les Ames. C'est surtout ce problème psychologique que, dans les pages suivantes, nous avons pris tâche d'élucider.
(1) Voyez l'arlicte de M. E. Renan d.ins la Revue des Deux Mondes du 1 j août 1857 et reproduit dans les Essais de morale et de crilitjue.
LA riiiLOsopiiiE m: Lamennais
(iiM'iTiir. iMirMir.u
LAME^OiAIS TIlfioLOT.IKJI KT THf.OCR VTE
On >;iil |KMi (Ir iIiom- de la \ii> lit* i.:uii*-iiiiais pt'iiilaiil son nifaiiri' cl sa jruncsNe. Nuiis n'axonN pas» d ailleurs pour IhiI iI<> fairo ici l'Iiisloirc ik* >>a >!«•: c'est riiumnie iiilèriciir (|iu* iiuus voulons étudier. A ce point de vue, nous recueillerons seulenieiil dans celle première période, parmi les rens<-i}{Mi'nienlN iiiroiiipIrK (|iii nous sont donnés, soil par ii-s parenis île Lanii-iinais, s«>il par ses propres lettres, deux laits c|ui nous paraissent jeter un faraud jour sur l'Iiisloire future de sou àme et de sa pensée. I.e premier, c'est (|u«> Lamennais a commencé, jeune encort*, |iar l'incréduliti', et (|u il n'a l'ail sa |treiniere communion qu'à l'àice de \iu^t-deu\ ans. < Il était né raisonneur, dit son neveu, .M. |{|ai/e (1) ; quand on voulut lui fain* faire sa première communion, les arguments hostiles qu'il avait lus lui revinrent en mémoire ; il étonna grandement le pK'trc chargé de le préparer à recevoir le sacrement. On discuta ; on se
(I) Œurrtt inèdile$ de Lamennais, publioes par BlaUc, tSti. Introduction, p. :i.
6 I.V PHILOSOPHIE DF, 1.\«£XKA1S
fâcha ; Taniour-propre était en jeu ; il ne voulut pas se rendre : la première communion fut ajournée. Il passa sa première jeunesse, qui ne fut pas sans orage, dans cet état dincertitude ; mais le doute était trop antipathique à sa nature énergique... Courbant la raison sous le joug de la foi, il demanda à la religion la solution des problèmes qu'il n'avait pas trouvée dans la philosophie... Toutes ses affections se concentrèrent dans le sentiment religieux, et, foulant aux pieds le respect humain, il fit à vingt-deux ans (en 1804) sa première communion. » On regrette de n'avoir l)as plus de détails sur une circonstance aussi remarquable. C'est là un fait si étrange, que, s'il n'était attesté par un membre de la famille, on serait tenté de le révoquer en doute. Qu'un enfant ait pu faire quelques objections qui aient retardé sa première communion, on le comprend. Mais que ces objections aient été assez fortes, la résistance assez tenace, pour que- dans une famille chrétienne, en Bretagne, avec un frère prêtre, cet enfant ait pu résister à une obligation qui, dordinaire, s'impose à tous, quïl ait pu obtenir de ne faire aucun acte chrétien avant l'âge dhomme, cela suppose une incrédulité bien profonde ; et l'on éprouve quelque inquiétude pour une foi si tardive, qui était déjà elle-même le résultat d'une première conversion.
Un second fait, non moins grave, ou plutôt bien autrement grave, et qui nous est attesté cette fois non par un témoin, mais par Lamennais lui-même dans sa Correspondance, c'est qu'il a été entraîné en quelque sorte malgré lui k l'état ecclésiastique ; qu'il a subi une pression, non matérielle (il avait trente-quatre ans), mais morale, à la-
LAMENNAIS TMKOLOGir.N ET TlIKOf.RATF. «
quelle il n'a |ias eu !•• courage de résister ; uue luis le sacrilice fait, il a jeté un cri di; douleur dans uue Idire désesj)érée, que nous possédons, et qui jette le plus triste jour sur la suite de son histoire. Voici ce qu'il écrivait, quelques jours après son ordination, à son licrc, labbé Jean de Lamennais: « nuoicpie M. Carron (son direclcun m'ait plusieurs lois rcoommandt' de me taire sur mes senlimenls, je cr(»is pouvoir et devoir m Cxidlciuer avec toi une l'ois pour toutes. Je suis et ne peux qu'être désormais exlraordinairenient malheureux... Je n'entends l'aire de reproches à qui ({ue ce soit; il y a des destins inévitables; mais, si j'avais été moins confiant ou moins faible, ma position sérail bien dilVérenle. Eulin elle est ce (|u'elle est: et tout ce qui me reste à faire est de m'arraiiiçer de mon mieux, et, s'il se peut, de m'endormiraK/jjef/ du poteau où l'on a rivé tint rltditic, heureux si je puis obtenir qu'on ne vienne pas, sous mille prélexles faliifans , troubler n)on sommeil (i). »
Ceux qui ont entraîné ainsi Lamennais à cette démarche violente (l'abbé Carron et l'abbé Jean de Lamennais) n'avaient pas |iour excuse d'ignorer l'état de son àme ; car voici ce (|u'écrivait l'abbé Jean quelques jours après l'ordination de son frère : « Féli a été ordonné prèlre... Il lui en a coûté sini^ulièrement. M. Carron d'un côté, moi de l'aulre, nous l'avons enlrainé ; mais sa pauvre àme est encore ébranlée de ce coup ». D'un autre côté, un autre ami, l'abbé Tesseyre, savait si bien les troubles et les hésitations de Féli. qu'il l'en félicitait et lui écrivait, quehjuos jours
(l) Œuvres iiicdites, publiées par Blaizc, 1. 1, p. "253.
8 i.A Piiii.osopiiii: DE i,AMr;>>Ais
avant son ordination : « Je vous félicite de ce que Dieu vous prive de tout bonheur en ce monde... Vous allez à l'ordination comme une victime au sacrifice. Le saint autel est dépourvu pour vous de ses oruemens... Vous embrassez la croix toute nue. Qu'avez-vous fait au Père pour être traité comme son fils bien-aimé ? Nous avons célébré notre première messe sur le mont Thabor ; pour vous, il vous sera donné de la célébrer sur le Calvaire. » Ainsi, une mysticité insensée faisait de l'absence de vocation un mérite et un bonheur !
Une fois lié à ce poteau, comme il s'exprime, Lamennais n'eut plus qu'une consolation, celle de se faire le soldat de la cause pour laquelle il s'était laissé enchaîner. Il navail pas la vocation ecclésiastique, mais il avait la foi ; et son directeur, l'abbé Carron, avait deviné en lui l'une des futures lumières de l'Église. r)»'j;i, depuis louirlemps, Lamennais méditait un grand livre qu'il comptait appeler VEspril du christianisme, sans doute par analogie et par opposition avec le livre de Chateaubriand. Serait-ce le même que celui qui parut deux ans après (en 1818) sous le titre d'Essai sur riiKliffth-encc ? En changeant le titre, aurait-il changé le fond et la composition ? C'est ce que nous ne voyons pas clairement. Peut-être VEspril du cJirislianisme n'a-t-il existé qu'en projet, et est-il devenu, une fois à l'exécution, VEssai sur l'i)idiffi''r('nce. Quoi qu'il en soit, cette occupalion même lui était à charge : s Ecrire m'est un supplice, disait-il ; je déteste Paris, je déteste tout ». L'œuvre parut à la fin de 1817. Elle eut un prodigieux succès. C'était un nouveau Bossuet, un nouveau père de l'Eglise. Au fond, c'était le livre du désespoir. L'amertume, la violence, le
l.iMC.^^AIS TlItoroCI»!* ET TIU'OCROI: ^
iiit'pris, toulcs les pashions que Laiiieniiai!» faisait éclater contre l'iiK-ri'dulité vt l'iiidilTéreiice u'élaii'ut au fond, 6auH qu'il le KiH lui luiMiie, que l'explosion de ses incurables douleurs, lu u*| li>r«' de\ail secouer le» àujes plus qu'ét lainr le» esprits. Il allai|uuit à sa racine l'esprit modenie, s'effiirvaii de le faire rétrograder jusqu'au-delà du \vi* siècle. Jamais, depuis l(»ngleuips, le «alliolicisuie n'a\ait pris une attitude ;iussi at(ressi\e et aussi hautaine, (i était le combat corps à corps de la foi sans bornes contre la libre pensée. Kn même |i>inp>, une curieuse question de lo(:ique. celle du crilcrium de la terlitude, était soumise à raltcnlion des philosophes et livrait au\ écoles un nouveau thème à discussion. l/A'Mai sur Vimlilférenct, quoique le ton déclamatoire en ait vieilli. «•! (|ue la doctrine ait été cent fois réfuté«>, n'eu est pas moins un événement de la plus haute importance, au point de vue historique, dans les tulle» philosophiques et religieuses de noire siècle ; et il a laissé une trace profonde dans la ( ontroverse catholique.
I.e litre d«' l'ouNra^je de l'abbé de Lamennais : Essai sur l'indilfrrfiH-tr m tnatière th retiyion, n'indique que d'une niauierc assez vague le vrai sujet du livre. Il semble, ea effet, signifier que l'objet de l'auteur est de combattre ceux qui n'ont am uih' n|)iiii<)ii do^'inalique sur la religion, ni pour ni « miirc, — mi i i'ii\ qui, croyant vaguement et faiblement à la religion, par liabitudc et routine, mais noa par conviction, vivent et agissent comme s'ils n'y croyaieni pas, — ou enfin ceux qui pratiquent la religion, mais d une manière tout extérieure, par < tmvenance, par respect humain, p.nr usage mondain ou calcul politique, mais qui n'y appiiriciii aucun sentiment intérieur, amuiic Uti
10 L.v PHILOSOPHIE de Lamennais
véritable. Il y a là, en effet, un mal plus grave peut-être que l'athéisme, et Bossuet le dénonçait déjà en ces termes dans l'un de ses sermons : « Je prévois, disait-il, que les libertins et les esprits forts pourront être discrédités, non par aucune horreur de leurs sentimens ; mais parce qu'on tiendra tout dans l'indifférence, excepté les plaisirs et les affaires. » Pascal dénonçait le même mal en termes bien plus énergiques encore dans ce passage célèbre des Pensées : « Je ne puis avoir que de la compassion pour ceux qui gémissent sincèrement dans ce doute, qui le regardent comme le dernier des malheurs et qui n'épargnent rien pour en sortir. Mais pour ceux qui passent la vie sans songer à cette dernière lin de la vie et qui, par cette seule raison quils néprouvent pas en eux-mêmes des lumières qui les persuadent, négligent d'en chercher ailleurs, je les considère d'une manière toute différente. Cette négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit; elle m'étonne et m'épouvante. C'est un monstre pour moi. »
Cependant quelque grave que soit, pour la religion, le mal de l'indifférence pratique, ce n'est pas là l'objet de l'ouvrage de Lamennais ; et, en effet, on se représenterait difficilement sur ce sujet un ouvrage en quatre volumes ; c'est le texte d'un sermon, mais non d'un livre. Lamennais signale, à la vérité, ce mal dans son introduction, dans la préface de son ouvrage, et il s'y arrête surtout dans la deuxième partie du premier volume ; mais ce n'est pas son objet principal : cet objet est tout autre. Il s'agit pour lui de combattre non l'indifférence pratique, mais l'indifférence dogmatique, systématique, l'indifférence voulue et réfléchie
I\MI\NVI> IIIIMI l»(jll \ KT TIIKUIIUU. Il
d'opiiiioii et (|i> (locdinc; et eiicruc faiil il it j r.ni.iMlr.' dans un ccrlaiii sens (|ui n »>si pas le sens upparciit. En eflel, (III peut cniK l'voir une docliiue dont le sens sérail, par excnipii-, que nous ne pouvuus rien savoir sur (oui re qui dépasse le domaine de l'expérience, c'esl-à-dire sur les causes et sur les (iiis ; que le mieux, par <onsé(|uenl, est de ne pas s'en oicuper, el déjarler loule reiherclie niélaphysique el lliéolo-ique : voilà la véritable indifférence 8yslémati(|ui' eu matière de reNj^iou. Nous connaissons celte doctrine ; ("est «elle que l'on appelle aujourd'hui le positivisme, mais elle n'existait pas à I épo(iue où lut écrit VEssiii sur l'inili/firviicr, I/abbé de Lamennais ne poinait en avoir connaissanc ••, et même il n'en a jamais eu conuaissancc. L'école pusilivislu a toujours été ignorée de lui, même à rép(M|ue où, beaucoup plus tard, il aurait pu lu cAtoyer el la rencontrer clie/. des amis communs.
Qu'est-ce donc alors «pie riiiiliflVrence dogmatique dont parle labbé de Lamennais Mi'est la doctrine de ceux qui, lout en ayant une relijîion, professent l'indifférence sur la vérité religieuse el sur les dogmes essentiels de la religion. Tour bien comprendre « elle opinion, il faut se placer au point de vue du calliolicisme. Dans cette éj;lise, il y a une vérité religieuse absolue sur lai|uelle il ne peut planer aucun doute, el qui ne laisse aucune latitude au relâchement de l'esprit. Cette vérité est enseignée et dogmali(|iiement délinie par une autorité absolument infaillible, et lout (e (|ui est en dehors de cette église, toute opinion ou toute (royance (|ui ne se fonde pas sur lautorité absolue, visible^ di\ine de IK^Iise, laisse les âmes plus ou moins incertaines sur telle ou telle partie delà vérité religieuse. Etre en dehors
(lu catholicisme, c'est donc être indifférent sur la vérité de la religion ; ce n'est pas croire sans doute que la religion est inutile, comme font les indifférens pratiques; c'est croire, au contraire, que la religion est utile et peut-être même nécessaire, mais qu'il est indififérent de savoir quelles sont les vérités particulières qu'elle nous ordonne de croire. Telle est l'espèce d'indifférence assez subtile que l'abbé de Lamennais a voulu combattre ; et c'est ce qu'il faut avoir dans lesprit si l'on cherche à comprendre comment il y fait rentrer le protestantisme, qui est en général au contraire si peu indifférent en matière de religion, mais qui, privé d'une autorité définie, est bien obligé d'admettre qu'il peut y avoir différentes formes de la vérité religieuse entre lesquelles l'homme est libre de choisir ; or c'est cela même qui est riudiflércnce.
On devine que l'une des conséquences de cette indifférence sur le fond de la religion est la doctrine de la tolérance ou de la liberté religieuse; et c'est aussi ce que, dans les écoles de théologie, on appelait rindiftérentismc (indi[ferentismus, tolerantismus). Cette doctrine signifie que toutes les religions sont bonnes, et même qu'il est permis de n'en avoir aucune, en tout cas que la société n'a pas à s'enquérir des croyances religieuses. L'abbé de Lamennais n'ose pas tout à fait prendre à partie directement celle doctrine; il n'en fait pas l'objet d'une discussion spéciale ex professa, mais on voit que c'est à elle surtout qu'il en veut. Il la rencontre de temps en temps, et il est facile de voir à (|uel point elle lui est antipathique et odieuse. La tolérance était le contraire de sa nature. A tous les moinens de sa vie, ayant passé par des phases diverses et même
IOII.>N\l> llll.tJLUl.ll.N l.I IUi.Ul.KAll. I*
rniiiiîiirt's, il a toujours l'i»' iiiloloratit. C'esl en effcl une <|iu'!>lioii de savoir < oniuiciit la lulcruuie peut se runcilier a\<M' la coiivielioii, ol si adiiiciiro la liherlé do l'erreur, ce n'est pas HM'liri- m (Imiii' la « crtitude de la vérité. Sur ce point, les diNcipies nioilernes de l'aldié de Lamennais sont restés lidele> à son e^|lriI et n'ont jamais rarlié leurs senliuKMis. lu n'admi-lli-iii pas la lilM'rté du mai, mais seulement la liberté du bien. Or, le bien, i 'e>t leur duclrinc; autrement pour<|uoi y rroiraientils ? c'est la v«-rilépour eux, pnis(|u'ils y croient, dominent donc admettre (|ue le fauv puisse être toléré, si ce n'est t-ii admcllani (|iie le vrai peut t^tre faux, et <|ne, par conséquent, la soci»*té repose sur le scepticisme? Ou voit comment la i|uestion de la toléntnec se lie à celle de la certitud»-, et l'on comprend que(e traité de riiidifTcrence soit de\enii, dès le second \o|iime, un traitt' de la certitude. (,Miaiit;i la loléran» e, il ne la combat, il est \rai, d'une manière formelle (|u'en passant, mais, au fond, il la combat partout. Il a trouvé un siiifiulier firief conire i elle dot iriiie de la tolérance; c'est, dit-il, « un iKuneau ^enre de perst-rntion contre l'i'ijjlise >. Kn eiïet, la «•oiist-queuie d'une telle doctrine, c'est que non seulement l'en eiir est tolérée, mais que la vérité elleMuénic n'est (|ue loli-rée. Tolérer l'immortalité de l'àme, tolérer l'existeui (' de Dieu, n'est-ce pas le comble de l'in'sulle! Cependant tel est le nouvel état so» ial «|ue nous a fait la Hévolution, et (|ue la Restauration elle même avait aceepté. Ce langage nous étonne ; nous sommes habitués dans le camp libéral à considérer la llestauration comme le règne de la religion «l'Ktal, comme le liiomj>liedu clergé dans le gouveinement, dans l'opiuiun. (Iaii> l'enseigucmeut. Mais Laïueoaais ne
voit rien de semblable; il y voit tout le contraire. A l'aide du verre grossissant de son imagination noire et triste, il ne trouve dans Tétat de l'Église à cette époque que servitude et avilissement. D'après cette manière de voir, on comprend que, pour Lamennais, la tolérance soit une persécution.
Telle est l'idée fondamentale de VEssai sur l'indifférence. Réfuter les diverses doctrines laliludinaires qui ne portent pas avec elles une autorité décisive, montrer qu'elles dérivent toutes d'un faux principe, la liberté d'examen, réfuter par là même la doctrine de la tolérance, et à ce faux principe de tolérance et de liberté opposer le vrai principe de la certitude, à savoir l'autorité : tel est le véritable objet de Lamennais, objet qu'il ne définit pas luimême avec précision, et qui a fait accuser son livre de manquer d'unité. Car coniment de l'indiflerence en matière religieuse est-il conduit à l'une des questions les plus abstraites et les plus subtiles de la pbilosopbie, celle du critérium de la certitude ? C'est ce qu'on ne voyait pas clairement. Mais, au contraire, il est très vrai que son livre se tient ; et c'est par une logique secrète et rigoureuse que de sou premier point de vue il a été conduit à embrasser le problème pliilosoplii(|iie tout entier.
Il commence donc, dans l'inlroduction, par traiter de l'indiflerence proprement dite, dans le sens où on l'entend généralement. 11 en fait un énergique tableau. 11 réfute l'opinion de ceux qui nient l'influence des doctrines sur la société, et cite comme exemple contraire la révolution française, dont il parle avec l'horreur que l'on avait alors dans le parti ultra-royaliste. Il montre que croire est
lUMCfitairo à I lioiiiiiio. ()(••/. le désir ou l'amour, vous ôlcz la voloiilr, itU't la ruinirlioii ou la foi. nous ùlez l'iiilflli|(i*iir<*. I) ailh'iipi, il ii' y u ri«>H iliiKlilTcreiit en soi. l/iu<lint'rciH'i> se rcslrciiil :i nicsuro i|U«> riiilclliKcnre s<* di*vi'lo|i|M'. Sll|l|M)^t>/ un |M'U|il(' (Icvciiu iiMliiïiTiMil à loiii, inT'iii*' it lui luiMue : c'est la mort. Cette peinture <le riiMliiïereneo et do ses résultats runcsies est uue belle éludo pl)iloso|ilii(|iie. Il \ a II lie la psyt liolugie fine el solide. Le rôle lie la «roxam e. a lai|iii*lle la psyrhnlo^ie moderne accorde avec raison une si haute iinportame, est anal) se avec uetlPlc' et vigueur. Ce <|iii *>si inuiiiN lion, i est le remède que propose Lamennais : < C'est, dit il, aux «ou ver naiis à ({Ui-rir les maux de l'indifTèrence. L'autorité peut tout pour le bien i oniiiie pour le mal . • (Cependant, suivant lui, loin lie iiielire un frein a la licence des |»onsées, les gou^ernemens d'aujourd'hui sont les premiers à cesser de croin*. et i|iii de proche en proche répandent l'irréligion partout. A cette cpoi|iie, on le voit, l'abbé de Lanien nai> n'hésitait pas à placer dans les gouveruemens toute sou es|iérance, i|uoi<|u'il manirestail déju très peu de cuuOanco en leur action.
De l'indinerence pratique, Lamennais passe à l'indifférence dogmatique, qui est. nous l'avons dit, son véritable objet. Il di>linjiiie trois systèmes d'indifTérence : l" Le sysleme de ceux qui, tout en niant la reli}{iou et repoussant poureuxinêmes toute croyance religieuse, croient que la rrliKion est nécessaire pour le peuple à litre de Iri'in. Ils ( ruient que la religion a «-te une invention de» législateurs, et ils en l'ont un instrument politique. Ce sys. lème est l'athéisme. Ou se demande quelle sorte d'athéisme
m i.A l'nir.osoPHii: de i.amen.nais
Lamennais avait devant les yeux lorsqu'il dénonçait ce machiavélisme qui, « tout en niant la religion dans le fond, sen sert comme d'un instrument ». Ce n'est pas évidemment l'athéisme du xvni« siècle, aussi ennemi de l'hypocrisie des prêtres que du despotisme des rois. C'est vraisemblahlement le système de l'empire, qui s'était fait, en eflet, de la religion un instrument de règne, et qui avait été soutenu par un grand nombre d'anciens athées convertis en apparence, et qui avaient remplacé l'athéisme par l'hypocrisie. 2<» Le second système d'indifférence consiste à croire que la religion est nécessaire aux hommes, mais que Dieu ne nous a pas fait connaître d'une manière certaine de quelle manière il veut être honoré. 11 s'en est rapporlé à noire propre cœur, et il nous laisse libres de choisir parmi les cultes positifs celui qui nous paraît le meilleur. C'est le syslèiue de la religion naturelle ou du déisme, tel qu'il est exposé dans le Vicaire savoyard. 3<» Enfin, le dernier système d'indifférence est celui qui croit que Dieu a bien voulu se révéler à nous, qu'il nous a même donné un livre (|ui contient sa doctrine, mais qu'il nous a laissé le soin de la découvrir par nous-mêmes, sans instituer aucune autorité pour interpréter ce livre et pour discerner le vrai du faux : c'est le protestantisme.
Contre le premier système, (|iii fait de la religion une invention des législateurs, Lamennais oppose les argumens suivans : 1° la religion est à l'origine de tous les peuples; nul n'en connaît la source. Qui peut se faire fort de l'avoir inventée ? Qui osera dire : en telle année, on a inventé Dieu? 2" La société est nécessaire, donc la religion est nécessaire; car on n'a jamais vu de société sans religion. Les
I VMI X X M-. r II! ni iM.ii \ I I IIM .11 (;\I| 1]
^l<|||||ll»•^ li i>iit liiiiH pas |)ii iiiMMilpr la religion plus que la so( iiié. 3- La ri'lij;iini est «mh oro iiccessaire loiitiiit' saiu liuii 'l'N l<»i» ; copeiiduiil, si elle élail une lui cunime les aulreft, • uiiiiiiciK |>oiirrailelle leur »enir de saociioii? Les pliilosnpiii's (lu wm* sifrie so fiitureul que les li-^nslaleurs |M UM'ut toul ; mais esl il duiir si farile de changer les idée* d'un peuple et de lui faire rroire tout ce qu'on veut? 4" Les dogmes de la religion sont partout les mêmes, dit enrore Lamennais, taudis que les inslitulions politiques (liangentde p«uple à piMiple : rommenl la relijjion \ieudniil-
lle donc de la politique? .V La religion est un sentiment, les législateurs peuxent-ils créer des senlimeos? Outils in\enté I amtiur filial? G» Sans religion, pas de morale. Si la religion a clé inventée, il faut en dire autant de la morale. .Mais le coMir humain se révolte à celte idée. '"On (lit (|iie la religion est un essaire pour le peuple ; mais on ne croit pas par n(Messilé. Si la religion est fausse, comment faire croire au peuple qu'elle est vraie, uniquement parce que cela est utile ? Si la religion esl nécessaire au peuple, elle l'est à tous les hommes ; alors pounjuoi les pliilosopiies s'en evempteraient-ils ? Pour faire croire le peuple, il faudrait que les philosophes donnassent l'eteniple ; mais ce serait de rhy|>ocrisie, el ou recunnaitrail toujours leurs \r.iis sentimens. Si, au contraire, tout en (lisant (|n'il faut une religion au jteuple, ils se séparent de lui par la praiii|ni' et ((tnlinuenl à poursuivre la religion (le leurs sarcasmes, le peu|ile s'apercevra qu'on le prend en pilii". et ne tardera pas à rougir (riin<' religion (|iii riinniilie.
.\ la vérité les philosophes que Lamennais vise dans la
controverse précédente auraient un moyen déchapper aux conséquences qu'il leur oppose et aux contradictions qu'il leur impute, c'est de nier le principe même, à savoir que la religion est nécessaire pour le peuple. Tous les athées du xvm« siècle en général attaquaient, en eflet, la religion comme synonyme de superstition et de fanatisme. Mais on remarquera que Lamennais ne combattait pas ce système, c'est-à-dire l'athéisme tout cru; ce qu'il combattait, c'était l'indifléreuce , ou ce système d'athéisme qui consiste à rejeter la religion pour soi-même, parce qu'on croit n'en avoir pas besoin , et à en professer la nécessité pour le peuple, comme le seul frein possible de ses passions grossières et désordonnées. La force de l'argumentation réside en ceci, qu'il y a des athées assez éclairés pour comprendre la puissance et l'efficacité de la religion. Tels sont, |)ar exemple, Hobbes et Machiavel, et beaucoup de Maciiiavcls au petit i)ied que l'on rencontre dans les galons. C'est pour ceux-là que la discussion de Lamennais est singulièrement pressante.
A un autre point de vue, cette discussion est encore très intéressante pour nous. C'est une des erreurs fondamentales de la philosophie du \tiii° siècle d'avoir attribué une origine factice à tous les faits les plus importans de la nature humaine: la société, le langage, la religion. Partout ces philosoplies voyaient dans ces faits naturels l'u-uvre d'une volonté réfléchie et calculée. C'est, au contraire, un des services rendus par l'école théologique et catholique, Donald, de Maistre, l'abbé de Lamennais, d'avoir démontré (|u'ou n'invente jias un langage, qu'on n'invente pas une religion, (|u'un n invente pas une société comme on invente
niM- marliiiie. que lou« ns jrranil» ëk'niem né» osMires à r.xi^U'iirp «1o l'IiiiiiMiiilf stMil aii-dpHsii» de larl humain. A lu vcriléres tli.ol<n{ifiis r.ni|»la«.ai«'nl la vt.lonlr rt-nrthio |.ar la ri'vi'lalion vt |>ar une (ri-alioii exiérieun» veiianl ini mrMJialpmruI «Ip I)i«Mi. Ils iu« ppii^aioul pa* a un." i>r\\ihn> innlinclivi' «-t ualun-ll.*, ol ih rnmliallaipiil !•• priuc i|.«' <l«' I iiiii.il.- a p.'ii pr.H aulaiil <|U.- I.i oU- .«uipiriiiuo Mais r'.lail ili'jà hcauroup ijuo di-iarur ro fn»i«l n>«U'me «|ui ue voil parloul quin\»Miiiou arlin«i«-lle ol rn-aiioii arbitrait.'. H qui m.'r<.nnali Ir K«'"«'' '"U*^ «'^ liiispiraliou uali\«' »lu KiMin* liuuiain.
I.r «eronil »>iiU-tin« d lncliir«-rence e»l criui do Jeaii-Jar (|ucs HousM-au : cc»l rrlui du d.-isnu- ou do la rrliniiui uaiiirolU'. l.aui.Miuai» pmpl.»i«' surtout r.Milr.' Hou»scau I ar- ^uniiut ««/ hnmnirm. Il tri.Miiplie de» embarra» «i dos iiirtditToiiro» do pouH.o «|u.- \ »i\ |.« ut r.uian|uor dan» k ricrtir*» «nroyrtrW mais p.ul ôiro ros i-mliarras tonaiontiU moins au fond du »\M.nie quant liabiludos do la Iradili.Hi, qui no pornutlail pas au pliilosophc d'etpo»cr dans loulo M jklarôrili- la dot trine dune roli|riun puromml natur.'llo. Oito arKununtaliun ne triomphe donc d.» Jacque»ll.iussoau que pane qu «mi y al.uM» do qu.lques ronce»sions qu'il est obliiié de faire par convenance, en admeltaoi Ihypothoso qu il y a une religion positive véritable : mais il ajoul;iit : • Si tant «si qu il y en ait une ». Au fond la Mule religion qu il re. ouiiaissaii. c est la religion nalu relie : c'e«l la Renie qu il accepte comme nécessaire et comme xraie.C/est elle qui est au fond do toutes les reli- ):iniis pnoitiNos ; et cest pourquoi Ion pout rester dans la i,lii:i..n ou l'on est né : car toutes, mime les plus fausses.
~^ IV PIin.OSOPIIIE DE I. AMENDAIS
sont des expressions diverses de la religion naturelle ; c'est donc celle religion universelle et nalurelle qu'il faut cornbatlre, si Ion veut réfuter la thèse de Rousseau. Aussi Lamennais abandonne-t-il bientôt cette argumentation, qui est de pure forme, et qui porte plutôt contre les paroles que contre le fond des choses ; et il porle son attaque sur la théorie même, cesl-à-dire sur le déisme.
Jamais, dit-il, l'humanité ne s'est contentée du déisme; il n'y a pas d'exemple d'une religion purement naturelle. Quels sont d'ailleurs les dogmes de cette religion ? On ne peut le dire. Autant de déistes, autant de symboles. Suivant Herbert de Cherbury (1), qui passe pour l'inventeur du déisme et de la religion naturelle, el qui fut compté, avec Hobbes et S|)inoza, comme un des trois imposteurs, il y aurait cinq articles fondamentaux : 1" l'existence de Dieu ; 2» nécessité de lui rendre un culte ; 3" la piété et la vertu forment la partie priucipale de ce culte ; 4° nous devons nous rej)entii' de nos fautes; 5° la ^ie future. On comprend aisément (|u'iin programme si vague et si élastique ne se présente pas avec une bien grande autorité. Vn autre déiste, Blount (the Oracles of the Reason). nous propose sept articles de foi : lo Dieu; 2o la Providence ; 3° nécessité d'un cuiie ; 4" prière el louanges ; 5° olx-issance à Dieu en se conformant aux lois de la morale ; Go vie future ; "t> repentir. C'est à peu près le symbole d'Herbert de Cherbury, avec la prière en plus. Le célèbre apôtre du déisme en Angleterre au xvni« siècle, lord Bolingbroke, est beaucoup plus coulant, el il réduit toute la reli-
(I) Voir liitudedo M. Cli. de Rcmusal.