‹ La philosophie de M. CousinChapitre 1 sur 10 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

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La philosophie est une science qui se cherche et ne se trouve point. Plusieurs estiment qu'il n'en saurait être autrement, et qu'elle est condamnée, par sa nature môme, à une recherche éternelle, dans une éternelle impuissance d'aboutir. Parmi ceux-ci, les uns la prennent pour une chimère dont la poursuite stérile consume en vain de précieuses facultés, et que les hommes sensés doivent laisser désormais aux rêveurs, aux gens d'imagination et d'illusion, aux fous, aux poètes idéalistes ou idéologues, nés pour le genre ennuyeux; les autres, pour le plus noble travail de l'esprit, le plus divin souci de Tâme humaine, dont c'est rhonneur en même temps que la faiblesse de chercher la vérité et de ne pas la trouver: la philosophie leur semble être Taspiration de la raison, comme la poésie l'aspiration du cœur; comme ils voient dans la poésie un effort de l'humanité pour

s'élever à des sentiments plus nobles, plus sublimes, plus dignes de sa divine fin, et qui la rapprochent du terme inaccessible de son amour, ils voient dans la philosophie un effort de Thumanité pour s'élever à des pensées plus hautes, plus compréhensiveâ, plus dignes de sa divine fin, et qui la rapprochent du terme inaccessible de son intelligence. A leur point de vue, la philosophie, pour être incapable d'arriver, ne Test pas de marcher, et il importe d'en suivre les progrès, d'en étudier les phases. Au point de vue de quiconque, sans la croire encore parfaite, sans croire môme qu'elle doive jamais être achevée, ne laisse pas d'espérer en elle, il y a lieu d'en consulter les annales et de s'instruire à l'expérience de ses diverses fortunes.

La dernière école de philosophie qui se soit produite puissamment en France est celle de M. Cousin, II n'y a eu en dehors d'elle que des protestations, des réactions ou des tentatives; il n'y a pas eu d'école, je veux dire de système qui ait réussi à s'imposer. Non que, parmi ces tentatives, il ne s'en rencontre de trèsremarquables, supérieures peut-être à l'école qu'elles ont prétendu remplacer, et destinées à lui succéder Uti jour ; mais c'est toujours M. Cousin qu'elles complètent ou qu'elles combattent, et elles n'ont de sens que par le rapport qu'elles soutiennent avec lui. C^est M. Cousin que les partisans attardés ou les nouveaux disciples du sensualisme et de l'empirisme du XVIII® siècle poursuivent de leurs plaisanteries, qu'ils

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prennent pour des réfutations; et ils n^ont pas tort, car quelle réfutation plus solide aux yeux de nos présomptueux railleurs de race gauloise, moins disposés à s'estimer inintelligents qu'à estimer inintelligible ce qu'ils n'entendent pas? C'est M. Cousin qu'anathématisenl les adversaires de la philosophie indépendante, fermes croyants qui tremblent à chaque instant que leur croyance ne leur échappe, si assurés de posséder la vérité qu'ils refusent d'ouvrir les yeux de peur de la voir autre, qu'ils rendent la foi suspecte à force de craindre la raison, et perdent ce qu'ils aiment par la façon dont ils le sauvent. C'est M. Cousin que cherchent à dépasser ceux qui se plaign€(ht que la philosophie s^arrête au milieu de la marche ininterrompue des sciences, et qui accusent l'insuflSsance de cette science maîtresse dont les autres ne veulent plus reconnaître l'empire. C'est donc M. Cousin qu'il convient de prendre comme le représentant le plus autorisé de la philosophie française au xix^ siècle.

Je me propose d'étudier un homme qui n^est jamais absent, à vrai dire, de la philosophie du xix® siècle, et dont la présence, visible ou invisible, agit toujours sur tous les travaux de notre âge. Je me propose d'étudier en cet homme non l'écrivain, ni l'historien, ni le traducteur, ni le critique, mais le philosophe. Dans quelle mesure sa philosophie répond-elle aux besoins philosophiques de notre époque? Ne doit-elle l'empire qu'elle a exercé sur les intelligences de nos pères, et qu^elle semble perdre sur les nôtres, qu'à la puissante

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parole du maître ? ou a-t-elle une valeur propre dont il faut que le présent, que Tavenir même tiennent compte? Le chef de Técole française, le fondateur de l'éclectisme, le promoteur du spiritualisme, Tinaugurateur de Thistoire de la philosophie, n'est-il qu'un personnage illustre, un homme de parole et d'action, qui s'est servi de la philosophie comme d'autres se servent de la religion ou de l'histoire, mettant une admirable rhétorique philosophique au service d'une grande cause, un politique enfin plutôt qu'un philosophe? On l'a dit. ïl eut une philosophie cependant, et qui se produisit avec assez d'éclat pour soulever autour d'elle un double concert de colère et d'enthousiasme, signe irrécusable de la force. A une ardeur excessive succède une excessive indifférence. On accorde volontiers à M. Cousin Téloquence, le style, un grand esprit, toutes sortes de mérites qui permettent de lui refuser le mérite philosophique ; car il est bien constaté chez nous qu'un même homme ne peut pas exceller en deux ordres divers, qu'il y a incompatibilité entre les facultés, que les dons du génie s'excluent, et que qui est orateur ne saurait prétendre à être philosophe. Que répondre à cela?

Le jour est peut-être venu de réviser un arrêt motivé sur ce considérant invincible. L'enthousiasme des premiers disciples est loin de nous ; la passion des détracteurs a eu son heure : elle passe de mode. La philosophie de M. Cousin appartient désormais à l'histoire ; on peut la juger avec impartialité, avec indé-

pendance. C'est ce que j'essaye de faire, sans examiner en détail ce qu'elle offre d'original ou d'emprunté, de vrai ou de faux. Une pareille étude m'entraînerait à édifier la philosophie entière sur la critique d'une doctrine, qui, quelque importance qu'on lui accorde, quelque place qu'elle doive prendre dans l'histoire, ne prétendra pas sans doute à autre chose qu'à cette place môme, et ne s'étonnera pas qu'on se refuse à en faire la base d'une construction philosophique. Non que je veuille m'abstenir de tout jugement sur les idées de M. Cousin : il en est de si fondamentales, qu'il faut prendre parti sur elles, ou se taire; mais elles constituent moins la doctrine propre à ce grand spiritualiste que le spiritualisme lui-même, dont il fut le restaurateur et non l'initiateur parmi nous. Je jugerai, et je défendrai au nom de la vérité, dans sa philosophie le spiritualisme, dont il doit être considéré comme le plus éloquent et le plus puissant représentant que nous ayons eu de nos jours. Quant à ce qu'elle a de propre, je la jugerai moins en elle-même que dans ses tendances, et me bornerai à la comparer à l'image de la philosophie telle que l'exigent les besoins du temps.

Il est diflScile de parler d'une chose qu'on ignore à des gens qui l'ignorent; il convient peu de rendre le public témoin d'un jugement en un débat dont on lui dérobe ou dont on oublie de lui faire connaître les pièces. On a beau jeu de condamner ou d'absoudre une théorie qu'on isole d'un système ; on a plus beau jeu

encore de condamner ou d'absoudre en masse tout le système sans le mettre sous les yeux de ceux qui assistent au jugement^ et qui jugent le juge. C'est pourquoi j'estime bon de commencer par exposer ici la doctrine entière de M. Cousin. Quoi de plus connu que M. Cousin ? quoi de moins connu que sa doctrine? Chacun en sait assez pour débiter à son propos une foule de phrases brillantes, ou pour trouver du plaisir à les lire ; peu en savent assez pour en parler avec soliditéj ou pour en entendre parler avec fruit. C'est une coutume sujette à l'ennui et fort suspecte de pédantismc que d'exposer ce qu'on va juger : nos critiques sont trop bien élevés et trop hommes du monde pour la suivre ; c'est pourtant, malgré ces inconvénients, une bonne coutume, et la seule bonne. Cette fois d'ailleurs l'ennui n'est guère à craindre : le système de M. Cousin offre assez d'intérêt pour que le résumé rapide, mais complet, qu'on se propose d'eu faire en conserve encore quelque peu,

Voici donc le plan de ce livre :

Exposition du système de M. Cousin; jugement sur le caractère et l'ensemble de son œuvre philosophique ; jugements plus particuliers sur les idées fondamentales de sa doctrine^ constitutives du spiritualisme; puis sur l'esprit dans lequel il interprète le spiritualisme, et le développe ou le renouvelle pour le rendre conforme aux exigences de l'intelligence contemporaine ; après quoi l'on conclura sur l'état présent ^t les besoins de la philosophie.

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