RÉSUMÉ DU SYSTÈME DE M. COUSIN
M. Cousin ramène toute la philosophie à quatre points principaux: la méthode; Tapplication de la méthode à la psychologie ; le passage de la psychologie à l'ontologie et à la haute métaphysique; les vues générales sur rhistoire même de la philosophie.
La méthode, à ses yeux, ne doit pas être seulement expérimentale ou seulement rationnelle, mais Tun et Tautre ensemble : les sensualistes du dernier siècle eurent le très-grand tort de la réduire à l'observation et à l'analyse ; les métaphysiciens contemporains de l'Allemagne ont le non moindre tort de rejeter l'ana^ lyse et l'observation pour construire, avec la raison pure, la science de l'absolu. Il faut, dans l'ordre philosophique aussi bien que dans l'ordre physique, commencer par observer, pour induire ensuite : observer l'âme de l'homme pour en induire l'univers et Dieu. « On se trompe quand on dit que la vraie philosophie est une science défaits, si l'on n'ajoute que c'est aussi une science de raisonnement. Elle repose sur l'observation : mais elle n'a d^autres limites que celles de la
raison elle-même, de même que la physique part de robservation, mais ne s'y arrête point (i). »
La psychologie sera donc la base de la science philosophique, mais une psychologie complète, qui embrasse Tâme tout entière, et qui n'ait garde d'en négliger aucun élément, non plus que de méconnaître la portée des facultés qu'elle y découvrira. La philosophie française au xviii® siècle observait, il est vrai ; mais elle n'observait que des faits qui lui convinssent, et corrompait d'abord la méthode expérimentale en la soumettant à des vues préconçues : la véritable philosophie, comme elle se sépare de la nouvelle philosophie allemande par la méthode, se sépare à son tour de l'ancienne philosophie française par l'application de la méthode.
Qui s'observe soi-même, trouve en soi, outre la sensation, la raison et la volonté. Ceux qui n'ont vu dans l'âme de l'homme que la sensation, ont mal vu, et, d'une expérience mal faite, ont tiré une doctrine que condamne la méthode' qu'ils invoquent en sa faveur. Ils n'ont su apercevoir qu'un fait, le fait sensible ; il y en a deux autres : le fait rationnel et le fait volontaire. Comment confondre avec les sensations les notions de
(1) Préface delà première édition des Fragments philosophiques. Les autres citations , sauf indication contraire, en sont également tirées.
la raison, qui sont universelles? et les actes de la volonté, qui les combattent si souvent? Donc, trois sortes de faits : les faits sensibles et les faits rationnels sont nécessaires; les faits volontaires, au contraire, nous sont imputables : nous-mêmes les produisons en nous, et c'est la faculté d'agir volontairement qui constitue proprement le moi. La volonté ne crée aucun des phénomènes sensibles ni rationnels ; elle les suppose, et ne se saisit elle-même qu'en se distinguant d'eux. Nous sommes comme dans un monde étranger, entre deux ordres de phénomènes qui ne nous appartiennent pas, qui ne sont pas nôtres, a Notre personnalité est la volonté et rien de plus; toute lumière vient de la raison, et c'est la raison qui aperçoit et elle-même et la sensibilité qui l'enveloppe et la volonté qu'elle oblige sans la contraindre La sensibilité est la condition extérieure de la conscience, la volonté en est le centre, et la raison la lumière. »
La raison est impersonnelle de sa nature : nous ne la faisons pas ; elle a pour caractère le contraire de l'individualité, savoir, l'universalité et la nécessité. Tous les principes universels et nécessaires peuvent se réduire à deux : celui de la causalité et celui de la substance ; deux grandes lois, deux lois fondamentales dont toutes les autres dérivent, celle-ci étant la première et l'autre la seconde dans l'ordre de la nature des choses, l'une et l'autre contemporaines dans Tàme éclairée par la raison. Elles sont absolues ; elles constituent, avec l'ensemble des lois qui en découlent
et qui en sont comme des expressions diverses, un monde à part, supérieur au monde visible : le monde intelligible, qu'habitent les idées distinctes et indépendantes de leurs sujets internes et externes, c'est-à-»dire des esprits qui les conçoivent et des choses qui les réalisent. Il n'y a donc rien qui n'ait une cause et qui ne se rapporte à une substance : ainsi le déclarent les lois de la pensée. Elles-mêmes ont donc une cause et se rapportent à une substance; comme elles sont absolues, elles nous élèvent à une cause et à une substance absolues. Dans une substance absolue résident le9 principes absolus de la raison ; ou plutôt elle les produit éternellement dans son sein, elle les engendre comme son verbe ; car la substance et la cause sont inséparables, Toute cause est substance, en tant qu'elle est ; et toute substance est cause, en tant qu'elle se manifeste. Une substance absolue est unique : deux absolus sont contradictoires, et l'absolue substance est une ou n'est pas. Il faut ajouter que toute substance est absolue en tant que substance, et par conséquent une. La méthode expérimentale appliquée à la conscience donne donc la raison, et avec la raison les lois qui sont la raison même, les principes de cause et de substance : l'idée de substance implique l'unité de la substance ; il répugne qu'il y en ait deux. La causalité substanJtielle, c'est l'être en soi ; les lois de la raison sont donc les lois de l'être, et la raison est Tôtre même, Déjà elle a été séparée de la personnalité : elle apparaît désormais, non plus comme un caractère propre
de râmOi mais comme une manifestation de l'absolue et unique substance dans Tâme. Là donc se touchent les deux extrêmes de la science, où l'oiitologio rend à la psychologie la clarté qu^elle en a reçue.
La volonté est Têtre de la personne. Vouloir, causer, être pour nous, toutes expressions synonymes. Le moi ne peut être pour lui-même qu'il ne se dislingue d'un non-moi, ni s'en distinguer qu'il ne s'en sépare, qu'il ne sorte du mouvement impersonnel pour produire un mouvement propre et volontaire. Les mouvements de la sensibilité, loin de constituer la personnalité, la détruisent. Qui dit vouloir, dit causer: causer une volition. Là est pour nous la plus haute et la plus pure source de l'idée de cause, qui s'y confond avec l'idée de personnalité. La volonté a pour condition une prédétermination de son objet et une délibération, qui sont l'œuvre de la raison et non la sienne ; pour se résoudre et agir à ces conditions, il fallait connaître son propre pouvoir de se résoudre et d'agir de la sorte, il fallait s'être résolu et avoir agi d'une autre sorte, sans délibération ni prédétermination, c'est-à-dire sans réflexion, c'est-à-dire encore spontanément, La volonté est donc une activité réfléchie qui présuppose une activité spontanée. Mais comme l'activité réfléchie ne peut rien contenir, en tant qu'elle est activité, qui ne soit dans l'activité spontanée, tout ce qui est vrai de l'une l'est de l'autre : tous les actes personnels, qu'ils soient spontanés ou qu'ils soient réfléchis, ont ceci de commun, qu'ils se rapportent immédiatenjcnt à une
cause qui ne relève que d'elle-même, c'est-à-dire qu'ils sont libres.
La liberté, qui caractérise la spontanéité non moins que la volonté, a elle-même pour caractère propre, dans son contraste avec les phénomènes libres, l'indétermination ; elle est l'activité pure, supérieure à toutes déterminations qu'elle peut prendre, et se manifestant sous diverses formes, sans être aucune de ces formes. « D'où il suit encore que le moi ou l'activité personnelle, spontanée et réfléchie, ne représente que le déterminé de l'activité, mais non son essence. La liberté est l'idéal du moi ; le moi doit y tendre sans cesse sans y arriver jamais ; il en participe, mais il n'est point elle. Il est la liberté en acte, non la liberté en puissance; c'est une cause, mais une cause phénoménale et non substantielle, relative et non absolue. »
Il est impossible d'entendre la doctrine de M. Cousin, si l'on ne prend bien garde à cette théorie capitale dans sa pensée : que le moi n'est ni liberté ou cause, ni raison ou intelligence, ni substance ou être, essentiellement, mais qu'il participe de la liberté, de la raison, de la substance essentielle, éternelle, absolue, unique et divine. Dieu seul est liberté, raison, substance en puissance; le moi n'est cela qu'en acte : toute personne raisonnable et libre réalise, chacune en sa mesure et pour sa part, les diverses faces de l'être de Dieu. M. Cousin poursuit cette théorie de la liberté, impersonnelle au même titre que la raison. ^ Nous voilà donc, dans l'analyse du moi, arrivés en-
DE M. COUSIN. Id
core par la psychologie à une nouvelle face de Tontologie, à une activité substantielle, antérieure fet supérieure à toute activité phénoménale, qui produit tous les phénomènes de l'activité, leur survit à tous et les renouvelle tous, immortelle et inépuisable dans la défaillance de ses modes temporaires. Et encore, chose admirable, cette activité absolue affecte dans son développement deux formes parallèles à celles de la raison, savoir, la spontanéité et la réflexion. Ces deux moments se retrouvent dans une sphère comme dans l'autre, et le principe de Tune comme de Tautre est toujours une causalité substantielle. L'activité et la raison, la liberté et Tintelligence, se pénètrent donc intimement dans l'unité de la substance. »
La volonté et la raison ne sont pas le tout de l'âme humaine. 11 est temps de revenir à la sensation, pour laquelle l'ancienne philosophie oubliait les autres faits de Tâme, mais que la nouvelle ne doit pas oublier en retour. Tant que nous ne possédons que la sensation, nous ne pouvons rien affirmer hors d'elle ni hors de nous; elle n'est qu'une modification de notre être, et elle ne nous donne rien qu'elle-même, qui n'est qu'une manière d'être du moi. Ainsi la sensation pure nous enferme dans l'enceinte et comme dans la solitude infranchissable du moi. Mais la raison, qui se manifeste en nous sans être en nous, qui déjà nous faisait sortir de notre propre être, et, nous élevant jusqu'à ellemême, nous conduisait à l'intelligence absolue, à la cause absolue, au souverain Être, nous fait sortir aussi