‹ La philosophie de M. CousinChapitre 8 sur 10 · L*£TÂT PRÉSENT ET LES BESOINS DE U PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

L*£TÂT PRÉSENT ET LES BESOINS DE U PHILOSOPHIE

Un des grands naalheurs de la philosophie, c'est la confusion qui règne dans son empire. Quel empire n'a ses lois et son territoire? La philosophie possède-t^elle bien sa méthode, connaît-elle bien son objet propre ? Plusieurs la nient^ qui font de la philosophie^ croyant ne faire que de la chimie^ de la physique ou de Thistoire naturelle; ils empiètent sur un domaine dont ils ignorent les bornes mal circonscrites, et ces grands ennemis de la philosophie ne s'avisent pas qu'ils ne sont eux-mêmes que d'aventureux philosophes : car il leur manque la méthode d'une science qu'ils récusent. Plusieurs, au contraire, prétendent faire de la philosophie et n'en font points se trompant le plus souvent sur la méthode^ parfois sur l'objet même de leur science. Nul doute qu'une pareille incertitude n'entre pour une large part dans les causes multiples qui écartent d'elle tant d'esprits prévenus, tant d'âmes déçues.

Gardons-nous de croire^ en effets qu'elle ne soit délaissée que par Tindifférence. Les indifférents et les philosophes ne se partagent pas le monde. Quelque

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dédain qu'un trop grand nombre d'hommes, plus touchés d'utilité que de vérité et de dignité, plus curieux de ce qui les flatte que de ce qui les élève, té- - moignent à Tégard des problèmes dont elle inquiète les fortes âmes, il n'est pas juste de reprocher la bassesse de cette insouciance déraisonnable à tous ceux qui la négligent. Parmi ceux-ci, il en est qui n*y atteignent pas, il en est qu'elle ne satisfait pas. Beaucoup Testiment sans la cultiver; tourmentés des mêmes besoins, ils en puisent à une source plus accessible pour eux une satisfaction dont se contente leur exigence naturellement moindre ou volontairement amoindrie. Ils ne se font pas un mérite de l'inaptitude qui les condamne à se tenir éloignés des sommets; ils ne tournent pas leur défaut de science ou de raison en prétention à la raison et à la droite science. Us sont pour la philosophie des étrangers qu'elle respecte, en les laissant chez eux. D'autres s'établiraient volontiers chez elle, s'ils savaient où elle est, s'ils la trouvaient mieux gouvernée, et par des lois plus fixes, plus sûres ; son domaine leur semble vague, contestable, susceptible tantôt de réduction, tantôt d'extension; sa constitution ne leur offre pas les garanties qu'ils lui demandent, et ils essayent de la changer, ou de lui emprunter quelques principes qu'ils transportent comme ils peuvent dans leur propre pays. Ce ne sont pas eux qui dédaignent la philosophie ; c'est la philosophie elle-même qui ne répond pas au besoin ou au désir de leur intelligence.

t)Ë M. GOtJSlN. iM

On distingue deux sortes de sciences : les sciences physiques, qui traitent de tout ce qui appartient à Tordre matériel ; et les sciences morales, qui traitent de tout ce qui appartient à Tordre spirituel. On distingue^ en outre^ parmi les premières, des sciences d'observation^ dites proprement physiques; et des sciences de réflexion ou de raisonnement pur^ dites exactes, qui traitent d'idées prises en elles-mêmes^ de possibles, réalisables indéfiniment, mais seulement dans Tordre matériel : qui déterminent les lois de la quantité, de Télendue, de la force. On ne distingue pas encore, parmi les secondes, les deux genres correspondants : des sciences d'observation, telles que la psychologie et Thistoire ; des sciences de réflexion ou de raisonnement pur, qui traitent d'idées prises en elles-mêmes, de possibles, réalisables indéfiniment, mais dans Tordre spirituel : qui déterminent les lois du vrai, du beau, du bien. Enfin, on ne distingue pas assez une science qui trouve sa place dans toutes les sciences, et qui, dès qu'elle s'y montre, les marque d'un caractère supérieur, les frappe de son sceau, les transforme et en change la nature ; qui a aussi sa place à part, et détermine, au-dessus de toutes les sciences qu'elle pénètre, Têtre dont tous les êlres, matériels ou spirituels* réalisent les suprêmes lois : qui expose Têtre possible^ réalisable indéfiniment, mais dans Tun et l'autre ordre^ et en explique la réalisation effective, telle que la présente la vue directe des faits tant de Tâme que du corps. A chaque science, à cha-

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que objet d'étude, sa méthode propre ; et, un objet d'étude étant donné, il n'y a qu'une seule méthode qui lui convienne. S'agit-il des phénomènes du corps t Qu'en les observe, et qu'on leur applique, pour les interpréter, les lois de la quantité, de l'étendue, de la force, l'algèbre, la géométrie, la dynamique. S'agit-il des phénomènes de l'âme ? Qu'on les observe, et qu'on leur applique, pour les interpréter, les lois du vrai, du beau, du bien, l'ontologie, l'esthétique, la morale. Mais qu'on n'aille pas transporter les procédés d'une science à une autre, observer les faits spirituels dans les faits matériels, chercher l'âme dans une dissection du corps, ni poursuivre le monde moral à travers les manifestations toutes physiques d*une vie qu'il ne nous est possible de concevoir hors de nous que dans là mesure où il nous est donné de l'apercevoir en nous* mêmes.

Les premières sciences ont leur nom, parce qu'elles ont leur circonscription et leurs limites ainsi que leur méthode : les sciences expérimentales de cet ordre sont dites physiques et naturelles ; les sciences rationnelles du même ordre sont dites exactes ou mathématiques. Les autres sont confondues toutes ensemble sous le nom général et vague de philosophie. On sait ce qu'est un géomètre, un naturaliste, un physiologiste, un botaniste, un chimiste, un astronome : saiton ce qu'est un philosophe ? Tel est un philologue ; tel un moraliste, tel un publiciste, tel un métaphy* sioien.

BE M. COUSm. I&9

Pour nous, comme les sciences physiques^ les sciences morales se divisent en sciences expérimentales et sciences rationnelles ; il y a enfin^ au-dessus de toutes^ les dominant et les pénétrant également toutes^ physiques ou morales, expérinientales ou ra* tionnelles, mais sans se confondre avec aucune d'elles, la philosophie. Semblable au mathématicien qui analyse les notions de la quantité, de l'étendue^ de la force^ et les applique aux phénomènes que soumettent à ses calculs les observateurs des corps^ le philosophe analyse la notion de Tétre^ et l'applique aux phénomènes que soumettent à son calcul supérieur les observateurs des corps et des âmes. Gouverné par Tontologie, il établit la métaphysique des sciences, transformant en intelligence la connaissance des choses^ reconstruisant rationnellement la nature. Tout problème d'essence, d'origine, de fin, placé en dehors de l'observation, relève de sa juridiction ; quiconque, en histoire naturelle ou en chimie, comme en psychologie, traite une question qui porte sur des phénomènes que l'expérience n'atteint pas, traite une question philosophique. Et comment conclure sur de pareils phénomènes, si Tesprit humain ne parvient à établir qu'ils sont parce qu'ils doivent être, s'il n'a pas le pouvoir d'en induire avec certitude la réalité nécessaire, par la connexion intime qui la relie à la réalité donnée d'autres phénomènes connus?

Telle est la philosophie : elle consiste à comprendre le connu pour connaître Tinconnu qu'il implique; elle

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reconstruit, par la loi de l'être dont elle analyse la notion selon que la raison humaine la peut concevoir^ Tordre des choses dans leur rapport avec Thomme. Tout essai pour en arriver là est unctentative de philosophie ; toute œuvre qui tend à conclure Tinvisible du visible est une œuvre de philosophie ; la philosophie est tout entière dans cet effort, et elle n'est nulle part ailleurs.

L'invisible, l'inconnu, n'existe pas seulement pour le philosophe, mais pour Thomme : Thomme en a la croyance, le philosophe en cherche l'intelligence. Si, comme nous avons essayé de l'établir, c'est le propre de la raison de comprendre, de transformer en vérités les réalités données, celles-ci ne sont pas données seulement par rexpérience: mais l'expérience, externe ou interne, nous donne les réalités constatables, la croyance nous donne celles qui échappent à la perception directe: l'une le visible, l'autre l'invisible.

Il y a des choses que nous voyons, il y en a que nous affirmons invinciblement sans les voir. Ceux mômes qui les nient les affirment à leur insu : ils les affirment par leur conduite, et d'action sinon de parole ; ils ont le cœur meilleur que la bouche. De même qu'un sceptique en révolte contre la légitime autorité du témoignage des sens se détourne du feu ou de l'eau plutôt que d'y périr, affirmant ce qu'il prétend nier, de même le négateur du libre arbitre l'affirme quand

il serre la main à un généreux ami et le remercie d'un service rendu. Il y a des actes dont il est impossible de s'abstenir sans se mettre par là-méme hors de Phumanité; aussi nul homme ne s'en abstient-il : un instinct, à défaut de connaissance^ les impose à chacun de nous. Mais Tinstinct est l'affirmation implicite d'une réalité inconnue. L'hirondelle qui bâtit son nid affirme, sans se comprendre elle-même, bien des choses qu'elle ignore. Le chêne sent le besoin de se creuser avec ses racines

Des fondements comme une tour, n sait quelle lutte s'apprête, Et qu'il doit contre la tempête Chercher sous la terre un appui ; n sait que Touragan sonore L'attend au jour... ou, s'il l'ignore.

Quelqu'un du moins le sait pour luil (1)

L'homme peut le savoir pour lui-même. Il peut se rendre compte de ses propres instincts: sinon des instincts de son corps^ qui lui est extérieur^ au moins des instincts de son âme. Il peut dégager les réalités supposées et affirmées implicitement par sa conduite nécessaire. De pareilles affirmations sont universelles^ comme la conduite même, ou comme l'instinct, qui les implique. Elles sont donc vraies, à moins qu'il ne plaise d'admettre que l'humanité affirme le faux. C'est

(1) Lamartine, Harmonies^ II, 10.

çe qu'on ne fera pas. Nul n'accordepa qu'il puisse y avoir contradiction entre la raison et la nature de Vhomme, entre la connaissance et Tinstinct. Que ce qu'affirme l'instinct échappe à la connaissance directe^ soit : ce ne sera pas objet de connaissance^ mais de croyance; et il y aura dans Thumanité des croyances universelles, dont l'ensemble constitue une religion universelle, nécessairement vraie. Il appartient à la philosophie de l'établir scientifiquement, rationnellement, par le rapport qui en rattache les réalités non connues ou non perçues aux autres réalités que donne l'expérience, par la méthode qui, partie de l'expérience, s'élève au-dessus d'elle, et du visible tire l'invisible.

La philosophie ne consiste pas à établir le fait de la croyance invincible et par conséquent vraie, c'est-à-dire à établir la religion universelle sur ce motif de crédibilité qu'elle est universelle, qu'elle est celle même du genre humain : mais à établir le fait qui est l'objet d'une telle croyance par sa connexion nécessaire avec d'autres faits donnés expérimentalement : non point que le genre humain croit et qu'il faut croire à l'immortalité de l'âme, mais que l'âme est immortelle. L'intérêt de la morale publique, le besoin de quiconque est honnête homme, la veut et la déclare impérissable : argument bien ancien, car il est dans le cœur de tous les hommes, depuis qu'il y a des hommes, et qui sentent, mais toujours nouveau : immortel comme l'âme dont il prouve ou dont il exige

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rimmortalité. Et certes si le juste n'est point la même chose que ce qui sert mes désirs, si je n'ai pas été créé pour jouir de Texistence aux dépens de tous, mais pour accomplir certains devoirs aux dépens de moi-môme et de ma propre vie, si tel est enfin Tétre de Thomme, et si pour un tel être la mortalité est l'impossibilité de vivre, il s'ensuit qu'il y a une continuation de sa vie, puisqu'il vit et que sa vie la demande : quiconque se comporte en homme de bien, c'est que dans l'instinct sinon dans la raison de son âme, il se sent immortel. Acte de foi intime, qui ne saurait être faux, mais qui ne devient un acte de raison qu'après que la philosophie en a établi scientifiquement la vérité intrinsèque. Une foi invincible affirme qu'au vice est réservé le malheur, le bonheur à la vertu. Une foi invincible nous pousse à invoquer Dieu dans un pressant péril. Ainsi la nature de l'homme, en dehors de toute doctrine, de tout motif raisonné, croit à un Dieu juste, qui gouverne toutes choses par une providence immédiate, qui veille sur la destinée entière du moindre des êtres sortis de ses mains, qui sonde les riens et juge les œuvres. De là un ensemble de vérités, qui sont la religion universelle du genre humain. Dégager ces vérités des instincts qui en sont l'affirmation implicite, c*est en établir la croyance nécessaire, invincible, légitime ; c'est mettre en lumière la foi de l'humanité, obscurcie et comme couverte du nuage des fausses religions; c'est faire œuvre de religion, non de philosophie. La philosophie fait une autre œuvre : elle ne dégage pas

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ces vérités, elle les démontre. Elle ne montre pas qu'elles sont, mais qu'elles doivent être; elle les tire des faits de Texpérience, auxquels elle les rattache par un lien nécessaire; elle les met à leur place dans Tordre rationnel des choses; elle en construit la théorie, et il ne lui est pas plus permis de les infirmer pu de les nier, qu'il n'est permis à une théorie physique d'infirmer ou de nier un fait expérimental. Lô fait au contraire juge la théorie, qui, dès qu'elle l'infirme ou le nie, est fausse, qui n'est vraie que si elle Texplique, et qu'elle soit d'ailleurs fondée en raison. Or, il y a des faits de croyance comme il y a des faits d'expérience : la science les doit respecter également, bien qu'à différents titres; et la philosophie doit les faire entrer les uns comme les autres dans le cadre de sa vaste synthèse.

C'est une justice à rendre à l'école de M. Cousin, qu'elle a eu le sentiment de ces choses, si elle n'en a pas toujours eu la olaire notion. Elle a compris qu'il fallait appliquer à l'étude du moi humain l'observa-^ tion intérieure de la conscience par elle-même; elle a compris aussi qu'il fallait faire de la conformité de sa doctrine avec le êens commun la contre-épreuve et comme la vérification de ses opérations intellectuelles. Elle n'a pas su démêler assez ni établir assez solidement ce sens commun, ni distinguer l'œuvre religieuse qui le démêle et qui l'établit de l'œuvre philosophique qui en démontre le contenu; elle n'a pas su non plus se rendre un compte assez net de ce qu'est la philo-*

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Sophie, qu'elle confond tantôt avec la psychologie, tantôt avec cette œuvre môme, et dont elle fait, pour ainsi parler, une sorte de psychologie religieuse; elle a écarté, par timidité, la métaphysique, qui est la philosophie môme. C'a été son plus grand tort. Mais c'a été le tort de Técole, non celui du maître : le système de M. Cousin est une explication rationnelle des choses, c'est-à-dire une métaphysique, une véritable phi* losophie.

J'ai toujours été frappé de ce que dit Bacon, qu^n peu de science éloigne de la religion) que beaucoup de science y ramène. Cela me semble vrai surtout en métaphysique. La métaphysique y ramène d'autant plus volontiers, qu'elle-même y puise en quelque sorte sa vie. Car, ôtez-lui les faits de l'ordre moral, èllè n'opère plus que sur des faits physiques ou psychiques, mais terrestres ; que l'on compare les philosophes antérieurs au christianisme avec les modernes : combien d'idées manquent aux premiers, des plus essentielles I C'est qu'ils travaillent sur des religions imparfaites. Le christianisme est au moins, aux yeux même de ceux qui ne l'admettent pas comme la véritable religion, la plus parfaite et la plus pure des formes de la religion universelle. C'est pourquoi nul n'est plus étranger à ces idées, qui sont chrétiennes, ou que le christianisme a mises en une vive lumière; on en parle, on les dis*cute, comme si on les avait : mais, chose remarquable, ceux qui les repoussent montrent, par la façon dont ils les combattent, qu'ils ne les ont réellement pas.

M. Vacherot,M. Renan, M. Taine, M. Comte, M. Litlré, n'ont pas Tidée de la création, ni celle de Tinfini : ils n'ont pas, si on Tose dire, l'idée de Dieu.

. Il est tel de ces philosophes dont on ferme le livre, ^près l'avoir lu, non sans une émotion profonde, pleine d'un sympathique respect pour l'auteur, mais avec une tristesse amère. Voilà où peut descendre, voilà où iombe une débile sagesse, quand, dédaigneuse de la parole de l'homme comme de la parole de Dieu, du $eiis commun comme de la foi, elle se flatte de se suffire à elle-même : elle glisse alors jusqu'au fond le long de cette pente de l'orgueil, qui précipite dans l'abîme. Je n'accuse pas: l'orgueil dont je parle est toujours involontaire et n'est pas toujours visible; il est caché aux yeux du philosophe lui-même. Telle de ces œuvres de l'erreur m'inspire une entière sympathie pour J'homme qui l'a faite. Je vois en lui un esprit modeste, un cœur naturellement croyant, une âme religieuse, un homme de foi ; il y a eu des jours où cet homme aurait été un prêtre plutôt qu'un philosophe. Il n*est plus chrétien aujourd'hui. C'est peu : il n'est plus même déiste ; il professe une science qui nie Dieu, qui nie l'ftme, qui nie le bien et le mal, dans laquelle étouffe l'homme, comme dans le vide, comme dans le néant ; et il professe cette doctrine de néant avec une âme .chrétienne.

C'est un portrait sous lequel on peut inscrire plus d'un nom : car c'est le portrait d'un malade qui a été jFrappé de l'air du siècle* Lçs esprits vivent dans le faux.

Le triste état dans lequel ils se trouvent pour la plupart est dû à plusieurs causes: une des principales est la confusion entre la religion et le christianisme, entre le christianisme et le catholicisme, entre le catholicisme et Tultramontanisme. C'est si bien la coutume, en France, de suivre jusqu'au bout une ligne, dirai-je droite et logique, ainsi qu'on aime à s'en flatter? non, mais une ligne tracée, qu'on n'y est guère religieux à moins d'y être ultramontain, et que le discrédit qui frappe (justement, suivant moi) l'ultramontanisme, remonte de proche en proche au catholicisme, au christianisme, à la religion même. Le Français est volontiers l'esclave des conventions et des formes. C'est là une suite de confusions déplorables; et quand le catholicisme, quand le christianisme lui-même, serait une superstition, la religion universelle n'en serait pas moins donnée par les instincts fondamentaux de l'âme humaine; il n'en existerait pas moins tout un ensemble de croyances implicites, mais invincibles et légitimes, qu'il faut savoir connaître ou reconnaître, et que la philosophie n'a le droit ni d'ignorer ni de contredire. Il appartient à la foi du genre humain d'être désormais pour la philosophie ce que fut, au moyen âge, la foi de TËglise.

Du temps qu'il y avait une religion, du temps, veuxje dire, qu'une doctrine générale sur les rapports qui rattachent la terre au ciel donnait un but à la vie humaine et reliait par une commune croyance les membres épars de l'humanité civilisée, du temps que la

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société française avait une âme, catholiques et philosophes s'entendaient, unis qu'ils étaient dans la même vérité. Les philosophes ne cherchaient qu'à se rendre raison, comme individus, de la foi que la société leur avait léguée. Ils étaient catholiques avant d'être philosophes; ils l'étaient de naissance, ayant leur part, comme chacun avait la sienne, dans l'héritage social ; et leur œuvre était de comprendre, ou de chercher à comprendre, ce que tous croyaient. Ils savaient, parce qu'ils avaient été enseignés; ils ne se séparaient pas de la société dont ils avaient reçu l'intelligence avec la vie, et la tradition avec l'intelligence ; ils ne s'enfermaient pas dans cet orgueilleux et stérile isolement d'un esprit superbe qui ne veut devoir la vérité qu'à soi-même, qui ne tient pas compte de ses semblables, ni de ses frères, ni de ses ancêtres, qui, dans l'ordre spirituel, ne reconnaît que soi, ne s'incline que devant soi. Ils acceptaient la foi transmise, et n'usaient de la raison que pour mieux accueillir en leur cœur et pour se faire propre la vérité de tous. Depuis qu'il n'y a plus de foi transmise, ou, ce qui est tout un, que la foi transmise a été tenue pour douteuse, depuis que la vérité de tous n'existe plus, et qu'il faut que chacuti se fasse sa vérité, le monde des intelligences s'est partagé en deux camps : catholiques et libres penseurs ont marché en deux voies contraires, qui s'écartent chaque jour davantage.

D'abord, les libres penseurs se contentèrent de laisser de côté la religion; ils ne l'attaquèrent pas, mais

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ils ne s'en occupèrent pas ; et cela même était de grande conséquence. Ils traitèrent par la raison pure^ sans recourir à aucune force, à aucun secours, à aucune aide, sans vouloir d'autre guide que la seule vue de leur esprit, des problèmes qui appartiennent à la religion, et dont la solution importe à la morale comme au bonheur du genre humain. Bossuet prévoyait déjà que les principes de Descartes, mal entendus, disaitil, enfanteraient à la foi chrétienne de redoutables ennemis. Bossuet n'avait pas tort ; ou, s'il se trompait, c'était encore en faveur de Descartes, dont il défendait les principes contre ceux qui les entendaient mal. Certes, Descartes n'en voulait pas à la foi chrétienne, mais ses principes tendaient en effet à la remettre en question; car les matières philosophiques étant les mômes, au fond, que les matières religieuses, la religion, selon que la philosophie les résoudrait, en serait confirmée ou infirmée. Or il fallait, pour qu'elle fût confirmée, qu'elle fût véritable, et que la philosophie ne nt point fausse route ; mais que la religion fût fausse, ou seulement insufiisante à quelques égards, ou mal interprétée, mal comprise, ou qu'elle fût vraie et bien comprise, mais que la philosophie, faisant fausse route, ne se rencontrât pas d'accord avec elle, elle ne pouvait qu'être infirmée. C'est ce qui arriva. Les libres penseurs la combattirent; ceux qui restèrent catholiques ne le furent plus sans inquiétude, le doute entra dans les âmes, il n'y eut plus de croyance commune, et l'Église perdit, non pas en prétention ni

même en droite mais en fait^ sa souveraineté. La direction des esprits lui échappa. Que dis*je? elle lui avait échappé le jour où était née la philosophie indépen7 dante de la foi : car le philosophe que sa raison con-r duit à la foi (1), n'en est pas moins un libre penseur^ s'il n'adhère aux dogmes chrétiens que parce qu'il S6 les démontre.

Telle est donc la situation des esprits : libres penseurs d'un côté, catholiques de l'autre. Les libres penseurs ont combattu l'Église^ sans pouvoir la détruire ; et ils ne l'ont pas détruite^ parce qu'ils ne l'ont pas remplacée. La religion est trop nécessaire à l'homme pour qu'une religion^ même fausse^ soit détruite par cela seul que les esprits éclairés l'auraient déclarée fausse : les âmes ne vivent pas dans le néant. Et d'autre part, une religion, fût-elle même la vraie religion, perd beaucoup de sa force quand les esprits éclairés^ ou réputés tels, se sont retirés d'elle. Si elle est fausse pour ceux que Ton regarde et que Ton vénère comme l'élite intellectuelle du siècle, ne sera-t-elle pas au moins douteuse pour ceux qui se sentent incapables de juger par eux-mêmes ? Son empire n'en sera-t-ilpas singulièrement amoindri, son autorité diminuée? Ajoutez à de si puissantes causes l'attache naturelle de l'homme pour tout ce qui est du monde^ la soif du bien-être^ le désir du bonheur tel qu'on le voit ou qu'on croit le

(1) La raison dans mes vers conduit l'homme à la fd.

(L, Racine.)

voir sur la terre, car on veut le bonheur, et si la foi, si la raison même portent plus loin que la mort, Tex • périence humaine s*arrête, hélas ! au tombeau ; ajoutez enfin raccroissement des joies terrestres dû aux progrès de l'industrie, c'est-à-dire aux progrès des sciences et des arts, et vous comprendrez ce que vous voyez: une société irréligieuse, matérialiste parce qu'elle est irréligieuse, égoïste parce qu'elle est matérialiste, et misérable parce qu'elle est égoïste, se ruant, à travers l'écrasement des faibles, sur la richesse, mère du plaisir; et, perdus parmi la foule indifférente, quelques hommes, qui lui semblent être des vieillards et qu'elle dédaigne, luttant seuls, d'un cœur triste et d'une main découragée, pour la ramener à Dieu.

La philosophie a de grandes fautes à se reprocher. Elle a marché dans une voie mauvaise. Elle s'est constituée en dehors de la foi catholique, puis elle a combattu cette foi ; elle s'est constituée en dehors de la foi chrétienne, puis elle a combattu cette foi ; elle s'est constituée en dehors de la foi humaine, puis elle a combattu cette foi. Je ne recherche pas si la philosophie seule a fait fausse route, et si TÉglise, ou ceux qui représentent l'Église, n'ont pas autant de fautes à se reprocher : il arrive que l'erreur des uns produit, en la provoquant, l'erreur contraire des autres. Mais à chacun sa tâche. C'est notre examen de conscience que nous avons à faire, non celui d'autrui. La philosophie a-t-elle eu raison de combattre la foi catholique, ou même la foi chrétienne? Il est une foi humaine, qu'elle

aurait dû respecter, ne fût-ce que pour être, pour ne pas se perdre dans le vide de la vie, pour ne pas s'engloutir à jamais dans le pur néant. On peut n'être pas catholique; on peut n'être pas chrétien : on ne peut point n'être pas homme. Les dogmes de la foi catholique ne sont vrais que pour les catholiques; ceux de la foi chrétienne, pour les chrétiens; ceux de la foi humaine, pour tous les hommes, pour les hommes qui les méconnaissent et qui les nient non moins que pour ceux qui les aflSrment. Les négateurs, si peu qu'ils agissent, démentent leur propre négation : gens qui ne s'entendent pas ; grands enfants qui ne savent ce qu'ils disent.

Mais la première faute des philosophes fut de se mettre en dehors de la foi. Ils devaient prendre un parti sur elle. Ils le firent, mais préjudiciellement: car, se mettre hors d'elle, c'est la nier. C'est en effet l'éliminer de la science, constituer la philosophie sans tenir compte des phéftomènes de l'ordre divin, construire un système pu ces phénomènes n'auront ni ne pourront avoir aucune place, un système qui les contredira, et qui dès là aura besoin qu'ils soient faux pour qu'il puisse être véritable. Que diriez-vous d'un chimiste qui, pour bâtir au plus vite une théorie de la chimie, en écarleraitsystématiqueraent tout un groupe de phénomènes chimiques, incertains peut-être à ses yeux, mais possibles? Soyez sûr que sa théorie, qui n'en aura pas tenu compte, les exclura par là même ; et que, venant plus tard à entendre dire qu'ils existent,

il ne pourra les admettre : sa théorie les condamne. Les faits auront tort^ mais non sa théorie.

La philosophie avait donc à éprouver la crédibilité de la foi, pour en recevoir ou en exclure le contenu, El, comme elle ne Ta pas fait, elle a désormais à le faire. Mais quand il y aurait lieu d'exclure le contenu de la foi catholique, ou même de la foi chrétienne, reste la foi humaine, dont la crédibilité s'impose à quiconque a pu la reconnaître. Il n'y a qu'à la dégager, et à la fixer. Elle ne contient d'ailleurs qu'un petit nombre de dogmes, mais fondamentaux.

in

Il est si impossible de se mettre en dehors d'une foi sans la nier par là même, que la philosophie, s'étant mise enfin en dehors de la foi humaine comme elle s'était mise en dehors de la foi chrétienne et de la foi catholique, l'a également niée : mais elle a nié l'absolu, elle a nié l'àme, elle a nié jusqu'au moi, jusqu'à la compétence de l'observation du moi par lui-même. M. Taine accepte encore l'observation psychologique : mais l'école de M. Comte ne se contente pas d'exclure l'absolu, comme M. Taine; elle remplace, ou croit remplacer, la méthode qu'elle appelle subjective par celle qu'elle appelle objective.

Il se rencontre des philosophes que la tendance du temps que nous traversons pour aborder un jour je ne

sais OÙ épouvante : le siècle sombre dans le matérialisme ; ils voudraient le sauver du naufrage, ils cherchent à établir scientifiquement la spiritualité, l'immortalité de Tàme. Ils se mettent en quête d'une démonstration scientifique : à qui la demandent-ils? Aux philosophes? Non, aux savants. Les philosophes ne comptent point pour la science. Poètes d'un genre de moins en moins goûté, qu'ils écrivent pour eux-mêmes leurs imaginations métaphysiques, qui n'instruisent pas les esprits sérieux, et qui n'amusent pas les autres : aussi ne savent-elles plus ce que c'est qu'un lecteur. Faisons, nous^ de la science positive, de la science d'observation, — toujours d'observation externe : nous avons des yeux, des oreilles, des sens extérieurs : mais le sens intime, qu'est-ce que cela?

On voit parfois de nobles efforts dépensés en cette entreprise vaine. Tant il est vrai que les esprits ne sont plus tournés à regarder au dedans d'eux-mêmes ! L'un semble dire à cette classe de savants qui a, décidément, pris le haut du pavé, aux naturalistes, aux chimistes, aux physiciens : « Je suis philosophe, et spiritualiste. Vous n'êtes point spiritualistes, il s'en faut ; surtout vous vous gardez, comme de la peste ou comme du crime, d'être philosophes. Vous croiriez avoir forfait à la science le jour où vous seriez sortis de l'observation des choses physiques pour admettre, sur le témoignage d'une autre observation dont il ne vous plaît pas de tenir compte, quelque autre chose qui échappe à la prise des sens du corps. Eh bien ! Je descends sur

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votre terrain. Je veux observer^ comme vous, avec vous, sous votre conduite, acceptant d'avance tous les résultats auxquels vous êtes parvenus, le monde physique : nous y trouverons ensemble le monde moral, >

Je parle ici d'un ouvrage récent, le Système du monde moral, par M. Ch. Lambert, qui a été remarqué, et auquel M. P. Janet n'a pas dédaigné de consacrer une longue étude dans la Revue des Deux-Mondes. Le mérite d'un livre dont je repousse la doctrine définitive me permettra de m'en servir pour établir en peu de mots, par son exemple, comment la méconnaissance des vérî-* tables conditions de la philosophie conduit à l'erreur, comment les funestes tendances d'une science mal entendue, qui ne veut plus admettre d'autre méthode que celle de la physique expérimentale, entraîne et fait dévoyer les meilleurs esprits : combien aussi ces tendances ont d'exigence et d'empire !

M. Lambert cherche, dans ce milieu matériel qui tombe sous les sens du corps, Tâme qui leur échappe : il y trouve, ou plutôt il y devine la vie, qui apparaît dans la matière sans être la matière même ; qui germe dans la matière comme une brillante fleur dans un sol ténébreux, y croit à mesure que ce sol est pour elle non pas plus favorable, mais plus hostile, lui refusant une aide facile pour la contraindre à se déployer en ses facultés diverses, toujours plus riches, toujours plus hautes, y devient, de lutte en lutte et de progrés en progrès, volonté, liberté, individualité propre, définitive, impérissable, personne ou âme. Toute vie ne

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devient pas intelligence et volonté^ ni toute volonté liberté, ni toute liberté individualité impérissable : il faut, pour que chaque progrès s'opère, que le milieu où la vie s'est produite ne lui suffise plus^ en sorte qu'elle se sente condamnée à périr si elle ne tire de son propre sein un être nouveau ; et il faut, quand elle est devenue âme libre, qu'elle choisisse elle-même ou de périr, soit dans la jouissance soit dans la souffrance non acceptée, ou de se faire, par la souffrance acceptée, une immortalité qui sera son œuvre. Elle s'élève par la douleur. Elle arrive à l'individualité immortelle chez quelques hommes, non chez tous les hommes. Ceux qui, ayant à choisir entre l'égoïsme et l'expansion, choisissent l'expansion, vivront encore après que cet organisme, dans l'enceinte duquel ils n'enferment point leur amour et leur vie, aura péri ; les autres mourront. Us auront reçu leur récompense, vani vanam : qu'ils n'attendent plus rien, que le néant. Il est juste que leur vie s'arrête où s'arrête leur amour, et qu'elle s'évanouisse dans le vide de leur vain désir. — Ainsi la nature, par les complaisances et les résistances calculées du monde extérieur, élève la vie jus* qu'à une espèce organique où peut enfin se produire rame. L'âme natt chez ceux d'entre les hommes qui ne se contentent pas du bonheur animal. Mais comment ceux qui le possèdent seraient-ils sollicités à en chercher un autre ? Heureux les malheureux! Ils vivront, s'ils ne s'obstinent pas à vouloir ce bonheur que leur ôte la généreuse cruauté de la nature, et s^ils

DE H. GOtStH. . 167

portent plus haut leur amour. Ils ne vivront pas tous^ mais tous peuvent vivre. Notre globe travaille pour transmettre à d'autres mondes la vie dégagée de la ma* tière : pourvu qu'il ait à leur transmettre assez d'êtres vivants^ qu'importent ceux qui s'éteignent faute de souffrir ? qu'importent même ceux qui n'ont pas su choisir^ qui souffrent et disparaissent?

Vous raisonnez, dirai-je àM. Lambert, sur les manifestations extérieures de la vie, au lieu de l'observer en vous, en qui seul vous pouvez Tatteindre et la connaître d'abord, pour la comprendre ensuite dans les phénomènes qui l'expriment^ mais qui ne la constituent pas : vous ne faites ainsi, vous ne pouvez faire ainsi qu'une hypothèse. Il y a des faits incorporels, immatériels, spirituels: constatez-les par la perception directe qui vous en est permise, au lieu de chercher à les induire de la perception des faits corporels. Pourquoi prendre un chemin détourné pour trouver avec incertitude, au bout d'une longue route, ce dont le sens intime vous donne la certitude immédiate, et qui ne doit être pour vous, d'ailleurs, que le point de départ de votre véritable recherche? Fermerai-je les yeux, et me contenterai-je de mes oreilles, pour connaître au bruit, pour induire du son qu'elle peut rendre, la coupleur ou la nature visible d'une chose placée à la portée de mon regard? Constatons tout ce que nous pouvons constater i l'heure dé l'hypothèse ne viendra que trop tôt. Contentons-nous donc des hypothèses nécessaires; il n'y a aussi d'hypothèses vraies que les hypothèses

iSd U PHILOSOPHIE

nécessaires. Si Tàme est une hypothèse nécessaire poui^ expliquer le corps vivant, Télude du corps vivant établira certainement, bien quindirectement et par induction, l'existence de Tâme: étabiira-t-elle pour cela Texistence de Tâme raisonnable ou de Tâme immortelle? Que si Tàme immortelle est une hypothèse nécessaire pour expliquer certains phénomènes de Tâme, c'est rétude directe des phénomènes de Tâme qui établira de même, certainement, bien qu'indirectement et par induction, non plus la simple existence, mais l'immortalité de Tàme : laquelle ainsi établie ne sera plus pour quelques âmes, mais pour toutes. La voie que vous avez suivie vous conduit à l'âme comme à une hypothèse nécessaire, vraie par conséquent; mais elle ne vous conduit pas au delà : Thypothèse de Pimmortalité est plus éloignée : à la distance où vous l'apercevez, vous ne savez à quelles conditions elle a. lieu, ni même si elle a lieu certainement; et vous aboutissez h une immortalité facultative, dont les conditions ne dépendent pas de tous les hommes. Hypothèse pure. Les faits la confirment, direz-vous? C'està-dire que les faits ne l'infirment pas. S'ils l'infirmaient, elle serait démontrée fausse. Elle demeure possible. Rien de plus.

Les faits n'infirment pas une hypothèse placée en dehors de toute expérience : elle demeure donc possible au point de vue expérimental; en est- il de même au point de vue rationnel? Dans l'ordre physique, une hypothèse non contraire aux faits peut être infirmée

par le calcul ; qu'elle contredise un théorème de géométrie : tant qu'on ne s'en aperçoit pas, elle est possible ; sitôt qu'on s'en aperçoit, elle est fausse. N'y a-til pas lieu de vérifier pareillement, en la rapportant à des théorèmes d'un autre ordre, une hypothèse d'un autre ordre ? Oui, sans doute^ en la rapportant, non plus à des théorèmes mathématiques^ mais à des théorèmes moraux. La notion du juste ou du bien peut être analysée absolument^ indépendamment de toute expérience et à titre de notion de la raison pure^ comme celle de l'étendue: si elle peut l'être, elle doit Télre, pour devenir la matière d'une science exacte, d'une sorte de mathématique morale, dont les théorèmes permettraient de juger les hypothèses de l'ordre spirituel, et d'en condamner les erreurs.

L'hypolhèse du philosophe est-elle avouée par la souveraine justice? Les privilégiés de la souffrance la trouveront consolante, les autres peuvent avoir à s'en plaindre. Est-ce leur faute si la nature leur donne peu à souffrir, et doivent-ils être punis de leur bonheur, ou plutôt de leur manque de malheur, par un éternel anéantissement ? Mais ceux qui souffrent, et qui ne savent pas choisir? Us souffrent d'autant plus qu'ils tiennent, plus à ces joies terrestres dont ils sont privés, qu'ils sont plus égoïstes, moins expansifs, moins dignes de naître à la vie immortelle : en sorte que, plus ils souffrent, plus ils méritent la mort irrémédiable qui va les atteindre. Je les plains: qu'ont-ils fait pour mériter une telle mort? Ils ont trop aimé les joies de la vie or-

170 LA t»ËIL0S01»Mte

ganique et présente^ qu'ils n'ont pas eues. Mais qu'ontils fait pour ne pas les avoir, ces joies qu'il est bien cruel, ce semble, d'envier à des êtres qui dotveui être punis par Tanéantissement du crime ou du malheur de les avoir voulues, alors même qu'ils ne les ont pas eues? Je comprends que la souveraine justice nous dise : a Choisissez entre une vie heureuse que terminera la mort, et une vie malheureuse, mais qui ne sera que le connnenccment, ou plutôt Tenfantement de votre véritable vie. Selon que vous aurez choisi, il vous sera donné. » Mais j'ai peine à comprendre, je l'avoue, qu'elle choisisse elle-même, et donne aux uns un court bonheur avec la mort, aux autres un court malheur avec une éternelle vie : en vérité, les parts ne sont pas égales ; et il y a une telle disproportion entre ces deux biens, qu'il semble que l'offre d'un tel choix soit une raillerie ou un piège. Du moins devrait-il nous appartenir de le faire nous-mêmes. Mais choisir à notre place, pour les uns le court bonheur d'une vie mêlée de peines en échange de l'éternel néant, pour les au« très l'éternelle vie en échange du court malheur d'une vie mêlée de joies! Si la loi divine qui règle nos destinées m'eût réservé la première part, je me plaindrais d'elle à elle-même, je lui demanderais pour quelle raison elle me traite avec tant de parcimonie, me vendant un si faible bien à un prix infini, tandis qu'elle traite d'autres avec tant de largesse, leur donnant à un prix si faible un bien infini ! Lui convient-il de faire acception de personnes, d'avoir des mesures diverses pour

des étrea semblables* ou qui ne sont divers qu'autant qu'il lui plaît de les créer tels ? Peut-elle donner tant aux uns, si peu aux autres? — Surtout^ qu'elle ne donne rien aux autres, qu'elle choisisse pour eux le malheur de la vie avec la mort; ou encore que^ les ayant laissés choisir^ elle ajoute^ au malheur de ceux qui n'auraient pas su choisir la vie éternelle^ l'infor* tune de la vie présente^ et les élève méchamment du non-étre à un être de souffrance duquel ils ne sauront tirer eux-mêmes qu'un retour au non- être, voilà ce qu'il m'est impossible de comprendre ; voilà une doctrine (ou d'autres analogues, car il s'en rencontre, dans le monde philosophique et dans le monde religieux,* beaucoup de pareilles sous différentes formes), qui, dès que je Tentends, rend a mon âme comme le son d'un blasphème. Je parle pour tous, hommes ou animaux. Que devient ce chien qui est venu mourir de douleur sur la tombe de son maître ?

Fr^e a quelque degré qu'ait voulu la nature !

Je ne sais : mais je sais, quoi que j'ignore, qu'une parfaite justice, à laquelle nul n'échappe, gouverne infailliblement l'univers, et que les plus infimes êtres y tiennent leur place, comme les plus superbes.

Un principe de finalité sert de guide à notre philosophe: il faut que la vie atteigne sa fin et son bon^ heur, qui est d*étre ; dès qu'elle ne peut être d'une manière, elle est d'une autre. L'animal trouve, dans le

milieu naturel où il vit^ tout le bonheur dont il a besoin : donc il n'a pas à se survivre pour parvenir à un autre bonheur, pour atteindre sa fin d'une autre manière. Soit: mais qu*adviendra-t-il de ceux à qui manque môme ce bonheur inférieur, et qui souffrent au lieu de jouir? Qu'importe? dites-vous : la nature travaille pour un but, et multiplie ses moyens, afin d'être assurée de l'atteindre. Notre globe a deux rôles à remplir : entretenir et diversifier la vie ; la transmettre sous une forme immatérielle à une autre sphère. A cet effet, elle crée^ puis élimine : le procédé d'élimination, qui est le sien^ « son dédain pour les éléments inutiles ou . hors d'emploi, sa fécondité dépassant toujours la mesure de ses besoins^ tout nous autorise à penser que si^ parmi les éléments animés qu'elle met aujourd'hui en œuvre^ il en est qui paraissent plus spécialement appelés à fournir à notre globe les conditions de son second rôle, ils doivent être en tel nombre et préparés de telle sorte que le résultat prévu soit toujours assure; quels que soient les éléments qui se condamnent eux-mêmes à devenir inutiles.» Fort bien^ si les êtres ne sont que des moyens^ des instruments : mais ne sont-ils que cela? Ici éclate le vice d'une méthode (car on comprend que ce n'est pas M. Lambert qui nous occupe, mais cette tendance antiphilosophique et anti* psychologique dont son livre est un curieux symptôme), ici, dis-je, éclate le vice d'une méthode qui va prendre dans l'étude de la nature extérieure les données que réclame la solution de problèmes

qui relèvent de la nature intérieure^ de la conscience. Des êtres insensibles, qui ne sont pas pour éuxmémies, qui ne sont pas^ à vrai dire/ ne sont sans doute que des instruments entre les mains de la nature. Mais des instruments animés sont autre chose que de purs instruments; des êtres sensibles ne sont pas seulement pour autrui; ils sont aussi pour eux-ipémes, puisqu'ils ont conscience de leur être; il y a un mal^ comme il y a un bien^ pour eux : il faut alors en tenir compte : qu'un seul individu^ le moindre entre tous^ devienne victime d*une loi générale de la nature, il accuse cette loi, et il doit avoir un recours contre elle auprès de la souveraine justice.

. La vie est immatérielle^ môme au sein de la matière qui la manifeste. Mais est-elle un être^ ou l'attribut d'un être? Elle ne peut être que Tun ou l'autre : dans l'un et Tautre cas, il y a un être, distinct de la matière, dont la destinée m'inquiète. L'individualité immatérielle n'existe pas seulement au terme, mais à l'origine ; elle existe dès qu'il y a vie, si la vie est distincte de la matière : cette force qui se développe peu à peu en intelligence, en volonté, en liberté, est dès l'abord un être, ou la manifestation d'un être, capable de devenir. Voilà donc une substance, qui ne saurait périr, non plus que nulle autre ; et certes l'anéantissement d'une substance vivante n'est pas plus concevable que l'anéantissement d'un atome, j'imagine. Que si la vie peut être une propriété de la matière, un résultat de certaines combinaisons chimiques, je n'affirmerai plus

17A U PBll.OSaPHiË

Findividualité immatérielle dès que je venai apparat* ire la vie : mais je Taffirmerai dès que je verrai la vo« lonté apparaître avec rintelligence. Les animaux po8<* sèdent-ils Tintelligence et la volonté ? ou leur sensibilité est-elle autre chose que rintelligence, leur instinct autre chose que la volonté 1 Dès qu'il y a intelligence, n'y a-t-il pas rûson? Et dès qu'il y a volonté, n'y a-t-H pas liberté ? La liberté n'est^elle pas l'attribut d'un in • dividtt, d'un être nécessairement immatériel, et immortel par nature ? La raison seule, opérant sur les données du sens intime, de la conscience, peut résou^ dre de tels problèmes.

Vous prétendez construire la science du monde mo* rai en empruntant au naturaliste sa méthode, inégale à une si forte science : prenez garde, elle ne vous donne qu'une hypothèse ; car que peut-elle vous per^ mettre de constater directement, dans un ordre de faitsqu'elle n'atteint pas? Mais vous donne-t*eIIe même cette hypothèse? Vous en donne-t-elle au moins l'idée, sans laquelle vous ne la pourriez concevoir? D'où tirez<« vous l'idée d'une individualité immatérielle^ sinon de vous-même, qui en êtes une? Faute de l'avoir étudiée par la méthode qui, à votre insu, vous l'a donnée et dans la sphère où vous l'avez prise, je veux dire par l'observation intérieure et dans la sphère de la conscience, vous l'avez faussée, et, la transportant dans un monde où elle cesse d'être intelligible, vous l'avez foit servir à une hypothèse contradictoire: un être ayant la faculté de dégager du sein de son organisme

BE M. COOSIN i7ô

uut individualité immatérielle^ est déjà une individualité immatérielle. Un tel être peut avoir à développer en soi Tespriti non à le produire. Votre hypothèse lui impose la peu commode charge de produire ce qu'il est. Gomment s'y prendrait- il? Qu^il use bien de sa liberté? Qu'il soit donc libre, et vous reconnaissez qu'il a besoin de l'être en effet : mais alors^ c'est qu'il est déjà ce qu'il veut être, il est une âme.

a S'il est un ordre d'idées qui ait paru jusqu'ici rebelle à l'introduction des procédés de Newton et de Laplace, c'est assurément celui qui concerne la destinée de rhomme Je crois atteindre plus sûrement

mon but en paraissant d'abord m'en éloigner : car^ de nos jours, c'est au matérialisme le plus exigeant et le plus positif que toute doctrine spiritualiste éclairée et prudente doit emprunter ses armes. » Ces paroles indiquent le sens ou l'intention de l'ouvrage dont je me fais un argument et un exemple : l'auteur a voulu descendre sur le terrain des adversaires^ pour les con* traindre à y trouver ce qu'ils nient; il fallait y descendre pour les contraindre à en sortir, et les conduire sur un autre. La méthode que je blâme est une concession au matérialisme de la science contemporaine^ qu'on espère battre par ses propres armes: mais qu'il faut se méfier des concessions I Elles perdent les royaumes, et elles ne sauvent pas les sciences. La science de l'homme ne peut se faire que par le dedans, non por le dehors: et elle éclairera, quand elle sera bien faite, celle de la nature, en tant du moins que l'immatériel

y a sa place. C'est à la science de Thomine qu'il appartient d'éclairer celle de la nature^ non à la science de la nature celle de rhomme. L'homme porte en soi sa lumière^ dont il éclaire Thorizon autour de lui. Tant pis pour qui s'obstine à vouloir voir avec les oreilles ou entendre avec les yeux. Ceux qui demandent rhomme à la nature^ comme ceux qui cherchent Tâme au bout d'un scalpel^ ne font pas autre chose : il n'y a point de concession à leur faire.

Il y a^ en revanche, de la répugnance qu'ils montrent à nous suivre, plus d'une leçon à tirer pour nous. La première est que^ s'il ne convient pas que nous abandonnions la psychologie pour la physiologie ou pour l'histoire naturelle, il ne convient pas non plus que nous nous enfermions dans une psychologie purement subjective ; et que nous ferons bien de rapprocher des résultats de l'expérience interne directe ceux d'une expérience interne indirecte, d'une observation de l'âme chez autrui^ vue dans ses manifestations soit physiologiques^ soit môme anormales. Les phénomènes du sommeil et du somnambulisme^ les extases, les hallu* cinations, les communications ou prétendues communications avec des esprits, les diverses folies, fournissent un précieux auxiliaire à une étude plus approfondie de l'âme. Que ce culte des méthodes objectitjes^

dont il faut combattre Texcès, nous serve à quelque chose; qu'il nous invite à sortir enfin des vains cadres psychologiques où nous rangeons complaisamment, bien étiquetés^ bien classés, mais sans les expliquer, les phénomènes ordinaires de Tàme, à oser en étudier les faits moins connus ou anormaux^ à oser (car c'est un courage qu'il faut avoir) les regarder en face, marcher l'œil fixé sur eux^ et les suivi^e où ils nous conduisent. Ces sortes de faits jouent^ dans l'ordre spirituel^ le rôle de l'expérimentation dans l'ordre matériel : comme ils ne sont que des altérations d'autres faits normaux^ ils nous permettent d'en dégager et d'en reconnaître expérimentalement le caractère irréductible. Certaines conditions qu'on juge appartenir à l'essence d'un phénomène auquel elles semblent invariablement liées, peuvent disparaître en certains cas extraordinaires ; le phénomène alors a-t-il disparu, ou les conditions qu'on avait crues invariables ne l'étaientelles pas? L'âme voit par les yeux, l'âme entend par les oreilles : les yeux et les oreilles^ les appareils organiques des sens^ en un mot, lui sont-ils nécessaires pour qu'elle voie, pour qu'elle entende, pour qu'elle perçoive? ou ne lui sont-ils que des instruments accoutumés et très-utiles, mais non indispensables ; ou encore indispensables dans l'état de veille normale, mais non dans tous les états, plus ou moins rares, dont elle est capable dès cette vie ? Qu'est-ce que l'hallucination, ce grand cheval de bataille des médecins ? La maladie n'explique rien, car il faut expliquer la mala-

die. Qu'est-ce que cette imûgination, moi meneilleux qui les dispense d'avoir une idée tout en leur épargnant rhumiliation de se taire, qui leur procure le doubla avantage de parler savamment et de ne rien dire, de répondre et de ne pas répondre sur ce qu'ils ne comprennent pas? Qu'est-ce que le sommeil? Y a-t-il, peut-il même se faire qu'il y ait, soit dans le sommeil habituel^ soit dans certains états de veille, beaucoup plus rares^ une communication difficilement, mais réellement constatable entre l'àme de l'homme, esprit uni à un corps vivant, ou esprit qui vivifie un corps, et d'autres esprits? L'impossibilité n'en est pas démonirée. — Qu'est-ce que l'instinct, d'où vient-il, et qui le dirige? Est-il une première habitude antérieurement acquise, comme l'habitude, seconde nature, est un instinct acquis? Qu'est-ce que l'habitude, et comment l'activité éclairée et faillible, libre, consciente de l'&me arrivet-elle à devenir peu à peu, par la répétition dos mêmes actes, aveugle et infaillible, fatale, inconsciente comme l'instinct? Quelle est la part de la conscience du présent et la part de la conscience du passé, ou de la mémoire, dans Tàme? Est-elle susceptible de défaillances, d'intermittences? Toute une période corpo* relie peut-elle être une de ces intermittences passage-* res dans la vie générale de l'âme, comme un jour^ comme une heure dans la vie terrestre, de façon à ne pas détruire en son ensemble, dans l'hypothèse même d'une préexistence momentanément oubliée, cette identité consciente de la personne, sans laquelle, loin

ht M. COtSiN. 17Ô

d^étre imniortelle, la prétendue vie de l'àme ne serait qu^une succession de morts ? — Que de questions se dressent à la fois devant Tœil ébloui de quiconque porte une main, téméraire peut-être, sur le voile sacré 1 Il ne manque pas^ depuis quelque temps^ d'au* leurs qui les traitent volontiers. Je les ai lus en grande partie; et, lecture faite, je ne leur reproche pas de les traiter : je leur reproche de ne pas les traiter, au contraire, et de les résoudre lestement par de rapides affirmations, dont j'admire la promptitude, dont j'envie aussi le peu qu'elles leur coûtent. Heureux hommes, à qui la philosophie, maîtresse inflexible, n'a pas encore enseigné à douter !

Des hommes tels que M. A. Maury, M. À. Lélut, M. Alb, Lemoine, M. Fr. Bouiller, M. J. Tissot, de véritables philosophes, dont plusieurs sont des physiologistes, se sont engagés, mats la plupart un peu timidement ou avec une métaphysique insuflSsante, dans cette voie. D'autres sont entrés dans la voie des études morales, sociales, économiques, c'est â-dire dans la féconde recherche des applications que la psychologie comporte : c'est le deuxième enseignement que nous donne un siècle positif, amoureux de pra-»tique plus que de théorie, et préférant la plus terrestre application aux spéculations les plus célestes. Ils ont bien fait de l'entendre, et de prendre aux sciences physiques, qui donnent lieu à des applications industrielles dont le bien-être profile et dont jouit le corps de rhonr.mc, cet avantage tant priée (VùItc ulilc, par des

appHccitions non plus industrielles^ mais sociales^ qui sont toujours après tout, aux yeux mômes d'un siècle postal/ comme le nôtre, d'ordre supérieur. M. Cousin les a trop négligées : il n'a tiré de sa philosophie que l'apologie d'une forme politique. Il y a autre chose, en vérité, à tirer de la philosophie : savoir, la science morale, dont une science que plusieurs nomment sociale serait un riche corollaire, un développement que désirent, qu'appellent tous les vœux du XIX* siècle. M. J. Simon, qui n'est guère, philosophiquement, qu'un éminent disciple de M. Cousin, le surpasse beaucoup en ceci : ses beaux discours sur La liberté de conscience, son beau livre de La libeiHéy nous montrent l'exemple. Une des forces de l'école dite positiviste, c'est qu'elle est sociale et politique pour le moins autant que philosophique : pourquoi lui laisserions-nous un tel avantage?

Une autre de ses forces est qu'elle est religieuse. Rien de plus étrange qu'une religion sans âme et sans Dieu : par là toutefois le positivisme ne laisse pas de satisfaire à ce mystérieux besoin des âmes humaines, qui se retrouve dans toutes les âmes, et jusque dans celles qu'il a séduites. J'ai déjà expliqué comment et combien il convient peu à la philosophie de se tenir à l'écart de la religion; et de toutes les écoles contemporaines la plus faible par la valeur philosophique, mais non par l'influence, nous fait bien voir par cette influence même que la philosophie perd toute prise eflicace sur les âmes dès qu'elle prend cette atti-

tude> non pas hostile^ mais, ce qui est pire^ itidiffé*rente à la religion : récole'positivisle, ne voulant plus de la religion de Thumanitét s'eii crée une de toutes pièces, dogmes et cultes I Croyez-vous que cette bi'> zarre entreprise lui ait nui? elle lui a servie elle lui d recruté des disciples^ qui sont des fidèles. Et ce pan^ théisme, qui exerce autour de nous^ sur nous-mêmes peut-être^ un si redoutable prestige, d'où le tire-tril^ sinon d'une certaine satisfaction qu'il donne au besoin religieux? En nous ôtant Dieu^ il nous laisse le divin^ On a dit qu'il est un athéisme déguisé : il me semble qu'il est plutôt un athéisme religieux. Un athéisme moins la franchise, moins la dignité? Non, un athéisme plus l'invincible piété de Tâme naturellement chré'* tienne. Cela est contradictoire^ mais cela est. Ceux qui se piquent de logique, les philosophes mémes^ n'échappent pas toujours à la contradiction; et il y a telle contradiction qui fait le mérite d'un homme, parce qu'elle n'est autre chose qu'une vérité qui lui reste dans le naufrage de toutes les vérités. Pourquoi les panthéistes ne veulent-ils pas être confondus avec les athées? C'est que l'athée est un impie ^ et le panthéiste un homme pieux, à sa façon. Le panthéisme est la dernière religion qui reste à celui qui s'est exilé de la foi du genre humain.

Quant au rationalisme, il a beau être spiritualiste , comme il s'abstient systématiquement en matière de religion, ce qui, on l'a vu, équivaut à une négation de la religion, les âmes religieuses la repoussent ; et ce

ALACX. 11

iM La i»ËiL0s6PHlË

ne sont pas seulement les croyants : mais ceux mômes dont l'esprit est infetué de positiviême ont encore une kme religieuse, qui s'accommodera de tout, plutôt que de cette abstention aystématique. Il compte sans doute, beaucoup plus que les philosophies dissidentes^ avec la foi universelle du genre humain^ qu'il nomme le seita commun. Mais il a d'abord le tort de la réduire atfbitrairement à quatre dogmes : l'existence et la providence générale de Dieu d'une part, de l'autre la q>iritualité et l'immortalité de notre âme. La foi universelle affirme plus que cela : pour notre âme, une primitive déchéance ; une providence particulière de Dieu ; et, outre ces deux ordres d'esprits^ savoir Tcsprit divin et les esprits humains, des esprits extra* humains^ un monde spirituel, qui forme^ en concours avec le monde matériel qu'il pénètre, qu'il domine^ qu'il dirige sous le suprême gouvernement de Dieu^ cet Univers complexe, matière et esprit unis> dont nous faisons partie à ce double titre. Dualité dans Tunité de l'être : Tétre infini et les êtres finis. Dieu et le monde; dualité dans l'unité du monde^ dans l'ordre harmonieux des êtres finis: les esprits et les corps. Dualité dans l'unité et unité dans la dualité, partout: c'est le grand, problème qu'il appartient à la métaphysique de résoudre. Qu'elle Taccepte donc, qu'elle en accueille les termes, ïesatUinomies contraires^ dont son œuvre est de chercher, de retrouver la synthèse. Le sens commun de rbumanite ajoute aux quatre dogmes que notre phi-losophie spiritualiste lui emprunte^ trois autres» bien

importants^ qu'elle néglige : une chute à Torigine de notre âme; la providence générale de Dieu se résolvant en autant de providences particulières qu'il a créé d'êtres; Taction des esprits dans la nature. Même ce dogme^ étrangement oublié ou nié par nos sciences qui le jugent, sans raison, incompatible avec les lois immuables de Funivers (comme si un être pouvait agir sur l'univers sans se conformer à ses lois !) ce dogme^ honni aujourd'hui, régna autrefois sous le nom de polythéisme; et il n'existe pas une seule doctrine religieuse où il ne tienne une très-grande place. Ces doctrines^ qu'on accuse volontiers d'étroitesse, sont bien plus laides que nos petites philosophies I Peut-être y a»t-il encore d'autres dogmes implicites et latents^ pour ainsi parler, dans les instincts universels de nos Ames : il eût fallu savoir les reconnaître et les dire. C'eût été l'œuvre d'une psychologie plus profonde dt plus féconde que celle que nous nous sommes fkite.

Mais cette religion même de l'humanité^ ainsi dé* gagée des profondeurs qui la recèlent^ sera-t-elle suffi* santé? Qui croira qu'elle ne soit qu'à l'état latent dans la nature de l'homme^ et qu'il n'existe pas une religion qui en soit l'expression vraie? Or, il en est une qui déclare qu'elle est sur la terre depuis qu'il y a des hommes sur la terre, toujours la même en ses développements, immuable et progressive, et qu'elle exprime la religion universelle ; elle s'appelle universelle ou catholi^ que, en vertu de cette prétention : cette prétention est-

iSi LA PUiLOSOPHi£

elle fondée? Si elle Test, il en faut trsiiter les dogmes comme des réalités données dont il s'agit non de four^ nir les preuves, mais de saisir la raison ou la connexion nécessaire avec les autres réalités données; si elle ne l'est pas, il faut rétablir la véritable religion univer-* selle, et en agir avec celle-ci dans le même esprit qu'on eût fait avec Tautre.

Il est singulier que la troisième leçon que nous donne le positivisme, soit d'être plus religieux que nous ne sommes. Il ne Test pas que la quatrième et la principale soit d'être plus savant : non en érudition rela* tive à l'histoire de la philosophie, qui a une moindre importance que nous ne sommes portés à le penser, mais en mathématiques, en physique, en chimie, en. physiologie, en histoire naturelle. C'est le tort de notre école universitaire, tant dans Tordre des lettres que dans celui de la philosophie, de sacrifier l'originalité et la vraie force de l'esprit à une vaine érudition : pour ses meilleurs littérateurs, elle prend ses plus savants, non ses plus inventifs : et non ses plus savants dans la connaissance des moyens de remuer et d'élever les âmes, mais dans la connaissance de l'histoire littéraire ; pour ses meilleurs philosophes, elle prend ses plus savants aussi, non ses plus inventifs : et ses plus savants en Platon, en Aristote, en his* toire philosophique, plutôt que dans la connaissance de la nature. Ainsi notre philosophie est-elle, entre la littérature qui la renvoie à la science et la science qui la renvoie à la littérature, comme suspendue dans

le vidB. Ah ! si cette longue étude à laquelle nous nous sommes livré pouvait aboutir à quelque profitable conseil^ s'il était possible d'en tirer un salutaire enseignement^ si surtout la voix qui ose le donner était assez forte pour se faire entendre au loin^ elle crierait aux savants et aux philosophes^ à ceux qui consacrent leur vie à la recherche positive des phénomènes et de leurs lois comme à ceux qui la dévouent à la tâche plus ingrate de la haute spéculation : L'union fait la force, unissez-vous^ donnez-vous la main ! que la veille des uns cesse d'être inutile à la veille des autres l Tout se tient^ tout s'enchaîne^ tout est solidaire^ dans la science comme dans le monde : les corps servent aux esprits^ et les esprits meuvent les corps. La nature est une sous l'enveloppe trompeuse de son apparente diversité. Comme il n'y a qu'un univers^ il n'y a aussi qu'une science: les sciences différentes n'en sont que les différentes branches^ la philosophie en est le tronc. Les branches détachées du tronc peuvent-elles vivre? Mais qu'est-ce qu'un tronc 4ont la sève appauvrie ne va plus se répandre dans les branches, qui s'en détachent pour mourir? Savants^ élevez -vous à la philosophie; philosophes^ ne dédaignez pas la culture des sciences^ plus féconde que vous ne le paraissez croire^ et hors de laquelle il n'y a plus de salut pour vous en ce siècle. Prenez garde que votre orgueil ne fasse autour de vous le désert : craignez l'isolement, c'est-à-dire l'impuissance. Avez-vous oublié l'inscription que Platon, le grand ancêtre des spiritua-

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listes^ avait inscrite sur la porte de son école: «Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre? » Quelle chimère de prétendre eomprendre Tàme quand on ignore le corps, auquel elle est liée comme à son instrument vivant, hors duquel nous la concevons, mais nous ne la connaissons pas, hors duquel son être même nous échappe^ hors duquel, pour notre expérience^ sinon pour notre raison, elle n'est pas I Et quelle chimère de prétendre comprendre le corps quand on ignore Vhwe, qui est la fin et la raison, sinon le principe et la cause de sa vie ! Quel rêve, quel délire de prétendre comprendre la matière quand on ignore l'esprit, ou l'esprit quand on ignore la matière! Dieu sans le .monde, ou le monde sans Dieu 1

N'ayons garde, toutefois, de confondre, sous coupleur de les unir, des choses distinctes. La science du corps, avec la science de l'âme : que la physiologie et la psychologie se rendent l'une à l'autre des services de bon voisinage; mais qu'elles n'empiè* tent pas sur le domaine l'une de l'autre! La constatation expérimentale de ce qui est, avec la détermina^ tion rationnelle de ce qui doit être : que la physique et la métaphysique se prêtent un mutuel appui, sans chercher à se renverser Tune l'autre ! Que Geoffroy SaintpHilaire.que Darwin, par exemple, sachent, quand ils inventent ou découvrent l'unité de type, qu'ils sortent de la physique pour entrer dans la métaphy^ sique, et qu'ils passent du terrain plus humble, mais plus sûr, de l'histoire naturelle dans l'orageux empire

de la philosophie ! C'est lear droite et oe sera leur gloire^ d'être philosophes en même temps que naturalistes : mais il convient à leur gloire méme^ comme à leur 8uecès> qu% ne le soient pas du moins sans connaissance de cause ; et il nous convient à nous^ philosophes^ de ne pas permettre^ par notre faiblesse scientifique^ qu'au nom de la science positive, des étrangers viennent dans notre propre royaume s^étahlir en rois.

Ceci nous conduit à ce qui est désormais, selon mol, le véritable problème de la métaphysique, je veux dire, le problème de la méthode. La déterminatièn rationnelle de ce qui doit être, qui est le propre objet de la philosophie spéculative ou de la métaphysique^ n'est possible que moyennaiit une sorte dlhduction qui^ une réalité donnée, dégage^ lion de cette réalité, mais de Vidée de cette réalité, les idées d'autres réalités connexes: ce qui ne peut se faire que par une con^ sidération de la loi même de Tétre, une notion de l'absolu, de l'infini. La raison de la connexion des réalités finies est dans l'infini. L'infini n'est pas abordable en soi, mais en tant qu'impliqué dans le fini. On y arrive par une dialectique dont Platon nous donne le premier modèle peu rigoureux encore, et dont Hegel a essayé de formuler là loi> mais l'a forcée et dénaturée : elle consiste, à mon sens, à décomposer l'idée d'une réalité

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perçue, c'est^nlire connue par Texpérience externe ou -interne, en deux termes à la fois contraires et identiques dont elle est la synthèse, et par suite à trouver dans chaque terme «on corrélatif, contraire et identique à la fois mais non sous le même rapport, invinci^ blement affirmé par Taffirmation du premier où il est impliqué quoique non perçu.

Je ne prétends pas expliquer ici cette formule, qui est la mienne, et qui me sert à comprendre à ma façon la nature des choses. J^ai consacré à rétablir un ou« vrage considérable, auquel je renvoie. Elle peut être une erreur : mais je ne pense pas que la recherche de Ja vraie méthode philosophique ou métaphysique fût ,une entreprise inutile. Je pense, au contraire, que la philosophie aujourd'hui, plus que jamais, est en quête de sa véritable méthode. Les traités de Logique décrivent abondamment deux méthodes: ]a' déduction, et rinduction expérimentale. Il y en a uqe troisième, qui est rinduction ratiopnelle, ou métaphysique. La déduction part de principes qu'elle ne donne pas; Hn- 4uction expérimentale est incapable de s'élever à Tàbsolu, ni au souverain être qui le réalise absolument. L'induction métaphysique est employée, sans doute, naturellement, mais aveuglément, avec des confusions lâcheuses et d'adultères mélanges, par les métaphysi^ çiens; les autres en récusent les résultats, parce qu'ils la récusent ou l'ignorent elle-même: et ils l'ignorent, parce qu'elle n'a pas été distinguée et mise en lumière, parce qu'elle n'a pas été décrite. Elle n'a pas eu son

m M. GOUSIH. iM

Aristote^ comme la déduction ; ou son Bacon, comme rinduction expérimentale. Hegel a tenté d'être ce Bacon ou cet Aristote : il y a échoué, mais, ce me sem*» ble, en dépassant le but, plutôt qu'en ne l'atteignant pas. Il y a donc lieu de modérer ou de réformer ou de transformer sa pensée, plutôt que de chercher ail* leurs, comme a fait le P. Gratry, plutôt surtout que de ne pas chercher et de s'en tenir à ce qui ne suiBt plus^ comme font les autres. Après Hegel, M. Apelt en Allemagne, le P, Gratry en France, ont essayé de con* stituer scientifiquement l'induction métaphysique ; le sentiment de ce grand besoin de la philosophie mo-* deme fera leur gloire. Il a manqué à M. Cousin. M. Cousin a pratiqué une méthode psychologico-onto« logique, qui est bien, en effet, Tinduction métaphysique: mais il s'en est si peu rendu compte à luimême, que, loin d'en donner, loin d'en chercher la formule, il a cru pratiquer l'induction expérimentale suivie de la déduction, et prétendu mettre son ori-ginalité à les pratiquer l'une et l'autre et tour à tour, e'est^à*dire à n'être pas exclusif. S'il a été un vrai métaphysicien, c'est bien à l'emploi de l'induction métaphysique, mais à l'emploi spontané, non à l'em-t ploi savant, de cette méthode, qu'il a dû de l'être. Il a été le poète de la métaphysique du xix* siècle : il en a été le Schelling, laissant la place à un Hegel.

IN U PHUiDSOPHK

Que restera-t-il donc de sa phQosophief Rien^ en uû sens; beaucoup plus^dattsun autre sens, que ne Tima* ginent ceux qui s'obstinent à ne voir en ce philosophe qu'un orateur. U s'est proposé de donner au monde lu philosophie du zix* siècle: il Ta donnée, en effet, soua une forme oratoire ; nous avons à la reprendre sous une forme scientifique. La forme oratoire lui a servi; et lui a nui; elle Ta répandue, et Fa rendue suspecte. La forme scientifique la fixera, et lui permettra de reS'^ ter comme un système auquel on ajoute, mais qui garde sa place; d'être en effet ce qu'elle veut être, la philosophie du XIX* siècle, que les siècles futurs complète* ront sans la détruire.

La philosophie est en danger. On la traite de chi^ mère; oii la dédaigne, et on la délaisse. II semble que les philosophes ne puissent être, les uns que des histo-' riens, les autres des rêveurs. Il n'y a plus qu'unp voie de salut pour elle : qu'elle quitte la littérature pour en* trer dans la science. Non qu'elle néglige le style : la science même comporte le style, quand elle manie des idées où l'Âme est enjeu. Mais qu'elle devienne ce qu'on exige qu'elle soit, positive, c'est-à-dire démonstrative; c'est-à-dire encore qu'elle raisonne rigoureusement, logiquement, analytiquement, en prenant pour point de départ un fait, non une hypothèse, et marchant toujours sur le terrain des faits, des réalités, qu'elle ne

doit pas inventer, mais retrouver du point de vue où elle se place: qu^elle s'avance dansTexpérience et dans la raison à la fois^ les pieds sur la terre et la tête aux cieux. Qu'elle demande à toutes les sciences, à la physique, à la cosmologie, à la physiologie, comme h là psychologie expérimentale, qu'elle puise à toutes lès sources, dans l'histoire, dans la religion, dans les tra-^ ditions, dans les systèmes, dans les faits enfin, de quelque ordre et de quelque nature qu'ils puissent être, la connaissance des choses dont elle cherche l'intelli-» gence, des réalités dont elle demande la raison, dont elle aspire à reconstruire la synthèse. Une intuition, une vue déraison doit l'inspirer: mais c'est de l'expé* rience,et de l'expérience universelle, qu'elle doit prendre la matière de son travail.

L'intuition inspiratrice de la philosophie fait l'originalité des systèmes^ dont plusieurs peuvent être véritables, quoique divers, pourvu toutefois qu'ils ne se contredisent pas entre eux. On reproche beaucoup à M. Cousin d'avoir emprunté son intuition, ou sa vue de raison, à l'Allemagne. Étrange reproche ! Est-ce qu'une intuition, est-ce qu'une vue .s'emprunte? On voit par ses yeux, non par les yeux d'autrui. On peut être invité ou sollicité par autrui à voir dans une direction plutôt que dans une autre : voilà tout. Qu'importe^ pourvu qu'on voie, en eifet, et qu'on embrasse du regard, à sa manière, tout l'ordre des choses ? Il y a deux sortes d'originalités : celle de l'homme qui affecte de penser ou de sentir solitairement, et qui s'isole en son

orgueil ; celle de l'homme qui repense pour son pro« pre compte ce que d'autres ont pensé^ qui s'assimile des idées étrangères et les fait siennes en les transformant. La seconde originalité a plus de portée que la première : elle est une communion de Thomme avec rhomme ; elle est la bonne. Elle est le génie, la première n'est bien souvent que la fantaisie. Elle est celle de notre philosophie, représentée par M. Ck)usin: mais si la philosophie de M. Cousin mérite des reproches, il est assez singulier qu'on lui fasse un reproche de ce qui est un éloge. Elle est celle de notre littérature^ qui ne doit qu'à elle d'être, après les littératures de la Grèce et de Rome, la littérature même du genre humain. Elle est enfin ou elle fut celle de notre pays : je lui souhaite de la conserver et de ne pas l'échangep contre lautre, qu'il ne saurait acquérir; mais, quaiid il parviendrait à l'acquérir, il perdrait au change. C'est le lot qu'il a reçu, et il a reçu le meilleur.

riK.

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